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dimanche 23 mai 2021

L'éveil de la conscience 02 : Reconnaître la conscience


citiḥ svatantrā viśvasya hetur ity abhidhīyate /

svātantrya-rūpā jñātā ca siddhīr vā saṃprayacchate // 2 //

Bodhavilâsa

"La conscience, dynamique, est libre.

Elle est la cause de toute chose.

Quand elle est reconnue comme liberté,

elle devient source de perfection."

L'Eveil de la conscience

_____________________________

Dans ce premier verset, qui correspond au premier sûtra des Shakti-sûtras ou Pratyabhijnâ-hridaya, l'ensemble de la vision du Tantra est résumée. C'est véritablement un sûtra au sens du Tantra, c'est-à-dire une déclaration décisive, qui commande le reste du discours, comme un carrefour. Si vous la comprenez, vous pouvez comprendre le reste. Si vous la comprenez mal, ou partiellement, vous vous perdrez. Mais tout cela est à peine esquissé (sûtrayati iti sûtram). 

Pourquoi l'enseignement du Tantra commence-t-il en esquissant, en ébauchant de manière subtile ? Parce que la Conscience, quand elle se manifeste, commence par se manifester de manière subtile. De manière subtile, c'est-à-dire qu'elle prend d'abord conscience de tout ce qui est à venir, mais sans les détails. Abhinava donne un exemple : c'est comme voir une ville depuis le sommet d'une colline ; c'est comme regarder un tableau sans considérer les détails ; c'est comme avoir une idée, mais sans connaître encore les détails de cette idée. 

Autrement, la forme de l'enseignement imite la forme de la manifestation de la Conscience. L'éveil de la conscience individuelle reflète le jeu de la Conscience universelle. Tout se correspond. La vie spirituelle correspond à la vie universelle. la vie individuelle correspond à la vie cosmique.

Il est donc crucial de faire très attention à ce qui est dit ici.

La Conscience est citi, plutôt que cit. Ce "i" en plus, en sanskrit, signifie que la Conscience n'est pas un "témoin" statique au-delà de tout, mais qu'elle est l'Acte créateur à la source de tout, à chaque instant. Ici et maintenant, la Conscience est  cette extase subtile mais évidente, qui devient, instant après instant, toute expérience, plaisir, douleur ou confusion. La conscience est certes au-delà du temps et, donc, du changement. mais elle n'est pas inerte. Elle est dynamique, en mouvement. Elle est un mouvement subtil, kimcicchalanam, "une sorte de mouvement", un mouvement indéfinissable, mais que chacun peut et doit reconnaître en soi. C'est la pure effervescence entre deux pensées. Ainsi, il n'y a pas rupture entre la Conscience et toutes choses. Les contenus de l'expérience, par exemple ces mots, ces pensées, ces émotions, sont le prolongement de la Conscience, comme les vagues sont le prolongement du Mouvement total de l'océan. 

Tout est mouvement, tout est vibration, tout est balancement, tout est respiration. 

Le silence entre deux pensées est vibration subtile. Mais c'et aussi du mouvement, toujours dynamique.

Et voilà pourquoi la conscience est "libre" (svatantrâ) : elle ne dépend de rien d'autre. Elle est à elle-même sa propre lumière. Tout a besoin d 'elle pour exister, elle n'a besoin de rien. Elle brille d'elle-même, comme une lampe qui éclaire autour d'elle, mais qui n'a pas besoin d'une autre lampe pour être éclairée. Réfléchissez à cette analogie. C'est une clé. Observez : pour savoir s'il fera beau demain, vous avez besoin de faire plusieurs choses : regarder, vous souvenir, comparer, etc. Pour vous rappeler de votre nom, vous avez besoin de vous souvenir. Pour savoir les choses, il faut percevoir ou réfléchir, ou faire. Mais pour savoir si vous êtes ? Sentez, goûtez comme c'est différent. La Conscience se connaît elle-même par elle-même. C'est cela, le début de l'éveil (bodha).

