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mardi 26 mai 2020

Simple

L'éveil spirituel est simple.
Simplement merveilleux...
mais simple.
Accessible.
Disponible.

En langage théiste, l'éveil consiste simplement
à se tourner vers Dieu, à se mettre en sa présence.
Dans la nudité intérieure,
sans savoir.



Comme dit Rüsbroeck, un chanoine belge du XIVe siècle :

"Par-dessus tout, si nous voulons savourer Dieu 
et sentir en nous la vie éternelle,
il nous faut entrer en Dieu par la foi, 
au-delà de la raison, et y demeurer, simples, désoeuvrés,
désaffectés de toute image,  
élevés grâce à l'amour dans la nudité béante de notre pensée.
Car lorsque, dans l'amour, nous trépassons au-delà
de toute chose et mourons à tout examen rationnel
pour entrer dans la nescience et les ténèbres,
nous sommes travaillés et transformés par le Verbe éternel,
qui est l'image du Père.
Dans la désaffection de notre esprit,
nous recevons la clarté insaisissable 
qui nous étreint et nous irradie,
comme la clarté du soleil irradie l'air.
Cette clarté n'est autre que le regard fixe et la contemplation qui sont sans fond.
Nous fixons du regard ce que nous sommes,
et nous sommes ce que nous fixons.
Car notre pensée, notre vie et notre essence
sont élevées et unies, en simplicité,
à la vérité qui est Dieu.
C'est pourquoi, dans ce regard simple,
nous sommes une seule vie 
et un seul esprit avec Dieu."

(La Pierre brillante, trad. André Louf, p. 80)

On dira que cette "simplicité" n'est pas synonyme de "facilité".
Mais en fait, si.
A condition d'avoir l'audace.
Ce qui revient, ici,
à être humble, modeste, direct, franc, vrai.
Sans prétendre, sans attendre,
juste une ouverture
franche.

lundi 10 décembre 2018

"Dieu et homme" : chacun est le Christ



Autre témoignage du Libre-esprit, à travers Ruysbroeck. Ce passage concerne plus spécialement le rapport à Jésus. Libéré par le souffle sacré, l'adepte se reconnait comme Fille ou Fils de Dieu :

"C'est ce que moi je suis et cela de toutes les façons, 
rien excepté.
Car je suis avec lui, vie éternelle et sagesse éternelle,
né du Père dans la nature divine,
et tout ce qu'il est lui-même.
Je suis né avec lui dans le temps,
dans la nature humaine,
étant tout ce qu'il est.
Ainsi, je suis un avec lui, Dieu et homme,
de toutes les façons.
Je n'en excepte aucune.
Car tout ce que Dieu lui a donné,
il l'a donné à moi en même temps qu'à lui,
rien de moins.
Qu'il soit né d'une vierge m'importe peu,
car ce n'est là qu'un accident
dont ne dépendent ni la sainteté, ni la béatitude.
Il m'aurait été aussi agréable
qu'il fut né d'une femme comme les autres.
Il fut envoyé dans une vie active
pour être à mon service,
vivre et mourir pour moi,
tandis que moi, je suis envoyé dans une vie contemplative
qui est encore plus élevée,
dans le but de me recueillir, désœuvré et libéré
de toute forme et de toute différence,
et pour sentir que je suis la sagesse de Dieu
qu'il est lui-même dans sa Personne. 
S'il avait pu vivre plus longtemps,
son [=celle de Jésus] âme aurait atteint la vie de contemplation que moi j'ai atteinte.
Voici que tout l'honneur qui lui est rendu m'est rendu à moi
et à tous ceux qui ont atteint cette vie supérieure.
Car nous sommes un avec lui
dans la nature divine et dans la nature humaine.
C'est pourquoi, tout l'honneur qui lui est rendu, 
l'est à moi.
Dans le sacrement, 
lorsque l'on élève son corps à l'autel,
c'est moi que l'on élève.
Et lorsque l'on transporte son corps,
c'est encore moi que l'on transporte.
Car je suis avec lui la même chair
et le même sang."

(Les Douze béguines, p. 69, trad. A. Louf)

mercredi 5 décembre 2018

Le libre-esprit, ancêtre de la non-dualité en Occident ?


Le mystique flamand Ruysbroeck, au XIVe siècle, décrit dans ses œuvres les Frères et Sœurs du Libre-esprit. Il les condamne, mais en même temps il reprend leur enseignement radical de liberté intérieure. Il leur reproche de manquer de cœur (accusation invérifiable et habituelle de la part de l'Eglise) et de ne pas obéir à l'Eglise (un défaut, vraiment ?). On peut supposer qu'il fait cela pour échapper à l'accusation d'hérésie. Nombreux furent les adeptes du Libre-esprit noyés dans le Rhin. Les autres furent traqués dans toute l'Europe. On comprend qu'il fallait prendre des précautions. Ruysbroeck fait la même chose avec Maître Eckhart, ce Dominicain qui avait lui aussi repris le Libre-esprit, en s'inspirant de la grande mystique Hadewij d'Anvers. Ruysboeck le traite de suppôt de Satan pour se couvrir, puis il reprend ses idées ici et là.


