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jeudi 21 octobre 2021

L'harmonie du Tout

Lessons from Totality: Learning from the 2017 Total Solar Eclipse |  Programming Librarian 

 

 La voie du Tantra n'est pas l'une de ces voie où l'on doit s'amputer dune partie de nous pour en gagner une autre. il n'est pâs question de sacrifier le corps pour l'âme, ou la raison pour l'intuition. Le Tantra nous invite à voir l'harmonie du Tout. Or, nous sommes un Tout, un Tout à l'intérieur du Tout. Un petit Tout, mais un Tout quand même. Or, un Tout ne s'ampute pas, s'il est bien un Tout. Un Tout intègre ses parties, comme les parties d'un instrument de musique. Il serait absurde d'arracher les cordes de ce violon, croyant en faire un meilleur instrument, capable d'une musique meilleure. Je peux remplacer les cordes, je peux les accorder au reste de l'instrument. Mais la beauté ne peut s'exprimer au prix du sacrifice définitif de l'une des parties. La beauté résulte de l'harmonie de toutes les parties, sans en exclure aucune.

 Or, les parties du Tout que chacun de nous est, ce sont nos pouvoirs, nos shaktis, nos facultés. Voir, sentir, imaginer, penser, juger, se souvenir, oublier, choisir. Il n'est donc pas question d'en sélectionner une, ou d'en exclure certaines. Le Tantra indique huit voies vers le divin Tout : la vue, l'odorat, l'ouïe, le toucher, le goût, l'analyse, le choix et l'ego. Les huit parties correspondantes dans le cosmos sont la solidité, la cohérence, la lumière, la fluidité, la transparence, le soleil, la lune et l'âme cosmique. 

Intégrer, accorder, réconcilier donc, et non pas sacrifier définitivement. Certes, des distinctions peuvent être nécessaires. mais elles sont provisoires. ce sont des étapes, des fins intermédiaires et non pas la fin ultime. En cours de route, je peux m'asseoir à l'ombre d'un arbre, dit Utpaladeva, afin de me reposer du soleil. mais ça n'est pas là le but et le terme de mon voyage. De même, je peux faire le vide, ou laisser le vide se faire en moi, ou plonger dans ce qui, en moi, est toujours vide et comme vierge des bruits du monde. Me reposer du siècle à l'abri du silence. mais cela n'est pas le but ultime. Le but ultime est l'harmonie en laquelle tout est intégré, comme tous les organes d'un être vivant en bonne santé.  

 Il ne s'agit pas de choisir une shakti au détriment des autres, car alors le Tout ne serait plus le Tout, mais une partie du Tout. Un fragment, si précieux fut-il. C'est au travers de la totalité de ces shaktis, de ces pouvoirs, de ces expériences, que je me réalise, au-delà de mon individualité et en l'intégrant.

Abhinava Gupta, dans sa Libre méditation sur le Tantra de la Déesse-Alphabet (Mâlinî-vijaya-vârttika), dit ceci :

"Il n'y a pas que l'omniscience absolue, car nous faisons aussi ces expériences [plus ou moins limitées] : 'je suis Pierre', 'je vois ce vase, non ce vêtement', 'mais tel autre le voit', 'je vais le voir, ou pas', 'je vois à la fois le vase et le vêtement', 'ce vêtement ne voit rien', 'j'ai vu ce vase, je ne le vois plus', 'je vois, peu à peu, partiellement, ou d'un seul coup', 'je vois tout', 'je ne suis pas quelque chose', 'je ne connais rien', 'je n'existe pas', 'je suis tout, rien n'est séparé de moi'... Car c'est une seule et même Conscience qui se manifeste ainsi et autrement." 70-74

Ce que décrit ici le maître, c'est l'odyssée de la conscience à travers mille expériences, qui sont ses mille shaktis, ses pouvoirs. Aucune expérience n'est exclue. Certes, il y a hiérarchie et ordre, car 'je suis tout' est une expérience plus complète que 'je suis ce vase'. Cependant, même les expériences limitées sont inclues dans la Conscience ; ce sont des aspects de l'unique expérience, de la réalisation totale. 

Ainsi, il y a une harmonie de de Chemin du Tout (grâma). Tout est la Conscience, l'Être, en train de se réaliser, de s'explorer, de se perdre et de se retrouver, car telle est son jeu souverain, son absolue liberté. 

C'est un mystère qui dépasse la raison. Et pourtant, la raison, cette lumière innée, y participe, selon sa mesure. Mes cinq sens y participent aussi. Tout cela est participation d'amour, bhakti. Tout cela est relation et unification, guerre et réconciliation, aspiration vers l'harmonie. Bien et Mal sont enveloppés dans ce Bien absolu, ultime, primordial et final. Chaque fragment participe selon sa manière propre à l'harmonie du Tout, rien n'y échappe, pas même le Diable diviseur.

Il n'est donc pas nécessaire de se châtrer pour accéder au royaume des cieux. 

mardi 23 mars 2021

Mâlinî Vârrtika 24a-28a : Unité et dualité sont une même Conscience



 La Conscience universelle est, en moi, le "je suis", vibration du cœur qui se dévoile à nu entre deux pensées.

Elle est la Source, car tout vient d'elle, comme l'arbre préexiste dans sa graine. Les bavardages, les émotions, les mots grands et petits, tous sont les branches et les mille feuilles de ce banyan immense.

Dans le Mâlinî Vârttika, quelqu'un demande :

nanu cedṛśi viśvātmabhūte saṃkocavarjanāt ||24 ||

vikalpakalpanāmūlāḥ kathaṃ śāstrādisaṃpadaḥ |

"Mais si la Conscience est l'essence de toutes choses,

alors d'où vient la riche abondance des enseignements,

sachant qu'ils s'appuient sur l'activité de la pensée,

et qu'en l'absence de contraction dans la Conscience, 

il ne peut y avoir de pensée dans la Conscience ?"

________________________

Si "tout est conscience" infinie, alors d'où viennent les tantras ? d'où viennent les enseignements tantriques et autres ? Car en effet, ils présupposent la pensée, la dichotomie, l'analyse, la discrimination, la différence. Or, ces différences sont des "contractions", des restrictions, des limitations pour la Conscience. Mais la Conscience est dépourvue de ces "contractions". Dès lors, d'où viennent tous ces enseignements ? D'où viennent les tantras qui enseignent l'unité, alors que le fait même d'enseigner implique la différence ? 

Autrement dit, comment les différences peuvent-elles venir de l'unité de la Conscience ?

