Affichage des articles dont le libellé est intégration. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est intégration. Afficher tous les articles

samedi 30 avril 2022

Pourquoi des nuits de l'âme ?



 "Une nuit de l'âme" : sujet à la mode. Mais sait-on exactement de quoi il s'agit et pourquoi cela arrive ?

Tout d'abord, il ne faut pas confondre les nuits avec tout ce qui peut arriver de négatif : dépression, mélancolie, pessimisme, fatigue ou impression de faire face à des obstacles insurmontables. 

Une nuit est quelque chose de plus précis : après avoir éprouvé, de façon directe, indubitable et sur une assez longue durée, une Présence de plénitude absolue, de beau et de bon, accompagnée d'une paix profonde, cette Présence s'absente soudain, et les forces de l'ego, du mental, etc. semblent ressurgir de plus belle. Cela peut durer plusieurs mois, années, voire toute la vie.

Rappelons aussi que cette idée d'une nuit de l'âme n'est pas enseignée dans toutes les traditions. On ne la retrouve pas dans le Tantra en général. Toutefois, il y a dans le Tantra l'idée, peut-être proche, d'une réaction inévitable des forces démoniaques, réaction face à tout progrès véritable en direction de la liberté spirituelle. L'idée de nuit est propre à la mystique catholique et, en particulier, à l'enseignement de Jean de la Croix.

L'explication traditionnelle des nuits de l'âme est donc la suivante : après avoir rencontré Dieu dans une présence immédiate, celui-ci s'absente afin de purifier l'âme. Les nuits seraient donc une forme de purification. De quoi ? De l'ego, c'est-à-dire de l'amour-propre, de la tendance si profonde à tout rapporter à soi. Or, cette habitude est l'obstacle principal à notre bonheur spirituel. Nous croyons avoir goûté la Présence, mais en réalité, nous avons goûté ses effets en nous, et ce que nous aimons, c'est d'abord nous et ces effets que la Présence nous procure. Cela nous flatte. Pour nous apprendre donc à plonger dans la Présence elle-même sans rien attendre d'autre - autrement dit pour apprendre à aimer de manière désintéressée - la Présence semble nous priver de sa présence, ou du moins de ses effets les plus sensibles, ceux auxquels on s'était attaché. 

Nous sentons alors des états de vide, mais insipides, sans magie, sans saveur, nous éprouvons la lourdeur de notre ego, de nos illusions, de nos habitudes. Nous sentons une paix comme pesante et maudite. L'obstacle entre nous et la Présence, c'est nous. Il était là déjà, mais nous ne le sentions pas. Nous sentons à présent que nous devons nous laisser faire, que nous sommes impuissants à nous libérer de nous-mêmes, mais nos tendances se rebellent à l'aveugle, comme habités par une rage pure. Nous savons où est le Bien, mais nous somme privés de la grâce, semble-t-il, et destinés à être habités par le mal. Parfois, la magie revient, mais nous rechutons aussitôt. Nous sommes distraits mille fois le jour et, au mieux, nous avons l'impression d'être ballotés de haut en bas, incapables de "stabiliser" la précieuse Présence. 

Que faire ?

Tout d'abord, s'assurer que nous en sommes bien là. Peut-être que notre état n'est pas une nuit, ou la nuit - car il n'y en a généralement qu'une seule. Peut-être, en effet, sommes-nous simplement paresseux, ou bien nous manquons de sommeil, ou bien nous menons une vie totalement déréglée. Peut-être faut-il commencer par revoir notre hygiène de vie ?

Mais s'il s'agit vraiment de la nuit, alors la seule chose à faire est de persévérer. De même que les forces de l'ego nous prennent alors d'assaut avec une rage aveugle, nous sommes nous aussi appelés à nous donner à la Présence avec une confiance aveugle. Nous ne pouvons pas tout comprendre, notre entendement a ses limites. Parfois, l'issue est une question de cœur et de courage, plus que de finesse. 

Mais que faire si le mental et l'imagination et les fantasmes les plus ténébreux semblent renaître ? Voire que ce ne sont là que des jeux de forces aveugles, des réactions mécaniques. Ne pas juger. Le mental n'a pas d'importance pour le progrès spirituel. Ce qui compte, c'est l'orientation du cœur. Le cœur, c'est ce lieu en nous qui n'est pas de nous, mais de la Présence. Il est toujours libre de s'orienter vers la Présence. L'imagination ne peut rien contre le cœur. Même l'amour humain nous le montre assez : quand je suis amoureux, mon amour demeure, même si mon imagination envisage mille autres objets selon les circonstances. Il reste un fond, un courant profond. 

