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dimanche 29 août 2021

Pour la liberté et la raison


Je vois de plus en plus de gens tentés par les extrêmes. Communisme, communautarisme, wokisme, islamisme, tribalisme, paléolithisme, écologisme, libertarianisme, royalisme, traditionalisme, impersonnalisme, misologisme, misanthropisme, théocratisme, etc.

Je vois la fascination grandir à l'endroit des idéologies totalitaires siniques, abrahamiques et islamiques, et je me dis que la laïcité a, encore et toujours, besoin d'être défendue. La laïcité, c'est la liberté de conscience, la liberté de croire ou de ne pas croire, de ne plus croire, de croire autrement, de choisir, d'interroger, de mettre en question, de critiquer, d'examiner, etc. 

Et ce sont aussi les conditions qui rendent concrètement possible cette liberté de conscience : instruction, culture générale, formation du jugement, liberté de circulation et d'expression, protection des personnes, des biens et des droits contre les fanatiques et les fous.

Or, je vois que cet édifice, beau mais fragile, est en train de s'effondrer. 

La plupart de nos concitoyens ne se rendent pas compte de leur chance et des sacrifices consentis pour que nous puissions jouir de ces libertés humaines fondamentales. "Humaines" car, sans elles, il n'y a point d'humanité digne de ce nom. On critique l'humanisme, les Droits humains, la société moderne, la science, on crache partout sur la démocratie, la raison, le mérite, la curiosité, la recherche de la vérité, la philosophie, l'intellect, la parole, la technique, sans comprendre que c'est grâce à cette société libérale que l'on peut critiquer cette société libérale ! Seule cette vision moderne autorise ces libertés. La démocratie a mille défauts, mais du moins peut-on s'y exprimer à sa guise, sans crainte d'être inquiété.

Mais, depuis plusieurs dizaines d'années, nous assistons à la remise en question des piliers de la modernité, alors que ses bienfaits sont oubliés depuis longtemps. Je suis né avec la terreur islamique - Septembre Noir, Munich 1972 - mais qui s'en souvient ? J'ai été témoin de la montée de l'islamisme, d'abord enfant, qui en tant qu'enseignant, dans des milieux et des lieux très différents, en parallèle aux succès du néolibéralisme. J'ai entendu pendant des décennies le catéchisme du "vivre-ensemble". Puis j'ai vu la montée de la nouvelle spiritualité, le New Age. Cette nouvelle religion repose sur une pratique simple : prendre chaque tradition et la reformater selon les besoins du Marché néolibéral.

Mais l'islam a toujours été ce qu'il est, et le New Age existait déjà aux Amériques. Alors, qu'est-ce qui a changé ? Ce qui a changé, dans les années 70, c'est l'irruption de la "pensée postmoderne", avec sa Sainte Trinité : Derrida, Deleuze et Foucault. Leur idée est simple, et libérale à l'origine : pour tuer dans l'œuf toute possibilité de domination, d'exploitation et de guerre, il faut détruire l'idée même de vérité et tout ce qui la rend possible : la raison, la pensée, le langage, la logique. 

Comment ? Par la rhétorique, par l'utilisation de tous les sophismes, de toutes les astuces possibles. En jetant la confusion, en affirmant que "le vrai est faux, le faux est vrai", en faisant la propagande d'idées démagogiques "tout est relatif", populistes "mon ignorance vaut ton savoir", "à bas les élites", "pas de hiérarchie", en suscitant la haine de la raison - "penser moins pour sentir plus", "vivre dans le présent", "réveiller l'enfant en soi", "se fier à l'intuition", "dans le coeur, pas dans la tête", "se libérer du mental/de l'intellect", "pas de jugement", "selon moi, ça n'est vrai que pour moi mais..", et ainsi de suite.

Un autre stratagème qui explique le succès extraordinaire de la pensée postmoderne, ce sont les alliances qu'elle a faite avec des mouvements prémodernes. 

Les prémodernes, les traditionalistes, islamistes, obscurantistes de tous bord, nostalgiques de passés idéalisés, ont accueillis favorablement la (non)pensée postmoderne, car elle apporte de l'eau à leur moulin. Contre la raison, contre la science, tout se vaut ? Bien ! Cela redonne donc droit de cité à nos catéchismes ! Mon ignorance vaut ta connaissance ? Donc, mes dogmes irrationnels valent tes théories scientifiques ! Et si tu n'est pas d'accord, alors tu es dans la discrimination, l'intellect, la raison - tu es un nazi !

A la faveur de la confusion jetée dans les esprits par le relativisme postmoderne, ce fut le début du retour de l'islam, la fin des société arabes laïques et l'aube du crépuscule des libertés individuelles. Tous les prophètes, les djihadistes et autres prêcheurs 2.0 ne remercieront jamais assez le relativisme (la "pensée 68") : c'est à grâce à lui qu'il connaissent une seconde carrière. C'est grâce à ce retour des sophistes que les obscurantistes ont pu revenir sur le devant de la scène. Et s'y installer. Et y prospérer comme jamais. 

Cette emprise du relativisme postmoderne se voit dans les religions, dans la nouvelle "tyrannie des minorités", dans l'exotisme omniprésent, dans le populisme, mais aussi dans les nouvelles "spiritualités". Le point commun du New Age, du développement personnel et des fanatiques religieux, c'est en effet leur mépris pour la raison et pour la science. 

Parfois même, en détournant des penseurs rationalistes, comme Freud, ou des traditions spirituelles intellectualistes (comme le Vedânta), pour en faire des "coachs du ressenti", sans vergogne. La science est elle aussi instrumentalisée. Regardez le succès d'un charlatan patenté comme Nassim Haramein. Dans mon domaine, le "shivaïsme du Cachemire", c'est-à-dire le tantrisme, l'imposture et le mensonge règnent, bien que la jeune génération apporte de l'air frais.

Un autre allié de la folie postmoderne, aussi puissant que l'allié prémoderne, c'est le néolibéralisme. Cette imitation du libéralisme consiste simplement à militer pour la dérégulation dans tous les domaine et pour la privatisation de l'Etat. Autrement dit, pour la corruption généralisée. Le néolibéralisme est un lobby qui veut détourner les biens et les moyens publics à des fins privées. Et cela marche. Et ce néolibéralisme a besoin du consumérisme. Or, pour que tout ceci réussisse, il faut infantiliser les esprits, en détruisant les langues, en réduisant à rien la faculté de penser. 

Comment ? En rendant les gens aussi ignorants les uns que les autres ("égalité", refus de toute hiérarchisation), imbéciles ("bienveillance"), dépourvus de tout discernement ("pas de discrimination"), débiles ("cool", "zen", etc.), amnésiques (le pouvoir du moment présent), passifs ("choisissez votre topping !"), de parfaits techno-crétins, au mieux. Et j'en passe, mais vous voyez ce que je veux dire. Les vendeurs raffolent des slogans néo-védântistes : "Personne n'achète, il y a seulement commerce !" Le fantasme ultime du flux marchand universel, sans obstacle, peut enfin se réaliser. Il n'y a plus d'agent, plus de discrimination, plus d'obstacle mental, plus d'identité, plus de mémoire. Table rase. Les conditions idéales d'un Marché désormais divin.

L'islamisme est l'allié du consumérisme : des Nike aux pieds, le voile en synthétique (sans porc, anti-allergène bien sûr) sur une tête bien vide bien zen, le portable à la main, "connecté" à Toc-Toc comme un bigorneau à son rocher. Quant au newagisme, il est l'un des plus beau marché de tous les temps ! Une croissance comme on en n'avait plus vue depuis longtemps. Pensez donc : pas de mémoire, pas de jugement, intuition, culte du corps, du ressenti, du moment présent, de l'enfance, rejet de toute discrimination, de tout raisonnement, de toute pensée logique. Les marketeurs en rêvaient, le New Age l'a fait. Un "cours en miracle". Le développement personnel est la doctrine spirituelle du néolibéralisme. Il faut bien vivre, que voulez-vous... Et puis, qui pourrait résister à des "messages de l'univers", à son "enfant intérieur", à son "intuition", à son "corps omniscient" ? 

