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vendredi 7 mars 2025

A-t-on besoin d'un maître ?

 


A-t-on besoin d'un maître ? La réponse du Tantra en bref

L’image du gourou n’est pas brillante. Ce mot est devenu péjoratif, synonyme de charlatanisme, de manipulation et de scandales en tout genre. Il faut dire que les abus n’ont pas manqué depuis quelques décennies… depuis toujours, en fait. Car le pouvoir corrompt, tout simplement. Lorsqu’une personne détient du pouvoir, les tentations ne sont jamais loin. C’est une loi de la nature humaine, et rares sont ceux qui la transcendent – surtout ceux qui prétendent la transcender.

Faut-il pour autant renoncer à l’idéal du maître ?

J’ai eu beaucoup de gourous dans ma vie. Certains ont tenté de me manipuler, mais la plupart étaient des êtres droits et généreux. Ce qui est difficile dans la relation au maître, c’est de concilier la tête et le cœur. Quand on se laisse séduire, on devient aveugle. Et pourtant, le cœur est vital : sans émotion, rien ne bouge, rien ne change, aucune transformation n’est possible. Comment concilier émotion et lucidité ? Ce n’est pas facile. C’est un peu comme dans les relations amoureuses : vivre à la fois du cerveau gauche et du cerveau droit est un art qui s’apprend.

D’où l’importance d’une spiritualité qui affirme la complémentarité entre la connaissance et l’amour.

Si, dès le départ, on vous conditionne en vous disant que l’intellect est mauvais et qu’il faut s’abandonner aveuglément, la catastrophe n’est pas loin. Il existe plusieurs modèles de maîtres : à côté de l’avatar suprême et du culte de la personne, dont il faut se méfier, il y a l’ami, le guide, le conseiller, l’aîné, le frère, l’enseignant, l’instructeur, l’exemple, le partenaire de discussion, le maître artisan, l’expert.

Mais alors, que devient l’idéal de l’abandon inconditionnel, de la dissolution totale dans le maître ?

Cet idéal est bon et beau… à condition de ne pas s’adresser à la personne du maître, mais au maître vivant en nous-mêmes. Certes, cette lumière brille à travers une personne, mais dès que l’on se focalise uniquement sur elle, il y a projection – et la porte s’ouvre à tous les abus. Se donner entièrement à Krishna ? Très bien. Mais accorder une confiance aveugle à une personne qui prétend être Krishna, explicitement ou non ? Le danger est là.

Le véritable amour vit au fond de nous et n’attend que notre consentement. Pourtant, la tentation de projeter notre divinité intérieure sur un être extérieur est forte. C’est un jeu dangereux. J’ai rencontré tant de personnes qui pensaient pouvoir jouer avec le feu sans se brûler… Mais elles ont presque toutes été blessées et déçues.

Les projections psychologiques héritées de l’enfance et de nos ancêtres sont des forces qui nous dépassent. Génération après génération, les chercheurs l’apprennent à leurs dépens. Lorsqu’une personne a du charisme et de l’ascendant, il est très difficile de ne pas en devenir dépendant. Les promesses de liberté au bout du tunnel de l’obéissance sont bien souvent des pièges.

C’est comme en amour : il faut savoir à la fois ouvrir son cœur et garder raison. Il y a le coup de foudre, mais aussi les affinités profondes, celles qui se révèlent avec le temps.

En vérité, ce que nous cherchons est en nous. Il nous dépasse, mais il est en nous – caché dans nos sensations, nos émotions, nos pensées, au centre, au cœur, à la source. Trouver le maître, c’est répondre à l’appel, se souvenir et ainsi s’éveiller, réveiller le désir divin en nous – un amour qui répond à un amour.

Alors oui, le chercheur a besoin d’un maître… Mais qui est le chercheur ? Qui est le maître ?

Le maître est la vérité du chercheur. Le trouver, c’est se trouver. S’éveiller à ce qui, en nous, est plus vaste que nous. Dans ce rappel atemporel se révèle l’union, le yoga toujours déjà accompli, mais comme voilé par nos croyances, notre indifférence et notre manque d’attention.

Les maîtres extérieurs sont des guides temporaires qui doivent pointer vers le maître intérieur, éternel. Abhinavagupta, le grand maître du Tantra, conseille de questionner les maîtres comme une abeille butine de fleur en fleur. Mais le miel est à l’intérieur.

Le discernement est vital à l’amour, dit Advaita. Sinon, c’est l’impasse.

L’abandon, oui… Mais à qui ?

Au maître intérieur, à la déesse du cœur, à l’amour, à ce mystère insaisissable qui attend patiemment notre écoute.

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samedi 24 juillet 2021

Guru Purnimâ


 En ce jour de "pleine lune du maître", la coutume veut que l'on honore les êtres plus importants (guruh<garîyâmsah), celles et ceux qui ont "plus de poids" que nous, qu'ils soient humains ou non, qu'ils soit vivants ou non.

Abhinavagupta décrit ainsi la vérité de la relation de maître à disciple :

"La cause principale (de la réalisation spirituelle) est la connaissance totale.

Qu'elle réside en soi-même ou en autrui (est secondaire).

En effet, les manifestations "soi" et "autrui"

ne sont que des constructions imaginaires."

La Lumière des tantras, I, 233

______________________________

En effet, tous les êtres sont un seul être. La transmission spirituelle (santâna, sampradâya, paramparâ, krama, anvaya, etc.) est la réalisation de ce fait. Être un maître, c'est être certain de ce fait. Être un disciple, c'est être animé par le pressentiment de cette unité. Tout maître est disciple d'un autre, tout disciple est maître d'un autre ; mais l'autre est la manifestation de l'Être qui prend conscience de soi en se divisant en "soi" et "autrui". 

