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samedi 30 avril 2022

Pourquoi des nuits de l'âme ?



 "Une nuit de l'âme" : sujet à la mode. Mais sait-on exactement de quoi il s'agit et pourquoi cela arrive ?

Tout d'abord, il ne faut pas confondre les nuits avec tout ce qui peut arriver de négatif : dépression, mélancolie, pessimisme, fatigue ou impression de faire face à des obstacles insurmontables. 

Une nuit est quelque chose de plus précis : après avoir éprouvé, de façon directe, indubitable et sur une assez longue durée, une Présence de plénitude absolue, de beau et de bon, accompagnée d'une paix profonde, cette Présence s'absente soudain, et les forces de l'ego, du mental, etc. semblent ressurgir de plus belle. Cela peut durer plusieurs mois, années, voire toute la vie.

Rappelons aussi que cette idée d'une nuit de l'âme n'est pas enseignée dans toutes les traditions. On ne la retrouve pas dans le Tantra en général. Toutefois, il y a dans le Tantra l'idée, peut-être proche, d'une réaction inévitable des forces démoniaques, réaction face à tout progrès véritable en direction de la liberté spirituelle. L'idée de nuit est propre à la mystique catholique et, en particulier, à l'enseignement de Jean de la Croix.

L'explication traditionnelle des nuits de l'âme est donc la suivante : après avoir rencontré Dieu dans une présence immédiate, celui-ci s'absente afin de purifier l'âme. Les nuits seraient donc une forme de purification. De quoi ? De l'ego, c'est-à-dire de l'amour-propre, de la tendance si profonde à tout rapporter à soi. Or, cette habitude est l'obstacle principal à notre bonheur spirituel. Nous croyons avoir goûté la Présence, mais en réalité, nous avons goûté ses effets en nous, et ce que nous aimons, c'est d'abord nous et ces effets que la Présence nous procure. Cela nous flatte. Pour nous apprendre donc à plonger dans la Présence elle-même sans rien attendre d'autre - autrement dit pour apprendre à aimer de manière désintéressée - la Présence semble nous priver de sa présence, ou du moins de ses effets les plus sensibles, ceux auxquels on s'était attaché. 

Nous sentons alors des états de vide, mais insipides, sans magie, sans saveur, nous éprouvons la lourdeur de notre ego, de nos illusions, de nos habitudes. Nous sentons une paix comme pesante et maudite. L'obstacle entre nous et la Présence, c'est nous. Il était là déjà, mais nous ne le sentions pas. Nous sentons à présent que nous devons nous laisser faire, que nous sommes impuissants à nous libérer de nous-mêmes, mais nos tendances se rebellent à l'aveugle, comme habités par une rage pure. Nous savons où est le Bien, mais nous somme privés de la grâce, semble-t-il, et destinés à être habités par le mal. Parfois, la magie revient, mais nous rechutons aussitôt. Nous sommes distraits mille fois le jour et, au mieux, nous avons l'impression d'être ballotés de haut en bas, incapables de "stabiliser" la précieuse Présence. 

Que faire ?

Tout d'abord, s'assurer que nous en sommes bien là. Peut-être que notre état n'est pas une nuit, ou la nuit - car il n'y en a généralement qu'une seule. Peut-être, en effet, sommes-nous simplement paresseux, ou bien nous manquons de sommeil, ou bien nous menons une vie totalement déréglée. Peut-être faut-il commencer par revoir notre hygiène de vie ?

Mais s'il s'agit vraiment de la nuit, alors la seule chose à faire est de persévérer. De même que les forces de l'ego nous prennent alors d'assaut avec une rage aveugle, nous sommes nous aussi appelés à nous donner à la Présence avec une confiance aveugle. Nous ne pouvons pas tout comprendre, notre entendement a ses limites. Parfois, l'issue est une question de cœur et de courage, plus que de finesse. 

Mais que faire si le mental et l'imagination et les fantasmes les plus ténébreux semblent renaître ? Voire que ce ne sont là que des jeux de forces aveugles, des réactions mécaniques. Ne pas juger. Le mental n'a pas d'importance pour le progrès spirituel. Ce qui compte, c'est l'orientation du cœur. Le cœur, c'est ce lieu en nous qui n'est pas de nous, mais de la Présence. Il est toujours libre de s'orienter vers la Présence. L'imagination ne peut rien contre le cœur. Même l'amour humain nous le montre assez : quand je suis amoureux, mon amour demeure, même si mon imagination envisage mille autres objets selon les circonstances. Il reste un fond, un courant profond. 