Mais cela ne suffit pas. Il faut encore que la Conscience s'apprécie. Sans cela, on enchaîne sur un "oui, bon, et alors ?" et il ne se passe rien. Ou plutôt, on passe à côté de soi, la conscience passe à côté d'elle-même. Pour que l'éveil soit initiation, début d'une autre façon de vivre, il faut qu'il y ait pleine appréciation qui débouche sur une certitude inébranlable. Sans cette certitude, "l'éveil" ne sera qu'une expérience de plus, au mieux un vague souvenir, et notre vie ne prendra pas une nouvelle direction. 

C'est pourquoi l'initiation, le commencement, est si important. Il doit être un commencement par un retour à l'origine, accompagné d'une pleine reconnaissance de la valeur de ce qui est expérimenté. Sans cela, la Conscience ne se reconnaît pas, elle "ne se prend pas à cœur" comme dit Abhinava, et alors c'est comme les paysages que l'on regarde passer. Cela passe, sans guère marquer, donc cela reste stérile.

D'où l'importance de la Reconnaissance. Re-connaître le divin dans la conscience ici présente, ici et maintenant, prendre pleinement conscience de la valeur de l'instant présent, de la présence, de cette évidence en laquelle tout vit et meurt. Prenons le temps pour cela. 

C'est ici que la philosophie joue un rôle, car ce qui nous empêche d'apprécier la Conscience, la présence nue à la source de tout, c'est justement que nous ne comprenons pas que cette présence est la source souveraine de tout. Ou alors, nous mésestimons la Conscience : "Oui, et alors ?" Ou bien, nous en avons une connaissance vague et confuse : "Mais la conscience, c'est quoi en fait ? Je comprends pas, c'est une énergie, une sensation ? Une sorte d'esprit transcendant ? Ou bien c'est un mystère insaisissable ?" Ou encore, on croit que la conscience est un effet du cerveau. Ou bien une propriété des neurones. Ou encore une illusion créée par le langage. Ou la mémoire, la personnalité, l'inconscient, etc. Toutes ces croyances, fausses ou partiellement vraies, doivent être examinée à la lumière de l'expérience et de la raison. Puis on les déconstruit, afin de parvenir à la pleine et entière reconnaisse du divin dans la conscience : "Cette Conscience, immédiate et évidente, est Dieu, omniprésent omniscient et omnipotent ; c'est elle, la clé, le remède, le salut, le secret". 

Tant que cette certitude n'émerge pas en une parfaite clarté, il ne sert à rien de raisonner, de faire des expériences ou de pratiquer. C'est comme avancer dans le noir. La raison, seule, est vaine. L'expérience, seule, est aveugle. Il faut les deux. Il faut toutes les sortes d'intelligence.

Le but de cette pratique de la philosophie du Tantra n'est pas de "tout dire". C'est impossible et inutile. Mais il s'agit du moins d'arriver à une certitude suffisante pour entrer durablement dans la vie intérieure. ce travail philosophique est indispensable. L'expérience pure, sans aucune certitude, est emportée par les doutes, les déceptions, les aléas... Le but de cette pratique est de produire assez de certitude pour une vie spirituelle durable.

A suivre... peut-être sous forme vidéo ?

jeudi 20 mai 2021

L'éveil de la conscience - 01

Shiva Roi de la Danse, chef-d'œuvre du Tantra de Chidambaram


 Je reprends la traduction du Bodhavilâsa que j'avais faite en 2017.

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Le Bodha-vilâsa est un poème de quarante-deux versets attribués à Kshémarâja, cousin et disciple d'Abhinavagupta, le plus important maître du Tantra. Tous deux étaient poètes et épris d'esthétique. Nous aurons à revenir sur ce point, capital pour comprendre le Tantra. Par Tantra, j'entends l'ensemble du tantrisme et, même, de l'hindouisme, tel que compris et interprété par les maître de ce que l'on a appelé "le shivaïsme du Cachemire". Ce dernier n'est pas une tradition initiatique particulière, mais une tradition d'interprétation particulière, d'abord autour du Poème sur la Vibration (Spanda-kârikâ) de Vasugupta, puis sous l'inspiration du Poème pour reconnaître le Seigneur en soi (Îshvara-pratyabhijnâ) d'Utpaladeva.