Ainsi, les deux alliés du postmodernisme - obscurantisme et néolibéralisme - sont entrés en "synergie" comme on dit. Leur efficacité se combine et a engendré ce qui est la machine de destruction des esprits la plus redoutable que l'on ai jamais connue. Est-ce un hasard si l'Amérique cultive depuis plus d'un siècle un puissant anti-intellectualisme ? 

Tous ces courants sont entrés en consonnance : postmodernisme, consumérisme, néolibéralisme, relativisme, islamisme, exotisme, romantisme, newagisme, constructivisme ainsi que son dernier rejeton, le wokisme, lequel refuse tout dialogue. Discuter, argumenter, se justifier, débattre, c'est passéiste, limite nazi. Aujourd'hui, on s'affirme, et on "ghoste", on "cancel" ceux qui ne pensent pas comme nous. Tel est donc le fruit ultime de la "tolérance" postmoderne. 

Or, tous ces lobbies et idéologies œuvrent dans le même sens : la destruction des libertés par la destruction de la raison. Le libéralisme est malade, en grand danger. Nous devons le soigner et le sauver, sans quoi, nos libertés continuerons à disparaître.

dimanche 28 mars 2021

Peut-on comparer les points de vue ?



Selon les sophistes postmodernes, on ne peut comparer les cultures, car une culture est un point de vue, fait de mots idiosyncratiques. Il n'y a rien de commun entre ces cultures, ces discours. Chaque culture est unique. 

Il est donc impossible de les comparer. Un dialogue entre les cultures est impossible, en l'absence d'une langue commune. 

Il est finalement impossible de se comprendre individuellement. Tout dialogue est vain, car il n'existe aucune loi universelle, aucune valeur commune, pas de mesure qui transcenderait les points de vue. Donc il n'y a pas de réalité objective, pas de vérité. 

Si l'on suit jusqu'à son terme cette ligne de pensée, chacun est une culture, enfermée en elle-même. Le confinement n'est que l'aboutissement logique de ce cancer de l'esprit. 

Et même, chaque instant est singulier, incomparable avec les autres. Je ne peux même pas me comprendre moi-même, ni comparer une expérience présente à une expérience passée. D'où ce trait de génie de la spiritualité contemporaine : "Il ne faut pas juger".

Tout est indicible. On ne s'étonnera donc pas que le langage connaisse un effondrement sans précédent.

Cela ne tient pas la route, en plus d'être destructeur.

Car 1) Si l'on ne peut pas se comprendre, on ne peut même pas comprendre que l'on ne se comprend pas. Or, le postmodernisme affirme que l'on ne peut pas se comprendre. Affirmation qui se réfute elle-même, comme "tout est faux", "tout est relatif", etc.

Et 2) il existe de fait des vérités universelles, des questions, des réponses et des arguments analogues dans des cultures éloignées dans le temps et dans l'espace.

Exemple :

Il y a une analogie frappante entre le verset 3  des Stances pour la Pleine Conscience (Sâmkhya-kârikâ, Inde, vers 400), et ce que dit Scot Erigène (vers 850, royaume franc) :

La kârikâ 3 des Sâmkhya-kârikâ affirme qu'il existe quatre entités dans le réel :

1) Ce qui n'est pas créé mais créateur = la Nature

2) Ce qui est à la fois créé et créateur = les parties subtiles de la Nature, l'intellect, etc.

3) Ce qui est seulement créé : les cinq sens, les cinq organes d'action, les dix éléments, subtils et grossiers.

4) Ce qui n'est ni créé, ni créateur = Les pures consciences individuelles

Le livre De la Nature de Scot Erigène affirme de même qu'il existe quatre entités dans le réel :

1) Ce qui n'est pas crée et qui crée : Dieu

2) Ce qui est créé et qui crée : le Monde Intelligible

3) Ce qui est créé et ne crée pas : L'Homme (ou la matière ?)

4) Ce qui n'est pas créé et ne créé pas : Dieu comme fin ultime ou la Déité.

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Il y a donc des analogies frappantes. Le postmodernisme est donc faux.

lundi 2 novembre 2020

Si tout est conscience, tout est subjectif ?

La vérité sortant de son puit, Jean-Léon Gerome


 Si tout est conscience, tout est subjectif ?

Et si tout est subjectif, tout est relatif ?


- Si tout est conscience, alors tout semble subjectif, car la conscience est subjectivité.

"Tout est conscience" (mais tout n'est pas conscient), car tout dépend de la conscience pour être ce qu'il est et ce qu'il n'est pas. Cela est prouvé par notre expérience. Du reste, "conscience" et "expérience" sont synonymes. L'idée d'un "dehors" de la conscience est une idée, donc un acte de conscience, donc cela même n'existe que "dans" la conscience. "Dans" désigne ici l'identité de la chose avec la conscience, son absolue dépendance de la conscience. Mais les choses ne sont pas dans la conscience comme elles sont dans l'espace, car les choses ne sont pas espace, même si les corps on besoin d'espace pour s'étendre et donc pour exister. Les choses sont dans la conscience signifie qu'elles sont conscience, sans aucune part exceptée. 

Mais l'acte de conscience, dira t-on, est toujours point de vue. Toute conscience étant "conscience de", regard jeté vers, élan, est point de vue. D'ailleurs, on dit bien "viser" (lakshana) en sanskrit. 

Or, qui dit point de vue, dit situation. On regarde "d'un certain point de vue" situé, c'est-à-dire déterminé dans l'espace et le temps. Il n'existerait donc qu'une myriade de points de vue. Dès lors, tout n'est-il pas relatif à un point de vue ? Situé, déterminé, sans jamais pouvoir prétendre à aucune transcendance ? Si tout est conscience, ne sommes-nous pas condamnés au relativisme ? Et je pourrais ajouter que tout est ma conscience : je peux donc créer, selon mon point de vue. La vérité se verrait donc assigner une double peine. Bannie de la conscience réduite à un point de vue relatif ; et emprisonnée dans une posture de petit tyran qui crée "son" monde. Le pouvoir au prix de l'impuissance, en somme. Car, s'il n'y a pas vraiment d'autre, si tout n'est que point de vue, si tout se vaut, rien ne vaut. A quoi bon créer ce que l'on ne peut partager ? 

- Dire cela, c'est oublier que la conscience ne cesse de se transcender. Doublement : elle se transcende en ne coïncidant jamais avec elle-même, toujours "conscience de" quelque chose, jetée hors d'elle vers un autre. Et elle se transcendance dans le fait qu'une fois l'objet engendré, elle le quitte pour un autre, en replongeant en elle-même dans l'intervalle. Le changement, c'est-à-dire le temps, est donc la preuve que la conscience n'est pas confinée en elle-même. Elle n'est pas prisonnière de son identité. Elle engendre de l'autre, elle le vise, l'embrasse, le rejette. Mais elle va sans cesse vers l'autre, puis vers un autre autre.  

Mais si tout est conscience, comme l'Autre est-il possible ? Il serait tentant de répondre que l'Autre est impossible. Qu'il est simple apparence, illusion, faux-semblant. Ou qu'il est réellement un Autre, sans rapport avec la conscience. Nous sommes ainsi mis en présence de deux extrêmes : l'extrême de l'identité ("il n'y a que CELA QUI EST", etc.) et l'extrême de l'altérité ("nous sommes des îles isolées", etc.). 

En réalité, il n'y a qu'une possibilité : l'Autre, c'est la conscience elle-même qui s'engendre comme autre. Comment ? En prenant conscience d'elle-même. Si toute conscience est "conscience de", alors il faut ajouter que toute conscience est conscience de soi. Mais sous une forme plus ou moins adéquate, complète, vaste, etc. Quand je perçois le néant, c'est moi qui me manifeste ainsi, comme néant. Quand je désire cette pomme, c'est moi qui me désire ainsi sous cette forme.