La nuit de l'âme invite donc à la confiance, à laisser le cœur être ce qu'il est : le centre de nous, par nature orienté vers la Présence absolue. Tant que ce courant ne s'interrompe pas, peu importe le corps et le mental.

Si, en revanche, je constate que je me suis détourné de la Présence du fond de mon cœur, alors je me reconnecte, me réoriente, vers la Présence. Sans chercher à trop ressentir, sans chercher de preuve, sans chercher une expérience particulière, car parfois cela est impossible, le corps et l'esprit sont trop agités ou alourdis. En revanche, le cœur peut toujours se tourner vers la Présence, comme un miroir tourné vers le ciel même au milieu d'une tempête.

Et ensuite ? Et ensuite répéter. Plonger encore et encore, doucement. Sans précipitation, avec patience infinie, tout en se rappelant qu'une fois cette Présence goûtée, il n'y a plus de retour en arrière possible. Nous n'avons qu'à nous laisser assouplir et tanner comme du cuir.

Et après ? Et après, se confier à cette Présence, même si l'on ne la ressent pas. Apprendre à faire confiance. C'est le chemin. Apprendre à se laisser aller, ce qui n'est pas exactement la même chose que détendre le corps, quoi que la détente (la posture, la respiration, l'hygiène quotidienne) puissent aider un peu, mais en veillant à ne pas s'attacher à ces éléments extérieurs et à ne pas perdre de vu la Présence absolue. Ma chair gémit, ou s'endort, mon imagination fait la folle : soit, mais mon cœur veille, fidèle. C'est le prix de la liberté véritable. Les diables se déchaînent, le hasard se retourne, les évènements sont injustes, révoltants, intolérables : très bien. Mais je demeure ferme dans cette nuit. Sans penser à rien. En vivant comme si j'étais déjà mort. Je laisse ma nature protester tant qu'elle voudra. La braise du cœur demeure et le maître véritable - la vie - poursuit son œuvre mystérieuse.

Après la nuit viendra le jour. Après les ténèbres, la lumière. N'oublions pas que cette souffrance a une seule cause : mes résistances, l'habitude prise de puis si longtemps de vouloir vivre uniquement pour moi, comme si j'existais par moi-même, comme si j'étais une entité séparée et transcendante. Mais non. Alors cette souffrance, c'est de la rééducation de l'âme. Un sevrage. Un mauvais moment. Et encore, même dans ces bas-fonds je sens la Présence, je sens l'intelligence et, oui, l'amour. Alors je me laisse ensevelir. Et je m'oublie, et je laisse la Présence faire son œuvre, car je serai bien incapable de la faire. Tout ce que je puis faire, ici, est de me laisser faire. C'est presque impossible, parce que c'est comme mourir. Cela va à l'encontre des instincts les plus fondamentaux. Et pourtant, c'est aussi naturel. La mort est naturelle. Rencontrer la mort est aussi naturel. Et renaître est, aussi, naturel. Et ce processus n'a pas de fin.

La nuit de l'âme, c'est être conduit par des détours, mais pour aller droit. C'est le sacrifice de soi, ou de ce que l'on croit être soi. C'est la douleur de la croissance, de l'enfantement, c'est le deuil de l'illusion. 

On dira peut-être : Mais le Tantra, c'est la joie, le positif, l'élan de vie ! Oui, mais la nuit en fait partie, ou du moins est le détour qui y conduit directement. Qui dira que l'accouchement n'est pas une sorte de joie ? Pour atteindre au véritable commencement, il faut sans doute aller à la fin de toutes choses. Mais dans la nuit, il n'y a pas que cette douleur. Il y a déjà une joie secrète, comme la sève au fond de l'écorce, lovée dans les racines plongées dans la glace. 

Bref, tout est prévu. Il n'y a qu'à faire confiance. Plus il y a résistance, plus il y a souffrance. Pas nécessairement physique, mais spirituelle. Et il n'y a pas d'autre issue. Quel mystère. Quelle merveille. Quelle beauté.

samedi 21 novembre 2020

Ne pas confondre intégration et équilibre




Harîti, déesse indo-grecque, 2dn siècle, Pakistan



 Dans un article précédent, j'évoquais l'idée de dialectique comme loi de la vie - thèse antithèse synthèse, "dépasser en intégrant". Mais cette sorte de tension entre des opposés doit être distinguée de la complémentarité.