La nuit de l'âme invite donc à la confiance, à laisser le cœur être ce qu'il est : le centre de nous, par nature orienté vers la Présence absolue. Tant que ce courant ne s'interrompe pas, peu importe le corps et le mental.

Si, en revanche, je constate que je me suis détourné de la Présence du fond de mon cœur, alors je me reconnecte, me réoriente, vers la Présence. Sans chercher à trop ressentir, sans chercher de preuve, sans chercher une expérience particulière, car parfois cela est impossible, le corps et l'esprit sont trop agités ou alourdis. En revanche, le cœur peut toujours se tourner vers la Présence, comme un miroir tourné vers le ciel même au milieu d'une tempête.

Et ensuite ? Et ensuite répéter. Plonger encore et encore, doucement. Sans précipitation, avec patience infinie, tout en se rappelant qu'une fois cette Présence goûtée, il n'y a plus de retour en arrière possible. Nous n'avons qu'à nous laisser assouplir et tanner comme du cuir.

Et après ? Et après, se confier à cette Présence, même si l'on ne la ressent pas. Apprendre à faire confiance. C'est le chemin. Apprendre à se laisser aller, ce qui n'est pas exactement la même chose que détendre le corps, quoi que la détente (la posture, la respiration, l'hygiène quotidienne) puissent aider un peu, mais en veillant à ne pas s'attacher à ces éléments extérieurs et à ne pas perdre de vu la Présence absolue. Ma chair gémit, ou s'endort, mon imagination fait la folle : soit, mais mon cœur veille, fidèle. C'est le prix de la liberté véritable. Les diables se déchaînent, le hasard se retourne, les évènements sont injustes, révoltants, intolérables : très bien. Mais je demeure ferme dans cette nuit. Sans penser à rien. En vivant comme si j'étais déjà mort. Je laisse ma nature protester tant qu'elle voudra. La braise du cœur demeure et le maître véritable - la vie - poursuit son œuvre mystérieuse.

Après la nuit viendra le jour. Après les ténèbres, la lumière. N'oublions pas que cette souffrance a une seule cause : mes résistances, l'habitude prise de puis si longtemps de vouloir vivre uniquement pour moi, comme si j'existais par moi-même, comme si j'étais une entité séparée et transcendante. Mais non. Alors cette souffrance, c'est de la rééducation de l'âme. Un sevrage. Un mauvais moment. Et encore, même dans ces bas-fonds je sens la Présence, je sens l'intelligence et, oui, l'amour. Alors je me laisse ensevelir. Et je m'oublie, et je laisse la Présence faire son œuvre, car je serai bien incapable de la faire. Tout ce que je puis faire, ici, est de me laisser faire. C'est presque impossible, parce que c'est comme mourir. Cela va à l'encontre des instincts les plus fondamentaux. Et pourtant, c'est aussi naturel. La mort est naturelle. Rencontrer la mort est aussi naturel. Et renaître est, aussi, naturel. Et ce processus n'a pas de fin.

La nuit de l'âme, c'est être conduit par des détours, mais pour aller droit. C'est le sacrifice de soi, ou de ce que l'on croit être soi. C'est la douleur de la croissance, de l'enfantement, c'est le deuil de l'illusion. 

On dira peut-être : Mais le Tantra, c'est la joie, le positif, l'élan de vie ! Oui, mais la nuit en fait partie, ou du moins est le détour qui y conduit directement. Qui dira que l'accouchement n'est pas une sorte de joie ? Pour atteindre au véritable commencement, il faut sans doute aller à la fin de toutes choses. Mais dans la nuit, il n'y a pas que cette douleur. Il y a déjà une joie secrète, comme la sève au fond de l'écorce, lovée dans les racines plongées dans la glace. 

Bref, tout est prévu. Il n'y a qu'à faire confiance. Plus il y a résistance, plus il y a souffrance. Pas nécessairement physique, mais spirituelle. Et il n'y a pas d'autre issue. Quel mystère. Quelle merveille. Quelle beauté.

vendredi 27 novembre 2020

La Nuit de l'Âme est-elle inévitable ?




 Dans la tradition mystique catholique, l'idée d'une Nuit Obscure est devenue classique depuis, au moins, Jean de la Croix au XVIè siècle. Au XVIIè siècle, avec la tradition de l'oraison de silence intérieur, sans pensées ni discours, s'est confortée l'idée que la Nuit est inévitable, qu'elle est l'un des trois étapes de toute vie intérieure :

- d'abord une première étape de rencontre avec le divin, une découverte intime qui se traduit par la joie, les lumières et une expérience "savoureuse". On a l'impression que tout est bien, que tout est divin, que tout a du sens, que tout est évident. C'est l'étape de la conversion.