Dans ces relations, depuis celle de la Conscience et de l'Être, jusqu'aux relations entre questions et réponses, tout est le jeu de l'unique, le jeu de se réaliser jusque dans les expériences les plus misérables en apparence.

Plus profondément, selon le Tantra, tout expérience est la relation de maître à disciple. Quand je regarde cette fleur, je suis disciple, elle est maître. Quand je me pose une question, je suis la Conscience qui s'éveille, en train d'éclore vers l'Être, qui est la réponse. Cela reste vrai à tous les niveau, à toutes les échelles. 

Ainsi, rendre hommage au maître, c'est chercher la vérité. La "pleine lune du maître" est la phase de l'existence où m'on en prend conscience.

vendredi 26 février 2021

Mâlinîvârttika, 5-8 : Peut-on avoir plusieurs maîtres ?




gurubhyo 'pi garīyāṃsaṃ yuktaṃ śrīcukhalābhidham /

vande yatkṛtasaṃskāraḥ sthito 'smi galitagrahaḥ // 5

"Je célèbre comme il convient (mon père)

nommé Tchoukhoulaka,

plus important encore que les maîtres,

car par son éducation, je suis libre de l'attachement (à la vie)."

tato gurutaraḥ śrīmān bhūtirājo mahāmatiḥ /

jayatād bhaktajanatāsamuddharaṇasāhasaḥ // 6

"Plus important encore que lui

est le sublime Bhoûti Radja à la sublime intelligence ;

gloire à lui, qui sans délais sauve

les amoureux (de l'océan du samsâra)."

śrīsomānandasaṃbodhaśrīmadutpalaniḥsṛtāḥ /

jayanti saṃvidāmodasaṃdarbhā dikprasarpiṇaḥ // 7

"Les livres de la joie de la conscience

se répandent partout en gloire,

engendrés par le Lotus Outpala Déva,

lui-même éveillé et épanouit par la Lune Somânanda."

taddṛṣṭisaṃsṛticchedipratyabhijñopadeśinaḥ /

śrīmallakṣmaṇaguptasya guror vijayate vacaḥ // 8

"Gloire à la parole du maître Lakshmana Goupta

qui enseigne la Reconnaissance

afin de trancher le flot du samsâra

au moyen de la vision (développée par Outpala Déva)."

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika, I, 5-8

___________________________________

Abhinava Goupta, après avoir rendu hommage à Shiva et Shakti, et à son maître dans la tradition Kaula, salue ensuite ses autres maîtres. Tchoukhoulaka, son père, est mort quand Abhinava était encore jeune. Il lui a ainsi enseigné, involontairement, à ne pas s'attacher à la vie. Abhinava est resté célibataire, il n'a pas fondé de famille mondaine, même s'il n'était pas un renonçant. Il pratiquait la non-dualité (brâhmacârya, advaitâcâra) conformément à la tradition Kaula.

Bhoûti Râdja a été son maître dans la tradition Kâlîkrama, la tradition shâkta la plus populaire au Cachemire.

Somânanda a fondé la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), développée par Outpala Déva et Abhinava. Celui-ci a vécu une génération après Outpala et a donc reçu l'enseignement de Lakshmana.

Abhinava se compare ailleurs à une abeille. Elle va butiner de nombreuses fleurs pour en faire son miel. De même, il n'est pas interdit de fréquenter plusieurs maîtres pour en extraire la quintessence. Abhinava considère que toutes choses sont un seul Être. La multiplicité et les différences en sont les manifestations. La pluralité n'est donc pas un problème. Cela ne veut pas dire que toutes les opinions se valent : elles sont hiérarchisées, mais elles sont toutes des manifestations de l'Être.

jeudi 25 février 2021

Malini Varttika 2 : A quoi sert le maître ?


yadīyabodhakiraṇair ullasadbhiḥ samantataḥ /

vikāsihṛdayāmbhojā vayaṃ sa jayatād guruḥ // I.2

Gloire au maître

dont les rayons d'éveil omniprésents

épanouissent notre cœur.


sābhimarśaṣaḍardhārthapañcasrotaḥsamujjvalān /

yaḥ prādān mahyam arthaughān daurgatyadalanavratān // I.3

Gloire au maître 

qui m'a fait don des flots de vérité

qui resplendissent des cinq flots

qui aboutissent à la réalisation fracassante de la Triade (Trika),

flots qui n'aspirent qu'à détruire le malheur !


śrīmatsumatisaṃśuddhaḥ sadbhaktajanadakṣiṇaḥ /

śambhunāthaḥ prasanno me bhūyād vākpuṣpatoṣitaḥ // I.4

(Ce maître,) Shambhou Nâtha, a été purifié par (son maître),

le sublime Soumati : il est donc habile pédagogue

pour les vrais amoureux.

Puisse donc ces fleurs de la parole le combler

et le rendre satisfait de moi !

Abhinava Goupta, Mâlinî Vijaya

___________________________________

Le rôle du maître est d'épanouir le "lotuds du cœur", l'âme. Ce lotus est déjà pur, car il est la conscience indestructible, puisque rien ne peut cacher sa lumière, puisque si sa lumière était cachée, tout serait caché.

Comment parvenir à cet éveil, à cette expansion du cœur ?

En étant source "des cinq flots", des cinq rivières de Tantras qui s'écoulent des cinq faces de Dieu, qui sont comme cinq aspects de son inépuisable richesse. Ce sont aussi ces cinq Pouvoirs (shakti) essentiels : conscience, félicité, désir, perception, action. Le maître humain est là pour interpréter le Tantra qui est la Déesse-Parole, la réalisation complète. 

