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dimanche 31 août 2025

La Yoginî grecque



Confidence : la tradition m'inspire. Et de plus en plus.

Laquelle ? 

Platon. Notre Moyen-Âge.

Dans "Le Banquet" (livre de Platon), Socrate transmet l'enseignement d'une grande Yoginî, appelée Diotime, "prophétesse honorée par Dieu" (Diotíma hē Mantinikḕ).

Elle nous apprend à apprendre en nous montrant l'échelle de l'amour, car Amour (τὰ ἐρωτικά) est l'âme de toute transmission :

- d’abord l’amour d’un beau corps,

- puis de tous les beaux corps,

- puis des belles âmes,

- puis des lois, des institutions, des sciences,

- enfin la contemplation du Beau en soi (à l'intérieur de soi) et aussi, absolu, complet, "à pur et à plein" (comme dirait Jean de Saint-Samson).

À chaque étape, la transmission s’affine : de l’attachement sensible à l’engendrement de pensées de plus en plus universelles, jusqu’à la révélation d’une vérité qui n’est plus conditionnée par un maître, ni par un objet, mais se manifeste directement à l’âme qui contemple.

L'ego s'ouvre, le désir s'ouvre, guidé vers l'absolu, sa source.

Diotime parle d’un chemin qui s’élève comme une échelle invisible.

Tout commence par l’éclat d’un seul corps, la beauté fragile qui captive le regard et fait naître le désir. Déjà, ce désir charnel nous pousse à nous transcender.

Puis le cœur comprend : cette beauté n’appartient pas à l’unique, elle se répand dans tous les corps, comme une lumière partagée.

Alors le regard s’affine encore et découvre la splendeur des âmes, leur profondeur, leur bonté, leur feu secret.

Plus haut encore, l’esprit s’attache à la beauté des œuvres humaines : lois, cités, savoirs — tout ce qui relie et structure la vie commune.

Et un jour, au sommet, l’âme entrevoit le Beau lui-même, sans forme, sans support, source pure de toute beauté.

À chaque étape, quelque chose se transforme : le désir se dépouille, il s’élargit, il devient plus subtil.

Ce n’est plus une attirance qui saisit, mais une fécondité : des pensées, des intuitions, des visions universelles naissent et se transmettent comme des enfants de l’âme.

Jusqu’au moment où la vérité cesse d’être donnée par un autre : elle s’ouvre d’elle-même, comme une évidence, dans l’espace silencieux de la contemplation.

Le maître, alors, n’est qu’un compagnon de route.

Il ne transmet pas une possession, il n’offre pas une réponse toute faite.

Il veille seulement à orienter le désir, à maintenir vivante la flamme.

Car c’est Éros lui-même qui instruit, Éros qui engendre, Éros qui conduit au dévoilement.

Et lorsque le cœur s’ouvre, la vérité n’est plus reçue du dehors : elle jaillit comme une source, au-dedans de l’âme qui contemple.

Cet enseignement est au coeur de ma vie depuis un quart de siècle.

J'ai eu l'honneur et la joie de le partager avec des centaines d'élèves. Je porte le projet d'écrire un livre, basé sur l'enseignement oral de Diotime. Il ferait résonner ensemble les transmissions des Yoginîs d'Orient et d'Occident.

A l'occasion de cette rentrée, je souhaite le meilleur, beaucoup de réussite et de passion, à mes collègues enseignants, dont mes amis philosophes José Leroy et Serge Durand qui, chacun à leur manière sont pour moi des modèles de probité et d'intelligence pédagogique.

Une pensée aussi pour mes maîtres de philosophie qui nous ont quitté, dont François Chenet, âme pure et enflammée de sages désirs.

jeudi 3 août 2023

Le premier instant dans le platonisme



Si le Tout est tout, demande Damaskios (458-533), alors il n'y a rien en dehors de lui. Mais alors, il n'y a pas de principe du Tout. Dans ce cas, rien n'a de principe. Mais si le Tout a un principe, il n'est plus tout. 

A côté de cette aporie, il chercher à repérer le passage de l'Un au Multiple, l'infiniment subtil coulée de l'Un aux autres, car ce serait saisir comment de l'Un peut surgir autre chose que l'Un. Mais, avant de se multiplier, ces multiples sont encore indifférenciés, un Multiple a l'état pur, encore indifférencié de sa source unique :

"Saisir la procession à sa source ce serait, s'il était possible, saisir le moment où les autres essaient d'être autres sans parvenir encore à se différencier les uns des autres. C'est ce premier effort que Damascius voudrait nous faire pressentir - ou soupçonner - à l'origine des choses. 

Nous ne pouvons le penser. Mais, de ce principe, comme des autres principes, l'indicible et l'un, nous portons en nous l'image. Nous avons l'expérience d'un état de plénitude qui n'arrive pas à donner naissance à une idée distincte. Entre le silence et la parole, il y a le désir de s'exprimer et l'effervescence intérieure qui accompagne le désir. Entre l'indistinct et le distinct, il y a le moment où la distinction est en train de s'opérer. 

