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mardi 23 août 2022

Les sûtras de la Trinité


Les trois préceptes révélés à Hadewichj d'Anvers, correspondant aux trois personnes de la Trinité :


Soyez prompte et zélée en toute vertu,

— et n’ayez garde de vous appliquer à aucune.

Ne négligez aucune œuvre,

— et ne faites rien de particulier.

Soyez bonne et pitoyable à toute misère,

— et ne prenez soin de personne.


Hadewichj, Lettre XVII, traduction Porion


Chaque sûtra comprend deux aspects : un aspect relatif et un aspect absolu.

mardi 2 août 2022

Trinité du Tantra


 Abhinava Gupta décrit le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, "qui est tout ce qu'il peut être", dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle disparait la contraction, 
née de la peur des phénomènes.
La Triade (des puissances) du sujet 
- du désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

_________________________

Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.

mercredi 5 décembre 2018

Le libre-esprit, ancêtre de la non-dualité en Occident ?


Le mystique flamand Ruysbroeck, au XIVe siècle, décrit dans ses œuvres les Frères et Sœurs du Libre-esprit. Il les condamne, mais en même temps il reprend leur enseignement radical de liberté intérieure. Il leur reproche de manquer de cœur (accusation invérifiable et habituelle de la part de l'Eglise) et de ne pas obéir à l'Eglise (un défaut, vraiment ?). On peut supposer qu'il fait cela pour échapper à l'accusation d'hérésie. Nombreux furent les adeptes du Libre-esprit noyés dans le Rhin. Les autres furent traqués dans toute l'Europe. On comprend qu'il fallait prendre des précautions. Ruysbroeck fait la même chose avec Maître Eckhart, ce Dominicain qui avait lui aussi repris le Libre-esprit, en s'inspirant de la grande mystique Hadewij d'Anvers. Ruysboeck le traite de suppôt de Satan pour se couvrir, puis il reprend ses idées ici et là.


En tous les cas, voici un passage qui décrit cet enseignement d'une actualité incroyable :

"Ils sont dégagés des images de toute chose, 
se trouvent dans la nu-nature, 
sans grâce ni vertu [=ils défient le pouvoir de l'Eglise officielle], 
recueillis au-delà de la raison, 
dans leur essence propre où ils éprouvent désœuvrement, repos et nudité dégagée des images...
Certains disent que leur âme a été créée de la substance de Dieu, 
et qu'après leur mort ils seront les mêmes qu'ils étaient auparavant [= du pur Eckhart]. 
Comme lorsque quelqu'un puise un seau d'eau à une source et reverse ensuite l'eau dans la source, 
l'eau est identique à ce qu'elle était auparavant...
Selon eux, celui qui pourrait traverser le ciel entier n'y trouverait aucune différence entre les anges, les âmes, les rangs, la gloire et la récompense de chacun. 
Car il leur semble qu'il n'y a là rien d'autre qu'une seule essence simple et bienheureuse, sans œuvres. 
Ils ajoutent qu'après la fin du monde, les méchants comme les bons, et Dieu lui-même, 
nous serons tous l'essence de Dieu, 
vide et sans œuvres, pour l'éternité [=Ruysbroeck, béatifié par l'Eglise admet tout cela plus loin !]."

(Les Douze béguines, pp. 65-66, trad. A. Louf)

Plus loin il donne la parole à un adepte :

"Lorsque je me tenais dans mon fond, 
dans mon essence éternelle, 
je n'avais pas de Dieu. 
Ce que j'étais, je le voulais,
et ce que je voulais, je l'étais.
Je suis sorti dans l'existence de par ma libre volonté.
Si je l'avais voulu, 
je n'aurais pas existé 
et je n'aurais pas été créature.
Car Dieu ne sait, ni ne veut, ni ne peut rien sans moi 
[=sans mon essence qui est l'essence de tout].
Car je me suis créé moi-même et toute chose avec Dieu.
A ma main sont suspendus le ciel, la terre et toutes les créatures.
Tout l'honneur rendu à Dieu,
m'est rendu à moi.
Car, dans mon essence,
je suis Dieu par nature.
Je n'espère pas en Dieu et je ne l'aime pas,
de même que je n'ai ni confiance ni foi en lui,
et que je ne puis ni le prier ni l'adorer.
Car je ne lui donne ni honneur ni position privilégiée.
Car il n'y a aucune distinction en Dieu : ni Père, ni Fils, ni Saint Esprit.
Il n'y a rien d'autre qu'un seul Dieu,
avec lequel je suis un,
le même un identique à ce qu'il est.
Avec lui j'ai créé toute chose,
et sans moi rein n'existe." 