Pour Abhinava Goupta, ce maître est plus spécialement Shambhou Nâtha, un maître qui vivait au Penjab, donc hors du Cachemire. Il l'initia aux arcanes de la Triade, ou Trika en sanskrit, la tradition suprême qui embrasse en elle et réconcilie toutes les autres. Abhinava offre à son maître les "fleurs de sa parole", car la parole est la Parole, la Déesse elle-même. Quelle offrande pourrait-elle plus agréable que celle de la parole ? C'est elle, la conscience qui anime tout en "disant" tout. 

Le but de ces hommages est de surmonter les obstacles, en particulier ceux de la pensée conceptuelle. Abhinava invoque l'Au-delà de la parole discursive afin de pouvoir exprimer dans la parole discursive ce qui lui échappe normalement. Il se tourne vers la source afin que son nectar s'écoule jusque dans les ténèbres de l'oubli, afin de les dissiper de l'intérieur.

jeudi 28 novembre 2019

Jusqu'à quel point faut-il être loyal à son maître ?

Somos tierra,somos agua,somos fuego,somos aire,somos Vida ❤


Comme on sait, la fidélité au maître (guru) est importante (guru, en sanskrit) dans la tradition indienne et dans les traditions en général.

Or, les abus  soulèvent le problème suivant :

En cas de délit, de crime, de mauvaise conduite, jusqu'à quel point faut-il rester fidèle au maître ? Faut-il se censurer ? S'interdire d'y penser ? Mais comment ? Et comment, si le maître est un maître, peut-il être un délinquant ? Ne faut-il pas distinguer morale et moeurs ? Critiquer le maître, n'est-ce pas détruire la tradition ? 

Mais la question fondamentale est : 
A-t-on le droit de critiquer le maître une fois qu'on l'a accepté comme maître ?

Récemment, dans l'affaire Sogyal, des lamas (guru, en tibétain) ont affirmé qu'il faut toujours rester fidèle à son maître et ne jamais le critiquer, quoi qu'il fasse.
Du côté indien, certains ont affirmé de même, par exemple dans le cas de l'affaire Nithyananda. C'est la position défendue par Rajiv Malhotra. Selon lui, Nithyananda est un maître persécuté par les anti-hindous. Je sympathise avec l'hindouisme, ou plutôt avec le Sanâtana Dharma, que je vois comme la culture naturelle, en quasi continuité avec la culture méditerranéenne. Et je suis d'accord avec Malhotra et d'autres pour dénoncer le mépris dans lequel est tenu l'hindouisme. C'est un scandale. Mais je ne suis pas d'accord sur les moyens employés. Soutenir et défendre des gens comme Nithyananda, c'est apporter de l'eau au moulin anti-hindou. C'est suicidaire. Il y a une autre position possible. Laquelle ?

Ma réponse est :
Oui, on a le droit, et même le devoir de critiquer le "maître" avec rigueur et impartialité, même si on le considère comme notre "maître".
Pourquoi ?

Parce que, selon le point de vue traditionnel lui-même, si le "maître" a commis un délit, un crime, ou s'il a abusé de son pouvoir, alors il n'est pas un maître. Du coup, celle ou celui qui critique le "maître" ne commet aucun crime. Il critique un imposteur. Ce qui implique qu'il s'est trompé, ou qu'il a été trompé. Ce qui est bien humain.

En somme, c'est comme dans n'importe quel contrat :
Si, même après engagement et signature, on découvre que l'autre partie ne respecte pas ses engagements ou qu'elle a fraudé, alors ce contrat est nul. 

L'initiation est ainsi une sorte de contrat qui relève du domaine du commerce (vyavahâra), même s'il s'agit d'un commerce qui n'est pas mondain, car en principe il ne vise pas le plaisir, le profit ou la vertu. Mais peu importe. 
L'essentiel est qu'il n'y a aucune faute à critiquer un "maître" qui a mal agit, car alors il est avéré qu'il n'est pas un maître, et l'engagement que l'on a pris éventuellement auprès de lui est annulé. Donc il n'y a pas faute. 

Au contraire, on rend par là service aux autres en les prévenant. On accompli son devoir.

Si, par exemple, j'ai reçu tel initiation par tel gourou pou lama, et que j'apprends ensuite qu'il a abusé de son pouvoir pour s'enrichir au-delà du strict besoin, alors je peux l'examiner, le critiquer et le dénoncer. Car alors, l'initiation et les engagements afférents sont annulés. Simple.

Il me semble que si l'on voit cela, le problème est résolu.

Bien évidemment, bien peu de "maîtres" sont dignes de fidélité. Ils sont, selon la formule tibétaine, "aussi rares que des étoiles en plein jour". Mais cela est un autre problème.
On pourrait aussi bien invoquer l'attachement affectif au charisme du "maître", l'aversion pour toute remise en question, surtout si l'on a beaucoup et longtemps investi. Mais cela, ce sont des questions qui se posent dans n'importe quel cas de conscience. A chacun d'y répondre en son for intérieur. Du moins le fond du problème est-il clair.

Je ne vois donc aucun problème dans l'attitude qui consiste à examiner un "maître", même après que l'on se soit formellement "engagé" dans une "relation de maître à disciple". Je ne vois donc aucun mal, bien au contraire, à enquêter sur les agissements des "maîtres" les plus populaires. C'est là un acte de détachement et de conversion vers le Vrai. Quitte à froisser quelques cœurs de choux. 

mardi 13 août 2019

"Fichez-moi la paix"

Admirez cette série de puissants portraits d’Indiens qui ont choisi de consacrer leur vie à leur foi

Le héros de La grande beuverie fréquente les Scients, qui expliquent tout, puis les Sophes, qui expliquent le reste.