Abhinava Goupta répond :

ucyate sarva evāyaṃ bodhaḥ saṃvitprabhāmayaḥ ||25||

prakāśarūpatāyogāccidāmarśaghanātmakaḥ |

tatrāmarśasvabhāvo'yaṃ yaḥ prakāśaḥ prakāśate ||26 ||

sa eva kinna śāstraughaḥ kimanyairyuktiḍambaraiḥ |

paravāgdevatāviddhastatrāsau kevalaṃ bhavet ||27||

na tu laukikamāyīyavarṇapuñjavicitritaḥ |

"Nous disons que toute cette intelligence 

manifestée dans ces enseignements

est le débordement de la gloire de la Conscience !

Tout cela est une seule réalisation de la Conscience,

car la Conscience est inséparable de sa manifestation.

Dès lors c'est la Conscience, qui a pour nature de se réaliser,

qui est aussi cette Lumière qui se manifeste.

N'est-ce pas justement cela, le flot des enseignements ?

A quoi bon d'autres raisonnements,

inutiles pour saisir cette évidence ?

Ce flot ne s'épanche que parce qu'il 

est infusé par la divinité suprême, la Parole :

il n'est pas une simple accumulation de mots

comme les langues conventionnelles de ce monde !"

__________________________

La Conscience se manifeste, c'est dans sa nature, car elle est "lumière" (prakâsha). Mais elle est lumière qui se réalise (vimarsha) ainsi, qui prend ainsi conscience d'elle-même, à travers les pensées, les perceptions, les désirs, les actions, et aussi à travers l'enseignements du Tantra. La Conscience est à la fois être et conscience de soi. L'absolu se réalise, s'éprouve, se "conscientise", si l'on veut employer ce terme malsonnant ; il se pense, se connaît, se sent. Et le Tantra est la fine fleur de cette pensée. Le Tantra est la conscience que l'absolu a de soi. Et cette conscience se manifeste en chacun et en tout, mais plus clairement et plus complètement dans le Tantra. 

Et cette réalisation est intuitive. Elle n'est pas simplement faite de mots. Elle est la Parole suprême, car la Conscience est Parole, Verbe efficace qui, en se réalisant, "dit" les choses et qui, en les disant, les manifeste. 

Et il en va ainsi à caque instant, en cet instant même, en lisant ces lignes : tel est le flot de l'inépuisable richesse de la Conscience, du "je suis" parfait, profusion d'enseignements et de lumières qui ne font qu'un avec la chair de la Lumière divine.

A quoi bon d'autres arguments ? L'expérience, ici et maintenant, nous prouve assez que la conscience est à la fois une et multiple. Identité et différence sont compatibles. Tout est ainsi. 

Alors je plonge dans le "je suis", je me laisse envahir par cette réalisation sans mots, corps, âme, esprit, inconscient, et jusqu'à l'absence de tout cela. Tout s'immerge dans ce frémissement fontal, depuis la racine jusqu'à la pointe, depuis les orteils jusqu'au sommet du crâne, et au-delà, à l'infini, dans une expansion pulsante et perpétuelle.

vendredi 5 mars 2021

Mâlînîvârttika 22-24 : L'état de Puissance



tathā ca guravaḥ śaivadṛṣṭāv itthaṃ nyarūpayan /
sa yad āste cidāhlādamātrānubhavatallayaḥ //22
tad icchā tāvatī jñānaṃ tāvat tāvat kriyā hi sā /
susūkṣmaśaktitritayasāmarasyena vartate // 23
cidrūpāhlādaparamas tadābhinno bhaved iti /

"Et ainsi le Maître (Somânanda) 
a décrit (cette Triade, le Cœur, l'absolu,)
de cette manière, 
dans la Vision de Shiva :
'Quand il demeure dissout dans son expérience
de pure et simple joie qui est conscience,
alors il y a autant (Puissance) de désir, 
il y autant (Puissance) de perception,
il y a autant (Puissance) d'action.
Il est alors fusion subtile
de ces trois Puissances.
Aspirant à cette joie de conscience,
il est identique à elle."

Abhinava Goupta, Mâlinîshlokavârttika, 22-24
________________________

Abhinava cite ici le maître du maître de son maître dans la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijnâ). Son œuvre, la Vision de Shiva, est à la fois philosophique, argumentée, polémique, et visionnaire, portée par l'élan divin qu'elle décrit. A ce titre, elle est difficile. A ma connaissance, il n'en n'existe pas encore de traduction complète. Du temps d'Abhinava, ce texte était sans doute déjà considéré comme très difficile, car ce sont toujours les mêmes passages qui sont cités.

Quoiqu'il en soit, l'idée est ici que l'absolu est désir. Toujours la même Idée, au fond. L'Immuable est changement. Il devient autre sans en être altéré. Il se transforme à l'infini et devient toutes choses. Tout est Dieu. Telle est le message radical de ce sage peu connu. Shiva et Shakti, la conscience et le monde, sont inséparables. Tout est en tout. 

Dieu est "aspirant" à la Déesse, parama : elle est son ultime, son absolu, marquant ainsi qu'il n'y a rien au-delà de la Puissance de conscience. Ce mot d'amour, parama en fin de composé, "avoir pour absolu...", "faire de x son ultime", "avoir x pour refuge suprême", "être dévoué à...", suggère que Dieu et Déesse sont inséparables, que le monde et la conscience sont inséparables. Non-dualité. Le monde est la religion de la conscience. La Déesse est la religion de Dieu.

jeudi 4 mars 2021

Mâlinîvârttika 20-21 : La Grande Triade



Abhinava Goupta continue de décrire le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle, la contraction, 
née de la peur des phénomènes, disparaît.
La Triade (des puissances) du sujet 
- désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

_________________________

Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.

mercredi 3 mars 2021

Mâlinîvârttika 17-19 : la suprême harmonie

Parâ Devî



tatrāpi śaktyā satataṃ svātmamayyā maheśvaraḥ // 17
yadā saṃghaṭṭam āsādya samāpattiṃ parāṃ vrajet /
tadāsya paramaṃ vaktraṃ visargaprasarāspadam // 18
anuttaravikāsodyajjagadānandasundaram /
bhāvivaktrāvibhāgena bījaṃ sarvasya yat sthitam //19
hṛtspandadṛkparāsāranirnāmormyādi tan matam /

"Quand le Maître des maîtres
s'unit à travers toute cette manifestation (satatam)
avec la Puissance (shakti) qui le constitue en son être,
alors il atteint la suprême harmonie.
Cet état est sa face suprême,
dont s'écoule l'extase créatrice
embellie par la béatitude du monde,
expansion de l'absolue (union avec sa Puissance).
Encore indifférencié, il est la source des faces à venir.
C'est le Cœur, la Vibration, la Vision, la Transcendance, 
l'Essence, le Sans-nom, l'Onde, etc."

