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mercredi 20 janvier 2021

Quand l'obstacle devient moyen



bhaktānāṃ bhavadadvaitasiddhyai kā nopapattayaḥ |
tadasiddhyai nikṛṣṭānāṃ kāni nāvaraṇāni vā || 15 ||

"Pour les amoureux,
tout sert à réaliser
la non-dualité avec toi.
Pour les médiocres,
tout fait obstacle à cette réalisation."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 15

Selon Kshemarâja, pour les amoureux qui ont été décrits dans le premier verset comme étant ceux qui se laissent posséder par toi, qui s'abandonnent à toi, tout devient "moyen" (yukti) pour accomplir (sâdhana) l'unité (advaya) avec toi, avec la conscience universelle. 

Pourquoi ? Parce qu'ils ont réalisé que rien n'existe en dehors de la conscience. Ils réalisent (siddhi) que tout se réalise (siddhi) parce que la conscience réalise (siddhi) tout. Ainsi, tout est facile (sukha) sur cette voie nouvelle (nava) de la Reconnaissance. L'amour est le moyen sans moyen, le moyen aisé, car il transmute tout, de même que dans les amours de ce monde, l'amour transmute jusqu'aux défauts de l'aimé. Mais ici, c'est l'unité du point de départ, du moyen et du but, qui explique cette facilité. Tout est la conscience universelle. Il suffit d'avoir foi (shraddhâ), c'est-à-dire de remettre (dhâ) son cœur (shrad, hard, hrid... cf heart), de s'orienter de tout son être vers la source universelle, le premier instant de n'importe quel mouvement.

En revanche, pour les médiocres, les maladroits, les "tièdes" pourrait-on dire, tout est séparation. Et donc, tout est voile, obstacle. Pour eux, même la pratique spirituelle devient un obstacle. Le Mantra, la visualisation, tel rituel, le maître, les miracles, tout devient problème, tout se complique. L'évidence spirituelle elle-même devient un obstacle ! Ils disent "oui, mais je ne sens rien", "oui, mais c'est intellectuel", "oui, mais il y a encore ceci et cela qui ne vont pas", "oui, mais cela me quitte", "oui, mais je ne suis pas parfait", et ils laissent tomber la pierre philosophale, repartant de plus belle à la recherche de vaines verroteries. C'est la conscience divine qui joue à s'égarer ainsi. Même si on les instruit des "pratiques" les plus puissantes, ces âmes en mal de grâce n'y entendent rien. Leur intérieur est comme une pierre bouillante sur laquelle les flocons de l'enseignement s'évaporent instantanément. Et l'amour les ennuie. Même si Dieu les envahit quelque peu, ils prennent cela pour un malheur. Ou plutôt, ils prennent leurs malheurs pour des malédictions. 

L'amoureux, au contraire, aime tout, car tout est divin. S'il ou elle doit faire violence, se battre ou élever la voix, il ou elle s'y donne de tout cœur, si tel est le mouvement de la grâce en tel moment précis. Si la divine motion m'inspire des larmes, une chute apparente dans la dualité ou bien des idées sombres, si mon corps et mon esprit échappent à mon contrôle, c'est aussi la grâce, qui me travaille ainsi pour que je me rende à elle, et à elle seule. L'Un n'est-il pas jaloux d'une absolue jalousie ? L'absolu se montre tolérant au début. Mais bientôt, il faut tout lâcher, jusqu'aux plus hautes réalisations et jusqu'aux plus belles intuitions. L'Un et rien d'autre.

jeudi 4 juin 2020

L'état fixe


La vie intérieure comprend, en gros, trois étapes : d'abord une touche de grâce, un éveil à l'amour divin, un aperçu d'une autre vie possible. Puis le vide, le dénuement, la sécheresse, où l'âme se sent seule, abandonnée entre sa vie d'avant, et la vie divine. Enfin, un état de plénitude, de consommation, un état fixe.