Il rencontre alors Nakintchanamoûrti :

"Au près des Sophes et mal vue d'eux une petite compagnie d'internés se groupait autour d'un jeune homme du Tibet qu'ils regardaient comme leur maître. Cet Asiatique était connu sous le nom de Nakintchanamoûrti, ce qui veut dire en langue sanscroutane "Incarnation-de-rien-du-tout". J'eu l'occasion de le voir. Il ne me parut pas malade, peut-être seulement un peu trop doux dans son caractère, et je soupçonne qu'il était retenu là contre son gré par des machinations de ses soi-disant disciples. Ceux-ci le regardaient comme le dépositaire de toute sagesse et il leur répondait :
- Fichez-moi la paix. Je n'ai rien à vous apprendre. Allez-vous en. Que chacun cherche pour soi", et d'autres paroles également sensées.
Mais les disciples, et spécialement les femmes, ouvraient de grands yeux, prenaient un air inspiré et interprétaient les paroles du Maître dans ce qu'ils appelaient un sens ésotérique. Il fallait entendre par ce mot, nous apprenait notre dictionnaire de poche, "un sens caché et flatteur que l'on imagine sous des paroles désagréables afin de pouvoir les supporter".
- Examinez bien, disait une vieille, la première phrase que le Maître a prononcée : "fichez-moi la paix". Quatre mots : c'est le tétragramme cabbalistique, le sacré quaternaire du Bouddha-gourou, que les Grecs prononçaient Puthagoras. "Fichez" est, selon la grammaire (qui fut jadis une science sacrée), à la deuxième personne. "Moi", c'est la première personne et l'article "la" indique la troisième : image de la Trinité. Remarquez d'ailleurs que "fichez", deuxième personne, a deux syllabes et que le Maître commence par la deuxième personne et non par la première, pour signifier que notre point de départ, à nous humains, est dans la dualité et dans la lutte. Ensuite vient la première personne, c'est-à-dire que nous nous élevons à la notion du "moi" qui surmonte la dualité. Enfin, avec l'article "la" qui contient deux lettres en une seule syllabe, nous dépassons l'illusion du moi pour nous identifier à la réalité impersonnelle. Le quatrième mot "paix", qui n'est plus soumis à la division trinitaire, désigne bien l'état qui est atteint lorsqu'on a parcouru les trois états précédents. Bien d'autres arcanes sont encore contenus dans ces quatre mots, mais ils ne sont accessibles qu'aux initiés. Tout est dit dans cette simple phrase. Seul un dieu peut parler ainsi. 
Puis elle passait à la phrase suivante et ainsi faisait-elle de chaque parole que le Maître malgré lui prononçait, à l'émerveillement général des disciples dont le malheureux Tibétain n'arrivait plus à se dépêtrer."
René Daumal, La grande beuverie, 1938 

jeudi 8 août 2019

Où pratiquer le shivaïsme du Cachemire ?

Je reviens sur une question qu'on me pose souvent : Où pratiquer le shivaïsme du Cachemire ? J'ai déjà répondu, mais voici, avec plus de détails.

En France :

- Colette Poggi donne des conférences et écrit des livres magnifiques : 



- Eric Baret propose des rencontres et des séminaires de yoga du Cachemire, axés sur une approche corporelle subtile et profonde :



Il a des dizaines d’élèves en France. Avec Poggi et d'autres, il est présent dans une formation :



- Francesca "Krim" Lisci, initiée dans la tradition des Mahâ Vidyâ, mais aussi inspirée par le shivaïsme du Cachemire :


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- Daniel Odier, écrivain plein d'humour, propose des méditations guidées, une sorte de danse et des massages, en plus de ses livres :



- Isabelle Ratié, professeur de sanskrit à Paris-III Sorbonne Nouvelle, propose parfois des cours sur le shivaïsme du Cachemire, en plus de ses livres et articles.

- Lyne Bansat-Boudon, à l'EPHE à la Sorbonne, anime un séminaire de lecture de textes du shivaïsme du Cachemire. 

- En France, d'autres professeurs de yoga sont en partie inspirés par le shivaïsme du Cachemire : Yotham Baranes (élève de Pierre Fauga), Christian Tikhomiroff, les élèves de Roger Clerc (via Lucien Ferrer et l'Italien Swami Asuri Kapila, disciple du cachemirien Swami Vidyadhara).


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Swami Vidyadhara, disciple de Swami Râm à Shrinagar 

- Parmi ceux qui se réclament de la tradition Nâtha, certains sont inspirés par le shivaïsme du Cachemire. Outre Tikhomiroff, il y a le Russe Matsyendra Nâth qui vient régulièrement en France. Il est relié à la tradition de Bhâskara Râya, célèbre adepte tantrique, via des maîtres importants de Bénarès.

- Il y a, enfin,Yves-Marie L’Hour, qui propose une approche de Tantra inspirée par le shivaïsme du Cachemire. Cliquer ici pour la description d'un stage.

Il y a sans doute d'autres personnes, que j'ai oublié ou que je ne connais pas. Qu'elles veuillent bien me pardonner.

Dans les restes du monde :

- Mark Dyczkowski à Bénarès. L'un des plus importants érudits et pratiquant du shivaïsme du Cachemire, auteurs de traductions non moins importantes :


- Les Ashrams de Swami Lakshman Joo, à Shrinagar, Jammu, Delhi et ailleurs. Sa disciple Prabhâ Devi reçoit et guide volontiers ceux qui viennent la voir.

- Christopher Wallis propose des stages et intervient dans divers lieux, en plus de ses livres et traductions :


- Boris Marjanovic propose des des cours sur des textes :


- Il y a différents ashrams de disciples de Muktânanda, Rudrânanda, Chetanânanda, etc.