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika
__________________________

Ce passage affirme que l'absolu est l'union profonde de tout. Ici, la non-dualité n'est pas l'inexistence de l'Un (=bouddhisme) ou du Multiple (=Vedânta), mais l'absence de contradiction entre eux. La différence n'est pas incompatible avec l'identité, car la différence est l'extase de l'identité. Et cette Puissance, ce pouvoir de se transformer, de se différencier, tout en restant identique à soi, est la liberté (svâtantrya) de la conscience.
Les noms donnés à la fin du passage sont des noms que l'on trouve dans différents tantras. Ils mettent l'accent sur l'absolu comme mouvement, mouvement immobile, au-delà des notions opposées que nous pensons ordinairement comme incompatibles.

mardi 2 mars 2021

Mâlinîshlokavârttika 17-20 : Tout est dans l'Un



Shiva porte le croissant de Lune, d'où irradient la Lumière du Tantra, 

avec ses rayons innombrables : 


aniyantrita-sadbhāvād bhāva-abheda-eka-bhāginaḥ /

yat prāg jātaṃ mahā-jñānaṃ tad-raśmi-bhara-vaibhavam // 15

tataṃ tādṛk sva-māyīya-heya-upādeya-varjitam /

vitatī-bhāvanā-citra-raśmitā-mātra-bheditam // 16

abhimarśa-svabhāvaṃ tad dhṛdayaṃ parameśituḥ /

"La connaissance intégrale 

est d'abord engendrée

par l'essence absolument libre :

une, elle est une avec tout !

Elle est la puissance, 

source des rayons de la Lune.

Une fois en expansion, 

elle demeure ainsi :

affranchie de toute acceptation, 

de tout rejet,

lesquels sont engendrés 

par sa propre magie.

Cette connaissance intégrale

est révélée en devenant 

ses rayons de Lune,

rien d'autre.

Elle se diversifie 

à partir de la simple expansion

de ses rayons lunaires.

Telle est la connaissance intégrale, 

pensée sans mots (abhimarsha),

cœur du Maître ultime.

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika

__________________________

"Pensée sans mots" : je traduis ainsi abhimarsha, de la même famille que vimarsha "pensée, jugement", qui désigne la Shakti, la Déesse dans le Tantra non-duel. 

C'est une pensée intuitive, encore indifférenciée, comme une vision globale, comme la vision d'une cité depuis le sommet d'une colline, dit ailleurs Abhinava Goupta. Cette vision ressemble à l'Intellect (nous) platonicien, une vision globale de tout l'Être. Une pleine conscience, encore indifférenciée, mais pleine des différences à venir. 

Et ces différences sont le monde, le Tantra, les traditions et les expériences individuelles, tout à la fois. Et elles ne sont que l'expansion de cette Vision primordiale, comme une intuition non verbale qui s'articule peu à peu. 

Tel est le Yoga Intégral, source de tout. La Conscience et l'Être devient les mots et les choses, les noms et les formes. 

Mais pourtant, elle demeure une, sans rien rejeter, car elle englobe tout. "Une, elle est une avec tout". Telle est la non-dualité. L'unité pure ne perd rien dans la dualité pure, non parce que la dualité serait pure illusion, mais parce que la dualité est la venue au jour de l'unité, sa révélation (bhedita), l'offrande de son secret, de son essence réelle, de son être intime. Car il est dans la nature de la Conscience de créer, de même qu'il est dans la nature du miroir de refléter. Plus le miroir est pur, plus il reflète. 

Ainsi, tout rejet et toute acceptation - c'est-à-dire le samsâra, le mental - sont embrassés dans l'extase infinie qu'est le Vibration primordiale. 

Ainsi, le monde, le mental, le Tantra, ont-ils la même source. Ce sont différentes branches du même tronc. Cet enseignement porte donc à la fois sur le monde, le corps, le langage, et le développement des traditions tantriques.

Nous entrons là au cœur du Tantra.

lundi 1 mars 2021

Mâlinîvârttika 13-14 : Shiva et les tantras



ye 'harniśaṃ prakāśante sarvasya ca na gocare /

numo 'bhinavaguptāṃs tāñ śivacandrāṃśusaṃcayān // 13

"Nous rendons hommage jour et nuit

aux rayons de la Lune de Shiva

qui brillent, (mais) qui ne sont (pourtant) pas du domaine de tous,

(et qui) sont (donc à la fois) "toujours nouveaux" (abhinava) et "cachés" (gupta)."


jayanti jagadānandavipakṣakṣapaṇakṣamāḥ /

parameśamukhodbhūtajñānacandramarīcayaḥ // 14

(Premier verset de la Déesse-alphabet :)

"Les rayons de la Lune de la connaissance

émanent de la face du Seigneur suprême,

habiles à détruire les obstacles à cette félicité qu'est le monde :

gloire à eux !"

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttikam

_________________________________

Le maître rend maintenant hommage à Dieu, afin que nous tous lui rendions hommage - afin que Dieu, la Conscience - se rende hommage, de sa forme contractée en sa forme épanouie. 

Rendre hommage, c'est 1) se faire humble, se reconnaître inférieur et 2) reconnaître la supériorité de ce devant quoi l'on s'incline. Nous avons, dans ces deux versets, ces deux aspects, puis que nous avons d'abord l'hommage (numah, l'humilité), puis la gloire (jayanti, la supériorité). Selon le Tantra, cet hommage consiste à immerger notre corps, nos sensations, notre pensée et jusqu'à notre inconscience, dans la Conscience "je suis je" (aham aham), la pleine conscience, la Conscience universelle.

Les "rayons de la Lune" sont tous les phénomènes. Mais ici, ce sont aussi les tantras, fragments du Tantra, de la connaissance divine primordiale, c'est-à-dire de la conscience parfaite que la Conscience a d'elle-même.

Ces tantras s'écoulent à travers cinq ou six "faces" qui sont différents aspects de l'Être (Shiva) ou de la Conscience (Shakti). Dieu et Déesse étant deux faces inséparables de la même pièce. Et je rappelle que, selon le Tantra, Shiva n'est pas la conscience immobile face à Shakti qui serait "l'énergie" en mouvement. Ceci est la doctrine du Sâmkhya, non celle du Tantra. 

Le but de cette Lumière des tantras est de détruire ce qui fait obstacle à la Lumière, à la reconnaissance que "le monde est félicité". Le monde n'est pas une illusion inexplicable, comme dans le Vedânta. Il est la félicité qui est la Conscience même, car tout est conscience. "L'obstacle", c'est le monde dans la mesure où il n'est pas encore reconnu pour ce qu'il est. La conscience se fait obstacle à elle-même. Elle s'égare dans ses propres pouvoirs. Mais, une fois reconnus, ces "pouvoirs" (le corps, le souffle, le mental, etc.) deviennent les "alliés" de la conscience, de l'éveil, ils redeviennent ses pouvoirs (shaktis), ses "rayons de Lune". Tout est conscience, expansion de conscience. 