Mais permanent ne veut pas dire dépourvu de hauts et de bas. Le Carme Maur, un maître spirituel du XVIIème siècle, explique en quel sens cet état est fixe, et en quel sens il ne l'est pas :

"Quoique la vie de cet état [fixe] soit exempte de changement, à moins d'une infidélité bien notable surtout à l'égard de ce qui peut arriver du dehors, et immuable dans le fond de l'esprit même pour ce qui regarde l'intérieur et tout ce qui se passe au-dedans, il est pourtant vrai que les âmes ne sont pas ici exemptes de vicissitudes et changements de constitution, non pas comme j'ai dit qu'elle soient changées ou altérées en leur fond, mais je veux dire qu'elles ne sont pas toujours ici dans la jouissance ni dans la privation, Dieu le faisant ainsi pour les affermir et consommer de plus en plus en lui, tantôt se communiquant à elles dans une telle abondance qu'il semble que tous les trésors du Paradis et tous ses délices soient débordés sur elle, tantôt retirant tellement sa présence sensible de toutes leurs puissances qu'il semble qu'elles n'aient jamais mérité la moindre de ses caresses."

Mais à présent, l'âme "dans son simple fond, a toujours la même jouissance essentielle" de Dieu. Ce qui veut dire que dans le centre de soi, on est toujours en Dieu, car on a reconnu qu'en vérité, ce centre de soi est Dieu. Par contre, le corps et l'âme participent plus ou moins à cette union, selon les circonstances. Il y a là des degrés infinis de progrès possible. Et, comme nous sommes doués de libre-arbitre, nous pouvons toujours régresser.

Extrait du Sanctuaire de la divine sapience de Maur de l'Enfant-Jésus, p. 129

mercredi 5 juin 2019

Que la conscience ne peut être ni connue, ni ignorée - Cœur de la Reconnaissance 6


La conscience est l'essence universelle.
Mais comment la connaître ?

Se poser cette question, cependant, c'est présupposer que j'ignore la conscience.
Pourtant, la conscience est la condition de possibilité de ce doute même ! Sans conscience, pas de doute, non plus que de certitude.
D'un autre côté, j'ai le sentiment de ne pas avoir "réalisé" la conscience.
Comment expliquer cette bizarrerie ?
Comment la conscience peut-elle être à la fois évidente et inconnue ?

Si la conscience est évidente, comment puis-je la réaliser ? Comment puis ne pas la connaître ? Tout ceci a-t-il un sens ?

L'Auteur du Cœur de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ-hridayam), oeuvre aussi appelée Les Aphorismes de la Shakti, répond :

"De plus, la conscience est source de la manifestation, de la démonstration de tout - ce "tout" étant constitué du sujet qui démontre, de l'objet qu'il veut démontrer, et de la preuve qu'il emploie. Ces preuves, misérables (en ce qu'elles dépendent de la conscience qui les manifeste), manifestent seulement des choses qui n'étaient pas évidentes jusque-là, (alors que la conscience est toujours déjà évidente). Ces preuves sont donc illégitimes et vaines pour "réaliser" la (conscience qui est leur propre source et qui les "réalise" donc, bien plutôt qu'elle n'est "réalisée" par eux), elle qui est Lumière consciente évidente, que rien ne peut délimiter et qui ne dépend que de soi. Dieu le dit dans le Tantra de l'Essence de la Triade :

Cette énergie de la conscience
(ne peut être saisie à la manière d'une chose),
tout comme celui qui essaie
de poser le pied dans l'ombre de sa tête

n'y parviendra jamais."

Peut-on "prouver" la conscience ? "Prouver" traduit siddhi. Ce mot sanskrit assez connu peut, selon le contexte, désigner soit un pouvoir yogique surnaturel, soit une démonstration rationnelle, ou bien une réalisation spirituelle. Dans ce premier aphorisme des Aphorismes de la Shakti, l'Auteur joue de ces trois acceptions. La conscience se réalise spirituellement en réalisant l'univers, en se réalisant comme monde. Elle a pour "preuve" l'univers, toutes choses qui sont sa manifestation. Et pour la réaliser, il suffit de réalisation que l'univers est justement cette "réalisation" de soi par soi. Voilà pourquoi, dans cette voie, l'obstacle (la dualité, la manifestation) devient un "moyen" de réalisation spirituelle. La dualité devient la voie. Il suffit d'observer que tout se manifeste dans la conscience, et que tout est la conscience en train de se manifester. La dualité demeure, mais elle "pointe" vers la conscience, vers sa source, comme les reflets révèlent le miroir.