En effet, l'opposition dialectique se joue entre des termes qui ne sont pas égaux. Ainsi, le mental n'est pas l'égal de la pure présence. Il semble s'opposer à elle, mais ils ne sont pas sur le même plan. Le mental tend à être objectif (des pensées que l'on peut pointer du doigt de l'attention), tandis que la présence est subjective. Elle se sent elle-même, mais on ne peut la désigner comme on désigne une chose. Et c'est justement cette inégalité qui est une hiérarchie, laquelle s'enracine dans du sacré. Et c'est justement cette disproportion entre les deux plans qui permet la progression dialectique. La tension engendrée par l'inégalité est à la fois l'obstacle et le moyen de le surmonter, comme le vent qui freine le voilier peut le faire avancer.

Alors que les complémentaires sont égaux. L'homme et la femme sont égaux. 

En outre, la dialectique ne vise pas un équilibre ni la production d'un effet que l'un des termes seuls ne saurait produire, à l'image du cul-de-jatte et de l'aveugle. La dialectique vise une réconciliation d'un effet avec sa cause, comme les vagues avec l'océan. Il y a 1 les vagues 2 l'océan 3 les vagues dans l'océan, comme manifestation de l'océan. Mais les vagues et l'océan sont sont ni égaux, ni complémentaires.

La progression par intégration de la personne, du mental, de la dualité, dans l'unité, tout cela doit être distingué du problème de l'équilibre entre les forces opposées qui s'affrontent dans l'âme. Equilibrer mon masculin et mon féminin, mon cœur et ma tête, et ainsi de suite, ça n'est pas le même mouvement que les cycles d'intégration du mental dans la présence, car la présence n'a pas besoin du mental, de même que l'océan n'a pas besoin des vagues. Certes, les vagues sont une manifestation du mouvement total de l'océan, mais les vagues ne viennent pas compléter ou équilibrer l'océan. 

Dans la vie intérieure, je découvre un absolu qui, d'abord, semble nier tout le reste. C'est l'antithèse et c'est l'impasse dans laquelle on se sent bien souvent bloqué. Mais ensuite, on revient vers "tout le reste", qu'on le veuille ou non, par lucidité, par sagesse ou, le plus souvent, poussé par les forces de la vie elle-même. Et puis on revient vers l'absolu, ou l'absolu revient vers nous. C'est un mouvement en spirale, car on ne revient jamais exactement au même point : il y a progression.

Mais à côté de cette progression, il y a aussi la tension entre les forces opposées et complémentaires en notre âme. On réalise peu à peu cette complémentarité. Il y a alors comme le mouvement d'un balancier, un mouvement qui tend vers un équilibre. Par exemple, entre la veille et le sommeil, entre l'activité et le repos, entre la connaissance et l'amour, entre la raison et l'intuition, entre les recettes et les dépenses, etc. 

Je crois qu'il faut distinguer clairement ces deux types de tension, même si les tensions entre complémentaires se reflètent souvent dans l'opposition entre l'absolu et le relatif, entre le divin et l'humain, entre l'impersonnel et le personnel. Intégration et équilibre restent cependant deux mouvement distincts, quoique liés. La tension entre des forces psychiques ou vitales opposées interfère en effet avec la quête de l'intégration du corps-mental dans la présence. D'où les confusions. D'où le besoin de clarté.

jeudi 19 novembre 2020

Que faire si l'on "perd l'éveil ?"




 Souvent, nous avons le sentiment que la spiritualité est une négation de la vie.

Pourquoi ?

Parce que ces spiritualités s'inscrivent dans un schéma binaire, thèse/antithèse. Ce que l'on appelle parfois des antinomies, des "lois" qui s'opposent. 

Ainsi :

1 - Je suis mon corps VS 2 - Je ne suis pas mon corps

1 - Je suis une personne VS 2 - Je ne suis personne

1 - Je suis le mental VS 2 - Je ne suis pas le mental


D'où une sensation de conflit, de déchirement, et des hauts et des bas en conséquence. Ces variations ne sont pas un mal en elle-même, mais dans ce contexte elles sont mal vécues, car elles sont interprétées comme des retour en arrière, des chutes. On a donc le sentiment de perdre son temps, et on se décourage, ou on culpabilise, ou on cherche d'autres méthodes, etc. On essaie la méditation, l'ascèse, la diététique, on a le sentiment d'en faire trop ou pas assez, d'être balloté entre des vents contraires, d'être instable, pas fait pour la spiritualité, etc. Ainsi, ce schéma binaire est une impasse. C'est pourtant celui de la plupart des  spiritualités : pas éveillé/ éveillé, profane/sacré, bas/haut, impur/pur, échec/réussite... Encore une fois, ce schéma conduit à des impasses, car sa logique du "tout ou rien" et du "ou bien... ou bien" engendre des tensions insupportables. On a le sentiment de retomber au point de départ, de stagner, de "perdre l'éveil", de redevenir décentré, d'être repris par l'agitation, le mental, et ainsi de suite.