Kshemarâja survient à la fin de cette série d'œuvres et de pensées nouvelles. Il est disciple d'Abhinavagupta, zénith de ce mouvement à la fois philosophique et mystique, fondé à la fois sur une tradition esthétique et sur des traditions initiatiques. 

Kshemarâja, vers l'An Mille (1050 ?), présente sa synthèse, après celle de son maître, dans le Cœur de la reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridaya), œuvre qui sera aussi appelée Aphorismes de la Puissance (Shakti-sûtra), car il est formulé autour d'une vingtaine d'aphorismes, et qui connaîtra une immense diffusion, notamment dans le Sud de l'Inde.

Or, cette œuvre a été composée aussi sous la forme d'un poème, intitulé Bodha-vilâsa, Le Jeu de la conscience, ou le Jeu qui est la conscience, ce "jeu" étant l'expérience universelle. C'est dire que tout, absolument tout, est enveloppé dans la conscience : tout est conscience, tout est cette activité créatrice et absolument libre.

Ce poème ambitionne de transmettre le Tantra dans sa totalité. On y repère trois grandes parties : 

1 - La réalité, conscience souveraine. Quand elle est incomprise, ou comprise en partie seulement, son Jeu engendre le samsâra, avec sa pauvreté, son aliénation et ses souffrances. Quand elle est comprise, son Jeu engendre une expérience à la fois mystique et esthétique, ineffable et toute de liberté dans l'acte créateur.

2 - La voie vers la délivrance, la reconnaissance du divin dans l'expérience ordinaire. Cette partie expose aussi les moyens de cette voie.

3 - Le résultat de cette voie, l'expérience de la conscience complètement réveillée à ses pouvoirs. L'expérience spirituelle.

_________________________________________

Voici le premier verset :

oṃ namo netrāya //

"Om, hommage à l'Œil !"

L'Œil est Shiva, dont la principale manifestation humaine (mûrti) est celle de Shrîkantha, "A la gorge sublime", doté du Troisième Œil, symbole de la non-dualité. Comme dit Utpaladeva : 

"A l'exception de toi,

tout être dans l'univers

regarde à travers deux yeux.

Toi seul, Seigneur souverain,

tu vois à travers un œil unique." (Hymnes à Shiva, X, 9)

__________________________________________

namaḥ śivāya satataṃ pañcakṛtyavidhāyine /

cidānandaghanasvātmaparamārthāvabhāsine // 1 //

"Hommage continuel à Dieu,

artisan de la quintuple activité,

révélateur de l'ultime sens,

son Soi/notre Soi, masse de félicité et de conscience."

Il y aurait beaucoup à dire sur ce verset inaugural qui, en tant que tel, contient tout l'enseignement et l'expérience du Tantra. Mais comme la suite en est l'explication, j'en reste là.


mardi 18 mai 2021

Le Jeu de la conscience - 01



Voici une traduction d'il y a quatre ans, avec son commentaire d'alors :

 La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ en sanskrit)

n'est pas une philosophie parfaite.

Je n'en suis pas l'adepte inconditionnel,

dont la mission serait de la propager.

Mais je trouve, après un temps de réflexion,

qu'elle est digne de servir de matrice à ma réflexion,

et à celle de celles et ceux que cela intéresse.

Voilà pourquoi je partage ses textes depuis quelques années.


L'un des textes les plus puissants de la Reconnaissance

est Le Coeur de la Reconnaissance, dont j'ai publié une traduction

sous le titre Au Coeur des tantras.

C'est un ensemble de vingt aphorismes expliqués,

le tout composé par Kshémarâdja, le disciple

et cousin, semble-t-il, du philosophe le plus célèbre 

de la Reconnaissance, Abhinava Goupta.


Ce Cœur de la Reconnaissance, aussi connu sous le nom 

de Soûtras de la Shakti, transmet l'essentiel de cette philosophie tantrique

et non-dualiste, originale et profonde.