Mais tout ne reste t-il pas subjectif ? - Si, mais subjectif ne signifie pas nécessairement arbitraire. Il existe, en effet, d'autres critères de vérité que l'objectivité. Si tout n'est que point de vue, nous pouvons néanmoins hiérarchiser ces points de vue selon leur efficacité, leur utilité, leur cohérences relativement aux autres points de vue. C'est d'ailleurs ce que toute conscience fait spontanément. Nous collectons des points de vue, nous les comparons, nous leur attribuons une crédibilité déterminée, mais révisable, et ainsi de suite. Par ailleurs, il y a quand même place pour une certaine objectivité, puisque je peux et je dois distinguer entre le point de vue de la conscience universelle et les points de vue des consciences individuelles. Bien sûr, si tout est conscience, il n'y a, en définitive, qu'une seule conscience. Mais il y a le point de vue de la conscience en tant qu'elle ne s'identifie à aucun corps en particulier ; et il y a, ensuite, les points de vue de la conscience en tant qu'elle s'identifie à tel ou tel individu. Quand j'élabore des opinions, je suis la conscience universelle qui crée, car il n'y a rien en dehors de la conscience. Seulement, je ne le sais pas. Je suis alors la conscience universelle, mais qui joue à être tel individu, et qui crée à partir de cette identification, c'est-à-dire dans l'oubli de na véritable nature. Et ces points de vue-là ne sont pas de la même valeur que ceux qui sont créés directement pas la conscience universelle. Ainsi, le monde "objectif", commun à toutes les consciences individuelles, est directement créé par la conscience universelle. Et les conscience individuelles, qui sont la conscience universelle qui joue à s'identifiée à tel et tel corps, projette sur cette création première, leurs créations secondes. Et donc, je peux distinguer entre les points de vues objectifs de la conscience universelle et les points de vue subjectifs des consciences individuelles, avec les limites liées à leurs corps, leurs organes, etc. 

Et donc, même si "tout est conscience", il y a place pour une distinction entre subjectivité et objectivité. Et tout n'est pas subjectif, au sens où certains points de vue individuels sont plus en accord que d'autres avec le "point de vue" universel et objectif de la conscience universelle. L'objectivité, c'est la subjectivité de la conscience universelle, c'est-à-dire non identifiée à un corps délimité dans l'espace et le temps. L'objectivité, c'est la subjectivité totale. Notre "objectivité" est la subjectivité de la conscience universel. Notre "monde objectif" est le monde subjectif de la conscience universelle. Nous rêvons sur la base du rêve universel de la conscience universelle. Et l'individu n'a, en tant que conscience identifié à cet individu, que les pouvoirs de cet individu. Les lois de la nature sont les désirs de la conscience universelle, dans lesquels nos désirs individuels doivent nécessairement s'inscrire, s'ils désirent leurs fruits. Certes, je suis la conscience universelle. Mais, en tant que je suis identifié à tel individu, je n'ai que les pouvoirs de cet individu. La tentation est grande d'inverser la hiérarchie et de dire que je peux me réidentifier provisoirement à la conscience universelle, afin de puiser dans ses pouvoirs infinis, afin de satisfaire ensuite mes désirs individuels... C'est l'impasse de l'occultisme. Mais cela ne marche pas, car en réalité, tout ce que l'individu ordinaire fait ordinairement, il le fait déjà en se réidentifiant (confusément) à la conscience universelle. 

Tout est donc subjectif au sens où tout est conscience, mais tout n'est pas pour autant subjectif au sens où tout serait individuel. Il y a de l'universel, de la conscience universelle : c'est le monde, la réalité. Mais je peux, moi, conscience individuelle enracinée dans la conscience universelle, savourer dans mon expérience individuelle, un peu de l'expérience universelle. C'est ce qui se passe quand les filtres individuels s'estompent un peu. C'est la magie, la poésie, la grâce, ce sentiment d'unité qui est le moteur de toute création. Et dès lors, tout n'est pas relatif. Tout est relié, certes, mais les critères de vérité bien connus (objectivité, efficacité, cohérence) demeurent parfaitement valides. Celles et ceux qui veulent utiliser le fait que "tout est conscience" pour donner libre carrière à leurs délires où à leurs fantasmes immatures, ne font que se tromper eux-mêmes et tromper les autres. Même si "tout est conscience", on peut et, donc, on doit, distinguer entre des opinions fausses, des opinions vraies, et la science. De même que la physique quantique, l'idéalisme ("tout est conscience") ne peut donc pas et ne doit pas, servir d'excuse aux escrocs et autres charlatans.

samedi 18 juillet 2020

Comment progresser dans notre compréhension de la situation ?

Cycladic Thinker Statue Like Rodin The Thinker Early Greek Adaptation

I - La base logique

Le complotisme est à la véritable science politique ce que le Père Noël est au business réel. C'est une caricature simpliste de la situation objective et de sa compréhension possible.

Mais comment atteindre à cette compréhension ? Ne sommes-nous pas limités dans nos capacités cognitives ?

Il est vraiment que nous sommes inégaux sur ce plan, comme sur le plan des capacités physiques. Mais ces inégalités intellectuelles sont moindres ou, du moins, elles peuvent être comblées en partie grâce aux exercices adéquats.

Lesquels ?

- La méditation, le silence intérieur, améliorent la mémoire, la concentration, l'élocution. Heureusement, la méditation est à la mode. Il suffit de s'asseoir et écouter les sensations. Encore plus simple : sans s'asseoir ni rien faire d'autre, se taire à l'intérieur.

- La logique. En Europe et en Méditerranée, il y a l'Organon d'Aristote. Il y a aussi la Logique de Port-Royal. En Inde, il y a le Nyâya, "l'art de conduire (la pensée)", l'une des trois "portes vers la délivrance" (moksha-dvâra), avec la grammaire et l'interprétation. Malheureusement, la logique n'a pas bonne réputation. 

Cependant, il est certain que l'on ne peut comprendre quoi que ce soit si l'on ne s'exerce pas à bien penser. Cette pratique est la grande absente des voies spirituelles. Et je crois que cette lacune explique en grande partie le sentiment de frustration que l'on rencontre souvent dans la clientèle des coachs, thérapeutes, etc. Si je ne sais pas comment distinguer un raisonnement valide d'un sophisme, comment pourrais-je m'éveiller ? Si je ne connais rien à l'art de penser, je risque fort de tomber sous le contrôle d'une idéologie ou d'individus peu scrupuleux. Je vais me retrouver dans les impasses du complotisme, de l'occultisme, du consumérisme, du fanatisme ou d'une doctrine superficielle, sans réelle solidité. La vie me rappellera sans cesse que tout cela n'est qu'illusion et faux-semblants, et je finirai déçu.


Pour s'exercer à la logique, il y a des sites sur les paralogismes (les raisonnements erronés) et des vidéos :







Il faudrait proposer des stages de logique. Ou faire de la logique dans les séminaires de yoga. Mais cela n'aurait guère de succès. Pourtant c'est l'un des fondements de la tradition. Et, selon le shivaïsme du Cachemire, "la raison/logique est le suprême auxiliaire du yoga". 

Mais je ne me fais guère d'illusion. La raison ne fait pas vendre. Au contraire, elle dégoûte. Or, il s'agit bien de vendre, n'est-ce pas ? Bref.
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II - La situation

Une fois cette base posée, voyons quelle est notre situation ?

On peut la schématiser ainsi les fouillis apparemment inextricable des idées, des doctrines et autres idéologies :

Trois visions : 

1 - La vision pré-moderne : 
Il existe des valeurs éternelles venant du passé, transmises par la tradition ou telle Autorité. Le progrès est une illusion. Le meilleur est derrière nous. L'Homme doit se soumettre à la tradition. Il y a une réalité atemporelle. La Nature est belle et bonne. L'Homme doit l'imiter. Tout dégénère. Si l'Homme désobéit à Dieu ou à la Nature, il est puni. La Nature nous montre quoi faire, il suffit de l'imiter. Il y a un ordre naturel ou divin des choses. Il n'y a pas de hasard.

2 - La vision moderne :
L'Homme peut choisir son avenir. Le progrès est possible et il est un devoir. L'Homme doit se bâtir son propre monde, parfois contre la Nature ou mieux qu'elle. Dieu et la Nature sont rationnels. La raison est fiable. L'Homme peut progresser vers la vérité, améliorer sa condition, inventer des techniques, comprendre la Nature et Dieu, et même améliorer sa nature, son éthique et sa politique. Il existe des valeurs universelles, des Droits de l'Homme, une égalité des races et des sexes. L'Etat ne doit pas décider des conditions du bonheur, ni de toutes les valeurs, ni des croyances, mais seulement poser un cadre minimum. L'individu existe, il est doué de libre-arbitre. La liberté de conscience est essentielle. Même si Dieu existe, chacun doit être libre de croire ou non. Les libertés d'expression, de circulation, d'échange, sont essentielles.