- Devîpuram dans l'Andhra, Sud de l'Inde. Tradition Shrîvidyâ. Ses adeptes ne connaissent pas le shivaïsme du Cachemire, mais ils transmettent ses Mantras : intéressant pour ceux qui donnent de l'importance à une initiation traditionnelle (dîkshâ). De là, on pourra trouver de nombreux maîtres de cette tradition, dans le Sud mais aussi à Bénarès.


- Il doit y avoir encore les disciples d'Amrita Vâg Bhava, fondateur de plusieurs ashrams et dont j'ai traduit quelques oeuvres sanskrites. Il avait été initié directement par Dourvâsa. Maître du Cachemirien Baljin Nâth Pandit. 

Amrita Vâgbhava


Là aussi, il y a sans doute d'autres personnes avec qui apprendre, mais je n'en ai pas entendu parler.

Bien entendu, je ne recommande personne en particulier. L'aventure spirituelle est, comme toute aventure, réservée aux adultes. A chacun de faire des expériences et de se forger ses opinions.

lundi 27 mai 2019

Mes maîtres vivants


Dans l'idéal, il serait préférable d'avoir un maître.
Ou pas.

Dans les traditions, le maître est de fait un homme qui imite un génie spirituel. Par exemple, un lama tibétain est censé incarner la perfection d'un Bouddha. Un gourou imite Shiva, Vishnou, Krishna, Kâlî, etc. Un maître de Vedânta "représente" Shankara. Un directeur spirituel chrétien montre le Christ, un maître zen est censé être un Bodhidharma en chair et en os, etc. 

Mais, comme de fait bien souvent ce "maître vivant" (expression sikh/sant) est loin d'égaler le génie dont il se réclame, un ensemble de règles, de rituels et de symboles pallie cette infériorité. D'où la rigidité, le dogmatisme, la lourdeur des traditions.

Quand vous lisez Longchenpa et que vous vous retrouvez face à tel Rimpotché, fut-il doté d'un beau pédigré, un certain décalage est évident. En théorie, vous pourriez poser les questions que vous auriez toujours voulu poser à Longchenpa. En pratique cependant, les choses sont bien différentes. Le Rimpotché n'a souvent qu'une connaissance superficielle et passive de la pensée de Longchenpa. Quand vous le questionnez, vous avez l'impression d'appuyer sur un bouton et d'entendre une réponse toute faite. Le nombre des questions audibles par le Rimpotché est limité, de même que le nombre de réponses possibles. Si votre question ne rentre pas dans les cases, vous réalisez rapidement que votre interlocuteur ne fait que répéter, ne fait qu'imiter un ancêtre glorieux. Tel Rimpotché est un individu quelconque déguisé en Longchenpa. Mais il n'est pas Longchenpa.

Rares sont les gourous à la hauteur de leur tradition. Ils sont plus occupés à diriger la vie de leurs ouailles, à faire la promotion de leur tradition (ou leur propre promotion, la frontière n'étant pas toujours nette) et à gérer leur patrimoine.

Combien de maître "vivants" ai-je rencontré ? 
Pour moi, un maître vivant est un individu passionné par ce qu'il transmet, curieux et, surtout, capable de penser par lui-même et qui connaît à fond sa tradition, la philosophie dont il se réclame. J'ai connu peu de ces individus : Douglas Harding me vient à l'esprit en premier, et il portait, à sa manière, une certaine tradition de pensée ; ensuite Nyoshul Khenpo pour le dzogchen, l'un des rares, si ce n'est le seul, à paraître s'intéresser vraiment à son sujet. Et... je crois que c'est tout, parmi les "vivants" du moins. 

Mais cet adjectif convient-il ? 
J'ai d'autres maîtres, qui me parlent à travers leur parole, écrite dans des livres. Ces maîtres-là sont-ils moins vivants ? Quand vous faites l'expérience de la relative médiocrité des représentants de telle ou telle tradition glorieuse, vous revoyez - pourquoi pas ? - votre jugement sur les livres. 

De fait, dans ce rayon j'ai beaucoup de maîtres. Exigeants et puissants. 
On dit que d'un livre, on peut faire ce que l'on veut, et qu'il ne vous reprendra pas comme un "maître vivant" peut le faire. C'est faux. Combien de fois ai-je vu des "disciples" manipuler leur "maître" pour leur faire dire ce qu'il ne disait pas ? Alors qu'un livre est fixé : il dit ce qu'il dit. On peut lui faire dire autre chose, mais sa parole demeure, imprimée, obstinée. 
On dit aussi qu'un maître peut répondre à des cas particuliers. Mais comme je l'observais plus haut, c'est rarement le cas. Très rarement. Alors qu'un livre dit ce qu'il dit, et il invite ses lecteurs à penser par eux-mêmes, à aller au-delà de la lettre pour trouver des réponses à des questions nouvelles. Le "maître vivant" infantilise. Le maître-livre responsabilise (expression certes fort laide, mais vous m'avez compris).  

Parmi ces maîtres-livres, voici les principaux. En vérité, il y en a des centaines d'autres, dans toutes les traditions, mais je me concentre ici sur ceux qui me paraissent être ceux de toute une vie :

- Abhinavagoupta, la Lumière des Tantras, la Méditation sur le Poème pour la reconnaissance du maître, etc.
- Outpala Déva, le Poème pour la reconnaissance du maître (précisément).
- La Doctrine secrète de la déesse Tripurâ et la philosophie de la Reconnaissance en général.
- Douglas Harding, toute son oeuvre.
- Platon
- Plotin, Proclus, le "néoplatonisme" (un corpus énorme).
- Épictète, Sénèque, Marc-Aurèle, le stoïcisme (et ça remplace des wagons de "développement personnel" !).
- Hadewijch d'Anvers, Jean de la Croix, les mystiques catholiques, franciscains en particulier au XVIe/ XVIIe siècles. Une centaine d'auteurs.
- Longchenpa et quelques textes dzogchen.
- Les deux/trois principaux manuels de la Mahâmudrâ.
- Les Oupanishads, Shankara et Soureshvara.
- Tsongmi, pour le zen.
- Tchouang Tseu.