L'un de ses aspects les plus séduisant est sont incomplétude :

elle ne répond pas à toutes les questions que l'on pourrait

légitimement se poser,

et ainsi elle appelle de notre part une réflexion personnelle,

nouvelle, sur des questions qui n'ont pas pu être développés

par les Auteurs fondateurs, où qui n'avaient pas de sens pour eux,

ou qui n'existaient pas à leur époque.

En tous les cas, il est toujours passionnant, à mon sens,

de continuer une pensée.

C'est l'essence de la tradition, qui est toujours une transmission.

Autrement, tout cela ne serait qu’érudition

et pur travail de bénédictin.


Or, il existe 

un petit poème,

Le Jeu de la conscience,

qui a été publié notamment à partir de manuscrits

de la bibliothèque de Bénarès,

et qui est une version 

du texte de Kshémarâdja.

J'en avais publié une traduction sur mon site,

puis je l'avais retirée.

Voici un nouvel essai de traduction.

Chaque article comportera un verset,

avec un libre commentaire.


En toutes circonstances,

je salue Shiva,

lui qui déploie à chaque instant

les cinq actes (: création, maintient, résorption, voilement et dévoilement),

lui qui (fait tout cela) pour finalement

en révéler le sens ultime,

à savoir, notre propre Soi (qui est Shiva),

et qui est, de bout en bout,

plaisir, (c'est-à-dire) conscience. 1


Shiva est synonyme de "Dieu",

tout simplement.

Saluer Dieu, lui rendre hommage,

ça n'est pas seulement reconnaître l'Autre,

mais c'est le reconnaître en soi,

dans le Soi.

Et qu'est-ce que le Soi ?

Le Soi est la conscience.

Et qu'est-ce que la conscience ?

La conscience est "plaisir" (ânanda),

que l'on traduit parfois par "félicité",

terme un peu terne pour décrire 

ce qui expansion créatrice,

déploiement de soi, extase et qui,

finalement, est identique à la conscience.

La conscience est expansion,

l'expansion est plaisir.

Ces mots sont interchangeables.

La conscience est "être" ;

mais être, c'est un plaisir.

Même dans la douleur

gît un plaisir brut,

dont la douleur est le prolongement grossier.

Pourquoi grossier ?

Parce que d'habitude,

nous ne faisons pas attention

à ce plaisir subtil sous-jacent,

à cette vibration qui ne fait qu'une

avec notre être,

avec le fait d'être.

Ainsi, rendre hommage au divin créateur,

c'est reconnaître ce Fond présent en toute expérience,

ou plutôt en qui toute expérience

a son être et sa vie propre.

Comme des poissons dans l'eau,

nous ignorons ce qui nous est le plus proche.

Mais, dira-t-on, cette "vie" n'est pas que création

dans l'extase, loin de là !

N'est-elle pas aussi destruction,

mort et disparition de toutes choses 

dans le Ventre insatiable du temps ?

Mais alors, quoi bon tout cela ?

La Reconnaissance ne donne pas de réponse

détaillée, sous la forme d'une histoire.

Mais elle pointe vers la réponse 

qui est le cœur palpitant de nos vies

en quête de sens. 

Car ce sens de la vie,

nous ne pouvons le formuler.

En effet, cela reviendrait à justifier

l'existence du Mal,

la souffrance des enfants et toutes ces choses.

Justifier le Mal, n'est-ce pas

le pire des maux ?

La Reconnaissance se contente de pointer vers la réponse :

dévoilement.

Mais c'est une réponse vague,

un mystère, pas un point final.

C'est un sens ultime, à vivre,

juste pour nous donner la force de vivre,

nous reconnecter à la Source,

et trouver l'inspiration de trouver les réponses

à chaque situation, à chaque question précise.

Ainsi, nous connaissons la fin ultime de l'Histoire,

mais il ne nous est pas donné de trouver LA Réponse

absolue qui serait la solution à toutes

les questions que l'on peut se poser.

Mais en se connectant avec ce Sens absolu,

avec ce Sens ressenti par chaque corps

parce que ce Sens ne fait qu'un avec la Vie ressentie,

nous pouvons trouver les réponses à nos questions.