3 - La vision post-moderne :
Tout est relatif, tout est construit par des pouvoirs. Il n'y a aucune vérité universelle, aucune valeur universelle. Il n'y a pas de progrès, pas d'individu, pas de sujet, pas de libre-arbitre, mais seulement des forces qui s'affrontent. Tout est subjectif : il n'y a pas de vérité objective. Il est donc impossible de vraiment communiquer. Les cultures comme les points de vue individuels n'ont rien de commun. Chacun dit vrai de son point de vue. Tous les points de vue se valent. Il n'y a pas de critère de vérité, de beauté, de bonté, de justice. Les minorités sont plus importantes. Le laid est beau. Le faux est vrai. Le mauvais est bon. Tout est construit par les mots, les mots ne connaissent rien de la réalité. L'homme blanc est toujours méchant, raciste et sexiste. L'Autre est sacré. Il n'y a pas d'essence, il ne faut pas juger, on ne peut rien définir. L'Occident est mauvais. 


Ces trois visions ont dominé
1 - Prémoderne : Jusqu'à la Renaissance
2 - Moderne : Jusqu'aux années 1960
3 - Postmoderne : Depuis les années 1960

Mais attention : en réalité, ces trois visions se retrouvent à chaque époque, dans toutes les grands cultures (Europe, Inde, Chine). 

Ainsi, dès l'Antiquité il y a eu des postmodernes : les sophistes en Grèce, les Cârvâkas en Inde et "l'Ecole des Noms" en Chine.

Chaque vision a ses qualité et ses défauts.

Cependant, dans la situation présente, il y a deux visions en position dominante et une vision en état de faiblesse.

Les deux visions qui dominent aujourd'hui sont la vision prémoderne (islamisme, intégrisme, fondamentalisme, traditionalisme, écologisme radical, boboisme populaire, occultisme, complotisme, etc.) et la vision postmoderne (justice sociale radicale, politiquement correcte, bien-pensance, wokeness, racialisme, communautarisme, indigénisme, relativisme, LGBTisme, inclusivisme, décolonialisme, etc.).

En outre, ce qui se passe est que la vision postmoderne fait le lit du retour de la vision prémoderne :

En effet, s'il n'existe pas de vérité objective, il devient impossible de réfuter les croyances et les superstitions. 
S'il n'existe pas de critère universel de justice, il devient impossible de dénoncer les injustices de "l'ordre naturel. divin des choses". 
Si tout se vaut, alors à quoi bon discuter ? 
Si tout n'est que verbiage creux, à quoi bon discourir ? 
Il n'y a plus de morale, plus de politique, plus de culture, plus de mémoire, plus d'identité, plus de repères, plus d'âme, plus rien... Et dans ce désert, dans ce magma impersonnel, la vision prémoderne peut fleurir. C'est le "retour du religieux", si vous voyez ce que je veux dire.

Paradoxalement, la destruction des traditions par la vision postmoderne permet le retour au prémoderne. La terre est plate pour ceux qui croient qu'elle est plate, etc. Tout se vaut. Toute velléité de défendre un point de vue au nom de quelque chose de plus que ce point de vue - comme la raison, la vérité, l'objectivité, la cohérence - est immédiatement interprétée comme l'expression d'une volonté de pouvoir, généralement occidentale, c'est-à-dire mauvaise, raciste, "fachiste", etc. 

L'un des buts initiaux de cette "déconstruction", qui est en fait une véritable destruction, est de neutraliser le racisme en détruisant la raison. Autrement dit : casser le thermomètre dans l'espoir de faire baisser la température....
 Mais ce qui se passe bien plutôt, c'est que tout les prophètes et autres charlatans peuvent désormais raconter n'importe quoi sans crainte d'être contredits. Car à présent, tout le monde craint d'être labellisé "occidental", "intellectuel", "rationaliste", c'est-à-dire raciste et "facho", terme qui constitue l'horizon ultime de la vision actuellement dominante et le centre de son champ lexical.

Et c'est ainsi que l'on voit des féministes (postmodernes) manifester avec des femmes voilées (prémodernes). Les premières luttent pour que les secondes puissent imposer leur volonté aux premières. Mais il est vrai que l'incohérence fait la fierté de la vision postmoderne. Plus c'est obscur, charabiatesque et imbitable, plus on se donne des airs de supériorité "mystérieuse", voire "poétique". C'est de l'art, alors circulez, pauvres débiles réfractaires ! 

En fait, il n'y a rien d'autre, dans cette vision postmoderne, que des sophismes. L'actuelle domination postmoderne dans tous les secteurs de la société mondialisée, c'est la victoire des sophistes. Tout simplement. De la fumée.

Or, ce triomphe fait aussi la joie du capitalisme libre-échangiste. Car il a toujours prôné la dérégulation, la disparition des frontières et l'uniformisation au sein d'un Marché divinisé, présenté comme la solution à tous les problèmes. 



Le commerce a joué un rôle dans l'Histoire, certes. Mais il a toujours été perçu, à raison, comme une source de déséquilibre potentiel. La vision prémoderne et la vision moderne n'ont jamais voulu mettre les commerçants au pouvoir. Platon parlait juste quand il décrivait ainsi les marchands : "Il s'agit le plus souvent de ceux qui sont faibles physiquement et inaptes à exécuter un autre travail. La tâche qui leur convient est de rester au marché, d'acheter des marchandises contre un paiement en argent à ceux qui ont besoin de les vendre, et de les revendre contre paiement en argent à ceux qui ont besoin de se les procurer" (République, 371b-d, GF). On voit de suite qu'ils sont le point faible de la cité, le ver dans le fruit. 

Aujourd'hui, le Marché est idolâtré : considéré comme omniprésent, omniscient et omnipotent. Et avant que le Marché ne soit divinisé, la divinité a été marchandisée, par des marchands qui se sont proclamé prophètes. 

Ainsi, la plus récente des "grandes religions" (grande par la quantité) a été fondée par un marchand, propagée par des marchands. Ceux-ci ont d'abord mis à leur service les guerriers, puis les intellectuels et les prêtres. Leurs premières cités furent donc bâties dans l'excès, en détruisant les forêts. Aujourd'hui, cette religion est l'alliance la plus aboutie du consumérisme et du fanatisme. 

Le consumérisme se nourri de la vision postmoderne ("tout est relatif" = "tout est à vendre") et le fanatisme, à son tour, se nourri de cette même vision postmoderne et de quelques éléments prémodernes pervertis, en une sorte de culte de l’Oeil Unique. 

Toujours est-il que le capitalisme s’accommode parfaitement de ce fanatisme, et concourt à une stupéfiante renaissance du communautarisme, du tribalisme et des formes les plus primitives d'identité, à l'opposé de l'universalisme des grandes civilisations. Voulant détruire les identités, le postmodernisme accouche des pires monstres identitaires.

Enfin, le culte de la tribu trouve un dernier allié dans le boboisme apparemment écologiste et réellement capitaliste qui s'étale partout, dans un moment de triomphe inédit. Sans doute victimes d'un accès virulent du Syndrome de Stockholm, les classes moyennes en voie d'extinction célèbrent à tue-tête, dans un dernier cri aussi fou que touchant, les valeurs sacrées qui sont en train de les anéantir. Car les classes moyennes, "l'honnête homme", étaient l'humain moderne, celui des Lumières, épris d'idéaux harmonieux.

III - La solution

A mon sens donc, il faut aujourd'hui se battre pour toutes sortes de valeurs et de choses. Mais l'axe doit être moderne : raison, progrès, universalité, république, égalité des chances, éducation, méritocratie, vertu, fraternité dans la fierté assumée d'un héritage unique. La France a toujours été le fer de lance du progrès de l'humanité. Elle doit le redevenir, au lieu de se complaire dans une culpabilité aussi imaginaire que mortifère.

Au fond, tout ceci est une question d'équilibre, de juste mesure. L'Autre, oui, mais dans un cadre universaliste et juste. La diversité certes, mais dans l'unité d'une raison seule capable de juger, de répartir, d'assigner à chacun sa juste place, de faire progresser l'ensemble, d'émanciper des superstitions, de former des citoyens, de discerner le bon grain de l'ivraie. Sans cela, nous allons droit à la libanisation du pays, à l'image des reste du monde. C'est déjà le cas et cela empire, sous l'emprise du poison postmoderne et des filous qui en profitent, tant du côté des tribus, des religions, que du Marché.

