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mercredi 27 mars 2024

L'enseignement le plus choquant du Tantra ?


Vous croyez que les enseignements les plus transgressifs du Tantra sont le yoga sexuel ou le cannibalisme ? 

Détrompez-vous !

Voici l'idée la plus difficile à admettre transmise par le Tantra :

Selon le Tantra, l'ignorance, avidyâ, est la cause de toutes les souffrances. 

Jusque-là, le Tantra semble enseigner la même chose que les autres traditions de l'Inde.

Mais il y a deux sortes d'ignorances selon la révélation shaiva (=Tantra) :

- l'ignorance conceptuelle, les fausses croyances.

- l'ignorance non-conceptuelle, l'angoisse fondamentale, la contraction originelle.

Or, cette dernière sorte d'ignorance n'est pas causée par le mental, car elle intervient avant le mental, lequel n'en est qu'un effet. Donc, la connaissance conceptuelle ne peut rien contre cette ignorance plus subtile que le mental.

Aujourd'hui, la plupart des enseignements non-dualistes affirment que le "mental" et ses "concepts" sont la cause du "sentiment de séparation", qui est la cause de toutes les souffrances.

Le Tantra enseigne que cette ignorance mentale n'est pas la cause du sentiment de séparation. C'est, au contraire, ce sentiment qui est la cause des fausses croyances et autres concepts erronés. La connaissance mentale ne peut donc éradiquer cette ignorance subtile, plus subtile que le mental.

Mais alors, d'où vient le sentiment de séparation, cette ignorance subtile qui est plutôt une sensation vague, qu'une croyance ? 

Elle vient de la Source, directement. La conscience universelle choisit, librement, de se contracter.

Oui, vous avez bien lu. Seule la conscience se contracte (=s'ignore, s'oublie) et donc, en toute logique, elle seule peut se décontracter, s'éveiller. C'est la grâce. En elle-même, aucune connaissance conceptuelle et aucune pratique ne peuvent faire cela. 

Certes, cette idée est difficile à admettre. Car alors, comment s'éveiller ? Si cela ne dépend d'aucune de mes facultés individuelles, mais seulement de la conscience universelle, que faire ?

Notez la cohérence de ce message : Si "tout est conscience", une et même, alors l'ignorance, la contraction, le sentiment de séparation, la dualité, ne peut venir que de la Source elle-même, car il n'y a pas d'autre source, pas d'autre cause.

Alors, que faire ?

vendredi 25 décembre 2020

La fable de la Pierre Philosophale


 Il était une fois un homme fortuné qui réunissait en lui toutes les qualités habituellement contradictoires, tout comme l'océan contient à la fois les eaux et les laves souterraines. Habile dans les arts et les armes, il était expert en commerce, il réalisait tous ses projets. Mais ne connaissait pas l'Être. Il faisait tous les efforts possibles et se livrait à toutes les pratiques pour se procurer la Pierre Philosophale, à la manière dont les laves souterraines aspirent à dévorer les mers. Par son effort immense et sa persévérance il obtint un jour cette pierre, car l'homme ardent peut tout. Celui qui s'engage avec courage et lucidité atteint son but, même s'il n'est rien.

La Pierre se tenait devant lui, à portée de main. Il la voyait, tout comme l'ermite au sommet de la plus haute montagne voit la lune. Il contemplait l'éclat de ce joyau ; mais il manqua de conviction. Il n'en cru pas ses yeux, comme un mendiant qui serait élevé au rang de roi. Il se mit alors à cogiter, perplexe qu'il était. Du coup, il oublia de mettre la main sur la Pierre et se tourmenta longtemps en ces termes : 