Ce moment intermédiaire, Proclus et Damascius l'ont appelé la vie."

Ce passage est extrait de Des Premiers principes, apories et résolutions, par Damaskios, traduit par Marie-Claire Galpérine, chez Aubier, 1987.

Je retiens "Nous ne pouvons le penser. Mais, de ce principe, comme des autres principes, l'indicible et l'un, nous portons en nous l'image. Nous avons l'expérience d'un état de plénitude qui n'arrive pas à donner naissance à une idée distincte."

Cette idée est extraordinaire, rare entre toutes. Je la retrouve dans la traditions du Kâlî-kula, dans son interprétation cachemirienne et dans quelques échos au sein du bouddhisme tantrique. 

Idée du premier instant, de l'élan initial, de la source prise en son jaillissement originel. Une idée qui vivra encore dans la théologie mystique chrétienne. Elle pointe vers le "je suis" (aham-bhâva en sanskrit), le pur ébranlement, la vibration simple, source de tous les mouvements, l'émotion qui est l'existence même, l'acte d'être à la racine de toutes les actions, une plénitude dont tout mouvement, toute joie, tout émerveillement en ce monde est comme un débordement. C'est aussi la vie pure (prânana), le respire indistinct du frémissement immobile qui, en ralentissant, devient pulsation du cœur, souffle et autres mouvements des corps.

Ce mystère, cet instant du Big Bang, nous en faisons l'expérience. Lors de n'importe quel commencement. Nous le ressentons quand un mouvement commence, n'importe quel mouvement. Une parole, un geste, un éternuement. Une émotion soudaine. C'est cela que la tradition du Cachemire nomme "éclosion" (unmesha), éveil, ouverture des yeux, expansion. Se rendre attentif à cet élan est la "méditation", la pratique de l'éveil. Parce que cela doit être fait sans égocentrisme, c'est aussi l'adoration. Ce que les mystiques nommeront "amour pur".

Cette manière de faire des ponts entre ce qui se rapporte au divin et ce qui relève de l'humain est ce qui caractérise la reconnaissance : reconnaître le divin en soi, comme un reconnaît un être extraordinaire dans un visage ordinaire, comme on se rappelle que l'on porte les lunettes que l'on cherche, comme on réalise la chance d'être en vie. Philosophie de la reconnaissance (pratyabhijnâ) développée par Utpaladeva et d'autres, à la fois poètes, philosophes et mystiques. De même qu'il y a un moment où l'Un est déjà Tout, où le Tout est encore Un, de même il y a ce passage où l'amour et la connaissance participent de la même fête, qui commence maintenant dans un silence éblouissant.

lundi 6 mars 2023

Zoom Eveil et Désir


Zoom gratuit le 15 Mars 2023 

19h30-21h : 

Comment pratiquer avec le désir pour s'en libérer sans y renoncer ?

Le désir est souvent présenté comme l'ennemi d'un éveil stable. 
Et il est vrai que le désir crée de la séparation en moi et ce que je désire. 
Du coup, on préconise le détachement, le renoncement ou la sublimation. 
Mais la tradition du Tantra, méconnue, propose une troisième voie, 
ni attachement ni détachement, une voie du désir non-duel, où je découvre la plénitude directement en moi. 
Durant cette rencontre, nous découvrirons les instructions traditionnelles pour redécouvrir cette intime plénitude.

Cliquer sur ce lien

https://zerogravity.com/fr/event/2023-03-15/masterclass-avec-david-dubois-la-voie-du-desir-voie-du-tantra

vendredi 30 septembre 2022

Désir et imitation


Le désir est inséparable de la vie. Au fond, il n'y a pas de vie sans désir, ni de désir sans vie, si bien que les deux sont inséparables. De même, le désir est inséparable de la conscience. Ceci revient à dire que le désir n'est pas étranger à la conscience, ni même une qualité de la conscience, mais un autre nom pour la conscience même.

Comprendre le désir en toute sa portée est donc ouvrir la porte à une réalisation de la vie, de la conscience. 

Or, l'un des visages du désir est l'imitation. 

Du moindre degré de conscience jusqu'à la contemplation la plus simple, l'élan vers l'Un est désir d'union, d'assimilation, d'intégration, de fusion, voire de digestion. 

Les humains s'imitent. La participation, la bhakti, sont au cœur des relations humaines. L'admiration, la dévotion, l'identification sont au cœur de l'expérience. Le Tantra appelle ce pouvoir vimarsha, terme le plus difficile à traduire. Être conscient, c'est se manifester et s'identifier à certaines manifestations en opposition à d'autres.

Les héros, les gourous, les dieux que l'on prie : autant d'images, de présences auxquelles on s'identifie. Tout le monde imite. Des symboles, des modèles, des stars, des archétypes. L'éducation est imitation, depuis l'apprentissage de la langue jusqu'à la fin.