Nous avons de quoi nous en sortir : c'est la vision moderne. Un héritage exceptionnel. Une véritable sagesse. Équilibrée, juste, rationnelle, faite pour évoluer, en elle est notre salut. Sinon, c'est la barbarie. C'est elle qu'il faut redécouvrir. 

Un exemple de défense de ces valeurs : Paul Boghossian, La Peur du savoir. Le voici dans une conférence :


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IV - Un idéalisme moderne est-il possible ?

Soit. 
Mais comment adhérer à cette vision moderne quand on épouse une doctrine de la conscience universelle ? Si "tout est conscience", tout n'est-il pas subjectif, et donc relatif ? Si tout est conscience, alors cela ne va-t-il pas dans le sens du narcissisme new age actuel ? Le divin, le cosmos, la Nature ne sont-ils pas au servie de "mes envies" ? 

Non.
Il est possible de maintenir à la fois que "tout est conscience" et qu'il existe des critères universels et rigoureux de jugement du vrai, du beau, du bon. Idéalisme (l'appellation technique du "tout est conscience") ne rime pas avec relativisme.

Deux exemples : le platonisme et le shivaïsme du Cachemire.

Ces deux doctrines sont 1) idéalistes ("Penser et être sont le même") et 2) très conscientes de la relativité des opinions ("Tout est illusion").

Pourtant, elles ne sonnent pas du tout comme le relativisme actuellement omniprésent.

Pourquoi ?

Parce qu'elles prennent soin de distinguer entre l'opinion et la science, entre l'imagination et la raison. 

Certes, le shivaïsme du Cachemire ne fonde pas sa théorie de la science sur une opposition entre monde sensible et monde intelligible. Néanmoins, le shivaïsme du Cachemire prend soin de montrer que "les idées" ne sont pas de simples "constructions" subjectives ou sociales. Car il y a un critère du Vrai : la cohérence. L’objectivité étant une forme de cohérence entre sujet et objet ; et l'efficacité étant une autre forme de cohérence, entre le moyen et la fin. 

Ce n'est pas le lieu ici de rentrer dans les détails, mais le platonisme (c'est-à-dire presque toute la philosophie européenne) est idéaliste sans être relativiste. Or, le shivaïsme du Cachemire offre l'exemple d'une entreprise semblable. 

Voilà pourquoi je suis convaincu que le platonisme et le shivaïsme du Cachemire sont des visions vitales pour notre avenir. Nous devons les explorer, de même que nous devons redécouvrir la pensée moderne. Et nous devons trouver le courage de la mettre en pratique. Nous n'avons pas le choix. Les Lumières ou la mort.

mardi 13 novembre 2018

Comment être ouvert sans être aveugle ?


Toutes les cultures se valent-elles ?

L'esclavage vaut-il la liberté ?
Vivre dans la crainte de l'Inquisition et des fatwas
vaut-il la liberté de conscience ?

Aujourd'hui se livre une bataille  entre les tenants du relativisme culturel et les héritiers des Lumières.
L'enjeu est la survie des sociétés ouvertes.

Mais cette vision, celle des Modernes, n'est plus comprise.

Voici le problème tel qu'il est formulé par Claude Lévi-Strauss, ethnologue que l'on ne peut soupçonner d'ethnocentrisme et qui pourtant refusa toujours de se soumettre au relativisme culturel et au communautarisme qui se cache dans son sillage :

"Si nous jugeons les accomplissements des groupes sociaux en fonction de fins comparables aux nôtres, il faudra parfois nous incliner devant leur supériorité ; mais nous obtenons du même coup le droit de les juger, et donc de condamner toutes les autres fins qui ne coïncident pas avec celles que nous approuvons. Nous reconnaissons implicitement une position privilégiée à notre société, à ses usages et à ses normes, puisqu'un observateur relavant d'un autre groupe social prononcera devant les mêmes exemples des verdicts différents. 

Dans ces conditions, comment nos études [de sciences de l'Homme] pourraient-elles prétendre au titre de science ?

Pour retrouver une position d'objectivité, nous devrons nous abstenir de tous jugements de ce type. Il faudra admettre que, dans la gamme des possibilités ouvertes aux sociétés humaines, chacune a fait un certain choix et que ces choix sont incomparables entre eux : ils se valent.

Mais alors surgit un nouveau problème : car si, dans le premier cas, nous étions menacés par l’obscurantisme sous forme d'un refus aveugle de ce qui n'est pas nôtre, nous risquons maintenant de céder à un éclectisme qui, d'une culture quelconque, nous interdit de rien répudier : fût-ce la cruauté, l'injustice et la misère contre lesquelles proteste parfois cette société même, qui les subit. Et comme ces abus existent aussi parmis nous, quel sera notre droit de les combattre à demeure, s'il suffit qu'ils se produisent ailleurs pour que nous nous inclinions devant eux ?"

(Tristes tropiques, Plon, 1955, p. 445)

Il y a un demi-siècle déjà, tout était dit du terrible piège dans lequel nous nous sommes enfermé. Ce piège, les chercheurs spirituels s'y trouvent pris aussi. Refusant de juger, ils jugent qu'il ne faut pas juger, font de l'Autre une idole et affichent le plus grand mépris pour leur propres racines, quand ils n'ignorent pas tout de leur culture.

Peut-on hiérarchiser de façon légitime ?
Je crois que oui.
De toutes façons, nous n'avons pas le choix.
Choisir de ne pas choisir, c'est encore choisir,
c'est choisir sans le dire,
c'est choisir sans transparence.
Et c'est faire le jeu de tous les dogmatismes,
lit des fanatismes.

vendredi 10 février 2017

Le shivaïsme du Cachemire est-il relativiste ?

Si la liberté est avant tout, faut-il admettre que tout est relatif ?
Même si l'Absolu n'est pas relatif, le reste - tout - est relatif.
De plus, comme l'Absolu transcende les concepts, nous ne pouvons construire de concept de vérité, par exemple. Nous inclinons alors vers le relativisme.

Ce problème se pose à chaque fois que l'on envisage un absolu qui dépasse les concepts.



Descartes, par exemple, loin d'être un pur rationaliste, a l'intuition d'un Dieu qui est au-dessus de la Raison. Par conséquent, Dieu crée les vérités qui sont, pour nous, "éternelles". Ce qui, pour nous, est nécessaire, est pour lui contingent. Cela aurait pu être autrement, ou ne pas être du tout. Dieu aurait pu, s'il l'avait voulu, faire que 2 et 2 fassent 5, ou que la somme des angles d'un triangle (sur un plan) soit supérieure à 180°.

Or, dans le shivaïsme du Cachemire, dans la philosophie de la Reconnaissance, nous sommes face à une position analogue. La Volonté ou Désir (icchâ en sanskrit) est antérieure à la connaissance.
Comme Descartes, Outpaladéva, le principal philosophe de cette école de la Reconnaissance, donne certes une place importante à la raison (tarka, vicâra) et aux idées (dhî), parce que, "au plan de la dualité", de la matière, la logique est un outil efficace pour atteindre nos buts. Reste que Dieu, ici nommé Shiva, identifié à la conscience souveraine (shakti), précède l'intellect. L'intellect est dérivé de la volonté, et non l'inverse.

Essayons d'être clairs : il existe deux grandes familles de philosophies à cet égard.

D'un côté, les philosophies qui pensent que la volonté est subordonnée à l'intellect. Ce dernier voit, et la volonté tend à s'unit aux objets de la vision intellectuelle, comme le Vrai, le Beau, le Juste, etc. Platon illustre cette approche intellectualiste. 
Il s'ensuit que, pour ces philosophes, la volonté, le désir, l'énergie, le corps, etc. doivent s'aligner sur l'intellect. L'amour est guidé par la connaissance, qui est première, et qui nous relie à l'absolu. Le cognitif est appelé à régner sur l'affectif. C'est cela, la sagesse - "maîtriser ses passions". Le salut vient de la connaissance, car tout s'ordonne à la connaissance, à la vision que l'on a, aux représentations que l'on nourrit. En accédant à une connaissance de plus en plus pure, l'énergie s'affine et s'harmonise. C'est  une philosophie optimiste. 
Dans le courant néoadvaïta, Jean Klein assurait que, quand l'intellect a formé la vision juste, l'énergie se réorchestre et tout s'harmonise. "Tôt ou tard", selon son expression. Il existe donc un Absolu qui est vérité, et qui sert de Norme originelle dont dérivent toutes les normes humaines, qui déforment plus ou moins cette Vérité primordiale, atemporelle, et qui dépasse les concepts mais qui se reflètent plus ou moins en eux, dans nos actes et dans les formes matérielles. La Beauté a alors sa place, la Justice aussi, et ainsi de suite. Même si nul intellect humain ne pourra jamais posséder la Vérité, ils peuvent s'ouvrir à sa Lumière et la refléter dans le monde par des discours véridiques. 