En réalité, il n'y a pas de retour au point de départ. Pourquoi ?

Parce qu'en réalité, le schéma de la vie dans tous les domaines, et pas seulement dans la spiritualité, n'est pas binaire, mais ternaire.




Ainsi :

1 - Je suis mon corps 2 - Je ne suis pas mon corps 3 - Je suis plus que le corps et j'intègre je corps

1 - Je suis une personne 2 - Je ne suis pas une personne 3 - Je suis plus qu'une personne et j'englobe cette peronne

1 - Je suis le mental 2 - Je ne suis pas le mental 3 - Je suis plus que le mental et j'embrasse le mental

Je suis "à la fois x et non-x" : thèse, antithèse, synthèse.

Le troisième temps, qui est le plus important, est celui de la synthèse. C'est lui que je peux, à tord, prendre pour un retour en arrière. Le mouvement de la vie n'est pas une oscillation de haut en pas, sur place. C'est un mouvement en spirale. Je reviens au-dessus de mon point de départ (le corps, la personne, le mental), mais pas au même point. En effet, je suis désormais plus haut, c'est-à-dire que, oui, j'ai un corps et je suis ce corps, mais je suis plus que lui. Mais ce dépassement inclut le corps, il ne l'exclu pas. La formule de la vie - spirituelle ou non - est donc "dépasser et inclure". Mieux : "dépasser en incluant". 

Il n'y a donc pas de chute. "Perdre l'éveil", c'est en réalité revenir vers le corps, vers la personne, vers le mental, pour les intégrer, afin de réaliser qu'ils sont inclus dans la conscience infinie que je suis, dans le silence que je suis. Et cela est vari pour tout, pour tous les couples de contraires. C'est d'ailleurs la tension entre eux qui anime le mouvement vital, comme dans la respiration. Le vide appelle le plein, le plein a besoin de vide pour s'étendre. Quand j'e "perds l'éveil", il ne faut surtout pas nier ces opposés en prétendant les dépasser sans aucune synthèse : il faut comprendre que l'un des termes est inclus dans l'autre. 

Par exemple, 1 - je suis perdu dans mon bavardage 2 - Je découvre le silence 

Ensuite, j'ai l'impression d'être repris par le bavardage, un état d'hypnose.

Pour sortir de cette impasse, je dois réaliser que les pensées nourrissent mon expérience du silence, un peu comme des mantras ou comme des bols tibétains. Et que les pensées sont des manifestations de la conscience silencieuse, comme les vagues mettent en valeur l'océan en dehors de laquelle elles n'existent pourtant pas.

Ainsi, il n'y a pas de retour en arrière, seulement des cycles d'intégration. Je vais du mental à l'au-delà du mental, dans un mouvement d'intégration, de synthèse, de réconciliation toujours plus complet. Et donc je ne me décourage pas. J'acquière cette sagesse de comprendre que la vie est dialogue, va-et-vient, oscillation, vibration, cycles. Aller d'un extrême à l'autre est naturel : c'est la naissance et la mort, le jour et la nuit, l'expir et l'inspir. Et je ne cherche pas non plus un "juste milieu" en étouffant les extrêmes. Non, j'essaie d'intégrer un extrême dans l'autre, et vice-versa. C'est tout le secret de la vie intérieure. Pas de régression, seulement des mouvements d'intégration. Nous le savons tous, au fond. Alors prenons-en acte.

jeudi 4 juin 2020

L'état fixe


La vie intérieure comprend, en gros, trois étapes : d'abord une touche de grâce, un éveil à l'amour divin, un aperçu d'une autre vie possible. Puis le vide, le dénuement, la sécheresse, où l'âme se sent seule, abandonnée entre sa vie d'avant, et la vie divine. Enfin, un état de plénitude, de consommation, un état fixe.