"Cette pierre est-elle un joyau, ou pas ? Ce joyau est-il bien la Pierre, ou pas ? Puis-je la toucher ? Car si je la toucher, j'ai peur qu'elle s'envole ou qu'elle soit souillée ! Personne ne peut obtenir la Pierre Philosophale en si peu de temps. C'est seulement à la fin d'une longue vie d'effort que l'on peut l'obtenir : telle est la tradition ! C'est sûrement ma misère et mon désir qui me fait voir cette pierre brillante devant mes yeux. Un aveugle ne voit-il pas des éclairs de lumière et d'autres, deux lunes dans le ciel ? Comment donc la fortune pourrait-elle me sourire ainsi ? Comment donc pourrai-je réussir si vite, dès à présent, alors que cette Pierre est la source de toutes les perfections ?Les bienheureux qui la trouvent doivent être très rares et ils ont beaucoup de chance. Eux seuls peuvent la trouver en peu de temps et avec peu d'efforts. Moi, je suis pauvre, un brave type, un moins que rien. Comment pourrai-je réaliser ce suprême bonheur ?"

Cet ignorant resta ainsi longtemps à tergiverser, résolu à hésiter. Hypnotisé par sa bêtise, il ne tendit même pas la main pour prendre la Pierre qui se tenait devant lui. Tout ce que l'on trouve, on le perd souvent  par négligence, comme cette Pierre philosophale qui était pourtant à portée. Pendant que cet homme balançait, la Pierre s'envola et disparu de sa vue, à la vitesse d'une flèche. La chance bénit untel de la sagesse, mais elle reprend tout à l'imbécile. Cet homme s'efforça à nouveau de réaliser la Pierre Philosophale, car ceux qui sont persévérants n'abdiquent jamais. Il finit par tomber sur un bout de verre, brillant d'un faux éclat, déposé là par quelque ange facétieux.  L'imbécile pris la verroterie pour la Pierre, comme l'ignorant prend un sable brillant pour de l'or pur. Il en va ainsi de l'esprit égaré, il confond son huit et son six, l'ennemi pour un ami et il prend la corde pour un serpent. Il s'abreuve aux mirages, il voit deux lunes quand il n'y en a qu'une et il prend le poison pour d'un nectar d'immortalité. Notre bougre prit cet ersatz pour l'authentique Pierre philosophale et crut qu'elle réaliserait ses désirs. Il donna alors tout ce qu'il avait, comme s'il n'en avait plus le besoin. Il commença à croire que les autres de sa société, le tiraient vers le bas. Il abandonna sa demeure et sa famille, ennemis de son bonheur. Il parti dans une forêt lointaine et sauvage, emportant son bout de verre. Là, son "joyau" s'avéra stérile. Il fut pour lui source d'innombrables calamités, pareilles à l'ombre d'une haute montagne, les ténèbres de l'ignorance. Les afflictions engendrées par notre ignorance sont bien pires que celles de la vieillesse et de la mort. 

Le Yoga selon Vasishta, VI, 1, 88

mercredi 22 juillet 2020

Pourquoi la conscience passe-t-elle inaperçue ?

Linga with Face of Shiva (Ekamukhalinga) | India (Jammu and Kashmir,  ancient kingdom of Kashmir) | The Met
Ekamukhalinga, Cachemire

La conscience se manifeste en manifestant toute chose. Alors que tout dépend de cette manifestation (prakâsha) pour apparaître, la conscience se manifeste par elle-même (sva-prakâsha). Donc rien ne peut la cacher et elle n'a besoin de rien pour apparaître. Elle est évidente.

Mais alors, pourquoi est-il si difficile de ne pas se laisser distraire ?
Si tout est conscience, pourquoi le moindre mouvement de l'attention suffit-il à dérober la conscience ?
Pourquoi, se demande Saint Bonaventure, voit-on les choses sans voir la lumière dans laquelle on les voit ?