L'une des pratiques du Tantra consiste à imiter une incarnation du divin. L'osmose joue à tous les niveaux et dans tous les sens.

Mais aussi, désir à cause d'un manque, d'une contraction. D'où le consumérisme, l'hédonisme, l'épicurisme. D'où la croissance, le progrès, l'exploration, inévitables.

Le yoga, en tant que désir d'union, est une des formes de l'imitation.  

La bhakti, l'amour divin ou dévotion est, bien sûr, imitation de l'Objet aimé.

jeudi 1 septembre 2022

Les désirs sont-ils détruits dans l'éveil ?


Les désirs ne sont pas détruits dans une "extinction" impersonnelle. 

Ils ne sont pas non plus réorientés "vers Dieu", la Déesse, le divin ou quelque équivalent, tout en restant "des" désirs pluriels.

C'est plutôt que le désir s'unifie. Il se révèle, peu à peu ou d'un seul coup, comme étant un seul et unique désir. Il n'y a qu'un désir, une énergie, un élan créateur, qui semble se fragmenter à mesure qu'il se manifeste envers des objets apparemment fragmentés. 

L'unique élan que je suis, que tout est, devient une foule de désirs parfois antagonistes. L'"éveil" consiste à s'éveiller à cette unité : il n'y a qu'un seul désir. 

Il y a donc des renoncements à "des" objets du désir, mais non pas au désir lui-même. 

Le désir, pris en lui-même, ne peut d'ailleurs pas d'être renoncé. Même dans le sommeil profond, le désir est, encore, comme désir de n'être rien, comme désir d'abstraire. Cependant, dans cet état de sommeil profond, le désir pur, total, un, n'est pas pour autant révélé, car il y a encore un objet : ce "rien", justement, cette absence d'objets distincts, absence ou abstraction qui est aussi un objet, une construction délimitée. L'éveil ne peut donc avoir lieu dans le sommeil profond, mais seulement maintenant, dans l'état de veille.

L'unification des objets du désir comprend trois étapes : 

1) l'unité totale, un seul objet ; cet objet, infini, se nomme alors "Dieu", être, un, mystère, etc. Le désir infini de cet objet infini est appelé "Déesse", "Vague", "Vibration", "Volonté", "Puissance", "Conscience", etc. Ici, le désir et son objet sont inséparables. Shiva et Shakti sont inséparables.

2) la multiplicité dans l'unité : l'état idéal d'éveil en cette vie. Il y a comme une fragmentation des objets, mais sans que cette variété ne cache l'unité de la réalisation, du désir, de la conscience, de l'expérience. Ici Shiva et Shakti se distinguent, mais sur fond d'unité prédominante. A l'image d'un balancement, il y a éloignement, puis retour, sans excès. 

3) la multiplicité dans l'oubli de l'unité : l'état ordinaire, dans lequel la multiplicité des objets du désir entraîne une apparente multiplication des désirs parfois contradictoires. D'où le devenir, le temps et l'espace, qui sont déjà une manière de surmonter ces contradictions.

Voici comment Abhinava Gupta décrit ces trois étapes ou états du désir dans sa Grande méditation sur la Reconnaissance du Seigneur : 

camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 

sarvatra icchā | kvacittu  svātmaviśrāntirbhāvāntaramanāgūritaviśeṣama-

pekṣya utthāpyate yatra sā icchā rāga iti ucyate, 

āgūritaviśeṣatāyāṃ tu kāma iti | 

"1) S'émerveiller/se délecter (camatkâra), c'est être en train de savourer, ce qui se reconnaît au fait que l'on s'absorbe en soi-même (sans plus faire attention à rien d'autre). C'est un désir de tout (sarvatra). 

2) Mais parfois, cette absorption en soi surgit en relation avec un phénomène distinct, (mais) qui n'est pas désiré distinctement. Dans ce cas, ce désir est appelé 'désir coloré (par l'objet)' (râga). 

3) En revanche, si cet objet est désiré distinctement, on parle de 'désir exclusif' (kâma)." 

(IPVV vol. III, p. 252)

samedi 27 août 2022

Un autre yoga



On m'interroge souvent sur le yoga sexuel.

Directement ou indirectement.

Certains dirons que ce lieu n'est pas le lieu.

Je pense que le véritable yoga sexuel n'est accessibles

qu'aux âmes de qualité.

Ce lieu convient donc, et cela est vrai pour tous les sujets de l'arcane.

La déliquescence est telle, qu'il suffit désormais d'écrire en français 

pour se cacher aux yeux des vulgaires.

Voici donc un enseignement de la tradition Shrîvidyâ sur ce point :

yo yaṃ bodharasasphāra ca sītkāra rasottaraḥ |

svasvatantraikacicchīla dīpti dīpitadīpanaḥ |

ekāneka kalākālā kalitotīvakaścana |

anāśritatayābhāta camatkāra rasottaraḥ |

"Cette expansion du nectar de l'éveil,

ce soupir, au-delà même de ce nectar/ ce nectar supérieur,

cette beauté de la conscience unique

libre en elle-même,

cette lumière, à la fois excitée et excitante,

une et multiple, énergie intemporelle,

ce mystère incompréhensible,

cet ineffable manifesté absolument,

cet émerveillement, est le nectar suprême."