Ainsi, nous savons déjà tout,

en un sens. 

Nous sentons la Réponse à toutes les questions

quand nous sentons notre être,

le plus profond de nos entrailles.

En même temps,

nous devons toujours chercher

le sens de ce qui arrive ici et maintenant.

Ce paradoxe est très profond.

Je sens au fond de moi la Réponse,

comme une intuition,

obscure et lumineuse à la fois,

que je ne peux dire,

mais aussi que je ne peux m'empêcher

de vouloir dire.

Transcendant,

j'aspire à l'incarnation.

Universel,

je désire le singulier.

Transpersonnel,

je veux le personnel,

l'éternité dans un instant,

l'océan dans une goutte.

Je désire l'impossible.

Ce désir est l'absolu,

nommé "liberté" dans le prochain verset.

vendredi 2 avril 2021

Le Corps divin



city-ānanda-icchā-vit-karaṇa-akhyāḥ śaktayo jayanti vibho |
sūkṣma-sthūla-bhid-āptā vaktratvaṃ brahma-muṇḍa-bhidhā || 9
sarvajñatā-ādi-viṣayaṃ hṛdaya-ādikam aṅga-ṣaṭkaṃ te |
sakalaṃ sadāśiva-antaṃ preta-ātmatayā tava-āsanaṃ svāmin || 10
parama-prakāśa-vapuṣo vimarśa-śaktiḥ prabho parā devī |
asyā eva prasaraḥ sarvā brāhmy-ādikā devyaḥ || 11

Ô Seigneur !
Gloire à tes énergies nommées
Conscience, Félicité, Désir, 
Connaissance et Activité !
D'abord subtiles, elles deviennent grossières,
elles deviennent tes Six Faces 
après avoir tranché la tête de Brahmâ.
Ces six Faces sont l'omniscience 
et les autres attributs.
Elles  forment tes six membres, 
à commencer par le Cœur.
Toutes ces parties divines,
jusqu'à l'Eternel Shiva,
sont autant de corps inertes
qui forment ton trône,
ô Maître !
La Déesse suprême, ô Seigneur,
est le pouvoir de réalisation
de ta chair, Lumière absolue.
Les sept déesses-matrices, 
telle que l'épouse de Brahmâ,
sont sa manifestation, sans exception.

Kshemarâja, Bhairava-anukarana-stotra
_______________________

Ces versets proclament que tout est manifestation de la Conscience en son double aspect de Shiva et Shakti, c'est-à-dire l'Être, l'objet, d'un côté et la Conscience, le sujet, de l'autre.

La manifestation, ce sont les cinq Energies ou Shaktis, les cinq attributs, les six Faces, les six membres du Corps divin, les six Chakras sur lesquels règnent les six dieux, transcendés par la Conscience universelle. 

Les sept déesses-matrices sont les cinq sens, l'ego et l'intellect. 
Autrement dit, ces versets décrivent l'expérience éveillée, l'expérience d'une conscience réveillée car tout, dans le Tantra, est description de l'expérience.

mercredi 24 mars 2021

En ce corps, demeure du divin



svātmaprabhāṃ vidhāya vāgdevīṃ viṣayakusumakḷptārcaḥ |

prathamonmeṣaṃ gurum atha vanditvā hṛdayam āviśya || 7

"Je laisse la Déesse Parole se déployer,

splendeur de moi-même / de notre Soi,

en offrant le bouquet des objets des sens.

Puis je loue le maître

qui est l'éclosion première,

et je me laisse envahir par le cœur."

staumi vimṛśan maheśvaram ātmānaṃ svaṃ cidekaghanam |

srāvitapāśakadambakam etasmin dehadevagṛhe || 8

"Alors, en ce corps demeure du divin,

je célèbre, je réalise le Maître des maîtres,

mon Soi, conscience homogène et une,

en laquelle tous les liens ont fondus."