Voilà. Il me semble que ces auteurs sont de grands "maîtres vivants", vivants dans leur parole. Ce ne sont pas ceux que je "préfère" (je suis loin d'être toujours d'accord avec Platon ou les Stoïciens), mais, indépendamment de mes préférences, je constate en eux une grandeur singulière qui dépasse justement les questions de goût. Ils sont des maîtres. Pour toute une vie. Voire pour plusieurs. Ils ont une valeur objectivement universelle. Vous pouvez y revenir, encore et encore. Ils ne vous lâcheront pas. Ils sont toujours disponibles, silencieux, présents. En même temps, ils ne cèdent pas aux modes passagères et aux diktats du Marché. Ce ne sont peut-être pas des maîtres qui vous transmettent l'éveil d'un coup de baguette magique, mais ils font mieux à mon sens : ils nourrissent l'adulte en vous. Eveil et sagesse, simple, facile et accessible à tous : ils pointent votre essence parfaite et parlent d'une vie à partir de cette vérité. Ils sont les véritables maîtres vivants.


mardi 8 janvier 2019

Le jour où j'ai rencontré mon maître

Style "gourou sur la plage"


Quand le disciple est prêt, le maître arrive, dit-on.
Je ne sais pas si j'étais prêt,
mais il est arrivé il y a dix ans déjà,
sur ses grosses (mais divines) pataudes pattes.
Nous nous sommes reconnus.
Tel un quadru-Krishna ses yeux étaient entourés
d'une sorte de masque sombre qui faisait 
d'autant plus ressortir ses yeux.

Au départ, je l'avais pris pour un simple chien
revêtu d'une belle robe dorée. Une bestiole sympathique,
bourrue mais tendre.

Je ne sais pour quelle raison, je l'ai appelé Dharma.
Un bon chien.

Mais avec les jours et les ans,
j'ai appris à reconnaître qu'il était, de fait,
une sorte de maître pour moi.

Les "maîtres" que j'ai rencontré ou dont on me parle
se sont presque toujours révélé égoïstes,
comme chacun, derrière un verni de charisme
et derrière le rideau d'adulation construit
par les disciples et autres mises en scène.

Mais je dois bien m'y résoudre :
Dharma est le yogi presque parfait.
Toujours serein,
équanime.
Il ne juge personne.
Si on l'ignore, il l'ignore.
Si on l'insulte, il répond par la gentillesse.
Il est toujours disponible,
ouvert aux autres.
Je n'ai jamais détecté la moindre colère
chez lui. Pas une once d'agressivité.
Il vit dans le présent, sans ressasser ses souvenirs.
Il a pourtant une mémoire.
Mais elle s'active seulement dans l'instant.
L'instant suivant, elle retourne dormir.
Dharma est heureux,
toujours de bonne humeur.
En retour de câlins,
il demande des câlins,
mais ça n'est jamais lié à des enjeux
ou à une image de soi.
C'est juste dans l'instant.
Si je ne répond pas,
il oublie, il ne s'attarde pas.
Mais dès que j'émets le moindre signal,
il est là, alerte.
Même quand il dort.
Il ronronne (si, si), mais son coeur veille.
Sa bonté n'est pas un sommeil.
Il n'est pas anesthésié.
Il perçoit les dangers.
Mais ces impressions passent.
Il ne reste qu'un fond de joie et d'amour
simple, (presque) gratuit.
Je ne l'ai jamais vu déprimé
ou de mauvaise humeur.
Sa patience n'a pas de limites.
Il accueille chacun tel qu'il est.
Il s'exprime, mais sans rien imposer.
Il est unique, mais pas au dépend des autres.

Un disciple de Dharma


Pourtant, il ne pratique pas la méditation, 
il ne suit aucune tradition,
aucun maître, pas de yoga,
il ne s'analyse pas, ne conscientise pas.
Il n'a aucune conscience du pur et de l'impur.
Il se fiche du regard des autres.
Il donne plus qu'il ne demande.
Il n'est pas obsédé par son alimentation
ni par la propreté, sans être sale.
Il n'est pas amoral : il est doué d'empathie.
Mais il ne construit rien,
n'impose rien à personne.
L'argent l'indiffère,
de même que le lieu et l'heure.
Il est heureux d'être,
il est vraiment ancré dans son corps,
sans effort.
Pas d'insomnie,
pas d'angoisses,
pas de crises paranoïaques.
Sans mots, il vit au-delà des mots,
mais il communique intuitivement.
Il vit nu.

Voici ce qui se rapproche le plus d'un Dharma courroucé...


C'est un vrai mystère,
une question-sur-pattes.
Il ne pratique rien.
Pourtant il ressemble plus à un "éveillé"
que n'importe quelle autre personne.

Il m'enseigne par sa présence.
Attentif il est toujours dépendu.
Présent, il est présent
même quand il attend.

Au fil des années, 
j'en suis venu à me demander, sérieusement,
comment tout cela était possible.
Je vois bien que tous les chiens et tous les animaux 
ne sont pas comme lui. J'ai eu bien d'autres bêtes.
Beaucoup étaient stressés, déséquilibrées ou pleines
d'ego. 
D'où vient sa stabilité ?
De la loterie des gènes ?
Sans doute.
Mais c'est là une profonde leçon.
Comme disait Jean Klein, chacun reçoit un capital de départ
(de Dieu, des vies antérieures ou de la nature, peu importe),
mais il appartient à chacun d'en jouer, comme d'un précieux instrument de musique que l'on aurait reçu en héritage.