De l'autre côté, il y a les philosophies qui placent la volonté à la source de la connaissance, en amont des représentations de l'intellect. Cette "volonté", ou énergie, peut aussi être conçue comme Inconscient, comme Volonté aveugle, force de la Nature, instinct, ou encore comme pure énergie divine. Dans la spiritualité, les franciscains sont de ce côté : pour eux, l'amour précède la connaissance, la volonté mène au salut, volonté comprise comme organe de l'amour, comme cœur. L'intellect est dérivé, second , voire superficiel. 
Même chose pour ceux qui pensent que le corps, les émotions, ou autre équivalent, existent "avant" les représentations conscientes et conditionnent ces dernières, comme quand on croit parler librement alors que l'on parle sous l'effet de la colère, par exemple. L'absolu - corps, matière, inconscient, énergie sauvage, pure liberté ou volonté souveraine - est la source de tout. 
Donc il n'y a pas de Vérité première, pas de Norme originelle dans laquelle l'entendement humain puisse s'ancrer. Tout est contingent : "il est vrai que..." mais il aurait très bien pu en aller autrement, ou il peut en être différemment dans un univers parallèle. Dans ce cas, toute vérité est relative. Il y a une cohérence, certes, mais les axiomes de départ sont arbitraires. Ils sont créés par l'absolu, mais ne font pas corps avec son être.

Or, si telle est la pensée de la Reconnaissance sur ce point, alors toute vérité est relative, relativement à l'absolu absolument libre.
Et certes, la Shakti de volonté, "impulsion pré-cognitive" selon l'expression d'Alexis Sanderson, précède la connaissance, la lumière de la claire représentation, de la pensée articulée.

En même temps, il y a bien un absolu.
Mais l'absolu, cette Vie sauvage, indomptable, transcende tous les concepts dont elle est la Créatrice. Pulsation consciente, elle crée davantage comme un enfant capricieux que comme un architecte raisonnable.

D'où le sentiment ambigu que l'on peut retirer de la philosophie - tantrique ! - de la Reconnaissance. Il y a de la pensée, de la rationalité, mais finalement, tout tient à la grâce, autre nom de la souveraine liberté consciente (mais consciente en un sens bien particulier), tout est suspendu à cet élan créateur, à cette extase à jamais vierge de toute structure ou définition. La Raison est seconde, fruit d'une énergie supra-rationnelle. La conscience est une Déesse "inaccessible" (durgâ), "vierge" (kumarî), "sans essence propre" (nihsvarûpa, expression typiquement bouddhiste, reprise par le shivaïsme du Cachemire), dont tout l'être consiste précisément à n'être enfermé dans aucun être, fut-il infini comme l'espace.

Du reste, Outpaladéva commence son poème de la Reconnaissance (Îshvara-pratyabhijnâ) par un hommage clair et net à la grâce, à la liberté de la conscience. Au seuil de cette oeuvre immense, ardue, technique, ratiocinante parfois, son auteur confesse ainsi que la Raison ne l'a point conduit à sa réalisation du Souverain Bien. Bien plutôt, il évoque un "je-ne-sais-comment" (katham-cit) indéterminé qui renvoie au mystère de cette liberté antérieure à toute Loi. La place de la philosophie subsiste, mais seulement parce que Dieu peut librement vouloir que tel individu soit délivré ainsi, par l'exercice de la pensée, justement parce Dieu peut tout. Mais non pas parce que Dieu serait soumis à une quelconque forme de rationalité. Il joue à s'y soumettre, librement, de même que tout est jeu pour Dieu. "Les points de vue philosophiques sont des personnages qu'il joue", dit Kshémarâdja.
Dès lors, il est juste qu'Outpaladéva ai chanté, dans des Hymnes flamboyants, la puissance incomparable de l'Amour, sa supériorité sur la connaissance, le yoga et les rites.
Les lecteurs intéressés pourrons lire une traduction de ces poèmes, à paraître aux éditions Arfuyen à l'automne 2017.

Le shivaisme du Cachemire, en ancrant toutes les vérités dans un absolu qui leur est antérieur et qui n'est donc pas déterminé le moins du monde par elles, présente des prédispositions au relativisme. 

dimanche 10 juillet 2016

Comment être tolérant sans être indifférent ?




La connaissance de la réalité ressemble à la réalité.

La réalité est un arbre : à chaque choix, une pousse nouvelle.

La connaissance est un arbre : à chaque option, une branche naît.

Ainsi, il existe une riche diversité de langues, de points de vues. Et la grandeur d'âme est invitée à voir ces visions avec bienveillance, à l'image du jardinier amoureux de chaque efflorescence, de chaque rameau nouveau, en lequel il reconnaît une même sève. 

Oui. 
Mais comment accueillir ces différences sans tomber dans l'indifférence ?

Car voyez : si je me contente du cliché selon quoi "toutes les routes mènent à Rome" ou encore, si "tous les chemins mènent au sommet de la montagne", alors tout se vaut. Et si tout se vaut, à quoi bon échanger ? Qui irait échanger le même contre le même ? Si tous les points de vue ne sont que des formes différentes pour accueillir la même matière, alors pourquoi s'intéresser aux formes ? Comment admettre une dose de relativité, sans tomber dans le relativisme ?

Cette vision tolérante, mais indifférente, prédomine aujourd'hui.
Pour deux raisons :

- la première est que cette vision est simple. N'importe qui peut l'entendre, l'endosser et ainsi se revêtir à peu de frais de cette tolérance que nos contemporains idolâtrent. Autrement dit, le relativisme est populaire en raison de la faiblesse intellectuelle du peuple. Impuissant devant les grandes œuvres de l'esprit, le vulgaire  fait mine de tolérer tous les points de vue. Entendons : surtout ceux qu'il ne comprend pas !

- la seconde est qu'elle permet d'éviter tout dialogue véritable, toute confrontation, toute rencontre avec d'autres points de vue que les nôtres. La tolérance donne ainsi bonne figure à la lâcheté. Le poltron passe pour doux, il semble lâcher-prise : "moi, je dis que tout ça, ce ne sont que différents points de vue... ou différentes manières de dire la même chose"... Sous-entendu : je me fous de ce que les autres disent. Ceux qui prennent cette posture me font penser à ces gens qui se croient généreux en donnant un chèque en blanc en guise de cadeau, parce qu'au fond, ils ont la flemme de faire l'effort de chercher un présent, d'être présents à l'autre dans ce geste. Le relativisme est une fuite. En outre, en disant aux autres que toutes les opinions se valent, on leur assène implicitement que leur revendications ne valent rien, on étouffe leur voix en la recouvrant d'un "tout se vaut" aussi violent que cruel. Mais la dureté de cœur aime à se parer d'une suave semblance. Il existe maints stratagèmes pour faire taire un importun. Le relativisme est l'un d'eux. Et des plus efficaces. D'où ces "selon moi", ces "pour moi" et autres "personnellement" devenus ces obligations polies, fausses humilités, symptômes d'une réelle arrogance et d'un nombrilisme exacerbé jusqu'à la banalité.

Non, je dis que la véritable humilité consiste à assumer ses opinions. Et à aspirer à parler selon la raison, et non "selon moi". Le philosophe est un amoureux de la sagesse. Or l'amour s'avance nu. Si l'amour rend aveugle, c'est en ce sens qu'il éveille à une vision risquée, à un dépouillement dans lequel je m'avance à découvert. L'une des beautés de la raison est que, pour universelle qu'elle soit, je me singularise d'autant plus que j'en fais bon usage. Raison, parole : logos. Dignité, divinité, ampleur, élévation, dépassement de mes œillères, et non point raison fallacieuse, étriquée. Philosophie et non point sophistique. Spiritualité et non point "coaching" (sinistre onomatopée !).