Mais permanent ne veut pas dire dépourvu de hauts et de bas. Le Carme Maur, un maître spirituel du XVIIème siècle, explique en quel sens cet état est fixe, et en quel sens il ne l'est pas :

"Quoique la vie de cet état [fixe] soit exempte de changement, à moins d'une infidélité bien notable surtout à l'égard de ce qui peut arriver du dehors, et immuable dans le fond de l'esprit même pour ce qui regarde l'intérieur et tout ce qui se passe au-dedans, il est pourtant vrai que les âmes ne sont pas ici exemptes de vicissitudes et changements de constitution, non pas comme j'ai dit qu'elle soient changées ou altérées en leur fond, mais je veux dire qu'elles ne sont pas toujours ici dans la jouissance ni dans la privation, Dieu le faisant ainsi pour les affermir et consommer de plus en plus en lui, tantôt se communiquant à elles dans une telle abondance qu'il semble que tous les trésors du Paradis et tous ses délices soient débordés sur elle, tantôt retirant tellement sa présence sensible de toutes leurs puissances qu'il semble qu'elles n'aient jamais mérité la moindre de ses caresses."

Mais à présent, l'âme "dans son simple fond, a toujours la même jouissance essentielle" de Dieu. Ce qui veut dire que dans le centre de soi, on est toujours en Dieu, car on a reconnu qu'en vérité, ce centre de soi est Dieu. Par contre, le corps et l'âme participent plus ou moins à cette union, selon les circonstances. Il y a là des degrés infinis de progrès possible. Et, comme nous sommes doués de libre-arbitre, nous pouvons toujours régresser.

Extrait du Sanctuaire de la divine sapience de Maur de l'Enfant-Jésus, p. 129

samedi 30 mai 2020

Sur la présence de la dualité au sein de l'unité



Sur l'intégration du complexe dans le simple.

Dans la vie intérieure, le multiple, la dualité, le mouvement, les choix, les décisions, sont souvent perçus comme des obstacles à la conscience de l'unité. Je prends occasion de cette petite ballade pour interroger cette opinion, en m'appuyant sur les analyses d'Abhinavagupta dans sa Pratyabhijnâvimarhinî, I, 5. Tout unité enveloppe une multiplicité. Et dans l'élan un, des choix sont faits : les deux ne sont pas contradictoires, sur fond de conscience.

Aujourd'hui, pas de vidéo Vijnâna Bhairava, mais une petite improvisation autour de l'Un et du Multiple.
J'espère que vous y comprendrez quelque chose :)

jeudi 24 janvier 2019

Rester dans le présent ?



La méditation est au cœur de la vie intérieure.
La méditation est un exercice de l'attention. Elle ne se définit pas par une posture ou la fermeture des yeux.

Mais attention à quoi ?

La pratique dans la vie quotidienne consiste à faire attention à l'espace dans lequel baignent les sensations et les perceptions. Fermez les yeux quelques instants. Vous sentez votre corps, n'est-ce pas ? Mais il n'a presque rien à voir avec votre corps "public", tel que les autres peuvent le voir, car il est transparent, spatial, parcouru de sensations rarement localisées ou délimitées de façon précise.

La pratique dans la vie quotidienne peut aussi consister à faire attention à l'instant présent : habiter ce qui se présente, ne pas fixer toute son attention sur le passé et l'avenir.

Cependant, ces pratiques sont étranges, car rien ne sort jamais de l'espace, ni du présent. Pouvez-vous imaginer un objet qui ne soit pas dans l'espace ? Quelle taille aurait cet objet ? Dans quoi s'étendrait-il ? Essayez de vous représenter quelque chose qui n'apparaisse pas dans le présent. Si cela se présente, quand cela se présente t-il, si ce n'est maintenant ? Même une image du passé ou de l'avenir se présentent nécessairement maintenant, n'est-ce pas ?

L'espace et le présent sont les équivalents sensoriels de la Lumière consciente : ce sont des conditions de possibilité de l'expérience. Rien n'existe sans eux, en dehors d'eux. Ils sont toujours déjà là. Si cette tasse existe, elle existe nécessairement dans l'espace, maintenant, manifestée par la Lumière consciente.

On comprend alors l'intérêt de réaliser qu'ils sont toujours présents. Cette assurance bouleverse notre sens de l'identité : 
-Je ne suis pas un corps dans le monde, mais l'espace dans lequel apparaissent le corps et le monde. 
-Je ne suis pas un corps dans le temps, mais le présent dans lequel se succèdent les formes du corps et du monde. 
-Je ne suis pas une conscience dans un corps, mais la Lumière qui illumine les corps.