Enfin, la Conscience est évidente, cette Lumière est évidente. Ce qui revient à dire que la conscience se connaît elle-même par elle-même. Elle n'a pas besoin du corps, du souffle ou du mental ou d'un instrument extérieur. Elle est "à elle-même sa propre preuve", car quand quelque chose "brille", fut-ce le sommeil profond, alors elle brille, car elle est la Lumière qui s'illustre en toute chose. De plus, rien ne peut lui faire obstacle, car si sa Lumière était occultée par une chose, cette chose ne pourrait alors "briller", apparaître. C'est le point essentiel, l'éveil fondamental. Et ainsi la Conscience irradie sans cesse "nouvelle" (abhinava), fraîche, jeune, neuve, sans âge, limpide, immaculée.

En même temps, elle est aussi "cachée" (gupta), elle n'est "pas du domaine de tous" (na sarvasya gocare), car elle est douée d'un pouvoir mystérieux nommé "attention" (apoha-shakti) qui lui permet d'oublier, de négliger, alors même qu'elle brille. Par exemple, je peux me concentrer sur un objet et faire comme si le reste n'existait pas. Eh bien, c'est là ce mystérieux pouvoir que l'on nomme aussi Mâyâ, Magie. Et comme on voit, ce pouvoir est omniprésent dans la vie quotidienne. Voilà pourquoi, même si la Conscience brille toujours, elle doit faire effort pour s'éveiller. La Conscience, en effet, n'est pas toute d'un bloc, car alors il n'y aurait certes rien à faire, mais rien n'existerait, il n'y aurait ni monde, ni rien. Or, il y a un monde, car la conscience n'est pas "statique" : elle a des pouvoirs, elle est pouvoir. Et l'un de ces pouvoirs est le pouvoir d'attention. Pour se réveiller, la Conscience individuelle (=contractée) doit donc faire attention, se retourner vers elle-même, plonger en sa source et ainsi s'ouvrir, entrer à nouveau en expansion, se mettre à l'unisson de la Conscience universelle dont elle n'est certes jamais réellement séparée.

La suite du texte est largement une explication de ce premier verset du Tantra de la Déesse-alphabet.

iti shivam


dimanche 28 février 2021

Mâlinîvârttika, 11-12 : Les motifs de l'enseignement

Les démons, une fois reconnus, deviennent de précieux alliés


sacchiṣyakarṇamandrābhyām arthito 'haṃ punaḥ punaḥ /

vākyārthaṃ vartaye śrīmanmālinyāṃ yat kva cit kva cit // 11

"Mes bons disciples Karna et Mandra

me l'ont demandé encore et encore :

je vais donc expliquer le sens du tantra de la Déesse-alphabet,

ici et là..."

aucityenetaratyāgād vācyavācakayor mithaḥ /

vartanāvarta etasmin sādhu śāstraṃ ca vārttikam // 12

"... selon qu'il convient, laissant parfois de côté d'autres 

passages (litt. "du signifié et du signifiant").

Ce tourbillon (d'explications) est donc une bonne et belle chose,

et donc cet enseignement est un "tourbillon" (vârttika, un genre d'explication)." 

Abhinava Goupta

_________________________________________

Le maître expose à présent les motifs de sa composition : Il répond au désir de ses disciples. Cependant, la séparation entre soi et autrui n'est pas absolument réelle ; elle est nourrie par l'identification d'une seule Conscience à différents corps. Par conséquent, Abhinava s'enseigne à lui-même. Car, comme il le dit ailleurs, tant que l'on a un corps, on est influencé par ce corps et l'individualité qui va avec. Il est donc toujours bon de se plonger encore et encore dans la Conscience universelle. Seule cette immersion complète peut venir à bout des obstacles, d'autant plus nombreux que nos motivations sont altruistes. Plus le but est élevé, plus les énergies de la conscience se rebellent. Seule la Conscience peut écarter ces distractions au yoga, comme par exemple "le fait de ne pas se sentir bien", le doute, les douleurs, la maladie ou la paresse. Avant tout enseignement, l'enseignant doit plonger dans la Conscience au-delà des corps. Sans cela, il sera bloqué par ses propres pouvoirs, de même que les "gardiens du lieu" sont hostiles à tout enseignement, mais deviennent des alliés si d'abord on leur rend hommage comme il convient. Or, la Conscience est la suprême "gardienne du lieu", c'est-à-dire de tous les lieux, qui sont en elle et par elle.

samedi 27 février 2021

Mâlinîvârttika 9-10 : de la richesse ancienne à une richesse nouvelle



apy asaṃkhyanavāsvādacamatkāraikadurmadā /

yenānuttarasaṃbhogatṛptā me matiṣaṭpadī // 9

"(Grâce à ces enseignements), l'abeille de (mon) esprit,

qui était ivre de goûter seulement

la délectation de saveurs nouvelles et innombranles,

a atteint la plénitude de la jouissance absolue."

tadekamayatām āpya svātmany eva tathā sthitā /

tad asyāḥ pronmiṣanty eva vividhā nādasaṃpadaḥ // 10

"Elle est alors devenue cette (joie)

et ne demeure plus qu'en elle-même, en soi-même.

De sorte que toute une profusion de sons/ de paroles,

s'éveille en elle."

Abhinava Goupta

________________________________

Après avoir rendu hommage à ses maîtres, Abhinava suggère par cette image de l'abeille qu'il en a fait un miel bien unifié et harmonieux. Son œuvre est en effet une synthèse de tous les savoirs à l'intérieur de la connaissance absolue, celle que l'absolu a de lui-même. Ainsi, ivre d'abord de toutes les philosophies, bouddhistes, shaiva et autres, il en a fait son miel. D'abord il a reçu. Mais il n'est pas resté passif, il ne s'est pas perdu dans un "papillonage spirituel". Il est ensuite devenu actif et il a engendré à son tour une vision nouvelle, plus englobante, plus riche, même si le fond en demeur insaisissable. Du reste, son nom Abhinava Goupta signifie à la fous "nouveau" et "caché", secret. La richesse débouche sur la richesse. Telle est la transmission, la tradition.

vendredi 26 février 2021

Mâlinîvârttika, 5-8 : Peut-on avoir plusieurs maîtres ?




gurubhyo 'pi garīyāṃsaṃ yuktaṃ śrīcukhalābhidham /

vande yatkṛtasaṃskāraḥ sthito 'smi galitagrahaḥ // 5

"Je célèbre comme il convient (mon père)

nommé Tchoukhoulaka,

plus important encore que les maîtres,

car par son éducation, je suis libre de l'attachement (à la vie)."

tato gurutaraḥ śrīmān bhūtirājo mahāmatiḥ /

jayatād bhaktajanatāsamuddharaṇasāhasaḥ // 6

"Plus important encore que lui

est le sublime Bhoûti Radja à la sublime intelligence ;

gloire à lui, qui sans délais sauve

les amoureux (de l'océan du samsâra)."