Abhinavagupta répond :

yato'yamatra paramārthaḥ - yathā darpaṇāntaḥ
kumbhakāranirvartyamānaghaṭādipratibimbe darpaṇasyaiva
tathābhāsanamahimā [tathāvabhāsanamahimā - K. ṣ. ṣ.], tathā
svapnadarśane saṃvidaḥ (Vimarshinî II, 4, 4)

"Voici la vérité de (notre relation au monde) : Quand un potier qui fait tourner son pot se reflètent dans un miroir, la grandeur de cette manifestation appartient au miroir seul (et non pas au potier). Et il en va de même lors d'une vision onirique (: la grandeur de cette vision n'appartient pas à ce que l'on voit, mais à) la conscience (en qui apparaît cette vision)."

Donc, tout est conscience, car tout baigne dans cette lumière créatrice.
Mais alors, pourquoi cette lumière semble s'oublier elle-même, semble oublier sa propre "grandeur" ?
Pourquoi la reconnaissance de sa grandeur devient-elle nécessaire, si elle est évidente ? Utpaladeva, dans ses Stances, évoque un "égarement". Mais d'où vient cet égarement, si la conscience est "grande" et évidente ?

Abhinavagupta en vient à un point essentiel : 

tathāpi tanmahimnaiva etenedaṃ bahiḥ
sphuṭarūpaṃ kriyata ityabhimāna ullasati | evaṃ saṃvinmahimnā
kumbhakṛti daṇḍacakrādau ghaṭe sthite [ghaṭe'vasthite - K. ṣ. ṣ.]
tanmahimnaiva abhimāno jāyate; yathā mayā idaṃ kṛtam, anena idaṃ
kṛtam, mama hṛdaye sphuritam, asya hṛdaye sphuritamiti | tatra jaḍasya
mṛdāderdūrāpeto'bhimāna iti saṃvitsvabhāve kartṛtvaṃ
vyavasthāpyate | 

"Et pourtant, par cette grandeur même, cette croyance erronée se déploie : 'cela, à l'extérieur (de moi), apparaît clairement, (et cela est créé) par ce (potier)'. Ainsi, alors que le potier, ton tour, etc. et le pot existent (tous) par la grandeur de la conscience, par cette même grandeur est engendrée cette croyance erronée : 'J'ai fait cela ; de même, il fait cela ; ce (désir de faire cela) est apparu en mon coeur, ce (désir) apparaît clairement en son coeur'. En tout cela, la croyance erronée selon laquelle (on dépend) de choses privées de conscience telles que l'argile, etc. est fort éloignée (de la vérité) : cette (croyance en une) capacité créatrice (limitée) est suscitée par notre nature qui est conscience."

Quand on regarde un miroir, on n'a d'attention que pour ce qui s'y reflète et on oublie le miroir. Alors qu'en réalité, ces reflets n'apparaissent que dans le miroir et grâce à lui : grâce à sa pureté, sa limpidité, sa surface bien lisse. N'oublions pas qu'à l'époque d'Abhinavagupta, les miroirs étaient rares, précieux et bien loin de la perfection industrielle des miroirs que nous connaissons. Le miroir était donc un objet magique. Les reflets impressionnaient et ils apparaissaient comme des manifestations potentiellement surnaturelles. C'est bien pourquoi la divination sur miroir (dont nos "boules de cristal" sont de lointains descendants) est très ancienne en Inde. 
Et donc, à cause même de la transparence du miroir, j'oublie le miroir.
De même, à cause même de la transparence de la conscience, moi, conscience, je m'oublie.


Ainsi, la conscience s'oublie à cause de "sa propre grandeur", c'est-à-dire à cause de sa pureté même. C'est cette limpidité qui rend possible la profusion des reflets. Et du coup, nous oublions cet espace absolument pur. Et nous nous plaignons de cette profusion. Nous croyons qu'elle "cache" la conscience, qu'il faut purifier la conscience. Alors que c'est, au contraire, cette pureté même de la conscience qui la dérobe à elle-même, à son propre regard. Comme le soleil est "caché" par son propre éclat.