Mais la conscience ne peut être "prouvée", car toute preuve, rationnelle ou spirituelle, intuitive ou discursive, présuppose la conscience. A quoi bon une lampe pour éclairer le soleil ? Et surtout, à quoi bon cet effort pour connaître ce qui est, de fait, toujours déjà connu ? A quoi bon démontrer l'évidence ?
C'est comme chercher à "poser son pieds dans l'ombre de sa tête" (avec le soleil dans le dos, bien entendu) : nul ne peut aller plus vite que son ombre, car c'est notre propre mouvement qui meut notre ombre.

Mais alors, pourquoi une philosophie, une méthode ou une voie spirituelle ?
Justement pour réaliser cette évidence.
L'éveil spirituel n'est pas connaissance nouvelle, mais reconnaissance. Si ignorance il y a, ce ne saurait être absence pure et simple de connaissance, car la conscience est pure connaissance.
En revanche, la conscience comporte ce pouvoir mystérieux de se perdre dans ses rêveries, exactement comme nous en faisons l'expérience au cours de la journée et de la nuit. Il y a simplement confusion.
Voilà pourquoi, même si elle est évidente et si, en ce sens, elle est toujours déjà connue, la conscience doit se reconnaître pour se réaliser pleinement et passer d'une connaissance incomplète à une pleine conscience, d'un état d'hypnose à un état de lucidité complète. Actuellement, je suis conscience, mais conscience qui joue à se limiter à un champs très limité, conscience contractée donc, solidifiée, prise dans sa propre toile. Je dois me regarder pour revenir à moi, m'éveiller et jouir de mes pouvoirs sans plus en être la victime. D'où la nécessité de la reconnaissance, alors que la conscience est évidente. 
La conscience ne peut être connue, car elle est toujours déjà connue. Mais elle peut et doit se reconnaître. La conscience ne peut être ignorée, car elle est la connaissance même. Mais elle peut et doit s'épanouir en se reconnaissant.

mercredi 14 novembre 2018

Comment atteindre la réalisation ?


Comment grandir dans la réalisation spirituelle ?

En réalisant la force du Soi,
cette force par laquelle tout se réalise.

En réalisant que tout se réalise 
par la conscience, cette Lumière vivante
source de tout.

Outpala Déva dit :

"La réalisation n'est possible que dans la mesure où il y a possession [par la conscience, la force du Soi]" 
(Explication de la Vision de Shiva, I, 1)

"Possession", samâvesha, le fait d'être possédé, envahi et de s'absorber dans la conscience universelle, le Moi en sa plénitude. A la fois passif et actif.

C'est vrai pour la réalisation "spirituelle", mais c'est vrai aussi pour toute réalisation, à commencer par le miracle d'être. 
Rien n'existe qui ne soit possédé par la conscience, qui ne soit infusé par et constitué de sa lumière. 

Tout mouvement est le Mouvement.
Toute action est l'Acte.
Toute vie est la Vie.
Toute pensée est l'Intelligence.
Toute perception est Lumière.
Tout désir est l’Élan.

Rien de ce qui est, n'est par soi.
Aucune pensée ne pense.
Aucun corps ne vit.
Tout existe, pense et vit dans la mesure où cela est possédé par la conscience universelle.

Chaque instant, chaque respiration, chaque pensée est une réalisation, siddhi.

Et par la puissance de cette reconnaissance, chaque instant devient l'occasion d'un progrès vers la plénitude, puissance infinie à la fois toujours déjà atteinte et jamais atteinte.
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