śrīsomānandasaṃbodhaśrīmadutpalaniḥsṛtāḥ /

jayanti saṃvidāmodasaṃdarbhā dikprasarpiṇaḥ // 7

"Les livres de la joie de la conscience

se répandent partout en gloire,

engendrés par le Lotus Outpala Déva,

lui-même éveillé et épanouit par la Lune Somânanda."

taddṛṣṭisaṃsṛticchedipratyabhijñopadeśinaḥ /

śrīmallakṣmaṇaguptasya guror vijayate vacaḥ // 8

"Gloire à la parole du maître Lakshmana Goupta

qui enseigne la Reconnaissance

afin de trancher le flot du samsâra

au moyen de la vision (développée par Outpala Déva)."

Abhinava Goupta, Mâlinîvârttika, I, 5-8

___________________________________

Abhinava Goupta, après avoir rendu hommage à Shiva et Shakti, et à son maître dans la tradition Kaula, salue ensuite ses autres maîtres. Tchoukhoulaka, son père, est mort quand Abhinava était encore jeune. Il lui a ainsi enseigné, involontairement, à ne pas s'attacher à la vie. Abhinava est resté célibataire, il n'a pas fondé de famille mondaine, même s'il n'était pas un renonçant. Il pratiquait la non-dualité (brâhmacârya, advaitâcâra) conformément à la tradition Kaula.

Bhoûti Râdja a été son maître dans la tradition Kâlîkrama, la tradition shâkta la plus populaire au Cachemire.

Somânanda a fondé la tradition de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), développée par Outpala Déva et Abhinava. Celui-ci a vécu une génération après Outpala et a donc reçu l'enseignement de Lakshmana.

Abhinava se compare ailleurs à une abeille. Elle va butiner de nombreuses fleurs pour en faire son miel. De même, il n'est pas interdit de fréquenter plusieurs maîtres pour en extraire la quintessence. Abhinava considère que toutes choses sont un seul Être. La multiplicité et les différences en sont les manifestations. La pluralité n'est donc pas un problème. Cela ne veut pas dire que toutes les opinions se valent : elles sont hiérarchisées, mais elles sont toutes des manifestations de l'Être.

jeudi 25 février 2021

Malini Varttika 2 : A quoi sert le maître ?


yadīyabodhakiraṇair ullasadbhiḥ samantataḥ /

vikāsihṛdayāmbhojā vayaṃ sa jayatād guruḥ // I.2

Gloire au maître

dont les rayons d'éveil omniprésents

épanouissent notre cœur.


sābhimarśaṣaḍardhārthapañcasrotaḥsamujjvalān /

yaḥ prādān mahyam arthaughān daurgatyadalanavratān // I.3

Gloire au maître 

qui m'a fait don des flots de vérité

qui resplendissent des cinq flots

qui aboutissent à la réalisation fracassante de la Triade (Trika),

flots qui n'aspirent qu'à détruire le malheur !


śrīmatsumatisaṃśuddhaḥ sadbhaktajanadakṣiṇaḥ /

śambhunāthaḥ prasanno me bhūyād vākpuṣpatoṣitaḥ // I.4

(Ce maître,) Shambhou Nâtha, a été purifié par (son maître),

le sublime Soumati : il est donc habile pédagogue

pour les vrais amoureux.

Puisse donc ces fleurs de la parole le combler

et le rendre satisfait de moi !

Abhinava Goupta, Mâlinî Vijaya

___________________________________

Le rôle du maître est d'épanouir le "lotuds du cœur", l'âme. Ce lotus est déjà pur, car il est la conscience indestructible, puisque rien ne peut cacher sa lumière, puisque si sa lumière était cachée, tout serait caché.

Comment parvenir à cet éveil, à cette expansion du cœur ?

En étant source "des cinq flots", des cinq rivières de Tantras qui s'écoulent des cinq faces de Dieu, qui sont comme cinq aspects de son inépuisable richesse. Ce sont aussi ces cinq Pouvoirs (shakti) essentiels : conscience, félicité, désir, perception, action. Le maître humain est là pour interpréter le Tantra qui est la Déesse-Parole, la réalisation complète. 

Pour Abhinava Goupta, ce maître est plus spécialement Shambhou Nâtha, un maître qui vivait au Penjab, donc hors du Cachemire. Il l'initia aux arcanes de la Triade, ou Trika en sanskrit, la tradition suprême qui embrasse en elle et réconcilie toutes les autres. Abhinava offre à son maître les "fleurs de sa parole", car la parole est la Parole, la Déesse elle-même. Quelle offrande pourrait-elle plus agréable que celle de la parole ? C'est elle, la conscience qui anime tout en "disant" tout. 

Le but de ces hommages est de surmonter les obstacles, en particulier ceux de la pensée conceptuelle. Abhinava invoque l'Au-delà de la parole discursive afin de pouvoir exprimer dans la parole discursive ce qui lui échappe normalement. Il se tourne vers la source afin que son nectar s'écoule jusque dans les ténèbres de l'oubli, afin de les dissiper de l'intérieur.

Le début du Tantra de la Déesse Guirlande



Méditation du les versets du Tantra de la Déesse Guirlande des lettres, Mālinīślokavārttika par Abhinavagupta 


prathamaḥ kāṇḍaḥ

Première partie 


vimalakalāśrayābhinavasṛṣṭimahā jananī
bharitatanuś ca pañcamukhaguptarucir janakaḥ /
tadubhayayāmalasphuritabhāvavisargamayaṃ
hṛdayam anuttarāmṛtakulaṃ mama saṃsphuratāt // I.1
Génitrice, grande d'avoir engendré une création nouvelle (abhinava),
qui s'en remet à sa puissance immaculée.
Père, dont le corps est plénitude,
a caché (gupta) son désir dans ses cinq faces.
Puisse mon cœur briller clairement,
lui qui déborde de l'extase créatrice manifestée par ce couple,
lui qui est le Tout fait d'ambroisie immortelle ! I, 1

Ce verset exprime tout l'enseignement. Le millier de versets qui va suivre l'explique autant qu'il est possible. Il se trouve au début de toutes les œuvres d'Abhinavagupta, le plus grand maître du Tantra. 