- ensuite vient la nuit, la mort, le travail, le "pourrissement", le vide, le désert. On a le sentiment de ne plus rien sentir. Tout semble absurde. La "nature" se révolte : par moment, l'imagination semble devenir folle, plus puissante que jamais. Et on se sent impuissant, incapable, écrasé par les puissances titanesques du corps, de l'esprit, de l'inconscient, de la vie, de la nature, du destin. Selon la tradition, cette étape est un indispensable purification qui doit faire réaliser à l'Âme qu'elle n'a aucun pouvoir propre, qu'elle n'a rien propre, que Dieu lui est tout en tout. Et le plus important que que, malgré cette impression de vide ou de gâchis ou de régression, l'action divine opère, mais de manière inconsciente, de manière à ce que l'ego ne puisse s'en attribuer les mérites. Cette étape peut durer des années, voire des décennies.

- enfin vient la renaissance, la vie nouvelle : l'individu renaît, mais débarrassé de l'ego, du "vieil homme". Sa volonté, ses énergies ne font plus qu'un avec le divin qu'il a découvert à la première étape. Le mental revient, mais purifié, comme une main abandonnée entre les mains du Peintre suprême. Tout revient, mais sur fond de vacuité qui laisse passer toute la lumière. L'individu est comme une vitre parfaitement transparente : la lumière passe à travers elle, si bien que le verre est pour ainsi dire invisible, bien qu'il soit toujours présent. C'est la vie nouvelle, divinisée, c'est l'état fixe, la liberté intérieure parfaite.

La seconde étape, celle de la Nuit, est donc indispensable. Sans mort, point de renaissance. Si l'Âme ne meure pas à ses attachements, à sa propriété, Dieu ne peut la remplir. En fait, nous sommes déjà pleins de Dieu, comme des éponges plongées dans l'océan. Mais nous ressentons le divin sous la forme d'un monde étranger rempli de soucis et de menaces. Le travail de la nuit est une sorte de détente profonde, un acquiescement toujours plus profond à l'amour divin, qui est tout ce qui se présente à nous.

Mais la question se pose : cette Nuit est-elle incontournable ? Si elle l'est, comment se fait-il que de nombreuses traditions ignorent cette nuit ? Dans le shivaïsme du Cachemire, il est certes questions d'obstacles. Mais ces obstacles peuvent être vaincus en un instant, par une lucidité extraordinaire, par un réveil de la conscience. De même dans le bouddhisme tantriques : certes, on a des visions de démons, des maladies, des douleurs, etc., mais nulle part on ne trouve l'idée que cela doit durer plusieurs années ou plus. La doctrine catholique, avec son accent mis sur la chute, le péché, la culpabilité, le remord, la haine de soi, l'abjection, donne peut-être des dimensions dramatiques à cette phase de la vie intérieure. De plus, plutôt que des étapes traversées une seule fois, peut-être faut-il voir plutôt des cycles, un mouvement en spirale où l'on repasse par les mêmes étapes, mais à différents niveaux. Là aussi, la conception linéaire du temps a sans doute joué.

La vérité de cette Nuit est que tout est respiration, succession de jours et de nuits, de morts et de renaissances. C'est comme quand je me détend : les tensions cèdent peu à peu, par morceaux, et d'autres tensions plus profondes affleurent alors ; et ainsi de suite.

Alors oui, la Nuit est inévitable, car il n'est pas de jour sans nuit. Mais cela fait partie du mouvement naturel de la vie. Et j'ajouterai que la Nuit se révèle toujours plus comme paix : sommeil profond, repos mystique, silence intérieur ; et le Jour se dévoile de plus en plus comme joie, vibration, amour, don, échange, félicité, jeu gratuit, jeu de grâce.

vendredi 22 novembre 2019

Nuit et veille

yā niśā sarvabhūtānāṃ tasyāṃ jāgarti saṃyamī /
yasyāṃ jāgrati bhūtāni sā niśā paśyato muneḥ //


"Ce qui est nuit pour tous les êtres
est veille pour celui qui suit la discipline.
Ce qui est veille pour les êtres
est nuit pour le sage qui voit."

Bhagavad Gîtâ, II, 69

"Tous les êtres" : les humains, les anges, les dieux, les démons et tous les vivants, les animés, les animaux.

"Pour celui qui suit la discipline" : la discipline du retournement de l'attention, la clé de l'éveil.