Le Jeu de l'énergie du désir (Kâmakalâvilâsa)

________________________________

Ces paroles décrivent l'expérience de l'éveil dans le contexte du Sacrifice primordial (âdiyâga), le rituel secret Kaula. Chaque mot a un double sens : description de la conscience et description du désir. 

En effet, le grand point de la tradition Kaula est que l'absolu est conscience et désir. Conscience unique, désir unique. Conscience indifférenciée, désir indifférencié, conscience universelle, désir universel, conscience sans objet, désir sans objet, conscience une, désir...

Le "soupir" (sîtkâra, litt. "faire sssss..." ou "sh..." en inspirant) est la manifestation du désir, de l'absolu. Selon la tradition secrète, il est le Mantra suprême, le plus puissant de tous. S'absorber en lui, c'est s'absorber dans le désir primordial, en l'absolu divin, ultime, la Source universelle. Cette onomatopée désigne, dans la culture indienne (et pas seulement dans le Tantra) l'expression du plaisir, du désir, de l'excitation, de l'essence du désir (kâma-tattva) qui est l'absolu, la puissance infinie, la Conscience universelle.

dimanche 14 août 2022

L'art du désir

 

Nâga-kalâ, l'art des serpents


Quand le Tantra valorise le Désir, ça n'est pas pour justifier LES désirs, les désirs ordinaires de consommation, de propriété, etc.

Au contraire, quand je plonge de tout mon être
dans le Désir, le seul désir à la racine de tous les autres,
LES désirs tendent à disparaître.

Si je mets en pratique cette plongée répétée
et totale dans le Désir,
il doit donc s'ensuivre un amenuisement DES désirs.
C'est comme une rencontre amoureuse.

Donc, à strictement parler,
le Tantra ne propose pas le renoncement aux désirs,
mais il y a bien une libération progressive
de l'emprise des désirs.

Le Tantra célèbre le Désir,
le Je Suis,
Mantra qui est la vie,
essence de tous les mantras,
c'est-à-dire de tous les désirs,
car un mantra est un désir, un élan.

Mais le Tantra met en garde :
LES désirs sont vains,
leurs objets sont des illusions,
ils sont engendrés par Mâyâ,
avec un avant-goût de miel
et un arrière-goût de sang.
Les désirs sont des souffrances
et des misères morales.

Alors le Désir peut redevenir un art.

Le Tantra parle peu de cette prise de conscience,
mais elle est un préliminaire nécessaire.
Pour cela, en Inde on lisait le Mahâbhârata.
Aujourd'hui, on peut faire de même
ou lire la Doctrine secrète de la déesse Tripurâ
ou encore les écrits stoïciens.

mardi 2 août 2022

Trinité du Tantra


 Abhinava Gupta décrit le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, "qui est tout ce qu'il peut être", dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle disparait la contraction, 
née de la peur des phénomènes.
La Triade (des puissances) du sujet 
- du désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

_________________________

Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.

mardi 19 juillet 2022

L'élan divin au cœur de l'humain

(Arthur Prince Spear)

Plonger dans l'élan primordial est la grande pratique du Tantra. Une invitation à explorer le mystère du mouvement, n'importe quel mouvement.

 Shiva dit :

udyamo bhairavaḥ //

"L'élan est le divin.

Explication en vers par Varadarâja :

L'élan est l'acte d'émerger instantané,
un 'euréka !' en forme d'expansion de notre conscience 
qui s'écoule comme éclosion du ressenti.
L'élan est un frémissement intérieur,
la sensation 'je suis' en sa plénitude.
Il est tout de tout :
il est (la source) de tous les pouvoirs, 
la (source) indifférenciée, totale,
universelle, en plénitude, de tout choix,
de toute (perception) différenciée.
Il est donc est capable de les engloutir toutes :
tel est le sens du nom 'Bhairava, l'Effroyable".
L'intuition de cette réalité divine
a le pouvoir de dénouer les liens.
Et, une fois les sens et l'esprit à nouveau actifs,
la manifestation de la dualité est guérie."

yo 'yaṃ vimarśarūpāyāḥ prasarantyāḥ svasaṃvidaḥ | 
jhaṭity ucchalanākārapratibhonmajjanātmakaḥ || 
udyamo 'ntaḥparispandaḥ pūrṇāhambhāvanātmakaḥ | 
sa eva sarvaśaktīnāṃ sāmarasyād aśeṣataḥ ||
viśvato bharitatvena vikalpānāṃ vibhedinām |
alaṃ kavalanenāpīty anvarthād eva bhairavaḥ || 
athedṛgbhairavāpatter bandhapraśamakāraṇāt |
vyutthānaṃ ca bhavec chāntabhedābhāsam itīryate || 

Shiva-sûtra I, 5

vendredi 8 juillet 2022

La conscience est-elle sans émotion ?