Ce texte, inédit, est une libre méditation (vârttika) sur le Tantra de la Déesse Guirlande des lettres (Mâlinî), c'est-à-dire la conscience universelle, absolue, à la fois immanente et transcendante. Il est la quintessence (uttara) du Trika, tradition tantrique ultime, elle-même quintessence de tous les savoirs. Selon la tradition, ce Tantra est la crème de la crème, le nectar d'immortalité, l'or de tous les savoirs possibles. C'est le concentré de la vie. Son expression est donc très concise et elle transcende les conventions humaines. Il ne s'agit pas de sanskrit ordinaire, mais de la "langue du Seigneur" (aisha-bhâshâ) qui traite plus spécialement du yoga et de l'ascension à travers les plans du réel, jusqu'à la source. Cependant, il ne s'agit pas seulement de monter, mais aussi de redescendre, jusqu'à l'intégration totale, jusqu'à la synthèse absolue ou tout est tout en tout. 

Ce texte est donc la quintessence du Yoga et du Tantra. Et de tout. L'ultime intuition, l'âme de toute expérience, la substance de toute émotion, la moelle de tout désir. 

jeudi 24 décembre 2020

Le Tantra selon Abhinavagupta

dessin par Ekabhumi


Méditation sur le Tantra ultime de la Déesse - Srīmālinīvijayavārtikam.

Ce texte, peu connu et inédit en France, est une sorte de libre commentaire sur le tantra ("livre") ultime selon Abhinavagupta. Dans ce livre il aborde ne nombreux points ésotériques, tels que la pratique de la "méditation de Shiva" (shiva-mudrâ). Il part du premier verset du tantra, mais son commentaire porte sur l'ensemble du livre qui comprend 23 chapitres. La Méditation elle-même est en deux parties : la première couvre les 17 premiers chapitres du tantra et comporte 1135 versets. La seconde porte sur les chapitres 18 à 23 et contient 335 versets.

Les versets 1 à 12 de la première partie invoquent le couple divin et les maîtres d'Abhinavagupta.

Tout commence par un couplet extraordinaire, que l'on retrouve en tête de tous les œuvres d'Abhinavagupta et qui contient tout son enseignement est qui peut se lire au moins sur deux plans, celui de la vie d'Abhinavagupta lui-même, et celui de la vie universelle de l'être et de la conscience :

vimala-kalā-aśrayā-abhinava-sṛṣṭi-mahā jananī
bharita-tanuś ca pañca-mukha-gupta-rucir janakaḥ |
tad-ubhaya-yāmala-sphurita-bhāva-visarga-mayaṃ
hṛdayam anuttara-amṛta-kulaṃ mama saṃsphuratāt ||1||

"La Génitrice est grosse de créations nouvelles
qui dépendent de (son) dynamisme immaculé."

Cette première ligne s'adresse à la fois à la Déesse et à la mère d'Abhinavagupta - sa mère (jananî) - dont la grandeur (mahâ) fut n'avoir engendré (shrishti) Abhinavagupta (abhinava) et qui se nommait Vimalâ, "Immaculée".

"Et le Géniteur, dont le corps est à la fois maigre et gras,
cache son désir en ses cinq faces".

Le père d'Abhinava est mort quand il était encore jeune. Le premier composé le décrivant (bharitatanuśca) peut signifier "dont le corps est plein". Cela pourrait faire référence à sa beauté. Cependant, tanu- signifie, en plus de "corps", "émacié, maigre, mince, atténué". Il pourrait s'agir d'une allusion à des pratiques ascétiques : le père d'Abhinava se serait livré à des jeûnes qui auraient affaiblis (tanu) son corps (tanu) pourtant parfait (bharita). Et il en serait mort ; ce qui, par ailleurs, éclairerait le rejet de toute mortification dans l'enseignement d'Abhinava. Sur le plan universel, ce vers décrit Dieu, le géniteur (janaka) des univers innombrables, dont le corps de conscience déborde d'infinis potentiels. "Il cache (Abhinavagupta=abhinava/mère/shakti+gupta/père/shiva) son désir (ruci) en ses cinq faces". On sait que son père se prénommait Narasimgagupta. Les "cinq faces" de Dieu peuvent désigner ici toutes sortes de pentades : les cinq faces dont sont issus tous les savoirs et le Tantra ; les cinq pouvoirs à commencer par la conscience ; les cinq facettes de toute expérience selon l'enseignement ésotérique de la tradition de la Déesse (devî-naya, mahâ-artha-krama, kâlî-krama, etc.) : apparence, délectation, réflexion, inconscience et ineffable conscience, laquelle à la fois inclus et transcende ces quatre aspects ou moments.

Les deux lignes suivantes évoquent l'union de ce couple :

"Puisse mon Cœur fulgurer en toute évidence,
ce Cœur qui est la totalité immortelle, 
absolu débordant d'extase, 
émotion éclatante de l'étreinte de ce couple."

Comme précédemment, ces lignes décrivent le fait que les parents d'Abhinavagupta sont réputés l'avoir conçu dans le cadre d'une union rituelle selon la tradition Kaula, bien que la chose ne soit pas très claire. En tous les cas, Abhinavagupta se considérait comme un "fils de la Yoginî". Mais cette yoginî peut désigner, outre sa mère, la partenaire dans les rituels sexuels, une entité féminine source de connaissance, ou encore la Déesse elle-même, c'est-à-dire la conscience en ses différents aspects. 

Sur le plan à la fois philosophique et mystique, ces lignes contiennent tout le Tantra, le total de toutes les connaissance, la pleine conscience que l'Être a de lui-même. "L'absolu" (anuttara) est à la fois transcendant et immanent, absolu et relatif, la transcendance de la transcendance même, par-delà toute hiérarchie. L'extase (visarga) est à la fois le moment de l'orgasme, et l'acte d'être, l'émerveillement de la pleine conscience de soi, acte sous-jacent à toute expérience. 

Je le répète, ces lignes contiennent tout l'enseignement d'Abhinavagupta, c'est-à-dire tout le Tantra, la réalisation entière du mystère en toutes ses facettes.

Pour approfondir, je vous conseille la lecture du commentaire de ce verset par Alexis Sanderson.

vendredi 4 septembre 2020

"Par les baisers et les étreintes..."

Smara Yoga, blog philosophie de David Dubois: 2020

La Lune est au centre de la vie intérieure. Du moins, comme symbole extérieur de cycles intérieurs, charnels à des degrés plus ou moins subtils.

Ainsi le cycle lunaire, ce grand mystère, exprime les étapes de la vie intérieure et les étapes d'une expérience complète, depuis l'Un jusqu'à l'Un.

Par exemple, je vois ces mots.