La "nuit" est l'état de sommeil profond, de sommeil sans rêve, c'est-à-dire l'intervalle entre deux pensées. Du point de vue de l'état de veille, c'est une "nuit", car on se dit "je n'étais conscient de rien, donc je n'étais pas conscient". Mais en vérité, cet état est un état sans forme, sans différences, sans mental, sans ignorance. C'est l'état de pure unité, de pure conscience qui ne cesse jamais. Cet état n'a ni commencement, ni fin, car il n'y a aucun repère, en lui. Pas de changement, donc pas de temps. Donc ça n'est pas un état. Quand on "voit" cela, on réalise que le sommeil profond est pure Lumière sans aucune dualité, repos parfait qui n'est pas repos du corps ou de l'esprit, mais pure paix, depuis toujours et à jamais. 

Ce verset me fait penser à l'allégorie de la caverne, résumée dans cette petite animation :



Sans doute la principale et la plus riche allégorie de toute la tradition philosophique grecque. 
Quand on retourne le regard vers la Lumière, on est d'abord aveuglé, on ne voit rien : le jour apparaît d'abord comme une nuit, la lumière comme ténèbres. C'est la Lumière indifférenciée qui est ainsi prise pour de l'obscurité, car "là où il n'y a rien d'autre à voir" la Lumière se croit absente, elle croit qu'elle ne brille par. Alors qu'elle est simplement pure, simple, indifférenciée, sans réflexion. Cela ne dépend pas d'un état de méditation, de vigilance. Cela ne dépend pas de l'état mental, cela ne dépend pas de l'attention. Mais quand l'attention se retourne et que la Lumière s'éveille à elle-même, alors moi, Lumière sans aucune obscurité, je comprends que ces ténèbres sont en vérité lumière. Je ne vois rien, parce que la Lumière que je suis est alors simple. Je me vois moi-même, mais sans rien voir de particulier, car il n'y a aucun "autre". Et je ne me réveille jamais de cette simplicité absolue. Je ne la quitte jamais. Cette Lumière qui éclaire l'état de veille ne se dérobe jamais, car sans elle, il n'y aurait pas d'état de veille. Je suis la Lumière qui éclaire les choses et leur absence. Mais comme ces choses ne sont rien d'autre et ne peuvent être rien d'autre que cette Lumière elle-même, il n'y a jamais rien d'autre. C'est ce profond mystère que "voit le sage". Il le voit sans voir, sans dualité. En ce sens précis, "personne ne voit", "il n'y a rien à voir". Quand je ne vois rien, je suis Lumière simple. Quand je semble voir, je suis Lumière qui se réalise ainsi.

Tel est l'héritage de Platon, de la Gîtâ, des Oupanishads, du shivaïsme du Cachemire. Non pas un mystère à croire, mais à examiner par soi, directement. Nul autre ne peut le faire à notre place.

lundi 15 mai 2017

D'où vient la mélancolie ?

Mélancolie et ses sœurs,
Acédie, Neurasthénie, Spleen,
Vague-à-l'âme, Tristesse, 
Fatigue, Angoisse et Dépression,
tourmentent les humains depuis... toujours.
Selon certains, elles vinrent en même temps
que le désert du Sahara, 
mais enfin, ça n'est qu'une conjecture.

Toujours est-il que la mélancolie fascine.
D'un côté, elle fait souffrir,
elle "dérobe" la vie de celui ou celle
qu'elle empoisonne, selon l'expression
du Poème du frémissement.
De l'autre, nous goûtons en elle
un je-ne-sais-quoi qui donne du poids
et comme du sérieux à tout le reste.
Les mélodies les plus belles
ne sont-elles pas les plus mélancoliques ?

Abhinava Goupta,
le grand sage du tantra (si différent du néotantra !),
estime qu'elle est causée par l'ignorance.
Qu'est-ce que l'ignorance ?
Elle n'est pas une sorte d'aveuglement métaphysique,
comme dans le Védânta,
mais plutôt un genre de torpeur,
de recroquevillement de la conscience,
qui va s'assoupir dans les rythmes qu'elle engendre :
respiration, sommeil, naissance, schémas mentaux...

Et donc, le remède à la dépression est l'éveil,
le réveil. 
Ounmésha, en sanskrit, évoque l'ouverture des yeux
et l'éclosion d'une fleur.

Dans un discours sur la Déesse, il chante ces deux versets :

Cette Intelligence
qui s'active en chacune 
de nos intuitions à propos des choses
et qui infuse ces éveils,
est la chair même
de toutes choses.
Pour qui est plongé de tout son être
dans cette Lumière de la suprême Shakti,
comment la dépression serait-elle possible,
attendu que celle-ci
est due à l'absence de cette Présence ?