Kshemarâja, Bhairava-anukarana-stotra

_____________________________

"L'éclosion première" (prathama-unmesha) est le jaillissement de pure présence au tout début de n'importe quel mouvement, perception ou pensée. C'est la Vibration universelle (sâmânya-spanda).

vendredi 6 novembre 2020

Le yoga sensuel



 L'expérience sensorielle n'est pas l'ennemie de la vie intérieure, mais son alliée :

vismayo yogabhūmikāḥ || 12 ||

yathā sātiśayavastudarśane kasyacit vismayo bhavati, tathā
asya mahāyogino nityaṃ tattadvedyāvabhāsāmarśābhogeṣu
niḥsāmānyātiśayanavanavacamatkāracidghanasvātmāveśavaśāt
smerasmerastimitavikasitasamastakaraṇacakrasya yo
vismayo'navacchinnānande svātmani
aparitṛptatvena muhurmuhurāścaryāyamāṇatā, tā eva yogasya
paratattvaikyasya saṃbandhinyo bhūmikāḥ,
tadadhyārohaviśrāntisūcikāḥ, parimitā bhūmayo na tu
kandabindvādyanubhavavṛttayaḥ. (Shiva-sûtra I, 12)
Shiva dit :
"L'émerveillement introduit au yoga.
Kshemarâja explique :

"De même que l'on est émerveillé à la vue d'une chose extraordinaire, de même l'adepte accompli du yoga s'émerveille sans cesse, lui dont la roue des facultés du corps et de l'esprit entre en expansion, en un silence qui est merveille sur merveille, parce qu'il est envahis par son Soi intime, masse de conscience, délectation miraculeuse sans cesse renouvelée, une expérience émerveillée extraordinaire et singulière, quand il jouit de la conscience des apparences de tel ou tel objet. Son émerveillement est une félicité en soi-même qui n'est jamais interrompue. Ces miracles qui surgissent à chaque instant - car on ne s'en lasse jamais - introduisent au yoga, c'est-à-dire à l'unité avec la réalité au-delà (de l'oubli) - ils sont ses alliés. Ils pointent vers le repos qui est élévation vers (cette unité, ce yoga). Mais il ne s'agit pas des états limités, c'est-à-dire des effets dont on fait l'expérience dans le (chakra) 'du bulbe', 'entre les sourcils', etc."

Autrement dit, la vie sensorielle elle-même est l'alliée (sambandhin) de l'expérience unifiée, qui est le yoga. Comme l'explique en détail Kshemarâja dans son Coeur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâhridayam), chaque perception est une potentielle introduction à la conscience de conscience, à la conscience de l'unité, qui est proprement le yoga, l'état de yoga. Au lieu de rester indifférent dans une sorte de "pure conscience" neutre, l'adepte vit chaque perception, chaque sensation, comme un miracle qui le rejette, non pas à l'extérieur comme on pourrait le croire, mais à "l'intérieur", dans l'unité. C'est l'expérience de l'émerveillement, expérience qui est induite, assis et au repos, par la "posture de Shiva" (shiva-mudrâ), aussi appelée "Expression émerveillé", "Geste secret" et "Attitude divine". C'est la pratique de méditation au cœur du shivaïsme du Cachemire. Une fois cet émerveillement silencieux induit, il se poursuit dans tous les gestes de la vie, nourrit par une félicité potentiellement ininterrompue et pas une attention particulière. Mais, plutôt que d'attention, Utpaladeva préfère parler de "dévotion" (bhakti), d'amour. De même, on parlera plutôt de "vie sensorielle", des "gestes de la vie", plutôt que de "vie quotidienne", terme qui laisse entendre que cette vie intérieure pourrait s'accommoder, discrètement, de n'importe quel type de vie sociale et politique, alors que cette expérience de l'unité procure une joie et une puissance qui ne favorise certes pas le conformisme. 