D'abord, un flash de lumière. Puis, la perception. L'intention se dirige vers ces mots, excluant le reste en un éclair. Puis l'attention se referme sur eux comme une main. Puis une certitude non verbale : "c'est cela", avec sa confirmation verbale. Ensuite le discernement : les mots sont clairement distingués. Puis le détachement à l'égard de ce jugement. Et la plongée en soi, dans l'état d'agent souverain. Ensuite, l'expérience de la non séparation entre les choses et les êtres. Puis la manifestation du fond commun à tout. Ensuite : le repos, sans l'agitation des jugements. Puis l'expérience de ce qui est, tel que c'est, en sa plénitude. Pareillement, l'expérience de la pleine subjectivité, sans plus aucune limite. Ensuite, pure expérience. Enfin, l'état absolu. Pleine lune de la conscience.

Ces seize étapes se succèdent à chaque instant. Mais d'ordinaire, je n'y prête pas attention. Si, frappé par une sorte de grâce, je me réveille, alors tout cela s'accomplit, instant après instant, expérience après expérience. Le rapport de forces s'inverse : au lieu d'être obnubilé par le contenu de l'expérience, je suis envahi par le coeur, une sorte de vibration de plaisir jaillie du plus profond, comme un feu de forêt. Enfin, il n'y a plus qu'indicible expérience, absolument simple et pourtant inépuisablement riche. A chaque instant, tout naît, tout meure.

Mais ici, le philosophe laisse la place au poète.

C'est l'état du Point unique qui enveloppe tout, la résonance nasale représentée par le point. C'est l'état de plénitude, en lequel toutes choses s'épanchent en une extase indicible, la dix-septième portion du cycle lunaire. Certaines traditions évoquent une dix-huitième portion, ultime réconciliation ineffable.

Cette extase est la parfaite réconciliation du sujet et de l'objet, de la conscience et du monde, de la pensée et de l'être, des mots et des choses, de la veille et du sommeil. Tout est engendré dans cette étreinte intime. Elle brille à chaque instant de l'intérieur, sans dépendre de rien. C'est l'énergie du centre, pleine de tout, de tous ces flots qui s'écoulent en elle, comme des courants dans l'océan. C'est le monde comme béatitude. C'est l'éclosion de l'élan atemporel, la souche primordiale, à jamais éclatante et toujours déjà manifeste, débordante du nectar de l'extase complète.

Comme dit Abhinava :

śivaśaktyoḥ sa saṃghaṭṭaḥ sneha ity abhidhīyate // Mâlinîvijayavârttika, I.895
"Cette copulation de Shiva et Shakti est ce que l'on appelle 'amour'".

Et il conclut cette révélation en faisant le lien, évident, avec la pratique de l'union sacrée :

atraiva pūrṇavaisargapade labdhuṃ(labbhvā) praveśanam
lehanāmanthanetyādisaṃpradāyam upāsate // I.896
"Là seulement, une fois entré 
dans cette état de pleine extase/ de plein orgasme,
on rend hommage à la tradition qui dit
'par les baisers, les étreintes (on atteindra le divin)'".

mercredi 15 juillet 2020

Les rayons de la lune divine - mangalashloka

File:Nataraja, Chola period bronze, 11th century, Government Museum, Chennai (3).jpg

Voici l'un des versets de bon augure (mangalashloka) que je récite au début de mes vidéos sur le Vijnâna Bhairava Tantra :

jayanti jagadānandavipakṣakṣapaṇakṣamāḥ /
parameśamukhodbhūtajñānacandramarīcayaḥ //
Mâlinîvijayottaratantra, I, 1

"Ils sont victorieux,
les rayons de la lune de la connaissance
qui rayonnent depuis la face du Seigneur suprême
- rayons habiles à anéantir les croyances erronées !"

Un verset de bon augure a pour but d'écarter les obstacles et de permettre d'accomplir la tâche entreprise.
Ici, l'obstacle principal, ce sont les mots.
Le verset de bon augure permet de se plonger dans la conscience pure et de parler, sans se laisser hypnotiser par le niveau le plus grossier de la parole, en restant en contact avec l'intuition première. 

jeudi 21 mai 2020

Le yoga des visions



Il existe dans le shivaïsme et dans la tradition Kaula un yoga des visions très peu connu et pourtant très important.
Il ne s'agit pas de visualisations comme dans le yoga du corps subtil enseigné dans tous les tantras, mais qu'une pratique contemplative fondée sur la fixation du regard sur le ciel, sur l'obscurité, sur une source lumineuse ou encore sur une pression exercée sur les yeux. Des visions se développent en parallèle avec l'expansion de la conscience. 

Ce yoga est central dans la tradition Kaula, avec ses deux autres pratiques essentielles : l'écoute du souffle et l'union sexuelle. 

Ce yoga des vision est décrit dans le Tantra Ultime de la Gloire de la Déesse-alphabet (Mâlinî-vijaya-uttara-tantra), dont toute l'oeuvre tantrique d'Abhinavagupta est une sorte de commentaire. Ce tantra est centré sur les différents yoga ou contemplations (dhâranâ) organisées selon la hiérarchies des trente-six niveaux de conscience (tattva), des cinq états (veille, etc.) et des sept plans de la subjectivité. 

Voici un passage tiré de ce tantra, qui développe un peu (c'est toujours très concis, mais précis) ce yoga des visions :

14.19ab: ato rūpavatīṃ vakṣye divyadṛṣṭipradāṃ śubhām
14.19cd: dhāraṇāṃ sarvasiddhyarthaṃ rūpatanmātram āśritām
14.20ab: ekāntastho yadā yogī bahirmīlitalocanaḥ
14.20cd: śaratsaṃdhyābhrasaṃkāśaṃ yat tat kiṃ cit prapaśyati
14.21ab: tatra cetaḥ samādhāya yāvad āste daśāhnikam
14.21cd: tāvat sa paśyate tatra bindūn sūkṣmatamān api
14.22ab: ke cit tatra sitā raktāḥ pītā nīlās tathāpare
14.22cd: tān dṛṣṭvā teṣu saṃdadhyān mano 'tyantam ananyadhīḥ
14.23ab: ṣaṇmāsāt paśyate teṣu rūpāṇi subahūni ca
14.23cd: tryabdāt tāny eva tejobhiḥ pradīptāni sthirāṇi ca
14.24ab: tāny abhyasyaṃs tato dvyabdād bimbākārāṇi paśyati
14.24cd: tato 'bdāt paśyate tejaḥ ṣaṇmāsāt puruṣākṛti
14.25ab: trimāsād vyāpakaṃ tejo māsāt sarvaṃ visarpitam
14.25cd: kālakramāc ca pūrvoktaṃ rūpāvaraṇam āśritam
14.26ab: sarvaṃ phalam avāpnoti divyadṛṣṭiś ca jāyate
14.26cd: itīyaṃ kalpanāśūnyā dhāraṇākṛtakoditā
14.27ab: daśapañcavidho bhedaḥ svayam evātra jāyate
14.27cd: ato 'syāṃ niścayaṃ kuryāt kim anyaiḥ śāstraḍambaraiḥ
(XIV, 19-27, édition par Somadeva Vasudeva)