Pour autant, nous sentons aussi, à juste titre, que la relativité est bel et bien un fait. Et qu'une vue large est plus belle et meilleure qu'une vision rigide, à vrai dire aveugle, ou qui ne voit pas plus loin que le bout de son nez. 
Oui, mais relativité n'est pas relativisme. Non que j'ai à redire contre les -ismes. J'ai affirmé clairement qu'il vaut mieux assumer une opinion, quitte à tomber dans un -isme, que de disparaître dans les faux-fuyants d'une magnanimité factice. Mais quoi ? N'est-il pas vrai aussi qu'il faut être généreux ? Pourquoi ? Non pas au nom d'un politiquement correct qui n'est que folie politique, mais parce que notre destinée d'humains doués de parole est décidément de grandir. En accueillant.
C'est-à-dire ? C'est à dire que les points de vue, relatifs, sont englobés dans un point de vue absolu, comme tous les espace sont dans l'espace. La chose est simple à voir.

Mais ne demeure t-on pas encore enlisé dans l’indifférentisme paresseux, cynique et nombriliste ? 
A en rester là, certes oui. Et c'est bien dans ce nid douillet que l'on s'établit le plus souvent quand on est en groupe, pour paraître "sympa", agréer l'instinct grégaire, sacrifier au petit troupeau des bêlants.
Ah, qu'il est bon de se sentir mouton ! 
Mais telle n'est pas la voie du philosophe, telle n'est pas la voie de la l'amour. A-t-on jamais vu une "bande de philosophes" ? Les intelligences ne additionnent pas, elles se divisent. Ou alors, pour éviter cette funeste arithmétique, elles doivent d'abord accepter une certaine solitude. Encore un paradoxe : c'est en admettant que nous sommes divisés que nos intelligences pourront se mêler sans se diviser mutuellement. Mieux vaut un libre désaccord qu'une tolérance hypocrite. Non qu'il faille être dur sous prétexte de franchise - qu'ils sont misérables ceux qui justifient leur manque de tact en invoquant la franchise ! - mais l'honnêteté ne va pas sans une certaine pudeur qui se traduit en humanité. Laquelle n'empêche point de choquer, de heurter l'opinion d'autrui, et donc autrui, si ce dernier fait corps avec ses opinions. Socrate ne se comparait-il pas à un taon ? Et, certes, il finit par être condamné à mort par ceux qu'il avait ainsi interpellé. Le philosophe est donc intègre, il n'hésite pas à heurter les "points de vue", fut-ce le relativisme, mais sans intention de nuire et avec le plus d'humanité possible. Au contraire même, il faut être prêt à risquer sa vie, ses relations, sa réputation, sa carrière, ses ambitions, dans l'aventure de l'éveil des consciences.

Mais l'indifférence ? Si toutes les opinions se valent, comment l'éviter ?
Eh bien, là aussi, la réponse est simple, quoi que choquante pour l'air du temps : il faut hiérarchiser les points de vue. Hiérarchiser, c'est discerner, c'est rendre hommage au sacré, au transcendant, à l'immense, au plus vaste que nous, à ce qui est plus que nos points de vue. C'est, d'après l'étymologie, s'ancrer dans le sacré, au-dessus des opinions. Or, le premier reflet en nous du sacré, c'est la pensée, la parole, la raison. Nous ne sommes pas des bonbons à la menthe, mais des êtres doués de cette intelligence miraculeuse, de ce pouvoir divin de discerner le vrai et le faux, le bien et le mal, quelle que soit la difficulté de l'entreprise. Or, pouvoir implique devoir.
Et surtout ! surtout : nous rendons ainsi à chacun le sien. Nous sommes justes - ou du moins nous tendons vers la justice. Nous ne renvoyons pas tous les points de vue dans le même panier, avec ce que cela suppose de mépris foncier - quoi qu'on s'en défende - mais nous accueillons chacun dans sa singularité, à sa place irremplaçable. Chaque point de vue est unique, teinte inédite dans l'arc-en-ciel des points de vue. Hiérarchiser, c'est respecter.

Il y a du relatif. Bien. Mais ce relatif évolue au sein d'un Regard qui n'est pas relatif. Et notre aventure, notre risque et notre noblesse ne sont pas de renoncer à hiérarchiser, c'est-à-dire à comprendre, en nous réfugiant dans le relativisme, le scepticisme ou l'agnosticisme, mais bien de nous engager, d'essayer, de nous battre, de mettre en jeu tout ce qui nous est cher. Le seul détachement qui vaille est le détachement par amour de l'unique, par respect de l'autre. Qui aime bien, juge bien. Et non pas : "qui aime, ne juge pas". Mais juger bien peut consister à juger que l'on est pas, à tel moment, en état de juger. Car il ne s'agit pas de ce précipiter. Mais il ne s'agit pas de fuir non plus.

Voici la justice : reconnaître l'ordre et la place de chacun, de chaque opinion, de chaque point de vue, jusqu'à la Racine mystérieuse et lumineuse du sacré. Tel est notre devoir de conscience. Telle est notre quête, la seule qui nous rende à la fois magnanimes et justes, la seule qui offre de pouvoir être tolérant face à la transcendance, sans sombrer dans l'indifférence et la condescendance.

Telle est la générosité que j'aime dans l'amour de la sagesse, que je reconnais en tous les esprits qui me touchent, d'Orient comme d'Occident, loin de cette mollesse lénifiante que l'on nous sert sans cesse comme panacée avec, je le soupçonne, le projet de nous endormir.

mercredi 27 janvier 2016

Si tout est conscience, tout est-il permis ?

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En Occident, Descartes a fondé la science sur la conscience : quand je doute de tout, je réalise que je suis, que je suis conscience, sans quoi je ne pourrais douter ni être trompé. Même si tout n'est que rêve et rêve dans un rêve, il est certain que je suis, comme conscience de ce rêve. Il ne saurait y avoir illusion sans conscience de cette illusion. Pour que l'objet puisse être incertain, il faut que le sujet, la conscience, soit certain. "Je suis, j'existe" est l'évidence absolue, qui survit aux doutes même les plus délirants, dit Descartes.

Mais en fondant ainsi la science sur la conscience de soi, Descartes ouvrait aussi la porte au subjectivisme : tout dépend de "moi", de mon point de vue, donc tout est relatif, y-compris les théories scientifiques. Relativiser peut avoir du bon, mais on en voit aujourd'hui les ravages. A force de déconstruire, les parents ne savent plus éduquer les enfants, et les enseignants n'ont plus rien à transmettre à des élèves qui, de toute façon, sont mal éduqués. En l'absence de tout autre repère que les caprices et humeurs de l'instant présent, la culture disparaît, l'obscurantisme et le fanatisme peuvent se donner libre carrière, en même temps, du reste, que le consumérisme.

C'est pourquoi l'évidence de la conscience doit être celle d'une conscience universelle.
Une conscience, oui. Et celle qui se donne ici et maintenant. Certes. Mais elle n'est pas ma conscience au sens où elle n'est pas française, ou chinoise, de gauche ou de droite. Cette conscience est impartiale. Elle est universelle. Et, par conséquent, son point de vue n'est pas mon point de vue, mon invention, ni les banalités du "moi, mon avis personnel, c'est que...", mais un point de vue universel. A ce titre, il peu s'imposer à toutes les subjectivités individuelles. 

Pour le dire autrement, l'univers est un rêve, mais un le rêve de la conscience universelle.
Et ce rêve a des lois. Les phénomènes ne s'y succèdent pas dans l'arbitraire, mais selon des rapports réguliers, des lois donc. Et nos rêves individuels s'inscrivent dans ce rêve. Même s'il y a du relatif, nous ne pouvons donc pas légitimement nous vautrer dans le relativisme. Il n'y a que des points de vue, mais des points de vue individuels subordonnés au point de vue universel - à tous points de vue, si j'ose dire - de Dieu, ou quelque soit le nom qui vous plaira.