(p.67)

Bien sûr, cela n'empêche pas les Frères et Sœurs du Libre-esprit d'adorer et d'aimer. Les poèmes de Hadewij ou encore le Grain de moutarde, ce chef-d'oeuvre du Libre-esprit, suffisent à prouver que la Trinité était intégrée, mais dépassée. Du reste, c'est aussi l'enseignement de Ruysbroeck et de Maître Eckhart. Au-dessus de l'un-dans-le-multiple, il y a l'un simple.
Un enseignement magnifique et parfaitement actuel.


jeudi 29 novembre 2018

Soyons fous, soyons dualistes !


La doctrine non-dualiste est-elle un dogme nécessaire à l'éveil et à la vie intérieure ?

Je suis persuadé que bien des gens ont vécu cette vie sans adhérer exactement à l'idée que l'on se fait aujourd'hui de la non-dualité. Une vie intérieure achevée, j'entends.

Prenons les mystiques catholiques.

Ils reconnaissent que le centre de l'âme est Dieu et que le but de la vie intérieure est d'être transformé en Dieu, de "ne plus faire qu'un esprit avec lui". Et pourtant, Dieu reste Dieu et l'individu reste l'individu.

Cette approche n'est pas sans beauté ni avantage. Certes, elle est loin d'être strictement "dualiste". Mais elle n'est pas exactement non-dualiste non plus.

D'où vient cette vision originale ?
Des néoplatiniciens tardifs, surtout Proclus, à qui le christianisme a emprunté à peu près tout, notamment l'idée de Trinité (l'être, la vie, l'intellect : procession, réversion, auto-constitution). Mais aussi l'idée que tout est dans l'âme.

En effet, contrairement à Plotin pour qui l'âme peut sortir d'elle-même pour accéder à l'Intellect et à l'Un, pour Proclus les frontières hiérarchiques sont infranchissables : l'âme ne peut quitter son rang. Mais elle a une trace de l'Un en elle, "l'Un de l'âme" dont reparlerons les Chrétiens platonisants.

Ainsi, chacun reste à sa place et pourtant chacun peut faire un avec l'Un. Avec la vie trinitaire, c'est la base de la vie intérieure chrétienne.

La question que je me pose est : 
Y a-t-il une doctrine minimum sans laquelle une vie intérieure ou l'éveil sont impossibles ?
Ou bien quel est le degré d'indépendance de la doctrine possible par rapport à l'éveil ?

Peut-être être éveillé sans être humain ?
En étant vénal ?
Egocentré ?
Ignorant ?
Superstitieux ?
Manipulateur ?
Inculte ?
En ayant le foot comme seule philosophie ?
En étant fanatique ?
En aimant pas les chats ?

Y a-t-il des limites ? 

dimanche 17 septembre 2017

La Trinité comme non-dualité

Il y a le Vide. Un.
Et le Vide se goûte soi-même.
Ca fait deux.
Et il a conscience de se goûter.
Ca fait trois :

1 - Le Sujet
2 - Le Sujet comme Objet
3 - Et la Conscience, grâce à laquelle il se sait Sujet se prenant comme Objet.


S'il n'y avait que le Vide,
il n'y aurait rien, et pas même "rien".
On pourrait appeler ça "Être", "Non-être", ou comme on voudra :
cela ne peut être tout cela, ou quoi que ce soit d'autre,
que par cette Lumière intangible que je nomme ici "conscience".
Et il n'y aurait pas non plus désir.
Et aucun amour.

S'il n'y avait que le Sujet et l'Objet,
il n'y aurait qu'inégalité,
relation de domination,
guerre et conflit,
un peu comme dans ces couples 
où il n'y a QUE le couple, 
sans rien de plus vaste qu'eux pour les unifier.
La relation est alors une sucecssion
de victoires et des défaites.

Il faut donc trois, avec la conscience
en plus, c'est-à-dire l'amour,
qui embrasse Sujet et Objet.

Et pourquoi pas plus ?
Parce que cela n'est pas nécessaire.
Pour l'infinie fécondité,
la Trinité suffit.
Un-et-Trois.
Sans ce pouvoir de se diviser dans l'unité
et de se rassembler dans la dualité,
point de liberté.