(peinture Giorgio Kienerk)

Selon certains, la "pure" conscience est sans émotion, c'est-à-dire sans mouvement, sans transformation, sans énergie.

Mais est-ce possible ?

Si je regarde mon expérience, l'immobilité est mouvement intense, frémissement. Tremblement de présence, émerveillement, étonnement d'être. Mais ça n'est pas immobile, inerte.

Est-ce indestructible ?

Oui, mais pas comme un bloc de granite, lequel est certes bien solide, mais au prix de son inconscience apparente.

Mais alors, d'où viennent les émotions ?

Tout éclot, fleurit et se fane dans l'espace de la conscience. Cela est certain, chacun peut le vérifier pas soi.

Donc le "mental", "l'ego" et les émotions, bonnes ou mauvaises, viennent de cet espace, de même que les corps physiques n'ont pas d'autre possible que de s'étendre dans l'espace physique. 

Les émotions mauvaises sont une manifestation déformée de la majesté du mystère. Déformées par quoi ? Par l'aveuglement. D'où vient cet aveuglement ? De la conscience, aussi. Laquelle est absolument libre, soumise à aucun autre. C'est elle qui se réalise librement comme autre. Comme soi. Comme union des deux et comme séparation.

Les émotions sont conscience, rien d'autre. Mais déformées par une conscience incomplète. Car oui, la conscience étant libre, elle est libre de ne pas se réaliser telle qu'elle est, partiellement, ou de manière erronée. La colère est cette clarté. Le corps est cette clarté. La passion, l'avidité, la jalousie, sont des manifestations de Soi-même (âtmânam en sanskrit). Tant qu'elles ne sont pas reconnues comme telles, elles sont "mauvaises" : source de mal-être. Mais reconnues comme des manifestations de la conscience, elles deviennent les amies de la vie intérieure, des manifestations du mystère, source d'un inépuisable étonnement. 

Concrètement, je me détends. Plutôt que de mettre toute mon attention sur le sens de l'émotion, je la ressens comme une vague. Je reste le plus possible dans l'ouverture des tensions, comme des vagues offertes à l'océan. C'est comme si je regardais un panneau, mais sans trop faire attention à ce qu'il indique. Plutôt, je le contemple, comme un jeune enfant le ferait.

Bien entendu, cette pratique est constamment à reprendre. Seul un esprit d'adoration, d'amour pur, en est capable. Si j'en fais un système dont j'attends un résultat, comme si j'entrais dans un supermarché, je me retrouverai dans une impasse. Car dans cette ouverture, l'émotion s'ouvre ; mais surtout, je m'ouvre à ce qui est plus vaste que moi. Je découvre un éveil qui ne vient pas de moi, mais qui passe à travers moi. Je découvre un remède qui ne dépend pas de mon art. Je reçois un enseignement sans mots, qui n'a jamais été transmis par aucune lignée ; car enfin, comment l'espace pourrait-il être transmis ? Ce qui se donne à moi est avant tout cela. Et du coup, je sens en moi cet élan de me donner à mon tour, sans espoir, parce que c'est l'absolu absolument bon. Et j'entre dans une relation. C'est la vie intérieure. Et cela enveloppe tout. Mondain, spirituel, tout. C'est l'absolu. Pas de négociation ici. Une relation absolue. Des questions silencieuses, des réponses indifférenciées. Une entrée dans la nuée, sans savoir, mais porté par le pressentiment d'entrer en toutes les puissances. 

Or, tout cela est émotion. Émotion indicible. Je ne connais pas de conscience inerte, impassible, indifférente. Et donc, le grand mystère est que la conscience absolue souffre. Dieu souffre. Le divin souffre. Le cosmos souffre. Et là est le nœud insondable entre l'universel et le singulier. Mais tout cela, aucune langue ne saurait en venir à bout.

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Découvrir le Tantra authentique à la source, stages et cours Tantra traditionnel et lecture de textes sanskrits dès la rentrée :

https://shivaisme-cachemire.blogspot.com/2021/03/atelier-pratique-du-mantra.html

jeudi 30 juin 2022

Yoga de l'émerveillement

peinture de Charles E. Waltensperger


Dans sa Grande méditation sur la Reconnaissance du Seigneur, Abhinava Gupta explique en quoi consiste l'émerveillement : 

camatkāritā hi bhuñjānarūpatā svātmaviśrāntilakṣaṇā 
sarvatra icchā | kvacittu svātmaviśrāntirbhāvāntaramanāgūritaviśeṣama-
pekṣya utthāpyate yatra sā icchā rāga iti ucyate, āgūritaviśeṣatāyāṃ tu 
kāma iti | 