Mais alors pourquoi s'exercer à faire attention à ce qui, de toutes façons, est toujours présent ? Si j'existe, pourquoi ferai-je un effort pour exister ? Cela paraît presque stupide. Un peu comme l'injonction de Nietzsche "Deviens qui tu es". Pour qu'elle prenne un sens, il faut alors l'interpréter. 

"Être dans le présent" semble donc une injonction inutile et impossible à première vue, car le présent, comme l'espace et la conscience, est insaisissable et toujours présent. Qui peut attraper l'espace ? Qui peut retenir le présent ? Qui peut éclairer la Lumière consciente ? Et puis c'est inutile, car tout est dans l'Espace, dans le Maintenant, dans la Lumière, qui de fait sont un seul et même mystère, une seule et même évidence.

"Être dans le présent" ou "être conscient" ou "être espace" ne signifie donc pas saisir le présent, la conscience, l'espace. 
Cela veut dire plutôt "ne pas se laisser distraire par des aspects" du présent, de la conscience ou de l'espace. N pas se laisser prendre par des contenus, en particulier par des signes. 
Méditer, c'est alors entraîner l'attention à rester ouverte, fluide, sans se laisser emporter par tel ou tel objets porteur du pouvoir de signifier.

Certains objets sont plus distrayant que d'autres. Pourquoi ? Parce qu'ils sont des signes, des objets qui ont le pouvoir (assez mystérieux il est vrai) d'envoyer l'attention vers autres chose qu'eux. C'est vrai pour les mots et les signes conventionnels, mais pas seulement. Observez ce qui se passe avec un visage, avec un regard... Très difficile de plonger l'attention dans un regard en voyant seulement des yeux, des formes et des couleurs. L'attention est emportée de force vers d'autres choses. Il est alors presque impossible de rester dans la perception pure. C'est pourtant la pratique de la méditation.

Même si l'attention vagabonde d'objets en objets, comme un singe saute de branche en branche, il faut garder l'attention ouverte. La conscience est comme un soleil. L'attention portée à ce visage ou ces signes doit être comme un rayon. C'est un rayon du soleil qui entre dans cette pièce, et non pas le soleil entier. De même, l'attention aux signes (c'est-à-dire le jeu du mental) doit n'être qu'une partie du jeu plus vaste de la Présence, de la conscience éveillée, ouverte. Il faut s'exercer à garder une présence vaste, comme un regard panoramique. 

Concrètement, c'est plus facile en gardant l'attention sur la sensation du corps, ou sur une partie du corps. Par exemple : s'arrêter fréquemment au long de la journée pour se donner à la sensation du ventre. Une tension se révèle généralement, puis elle "fond" doucement à la lumière de l'attention. On s'accoutume ainsi au silence intérieur et à la sensation d'un ventre détendu. Quand on entre en relation avec des signes, avec les autres, on garde une partie de l'attention sur la sensation du ventre détendu. Cela suffit.

Donc on ne fait pas d'effort pour "être", mais seulement pour être présent à l'être. Car même si "je suis" l'Être, l'Être possède un pouvoir de se distraire de lui-même, de se perdre dans ses créations, pouvoir que l'on pourra nommer "mental", "conscience", "mâyâ", "illusion", "shakti", "liberté", peu importe. Mais c'est l'existence de ce pouvoir de se décaler de soi tout en restant soi, qui justifie une pratique d'attention, une pratique de méditation. La compréhension globale ne suffit pas, même si elle est profonde. Cet éveil doit ensuite être stabilisé, c'est-à-dire que l'attention doit être stabilisée. 

Voilà pourquoi, même dans des approches "non-dualistes" comme le shivaïsme du Cachemire ou le Dzogchen, une discipline est nécessaire, même si l'Espace, le Maintenant et la Conscience sont toujours déjà présents. La conscience doit apprendre, ou réapprendre, à ne pas se laisser hypnotiser par les objets. L'attention est comme un rayon de lumière qui doit pouvoir agir sans que la conscience tout entière soit emportée. Il devient alors possible de vivre la paix profonde dans les situations pratiques. Autrement, même si l'on a une intuition profonde et vraie que "tout est dans la conscience", le quotidien restera séparé de notre vie intérieure ou de notre "éveil".

L'un des noms de cette discipline de l'attention est Smara Yoga, le yoga de l'attention.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...