Voilà pourquoi la Trinité est si importante,
vitale, âme de l'âme.
De tout en tout.
Nous pouvons suivre son parfum 
sur tous les chemins,
des plus humbles aux plus glorieux.
Tout porte cette empreinte,
comme la marque d'un créateur.
Pas un solitairement, 
pas deux sèchement, 
mais trois organiquement.

Dans la pensée,
Hegel a nommé cette Boucle la "dialectique".
Ce sont les Platoniciens qui l'ont élaboré,
surtout Proclus.
Et les Chrétiens s'en sont inspiré
pour élaborer leur idée de la Trinité.
Or, on en retrouve des équivalents
dans la philosophie de la Reconnaissance
et, à vrai dire, dans toute pensée mûrie.

Mais bien sûr,
la Trinité demeure un mystère ineffable...

samedi 25 juin 2016

Trinité et Triade



Alors que, pour la plupart des non-dualistes, la conscience est seulement conscience, regard sans désir, ni excitation, ni volonté, ni pensée, ni action, pour le tantra non-duel, la conscience est aussi désir, amour, acte et liberté. En réalité, ces mots sont synonymes. Les uns sont impossibles sans les autres. Tout simplement.

Il y a Dieu.
Il y a la Déesse.
Et il y a la Personne.

Dieu est "a", la Lumière consciente qui infuse tout, jusqu'au néant.
La Déesse est "ha", la réflexion, le retour sur soi, et ses inflexions infinies, jusqu'au moindre mouvement, jusqu'à l'acte le plus humble.
Et ces deux-là sont inséparables, comme le feu et sa chaleur. Et de cette union intime et pourtant remise en jeu à chaque instant, naît la Personne, une mais aussi unique : "m", résonance subtile (anu signifie à la fois "individu" et "subtil").
Puis la Personne meurt, reprise dans le jeu du Grand Soufflet divin, car "a" et "ha" sont aussi l'inspir et l'expir, le soleil et la lune, goût et dégoût, amour et haine. La Personne se déploie dans l'intervalle entre le Dieu et la Déesse, entre l'être et la conscience d'être, le désir d'être, l'acte d'être.
Ces trois - Dieu, Déesse et Personne - sont inséparables. 
Aham : "je", le Mantra des mantras, le plus mystérieux des mots.
Ces trois sont la Triade sacrée - Trika dans la langue des dieux.

Non pas Dieu seulement. Ni la Déesse seulement. Ni la Personne seulement.
Mais Dieu compris comme Déesse et comme Personne. Déesse comprise comme Dieu et comme Personne. Personne comprise comme Dieu et comme Déesse.

Parce que la liberté, c'est le pouvoir de n'être pas confiné en ceci ou cela, fut-ce "Cela Qui Est".

La non-dualité n'est pas la disparition de la dualité, mais sa reconnaissance comme manifestation de l'unité. La dualité dans l'oubli de l'unité est sans doute une erreur. Mais l'unité dans l'exclusion de la dualité en est une autre. Car, s'il n'y a pas de dualité sans unité, il n'y a pas non plus d'unité sans dualité. Pas de vagues hors de l'océan, certes. Mais pas d'océan qui ne soit agité de vagues, non plus.

Pourquoi trois ? 
Parce qu'avec deux, on reste dans le conflit. De deux choses, l'une. Soit l'un, soit l'autre. La vie s'arrête. Ou bien on se compromet dans la médiocrité.
Alors qu'avec un troisième terme, une réconciliation (qui est bien autre chose qu'un compromis) est possible. Mieux : un dépassement. Mieux : une création.
Unité
Dualité
Dualité dans l'unité


N'est-ce pas là le motif profond de l'attachement chrétien à la Trinité ?
Un seul Dieu en trois Personnes.
L'impersonnel. La personne. Et l'amour comme troisième terme.

L'impersonnel, seul, est abstrait.
Le personnel, isolé, est voué aux tourments.

Ce dépassement-qui-intègre est le mouvement même de la vie, de la conscience, du désir, bref de l'existence. A quoi bon en donner des exemples. Tout l'illustre !

Nous célébrons ce Shiva
qui, selon son libre désir et sans nul autre motif ou cause,
engendre à la fois contradiction puis réconciliation,
et aussi dualité puis non-dualité,
car il connaît l'essence de la conscience ! 

Abhinavagoupta, Méditation sur la Reconnaissance, II, 2, 1 
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