"S'émerveiller/se délecter (camatkâra), c'est être en train de savourer, ce qui se reconnaît au fait que l'on s'absorbe en soi-même (sans plus faire attention à rien d'autre). C'est un désir de tout. Mais parfois, cette absorption en soi surgit en relation avec un phénomène distinct, (mais) qui n'est pas désiré distinctement. Dans ce cas, ce désir est appelé 'désir passion' (râga). En revanche, si cet objet est désiré distinctement, on parle de 'désir amoureux' (kâma)." (vol. III, p. 252)

Camatkâra est un terme très difficile à traduire. Il vient du vocabulaire de l'esthétique. Il désigne, littéralement "l'acte de faire 'slurp' (avec la langue)". Donc l'acte de savourer, de se délecter. C'est aussi le fait de s'étonner, de s'émerveiller devant un spectacle inhabituel. Et, selon le shivaïsme du Cachemire, cet émerveillement est le fond le toute expérience, même de la douleur. 

Et c'est une conscience pleine de soi comme absolue liberté créatrice, et c'est ce "désir de tout", ce désir pur, sans objet distingué, ce fond de passion (râga) muette qui caractérise toute expérience, ce miracle d'être, ce prodige de se réaliser instant après instant et de se désirer dans des créations limitées, comme si l'océan aspirait à entrer tout entier dans une goutte. C'est aussi, dit Utpala Deva, un désir pur, sans objet qui définit l'"impureté subtile" ou "individuelle", qui se manifeste par un désir insatiable, un désir infini qui est désir de l'infini, que rien de fini ne peut finir. C'est la plus subtiles des trois "impuretés", les deux autres étant la dualité sujet-objet et le karma. Cette impureté est ce qui engendre une certaine agitation intérieure, même quand tout va bien. Un désir de je-ne-sais-quoi, un manque indicible, qui ne se laisse pas définir. 

jeudi 23 juin 2022

Jouer sans attendre

(peinture de Cesar Philipp)

L'absolu ne se donne pas seulement par négation. Le soleil ne brille pas qu'entre deux nuages. Les nuages sont aussi lumière. 

Il y a un être suprême : pas l'absolu.

Il y a du plus subtil : pas l'absolu.

Il y a un silence parfait : pas l'absolu.

Il y a un vide : pas l'absolu.

Des facettes.

La conscience n'exclut rien : et pourtant, elle exclut, pour se manifester. Elle s'oublie afin de se donner lieu. L'espace est la conscience qui joue à se retirer d'elle-même. Mais elle ne se retire pas vraiment. Telle est sa magie, sa liberté : s'absenter jusque dans sa présence, se présenter jusque dans son absence. 

Ni question, ni réponse. Point de dialogue, pas de tantra. Tous les dialogues sont inclus, enveloppés, sont les petites fleurs de cet arbre infini, depuis le silence hypercosmique jusqu'aux bavardages de la concierge, s'il en reste une. Ou du moustique. Ca oui, il en reste.

Transcendant et immanent. Le Tout au-delà de tout. Plus haut que le tout, plus bas que le rien. Aucun état si haut qu'elle ne soit plus haut encore. Aucune état si bas qu'elle ne soit plus bas encore.

"Je suis je" est le pivot, l'acte est l'axe. Vers le devant : "je suis ceci", "je suis cela", "je suis tout". Vers l'arrière : "je ne suis pas ceci", "je ne suis pas cela", "je ne suis rien". Au centre, nulle part, partout : "je suis... je... ceci... cela... tout... rien..." : l'acte indépendant, spontané, sans cause extérieure, le miracle.

Les ordres, les désordres. Le coeur, la tête. La connaissance, l'amour. Je suis tout cela, au-delà de tout cela. Au-delà comme l'espace est au-delà : au-delà en dedans. 

Eveil de Dieu, de la concierge, du moustique. Un seul éveil, mille groseilles. Matière ou esprit, en chaque hypothèse, c'est de fait un seul mouvement. La Vague. Ces petits mouvements des yeux, c'est la Vague. Les vaguelettes sont la Vague. 

Se détacher du corps ? Mais le corps est la Vague !

Se détacher des pensées ? Mais les pensées sont la Vague.

Se détacher du désir ? Mais le désir est la Vague.

Aller en haut ? Mais en bas, c'est aussi la Vague. Le creux de la Vague, c'est la Vague. La Vague fait un creux, sans quoi elle ne serait pas la Vague. La lumière fait de l'ombre, la conscience fait de l'inconscience. Voilà pourquoi elle mérite le nom de "vibration".

S'élever ? Toute ascension fondée sur la croyance en sa nécessité est futile. 

Croire, alors, que "tout se vaut" ? Encore un concept, encore une exclusion, une prison de plus, une facette du diamant, pas le diamant. "Sentir" que tout se vaut ? Pareil. Tête ou cœur, là n'est pas le problème. Le problème, c'est prendre la partie pour le tout sans savoir que l'on prend la partie pour le tout. Et encore... ce problème est embrassé dans la vaste expansion. Tout. Même les exceptions.