Tout est magie dans la conscience. Mais une magie rationnelle, intelligente. La conscience crée librement. Et nous, qui sommes des dieux miniatures, créons librement dans le cadre de la liberté divine absolue. Et ce cadre s'appelle "le monde". La nécessité des lois de la nature est, pour nous, la liberté divine. Mais nous restons conscients, donc divins, donc libres et créateurs. Non pas absolument comme Dieu, mais gratuitement et en Dieu. En tant que conscience, je suis Dieu, je suis libre. En tant que je suis capable de me ressaisir purement comme conscience, je puis alors être libre comme Dieu, et heureux comme lui. Mais, au plan pratique, je ne suis qu'un seul corps, et donc, par là, ma liberté est déterminée. Mais ce déterminisme ne s'oppose pas à ma liberté. Au contraire, il la rend possible. Peut-on être libre dans un rêve ? Sans doute pas vraiment, tant que ce rêve reste chaotique, sans lois, sans régularité. Il n'y a pas de liberté sans règles. Et la conscience crée des règles. Il existe donc des lois, des lois que notre raison peut comprendre. Le monde est sans doute un rêve, mais il reste beau. Et nous pouvons éduquer nos enfant. Et leur enseigner, et même leur transmettre un héritage, afin que leur sort soit meilleur que le notre et que l’humanité progresse.

Tel était la sagesse des Anciens, des Modernes, mais aussi des Indiens, que nos contemporains s'acharnent à déconstruire depuis 200 ans environs.
Donc tout s'enracine dans la conscience, mais une conscience universelle, dont les inventions font nos découvertes. Et je puis participer à cette conscience. En fait, tout être y participe plus ou moins, en fonction de son degré de réflexion. Tout ce qui est vu, en effet, n'est pas pour autant reconnu.

Et le fait que cette conscience soit universelle n'ôte aucune valeur à l'individu en son unicité. 

En Occident, c'est l'enseignement du platonisme.
En Inde, c'est la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ en sanskrit) qui s'épanouit entre le Xè et le XVè. Selon cette philosophie d'une profondeur abyssale, nous sommes des êtres divins, car nous sommes conscients. Même si notre conscience semble limitée, elle suffit à nous rendre libres et créateurs, ou cocréateurs. Et plus nous réfléchissons, plus notre conscience s'épanouit, et plus notre liberté augmente. Cela s'appelle la culture. Et le monde est notre création en tant que conscience universelle, mais il est le cadre de notre vie individuelle en tant que conscience individuelle. Donc, dans ce rêve divin, nous n'inventons pas les règles, pas plus que nous n'inventons la grammaire ou l'orthographe. Il y a une logique qui s'impose à nos caprices. Il y a une physique qui force nos humeurs. Donc il n'y a pas de quoi sombrer dans le relativisme. Que tout soit conscience n'implique pas que tout dépendent de notre individualité. Au plan du monde, il y a une physique, une logique, et donc aussi une éthique, une politique, et même une esthétique universelles, qui servent d'idéaux à nos efforts individuels et dons nous aspirons à nous approcher, comme une courbe asymptote qui s'approche infiniment d'une limite, sans jamais néanmoins coïncider avec elle.

Dire "tout est conscience", ce n'est donc pas tout se permettre. C'est, au contraire, se reconnaître un devoir de grandir toujours sans cesse, à la fois tirés par la grâce et poussés par nos efforts.
Ce non-dualisme ci, inclusif ou dialectique, si vous me permettez cette expression, est compatible avec la démocratie et l'avenir de nos enfants.
En revanche, le non-dualisme qui pose que tout est subjectif et que la raison n'est qu'un mythe auquel chacun peut croire à sa guise, est destructeur de l'avenir de nos enfants. Il ne débouche que sur le chaos.

dimanche 29 mars 2015

Comment échapper au dogmatisme et au scepticisme ?

Homo vitruviano

Comment échapper au pouvoir destructeur du relativisme ? Comment assumer la relativité néanmoins ? Comment montrer les limites du savoir, sans détruire le savoir ? 

C'est le défi de la mondialisation. Il faut changer, s'adapter sans cesse. Mais cela est-il possible sans boussole ? Sans but ? Sans valeurs ? Mais comment poser des valeurs sans retomber dans le dogmatisme prémoderne ?

Comment éviter à la fois le scepticisme qui ravage notre civilisation, et le dogmatisme qui nourrit les fanatiques ?

Tournés vers le passé ou vers l'avenir, nous avons besoin d'un but. Nous devons être capables de transmettre tout en sachant que notre savoir sera dépassé. Nous devons avoir la foi, tout en sachant assumer la relativité.

Je crois que la modernité l'a expliqué. Bien et fort bien. Mais, tombés que nous sommes dans les marécages de la postmodernité et de son poison mental, le relativisme culturel, nous l'avons oublié. La modernité, c'est le juste milieu entre l'ethnocentrisme prémoderne et le relativisme postmoderne qui, chacun à leur manière, nous rapprochent chaque jour un peu plus du gouffre. Il faut une nouvelle modernité, un salut parce cette magnifique media tempestas que fut le siècle des Lumières.

L'un des fondateurs est ici Nicolas de Cues (1401-1464).
Il reprend la définition de Dieu que l'on entend dans la bouche de l'un des vingt-quatre philosophes du Livre des vingt-quatre philosophes, recueil platonicien de vingt-quatre définitions de Dieu, dont la dernière est le silence, et la seconde, celle-ci :

"Dieu est une sphère infinie dont le centre est partout, et la circonférence, nulle part"

Nicolas l'applique à l'univers. Non sans distinguer Dieu et l'univers, car s'il est vrai que seul un univers infini peut convenir à l'oeuvre d'un Dieu infini, il reste que ce dernier seul est infini en acte, tandis que l'univers l'est en puissance. Mais l'univers est ainsi indéfiniment perfectible, de même que sa connaissance, laquelle a son temple en tous les êtres doués de conscience. Dieu est le maximum en acte. L'univers est le maximum en puissance, toujours minimum, explication jamais achevée de l'infini . L'Homme - ou tout être conscient, car Nicolas entrevoyait la pluralité des mondes et l'égalité de tous les êtres conscients - est le lieu de la réalisation de la coïncidence des opposés, concorde dont le Christ est l'incarnation parfaite. 

Ainsi, il y a toujours plus à savoir. Mais cela ne ruine certes pas l'entreprise de savoir. Car le savoir progresse, même s'il n'égalera jamais le savoir infini en acte de Dieu. Rousseau dira que l'Homme est "indéfiniment perfectible". C'est la clé. La panacée. Ainsi nous pouvons dépasser sans cesse nos limites, progresser, sans nous décourager. Telle est la Voie, le salut.

Et donc, c'est ainsi que tout est relatif, sauf Dieu. Tout maximum est relatif à un minimum et coïncide avec lui. Mais le maximum et le minimum relatifs convergent dans la simplicité du Maximum absolu, Dieu, à qui tout est relatif et qui n'est relatif à rien. Tout est donc relatif, mais relatif à l'Essence, à l'Unité, à la Trinité, à l'Acte, au Bien, au Beau, au Juste, au Vrai.

Ce qui fait que Nicolas pouvait dire tranquillement :
"Et c'est pour cette raison que chacun, qu'il se trouve sur la Terre, sur le Soleil ou sur une autre étoile, aura toujours l'impression de se tenir en un centre quasi immobile pendant que toutes les autres choses lui sembleront en mouvement, si bien qu'à coup sûr les pôles qu'il se fixera seront invariablement autres selon qu'il sera sur le Soleil, sur la Terre, sur la Lune, sur Mars, etc. De là vient que la machine du monde aura, pour ainsi dire, son centre partout et sa circonférence nulle part, puisque son centre et sa circonférence sont Dieu, qui est partout et nulle part" (La Docte Ignorance, II, 12)

Je vous le dit chers amis, telles est l'Idée salvatrice, que l'Inde avait médité depuis longtemps, mais qui étaient aussi présente en germe dans la pensée de certains sages d'Occident. C'est d'ailleurs peut-être la raison pour laquelle la Chine et l'Inde résistent si bien aux défis de la mondialisation, quand nous en sommes encore à nous chercher, quoi que nous n'ayons nul motifs d'avoir honte. Mais la clef est là ! La solution existe. Tout est relatif, mais relatif à un absolu. Ainsi, nous aurons à la fois la souplesse d'esprit pour accueillir l'autre, et la confiance en soi pour ne pas le laisser nous détruire.

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