En tous les cas, chaque mouvement, chaque perception, est vécu comme un évènement esthétique, sensoriel et sensuel. La méditation transforme l'expérience sensorielle, puis l'expérience sensorielle approfondit la méditation, en un perpétuel dialogue entre l'intérieur et l'extérieur : c'est "l'expérience cyclique" (krama-mudrâ), autre enseignement spécial du shivaïsme du Cachemire et propre à cette tradition. Chez un Ruysbroeck, on trouve certes l'idée d'un va-et-vient, ou plutôt d'un double mouvement, avec le "refluer en Dieu" et le "fluer vers les œuvres" de charité, etc. Mais il s'agit là d'une idée générale, alors que dans le shivaïsme du Cachemire, nous avons des enseignements très précis et poétiques à la fois. Autrement dit, une fois averti de cet enseignement en des termes des plus clairs, je peux le reconnaître ailleurs, mais je ne le pourrais si je n'avais d'abord reçu cette instruction limpide. 

Le shivaïsme du Cachemire révèle que tout est sensualité. La conscience est sensualité. L'absolu est sensualité. La réalité est sensualité. Le monde sensible n'est pas l'ennemi de la vie spirituelle, mais son allié.







mercredi 4 novembre 2020

La méditation dans la vie quotidienne



 Selon la tradition secrète (rahasya-âmnâya), la méditation consiste à rester tourné vers le cœur - la vibration viscérale - tout en laissant libre cours aux activité extérieures, les mouvements des facultés du corps et de l'esprit.

Kshemarâja expose ainsi cette méditation à pratiquer aussi bien dans un lieu calme que dans l'agitation du monde :

"Cet absolu qui est élan créateur, émergence de l'intuition suprême, possède une indicible puissance de liberté qui transcende (tout), qui est absolue. Elle est une attention vers le dehors qui est (aussi) attention vers le dedans. De cette manière, elle s'avance, à la fois mobile et immobile, comme Roue de toutes les Puissances. Bien qu'on la dise ainsi double - mobile et immobile, transcendante et immanente - elle n'est pas ainsi (double). C'est en son propre fond qu'elle manifeste, depuis la solidité de la matière, jusqu'au repos dans la conscience suprême, ce jeu sublime de l'expansion des cycles de création, etc." 

(Méditation sur les Aphorismes de Shiva, I, 6)

Cette attention qui coule librement vers le dehors, tout en savourant la source viscérale, est la conscience éveillée. D'abord elle goûte un repose provisoire (citta-vishrânti), puis elle s'éveille (citta-sambodha) et enfin elle "meurt", elle est est transforme (citta-vinâsha). C'est du moins l'un des schémas mentionné par Abhinava. Et la clé est cette méditation au cœur du quotidien.

mardi 20 octobre 2020

L'imitation de Dieu

Shiva et Shakti Souverains de l'ambroisie immortelle, Amriteshvara



cidbhairavam eva paraṃ paramāmṛtarūpam ekam atidīptam |
ullasitakaraṇacakragrastasamastaṃ śivaṃ vande || 

Bhairavānukaraṇastotra, 2 attribué à Kṣemarāja

"Le Dieu qui est conscience : 

lui seul est transcendant, suprême ambroisie immortelle,

un, plus que lumineux.

Il dévore (instant après instant) toute la roue

des puissances (du corps et de l'esprit)

qui danse (en manifestant mon expérience) :

hommage à Dieu !"

L'imitation de Dieu, 2, hymne attribué à Kshemarâja



"Il dévore" (grasta) : la conscience engloutit à chaque instant ce qu'elle manifeste. La conscience, c'est-à-dire l'expérience, c'est-à-dire le temps. Tout ce qu'elle fait, elle le défait, "comme des mots tracés sur l'eau". Le Temps, c'est-à-dire la Mort (kâla) manifeste tout en elle-même, comme si cela existait hors d'elle-même, à la manière d'un miroir, puis elle reprend tout en elle, dans l'identité, comme dans une mine de sel le bois devient sel. 

Ce verset, comme tous les discours du shivaïsme du Cachemire, est une description de l'expérience commune, mais illuminée par une attention spéciale. C'est tout le point de la Reconnaissance, laquelle définit l'éveil dans cette tradition : admirer le divin, lui rendre hommage dans l'expérience banale, apparemment ordinaire, grâce à une attention extraordinaire. 

C'est l'élan même de la poésie ; et donc, les maîtres du shivaïsme du Cachemire étaient des poètes. 

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