La liberté (quoi d'autre ?) c'est être libre de monter et descendre. Libre de butiner, de papillonner. Pas comme une âme en peine au salon zen. Mais dans la délectation de l'éclat d'être. Cette fulgurance muette, qui est joie, qui est amour, saveur de souveraineté, même dans la peine, la souffrance, la contraction. Expir, inspir. Monte, descend. Tension, détente. Souveraine errance. Tachycardie de mélomane. 

Au fond de tout, une extase joueuse. 

Stage :

https://www.association-a-ciel-ouvert.org/programme-detail/voie-du-souffle-et-voie-du-mantra-du-15-07-2022-au-20-07-2022/1064/2712.aspx

lundi 23 mai 2022

Le linga dans le yoni ?

 


Non, rien de sexuel.
Ou tout.

La méditation de Shiva consiste à se fondre dans l'espace.
Le corps est ressenti comme un bâtonnet d'encens qui fond 
dans les courants d'air.
Le regard plonge dans l'immensité,
puis l'ovale du champ visuel fond dans le mystère de la présence.
Le corps est ressenti comme un linga 
qui va se répandre dans la yoni de l'espace.

La méditation de Shakti consiste à se laisser submerger 
par la vibration viscérale "je... je... je..." comme
une pulsation. Ou même, une seule vague.
Dans la tradition, on l'appelle "la Vague".
On se sent comme l'espace pénétré 
par ce point de lumière vibrante,
cette goutte d'extase qui prend possession
de l'espace. 
Le linga de la vibration du cœur
va se répandre dans la yoni du silence.

Toutes les pratiques tantriques (kaula, "non-duelles")
sont des relations Shiva-Shakti, linga-yoni.
Des rapports entre une intensité - tactile, visuelle, extatique, désirante -
et une vastitude silencieux. 
Linga et yoni.
C'est l'offrande primordiale, originelle, âdi-yâga.

La méditation de Shiva est une méditation
du yoni de l'espace.

La méditation de Shakti est une méditation
du linga du cœur.

A


mercredi 16 mars 2022

Le mystère de l'origine de toutes choses enfin résolu !


 Qu'y a-t-il au commencement de toutes choses ? 

Les physiciens l'ignorent ou éludent la question, laquelle nous demeure inaccessible. Trop loin, très abstrait.

Pourtant, l'origine de tout est proche. Et très concrète.

Selon le Tantra (=tantrisme, chamanisme et gnosticisme), tout est mouvement. Comme une mer parcourue de vagues. Chaque sensation, perception, pensée, mouvement physique, spirituel ou mercatique, est une vague, un mouvement.

Or, chaque mouvement, sans exception, commence dans l'Origine de toujours.

Et tout mouvement s'achève en Elle.

Comme les vagues "commencent" et "finissent" en la mer. Si l'on peut s'exprimer ainsi.

Donc, il faut et il suffit de prendre n'importe quel mouvement pour découvrir l'origine de tous les mouvements. Chaque mouvement est, en sa vérité, comme un voyage de l'infini vers l'infini, avec un interlude dans le fini, épisode qui a son sens et sa valeur, pourvu qu'il soit resitué dans son contexte : l'infini.

Cela est plus sensible pour les mouvements subjectifs : ceux, de "mon" corps, de "mon" esprit. Et ceci sera moins sensible pour les mouvements objectifs, les mouvements des autres êtres, comme le mouvement d'une belette, et encore moins pour les mouvements des choses apparemment privées de conscience propre, une pierre qui roule, par exemple.

Il suffit donc de plonger l'attention sur le début de n'importe quel mouvement subjectif - un désir, un élan, une émotion - pour découvrir, pour ressentir l'Origine de tout, le Big Bang en direct.

Mais, me demanderez-vous, s'il en va bien ainsi, alors pourquoi le Big Bang reste t-il un mystère impénétrable ? Si je suis à l'Origine à chaque origine de mouvement subjectif, pourquoi n'en n'ai-je pas conscience ? 

Premièrement, parce que je ne le sais pas. Si j'en ignore jusqu'à la possibilité théorique, comment pourrais-je en prendre conscience ? Deuxièmement, parce que, dans l'expérience ordinaire, le mouvement succède si rapidement à son Origine, qu'il la recouvre et la cache, pour ainsi dire, même si cela est une illusion, car comment la vague pourrait cacher l'océan ?

Mais enfin, pour ressentir l'Origine, il faut donc porter son attention vers les moments où l'Origine reste à nu, découverte pour ainsi dire plus longtemps qu'à l'habitude.

Comment faire ?

C'est très simple.

Expérience : je m'assoie. Je veux m'envoler, soulever mon corps au-dessus du sol. Comme cela est impossible (en temps normal), ce mouvement ne se réalise pas. Le corps ne décolle pas. Mais mon désir, ma volonté, mon élan, lui, persiste. Et, comme le mouvement grossier qui le recouvre d'ordinaire ne survient pas, cet élan se trouve mis à nu.