[Mais l'ignorant] ne prête pas attention
à cette source de joie et de bonheur,
à cette richesse sans égale
qui infuse son corps, son souffle vital, son esprit...
et il est frappé en son cœur
par une mélancolie/dépression sans pareille...
Si la suprême Déesse
qui se délecte à créer le monde entier
vient habiter en son cœur,
alors, alors !
elle danse et se déploie et brûle
comme l'oblation plénière !

(dans l'Explication du Tantra de la Maîtresse des Trois Shaktis, éd. Singh, p. 39)

L'"oblation plénière" (poûrna-âhouti) est l'offrande finale
lors d'un rituel du feu. C'est une façon de dire que la conscience brille alors 
comme si tout se consumait en elle, dans son feu transformant.
Une flamme haute, vivante, intense,
nourrie de toutes choses,
de même que le feu infuse le bois qu'il brûle,
et l'assimile à lui-même.


Ces paroles font chaud au cœur
et sont encourageantes.
Elles guérissent l'Intelligence en la réveillant,
comme d'un sort funeste.

Mais, à côté de cet optimisme bienvenu,
je crois qu'il y a aussi place pour la mélancolie
comme telle.
C'est le thème de la "nuit" spirituelle,
incontournable selon la tradition mystique chrétienne.
Après une période de grâce savoureuse,
vient la grâce obscure, aride, douloureuse...
Je crois que ces cycles d'épreuves,
de mots et de renaissances, sont indispensables
pour grandir et se laisser transformer
en cela qui est plus vaste que nous.
Voici donc un exemple de la manière dont la mystique chrétienne
peut venir enrichir la mystique du shivaïsme du Cachemire.
La mélancolie fait partie de la beauté
de la vie intérieure.

dimanche 10 janvier 2016

Entre vide et plénitude

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Touché par la grâce, allant d'extases en extases, l'âme intérieure perd peu à peu ses points de repère, jusqu'à un état de vide total, privé de tout appui. Mais en réalité, Dieu est l'appui; Cet état est simplement décrit comme "vide" par rapport aux états précédents. L'âme est alors comme un miroir immobile, comme un vitrail transparent :

"L'âme ne voit plus rien d'elle-même, elle ne voit rien de Dieu, elle ne peut plus agir, plus s'abandonner, plus vivre ni plus mourir ; elle ne conçoit ni ténèbres ni lumière, elle ne voit ni sortie ni entrée, elle ne peut ni désirer ni fuir, elle ne peut se plaire dans sa perte ni s'en attrister. Tout ce qu'on en peut dire, c'est qu'elle est dans un désert infini, suspendue comme entre le ciel et la terre, sans avoir un seul cheveu sur quoi s'appuyer. Elle est sans foi, sans espérance et sans amour, ce lui semble, d'autant qu'elle ne peut réfléchir là-dessus, mais pourtant jamais elle n'aima si fortement ni si parfaitement... Si elle doit faire quelque chose, c'est se rendre attentive sans aucun sien effort et ne mettre aucun empêchement à ce que Dieu fait en elle, ni par de subtiles réflexions, ni par soupirs, ni par admirations, mais comme une eau très belle et claire qui est arrêtée, reçoit sans émotion ce que Dieu fait en elle."

Maur de l'Enfant-Jésus, Exposition des communications divines, p. 175

Cet état est l'état de silence ultime, juste avant la plénitude parfaite, car vides et plénitudes alternent et vont s'approfondissant l'un l'autre jusqu'à leur perfection. 
Les états de vide correspondent à la méditation de Shiva, plongées dans un silence de toute pensée propre, les sens grands ouverts ou non. Les état de plénitude correspondent à la méditation de Shakti, quand le désert est ensemencé par une coulée d'amour et de félicité, elle aussi plus ou moins puissante. 
L'espace ne change pas. 
Le soleil brille, toujours égal à lui-même.
Mais les nuées se dissipent peu à peu.

Cet avant-dernier état est le dernier des "moyens". Là, on "ne peut bonnement donner aucun précepte, ni pour y arriver ni pour y demeurer...parce que la créature ne fait ici que suivre les actions de Dieu."

Et cet état de vide total est de durée indéterminée :
"C'est assez de dire qu'ici l'âme n'a plus rien, et dans les autres qu'elle a encore quelque chose. Pour la durée de cet état, elle est aussi longue qu'il plait à Dieu ; car il n'y a que lui qui puisse ressusciter l'âme de cette mort à la vie."
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