"Ensuite, en vue de la la réalisation de toutes les réalisations,
je vais exposer la belle et bonne contemplation qui porte sur la forme :
elle repose sur la vision et elle procure la vision divine.
Quand le yogî vit dans la solitude, il ferme ses yeux au-dehors.
Il vois alors une sorte d'espace qui ressemble au crépuscule 
d'un ciel d'automne.
Il y pose son attention pendant dix jours.
Il voit alors des sphères de lumière (bindu),
bien que très subtiles :
certaines sont blanches, d'autres rouges, jaunes ou bleues.
Une fois qu'il les voit, 
il doit y déposer entièrement son attention,
attention pour rien d'autre.
S'il les contemple pendant six mois, il verra dans les (sphères de lumière)
de très nombreuses formes.
Au bout de trois années, elles se stabilisent et s'enflamment d'éclat.
Si l'on persévère, au bout de deux années (supplémentaires)
il verra des silhouettes (bimba).
Un an plus tard, il verra un éclat.
Six mois de plus et il verra des personnes (entières).
En trois mois, cet éclat infusera (toute son expérience),
et il s'avancera encore plus loin après un mois de plus.
Et avec le passage du temps,
en s'appuyant sur ces formes,
il obtiendra tous les fruits 
et la vision divine naîtra.
Ainsi se développe cette contemplation
non-factice, vide de toute construction mentale.
Les quinze étapes (de la contemplation) surgissent 
ici spontanément.
Il faut donc avoir foi en elle :
à quoi bon le chaos des autres enseignements ?"

Or, ce genre de pratique est bien connue aussi dans les systèmes bouddhistes de Guhyasamâja, Kâlachakra et surtout dans le Dzogchen tardif. Mais le Dzogchen et ses adeptes prétendent souvent que ces pratiques sont exclusives au Dzogchen et ne se trouvent nulle part ailleurs... Cette ignorance crasse et cette mauvaise foi sont regrettables. Mais peu importe, au fond.
Ces pratiques sont décrites brièvement dans le Vijnâna Bhairava Tantra.

dimanche 30 juin 2019

D’où viennent les mots ?




D’où viennent les mots ?
D'où provient cette profusion, si à l'origine il n'y a que l'Un ?
D'où vient la dualité s'il n'y a qu'unité ?

L'origine du langage est, aussi bien, l'origine du Multiple à partir de l'Un.


Abhinava Goupta répond, dans son libre commentaire (Vârttika) au Tantra de la Guirlande de Victoire (Mâlinî-vijaya), que Shiva n'est pas simplement Lumière. Il est aussi conscience et donc, pensée. "Être, c'est être perçu", pensé, désiré et jugé. Dans les quelques centaines de vers qui suivent cette déclaration, Abhinava Goupta va s'efforcer de montrer comment tout discours s'enracine dans la connaissance que Shiva a de lui-même, et comment ces enseignements apparemment contradictoires ne sont que différentes manières pour l'Être de se connaître, de se désirer et de jouer avec lui-même.

Grâce à cette compréhension, on évite à la fois le sectarisme et le relativisme dogmatique. Même les pensées et les expériences profanes deviennent autant d'aides sur la voie : "Pour les êtres fortunés, l'inclination à la jouissance elle-même sert à atteindre le Bien Souverain, si elle est infusée par la conviction que 'telle est l'inclination de la Conscience elle-même' " (MSV, I, 45). 'L'inclination de la Conscience', c'est la vie quotidienne, mais c'est aussi le 'flot des traités', des tantras et autres discours, car toutes ces paroles et expériences s'épanchent également de Shiva, ou plus exactement de l'émerveillement sans cesse renouvelé qu'il éprouve à prendre conscience du mystère qu'il est. 
Ainsi, les différentes sortes de vision du monde qui "sortent" des Cinq Faces de Shiva sont l'équivalent sacré des différentes modalités de la conscience profane. Ces différentes prises de conscience forment une gamme continue de notes et de climats subjectifs : "Moi, Tchaitra, je vois cette cruche, et non un vêtement"; "Mais lui, il en voit un"; "Ce vêtement ne perçoit rien"; "Je percevrais, puis je ne percevrais plus"; "Parfois je connais, parfois non"; "Maintenant, je connais"; "Je connais en partie, en totalité"; "Je connais tout"; "Je ne connais rien"; "Je ne suis pas un objet"; "En vérité, je n'existe pas"; "Je suis toujours toutes choses"; Je suis un, je suis l'univers, comment pourrait-il être distinct de moi ?"; "J'apparais de toutes ces manières"..." (MSV, I, 71-74)

Autrement dit, "la dualité n'est pas totalement absente de cette non-dualité (que nous professons)" (MSV, I, 108ab). Le problème, en effet, ce n'est pas la dualité en elle-même, mais seulement la croyance en une dualité morale : "La certitude qu'il y a du pur et de l'impur et autres (dualités morales) naît de la peur du (samsâra)..." (MSV, I, 110ab) La dualité morale provient donc le la peur - infondée - que suscite en nous le spectacle de la dualité phénoménale. Comme dira Nietzsche plus tard et ailleurs : "Il n'y a pas de phénomène moral, il n'y a que des interprétations morales des phénomènes".

Quand à la non-dualité, il n'y a pas de pratique pour s'y "établir" : "Il n'y a pas d'exercice (abhyâsa) pour pénétrer et demeurer en Shiva omniprésent qui est sans dualité, car ("pénétrer" et "demeurer") sont des notions qui n'ont de sens que dans la dualité... Par conséquent, tous les efforts accomplis par les maîtres et les disciples ne servent qu'à ôter cette crainte provoquée par la dualité qu'ils imaginent." (MSV, I, 112cd-113cd). Bref, "il faut seulement se libérer de toute crainte" (MSV, I, 117) après avoir admis l'existence de la dualité à l'intérieur de la non-dualité, comme autant de reflets dans l'orbe d'un excellent miroir. Car exclure la dualité est parfaitement vain : "Même en se persuadant toute notre vie que (la dualité n'existe pas), il est impossible de rester indifférent face à elle..." (MSV, I, 115).

La seule solution consiste donc à accepter, avec tout notre être, que tout, absolument tout, est intégré dans le miroir sans taches de la Lumière indivise.
"La dualité n'est pas impossible dans la non-dualité. Car la non-dualité suprême (n'est pas l'absence pure et simple de dualité). Elle s'impose lorsqu'il n'y a ni acceptation ni rejet de la dualité." (MSV, I, 123)

Voilà pourquoi Abhinava Goupta insiste tant sur la présence des phonèmes - germes de toute pensée - dans la pure conscience elle-même.
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