Dharma m'enseigne beaucoup.
Sa présence est pour moi comme un repère
dans de monde de la spiritualité.
Je vois tel grand maître, on me parle de tel avatar cosmique
merveilleux. Je regarde, je suis curieux.
Puis je regarde Dharma.

Dharma est un koân. 
Un chien-koân.





dimanche 30 décembre 2018

Le chercheur a-t-il besoin d'un maître ?



L'image du gourou n'est pas brillante. Ce mot est devenu synonyme de charlatan et de scandales sexuels. Il faut dire que les abus n'ont pas manqués depuis quelques décennies. Depuis toujours, en fait.

Je crois que le pouvoir corrompt. Tout simplement. Quand un maître a du pouvoir, les tentations ne sont jamais loin. C'est une loi de la nature humaine. Et rares sont les humains qui la transcendent. Surtout ceux qui prétendent la transcender.

Faut-il pour autant renoncer à l'idéal du maître ?

J'ai eu beaucoup de gourous dans ma vie. Quelques uns ont tenté de me manipuler, mais la plupart étaient des gens droits. 

Ce qui est difficile, c'est de concilier la tête et le cœur. Quand on se laisse séduire, on devient aveugle. Et pourtant, le cœur est vital. Sans émotion, on ne bouge pas, rien ne change. Comment concilier émotion et lucidité ? Pas facile... C'est un peu comme dans les relations amoureuses. Vivre à la fois du cerveau gauche et du droit est un art que nous ne maîtrisons pas. Cela s'apprend.

D'où l'importance d'une spiritualité qui affirme la complémentarité de la connaissance et de l'amour. Je crois que c'est possible. Si dès le départ on vous conditionne en vous disant que l'intellect est mauvais, qu'il faut s'abandonner aveuglément, la catastrophe n'est pas loin.

Et surtout, il faut voir qu'il y a plusieurs modèles de maître. A côté de l'Avatar Suprême et du culte de la personne, dont il faut se méfier, il y a d'autres modèles possibles : l'ami, le guide, le conseiller, l'aîné, le frère, l'enseignant, l'instructeur, l'exemple, le partenaire de discussion, le maître-artisan, l'expert...

Mais, me demanderez-vous, que devient alors le noble idéal de l'abandon inconditionnel, de se perdre totalement dans le maître ? 
A mon sens, cet idéal et bon et beau, à condition de ne pas s'adresser à la personne du maître, mais au maître vivant en nous-mêmes. Dès que l'on se focalise sur une personne en chair et en os, il y a projection et la porte s'ouvre à tous les abus.
Par exemple, si l'on se donne entièrement à Krishna, très bien. Par contre, si l'on fait une confiance aveugle à une personne qui se dit (explicitement ou non, les choses sont souvent subtiles) être Krishna ou je ne sais quel Avatar de l'amour, alors il faut rester lucide. Quitte à vivre un moment de frustration temporaire. D'autant plus que le véritable Amour vit au fond de nous.

Projeter le divin que nous portons sur une personne est puissant, et donc tentant. Mais c'est jouer avec le feu. J'ai rencontré tant de gens qui prétendaient pouvoir jouer sans se brûler ! Mais ils ont presque tous été blessés et déçus. Les projections psychologiques, héritées de l'enfance et de nos ancêtres, sont des forces qui nous dépassent. Les exemples ne manquent pas. Génération après génération, des chercheurs l’apprennent à leurs dépends. 

Quand une personne a du charisme, de l’ascendant, pour une raison ou une autre, il est très, très difficile de ne pas en devenir dépendant. Et les promesses de liberté au bout du tunnel de l'obéissance ne sont bien souvent que des attrapes-nigauds. C'est comme en amour : il faut savoir à la fois ouvrir son cœur et raison garder. Il y a le "coup de foudre", mais aussi les affinités profondes qui sont importantes.

En vérité, ce que nous cherchons est au fond de nous. Cela nous dépasse, mais c'est en nous, caché dans nos sensations, nos émotions, nos pensées. Là, au centre, au cœur, à la source. Trouver le maître, c'est répondre à l'appel, se souvenir (smara) et ainsi réveiller le désir divin (smara aussi) en nous.

Le chercheur a besoin d'un maître.
Mais qui est le chercheur ?
Qui est le maître ?
Le maître est la vérité du chercheur.
Le trouver, c'est se trouver.
S'éveiller à ce qui, en nous,
est plus vaste que nous.
Alors, dans ce rappel atemporel (smara),
il y a enfin révélation de l'union (yoga)
toujours déjà accomplie,
mais comme cachée par 
les fausses croyances.

Les personnes sont des maîtres extérieurs et donc temporaires. Abhinava Goupta conseille de les questionner, comme une abeille qui va butiner de fleur en fleur. Mais le miel est à l'intérieur. Le discernement est vital à l'amour. Sinon c'est l'impasse. L'abandon, oui. Mais à qui ?

- Au maître intérieur, à la Déesse du cœur. Au mystère insaisissable qui attend patiemment notre écoute.


mardi 31 juillet 2018

Comment reconnaître un être réalisé ?


Comment reconnaître un être réalisé ?



On entend souvent l'expression "être réalisé" ou "éveillé".

Selon la philosophie de la Reconnaissance, la réalisation (siddhi) ne consiste pas à acquérir des pouvoirs surnaturels, ni à visiter des lieux spéciaux, mais à réaliser (vimarsha) que tout les phénomènes sont la libre manifestation des pouvoirs infinis de la conscience. Il ne s'agit pas d'acquérir un pouvoir, naturel ou surnaturel, mais de réaliser que le pouvoir absolu coïncide avec soi-même, avec "notre Soi" (sva-âtmâ), avec la conscience. La conscience est à la fois pouvoir de se manifester ("lumière", prakâsha) et pouvoir de réfléchir sur ce qui se manifeste ("jugement", "pensée", vimarsha). Elle est le divin concret.