En tous les cas, voici un passage qui décrit cet enseignement d'une actualité incroyable :

"Ils sont dégagés des images de toute chose, 
se trouvent dans la nu-nature, 
sans grâce ni vertu [=ils défient le pouvoir de l'Eglise officielle], 
recueillis au-delà de la raison, 
dans leur essence propre où ils éprouvent désœuvrement, repos et nudité dégagée des images...
Certains disent que leur âme a été créée de la substance de Dieu, 
et qu'après leur mort ils seront les mêmes qu'ils étaient auparavant [= du pur Eckhart]. 
Comme lorsque quelqu'un puise un seau d'eau à une source et reverse ensuite l'eau dans la source, 
l'eau est identique à ce qu'elle était auparavant...
Selon eux, celui qui pourrait traverser le ciel entier n'y trouverait aucune différence entre les anges, les âmes, les rangs, la gloire et la récompense de chacun. 
Car il leur semble qu'il n'y a là rien d'autre qu'une seule essence simple et bienheureuse, sans œuvres. 
Ils ajoutent qu'après la fin du monde, les méchants comme les bons, et Dieu lui-même, 
nous serons tous l'essence de Dieu, 
vide et sans œuvres, pour l'éternité [=Ruysbroeck, béatifié par l'Eglise admet tout cela plus loin !]."

(Les Douze béguines, pp. 65-66, trad. A. Louf)

Plus loin il donne la parole à un adepte :

"Lorsque je me tenais dans mon fond, 
dans mon essence éternelle, 
je n'avais pas de Dieu. 
Ce que j'étais, je le voulais,
et ce que je voulais, je l'étais.
Je suis sorti dans l'existence de par ma libre volonté.
Si je l'avais voulu, 
je n'aurais pas existé 
et je n'aurais pas été créature.
Car Dieu ne sait, ni ne veut, ni ne peut rien sans moi 
[=sans mon essence qui est l'essence de tout].
Car je me suis créé moi-même et toute chose avec Dieu.
A ma main sont suspendus le ciel, la terre et toutes les créatures.
Tout l'honneur rendu à Dieu,
m'est rendu à moi.
Car, dans mon essence,
je suis Dieu par nature.
Je n'espère pas en Dieu et je ne l'aime pas,
de même que je n'ai ni confiance ni foi en lui,
et que je ne puis ni le prier ni l'adorer.
Car je ne lui donne ni honneur ni position privilégiée.
Car il n'y a aucune distinction en Dieu : ni Père, ni Fils, ni Saint Esprit.
Il n'y a rien d'autre qu'un seul Dieu,
avec lequel je suis un,
le même un identique à ce qu'il est.
Avec lui j'ai créé toute chose,
et sans moi rein n'existe." 

(p.67)

Bien sûr, cela n'empêche pas les Frères et Sœurs du Libre-esprit d'adorer et d'aimer. Les poèmes de Hadewij ou encore le Grain de moutarde, ce chef-d'oeuvre du Libre-esprit, suffisent à prouver que la Trinité était intégrée, mais dépassée. Du reste, c'est aussi l'enseignement de Ruysbroeck et de Maître Eckhart. Au-dessus de l'un-dans-le-multiple, il y a l'un simple.
Un enseignement magnifique et parfaitement actuel.


mardi 27 novembre 2018

Chevaucher la Lumière



Dans ce passage, le sage Hollandais du XIVe siècle Ruysbroeck décrit le retournement du regard à partir de la métaphore du rayon de soleil :

"Si tu te tiens dans le rayonnement lumineux du soleil, en détournant les yeux de toutes les couleurs, de toute observation, de tout discernement et de tous les objets éclairés par le soleil, tu seras conduite dans l'objet même qui est le soleil.
De même, si tu suis l'éclat du faisceau de lumière qui, à partir de la face de Dieu, rayonne dans ton regard simple, celui-ci te conduira à la source de ton être de créature, et tu n'y trouveras rien d'autre que Dieu seul."
(Les Douze Béguines, p. 41, trad. A. Louf)

Le rayonnement lumineux du soleil est la Présence en laquelle tout apparaît et disparaît, cette lumière qui illumine tout, qui est la vision elle-même, mais qui passe généralement inaperçue, car notre regard est entièrement tourné vers les objets.

Il faut donc relâcher notre attention, la laisser se déprendre des formes et des couleurs, sans plus rien distinguer. 
C'est la vision de Shiva, regard panoramique, yeux grands ouverts, totalement ouvert. 
C'est notre "regard simple", notre visage originel.

Cette ouverture du regard équivaut à son retournement vers la source, vers la Présence lumineuse, blancheur qui contient toutes les nuances. Cette expérience est le retour "à la source de notre être de créature", à Dieu, à cette immensité consciente, mais sans fragmentation.
L'attention remonte de l'objet illuminé au sujet illuminant.

C'est l'éveil, puis la méditation, puis la vie.
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