Cet élan est l'Origine. Le Big Bang. Ressentir cet élan, c'est ressentir l'élan  l'origine de tout, l'énergie pure. Plus je "remonte", par mon attention, vers la source du mouvement, plus je me fonds dans l'Origine, plus je savoure, ici et maintenant, le Big Bang en direct.

Sur cette voie, il se passe bien des choses. Mais, à un moment, imprévisible, il y a comme un basculement. Le Mystère, tout en gardant son mystère, se trouve "résolu", consommé. En d'autres termes, et sans vouloir effrayer personne, on tombe en amour. Intime, intense et tout ce qu'il y a de plus personnel, même si la personne peut ainsi se sentir mourir de mille morts avant de renaître autant de fois. A l'infini.

En ce sens, le mystère du Big Bang est résolu dans une expérience ineffable, indicible, mais directe et plus concrète que n'importe quelle autre. 

mercredi 10 novembre 2021

Plonger à la source de l'être



La pratique propre au Tantra n'est pas le massage ni la danse, même s'il est bon de danser et de se masser. Ces pratiques, aujourd'hui identifiées au Tantra, existent dans le Tantra traditionnel. Mais elles n'en sont pas le cœur.

Quel est le cœur du Tantra ?

La plongée dans le cœur.

Le cœur est le début de n'importe quel mouvement. 

De même, le propre du yoga, ce ne sont pas les postures, âsanas ; même si les postures, statiques ou dynamiques (karanas), font partie du yoga traditionnel. Mais le yoga, qui comporte six aspects selon la très riche tradition du Tantra, ne se limite pas aux âsanas.

Quel est le cœur du yoga ?

La plongée dans le cœur.

Le cœur est le début de n'importe quel mouvement. 

Voici un enseignement traditionnel sur ce point-clé :


sattā-saṃbhava-udyamo yogaḥ || 

"Le yoga, c'est [s'immerger dans] l'élan à la source de l'existence".

Mânasa Râma, La Lampe de la liberté


Ce maître du XIXe siècle explique lui-même son instruction :

parat-attva-samāveśa-upāyaḥ : le yoga est le moyen de s'absorber, de s'immerger dans l'être qui transcende les lieu, les moments et les formes, mais qui engendre ces formes et les fait subsister. Le yoga est la plongée dans le jaillissement de l'énergie qui engendre chaque chose, śakty-udyamaḥ et dont la nature ne meurt jamais acyuta-svabhāvaḥ.

mercredi 6 octobre 2021

Noblesse du désir


Le mouvement n'est pas un problème. Le mouvement est désir de paix, amour du centre, de l'origine et de la fin de toute chose. Le mouvement n'est pas vain. Il a sa raison d'être, la plus haute qui soit : réunir chaque être à sa source.

"Que Dieu soit immuable, cela fait que toutes choses sont en mouvement. Il y a quelque chose de si désirable, qui fait se mouvoir toutes choses pour qu'elles retournent à ce dont elles sont venue, et cela demeure pourtant immuable en soi-même, et plus une chose est noble, plus elle se meut avec désir."

Maître Eckhart

L'émotion n'est pas indigne. Elle est, comme son nom l'indique, mouvement. 

Mais mouvement vers quoi ?

Vers le Bien, vers ce qui est désirable. Non pas ce qui est désirable en vue d'autre chose, comme je désire la santé pour vivre, et non pour la santé elle-même. Mais ce qui est désirable absolument, sans autre but. 

Cela demeure immuable et immobile, mais cela met tout en mouvement. Tout ce qui bouge est à la recherche de cela. La pierre même, à sa manière, qui son poids. Et la plante, et l'animal, et l'ange. Et en moi, l'amour. "L'amour est mon poids". Ce désir au fond de tout désir, cet amour aveugle mais insatiable, qui m'entraîne vers je-ne-sais-quoi, qui est plus évident que le jour.

Le désir est ma boussole, mon guide. Le désir pur, le désir gratuit, aveugle, le désir si fort que je ne peux exprimer ce que je désire. Le désir sans second, unique pour l'unique, du plus profond vers le Sans-fond.

Le désir est noble, même quand son objet apparent ne l'est pas. Le désir de vivre, d'être, d'avoir même. Le désir de paraître, et jusqu'au désir du mal. Il n'y a, au fond, que cet élan. 

La vie intérieure, c'est remonter à la source du désir, au désir nu, où la Source se donne à nu. C'est peut-être cela, "méditer". C'est peut-être cela, "plonger".

Remonter ici, à la source de tout mouvement. A l'aube de l'émoi, quand le Moi n'est pas encore ego face aux autres. A la racine, à la souche vivante, grosse de ce qu'il y a de meilleur.

Il y a une noblesse dans le désir.

Et plus le désir est intense, plus il passe pour un repos. A l'image d'une toupie, le mouvement infini vers l'Infini semble immobile. Or, cette inaction apparente est in-action divine, action à l'intérieur, dans l'invisible intime.

Puissions-nous reconnaître la noblesse du désir.

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