Pour atteindre à cette réalisation, la voie la plus efficace est celle qui allie connaissance et amour : une connaissance amoureuse, un amour doué de foi, nourri par la raison (tarka, vichâra) et basé sur l'observation de l'expérience ordinaire (vyavahâra). Ainsi l'intellect, organe de la connaissance aussi appelé "coeur", s'affine et devient capable de "vision subtile" (sûkshma-drik), laquelle est alors capable de s'inverser et de reconnaître le divin en soi-même : c'est la reconnaissance (pratyabhijnâ), équivalent de la réalisation selon la philosophie de la Reconnaissance.

Subjectivement, cette reconnaissance se traduit par la paix, la joie et la certitude.
Mais vu du dehors ? Y a-t-il des signes ?

Selon le Secret de Tripourâ (Tripurâ-rahasya), un texte de la Reconnaissance, il n'existe pas de signes sûrs (XXI, 18 et suivants).

D'un côté, en effet, ces signes sont tout ce qu'il y a de plus intérieurs. On ne peut les voir : "ils ne peuvent en aucun cas être reconnus par les autres" (19). Cette connaissance intérieure est comparable au savoir, à l'érudition. De même que le savoir ne se voit pas, la réalisation ne se voit pas. C'est comme le goût du miel : c'est subjectif, ça n'est pas objectif. Cela tombe sous le sens, mais il est bon de le rappeler, je crois, dans un contexte où l'idée que les réalités spirituelles sont visibles ou sensibles est fort répandue, alors que la première leçon est justement que le spirituel n'est pas sensible. Mais le vulgaire est sans doute trop attaché aux images pour l'entendre.

D'un autre côté, un être lui-même réalisé peut, par une sorte de sympathie plus que par communication, deviner la réalisation d'autrui. Mais même cela est de l'ordre de l'hypothèse, car en vérité, la réalisation concerne la conscience. Or la conscience, au sens où on l'entend ici, n'est pas un phénomène, mais la Lumière qui éclaire tous les phénomènes. Elle n'est pas une chose, mais le libre mystère qui se manifeste en toute chose. Elle n'est donc jamais objectivable. On ne peut percevoir la conscience d'autrui. Et selon la Reconnaissance, la télépathie (si elle existe), n'est pas la perception de la conscience d'autrui, mais l'identification partielle à la conscience universelle, au-delà des limites d'un cerveau. De plus, les prétendus signes de réalisation spirituels, ajoute la Reconnaissance, ne sont pas fiables, car ils ne sont pas propre à cette réalisation. Un psychopathe, par exemple, peut afficher un visage serein. D'autres semblent doués de charisme - lequel, comme on sait, va rarement sans une profonde absence de scrupules. Et surtout, on peut confondre une expérience spirituelle ("koundalini", chakras, astral, sortie du corps, visions, lumières, béatitude, révélations, créativité, sentiment d'amour, etc.) avec la réalisation, qui est une sorte de compréhension totale de soi et du monde, comme nous l'avons précisé plus haut. Or, une expérience intense donne souvent aux gens l'énergie d'apprendre quelques bribes d'enseignement authentique (qui produisent quelque effet sur les débutants) et de se mettre en posture de maître. C'est que l'on observe chez plusieurs thérapeutes charismatiques qui se découvrent des missions "non-duelles". Les borgnes sont rois au pays des aveugles. Mais cela n'a rien à voir avec la réalisation.

Le seul signe extérieur d'un maître (mais ça n'est pas exactement la même chose, selon la Reconnaissance, qu'un être réalisé) est son intelligence des questions concernant le Soi. C'est en fait ce qui définit un maître, en ce domaine du moins.

Donc au final, selon la Reconnaissance, c'est en soi qu'il faut chercher les signes de la réalisation, comme par exemple l'équanimité. Mais l'équanimité ne se voit pas de l'extérieur. Les apparences sont trompeuses. Tout ce qui brille n'est pas d'or, et l'habit ne fait pas le moine. La Reconnaissance conseille donc de ne pas se mettre en recherche d'être réalisés (car on ne peut jamais avoir de certitudes en ce domaine), mais plutôt de chercher un maître, c'est-à-dire un être capable de répondre aux questions essentielles, du genre "qui suis-je ? qu'est-ce qui est réel ? quelle est ma véritable nature ? puis-je vivre sans souffrir ? suis-je le corps ? les pensées cachent-elles vraiment ma vraie nature ?" et ainsi de suite.

Comme on voit, la Reconnaissance ne parle pas de "sentir" la présence (supposée) du maître, ni de se fier à une quelconque intuition, à des "vibrations", etc. Il n'est pas question de "sentir une paix ou une joie sans cause en présence de...", dogme aujourd'hui populaire parmi les gourouistes qui voient le maître comme une sorte de dealer de "joie sans cause" et autres "vibrations de haute fréquence". L'éveil ne se transmet pas, car l'éveil est la conscience, or la conscience n'est pas une chose. Elle ne peut donc se transmettre d'un individu à l'autre, d'un lieu à un autre, sauf en un sens purement métaphorique. La conscience est partout et nulle part en particulier. Comme l'espace, elle ne se déplace pas. Elle vibre certes, elle palpite d'un pôle à l'autre, du sujet à l'objet, mais ce frémissement est immobile.

Il n'y a donc pas de signes auxquels on puisse reconnaître un être réalisé.

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