Dès lors, vouloir purifier la conscience est une impureté. Comme il est dit ailleurs, à trop vouloir purifier ce qui est déjà naturellement pur, on ne peut que le salir, comme un enfant qui s'approche d'un miroir et qui l'obscurcit par son haleine.

La seule pratique consiste à réaliser cela de tout son être. Plonger directement : s'abandonner en entier, faire confiance, avoir la foi. Tout est là, en pratique. A quel point ai-je confiance ? Est-ce que je suis dévoué ? Que se passe-t-il dans les situations "de stress" ? Je ne parle pas d'être détendu, de n'avoir que des bonnes sensations : ce sont là des critères trompeurs, car les situations peuvent toujours nous déborder. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle la spiritualité contemporaine est généralement un échec : à tout miser sur le ressenti, on finit encore plus stressé. 

Le point est plutôt de s'abandonner du fond du cœur. Dans cette certitude que tout baigne dans la lumière, même si mon ressenti me dit le contraire - surtout si mon ressenti me dit le contraire. Car c'est cela la foi. Autrement, aucune confiance, aucun abandon ne seraient nécessaires. L'essentiel est dans l'intention profonde, la fidélité au milieu des péripéties, des hauts et des bas. Si je prends le ressenti comme critère, je suis perdu, car je fais de la surface, la profondeur. Je suis alors perdu, exactement comme le riche attaché à son argent etc. Je me fais moi-même esclave, librement. 

Bien sûr, cette erreur est enveloppée dans le jeu de la conscience. Mais ce jeu doit évoluer. C'est dans la nature de la conscience. 

mardi 26 mai 2020

Le Non-mode



"Deviens comme un enfant,
deviens sourde, deviens aveugle !"

Anonyme, Le Grain de moutarde

"Le Non-mode illuminé est un miroir subtil
dans lequel Dieu imprime la lumière
de son éternelle clarté.
"Non mode", cela veut dire
sans manières particulières,
défaillance de toute opération selon la raison...
Ceux qui marchent
dans le Non-mode en lumière divine
voient en eux-mêmes un espace vierge.
"Non-mode" est au-dessus de la raison,
mais non pas sans elle...
"Non-mode" voit, mais ne sait pas ce qu'il voit,
au-dessus de tout, 
ni ceci ni cela."

Jan van Ruusbroeck, Les Douze Béguines, IV, 13, traduction Max Huot de Longchamps

Simple

L'éveil spirituel est simple.
Simplement merveilleux...
mais simple.
Accessible.
Disponible.

En langage théiste, l'éveil consiste simplement
à se tourner vers Dieu, à se mettre en sa présence.
Dans la nudité intérieure,
sans savoir.



Comme dit Rüsbroeck, un chanoine belge du XIVe siècle :

"Par-dessus tout, si nous voulons savourer Dieu 
et sentir en nous la vie éternelle,
il nous faut entrer en Dieu par la foi, 
au-delà de la raison, et y demeurer, simples, désoeuvrés,
désaffectés de toute image,  
élevés grâce à l'amour dans la nudité béante de notre pensée.
Car lorsque, dans l'amour, nous trépassons au-delà
de toute chose et mourons à tout examen rationnel
pour entrer dans la nescience et les ténèbres,
nous sommes travaillés et transformés par le Verbe éternel,
qui est l'image du Père.
Dans la désaffection de notre esprit,
nous recevons la clarté insaisissable 
qui nous étreint et nous irradie,
comme la clarté du soleil irradie l'air.
Cette clarté n'est autre que le regard fixe et la contemplation qui sont sans fond.
Nous fixons du regard ce que nous sommes,
et nous sommes ce que nous fixons.
Car notre pensée, notre vie et notre essence
sont élevées et unies, en simplicité,
à la vérité qui est Dieu.
C'est pourquoi, dans ce regard simple,
nous sommes une seule vie 
et un seul esprit avec Dieu."

(La Pierre brillante, trad. André Louf, p. 80)

On dira que cette "simplicité" n'est pas synonyme de "facilité".
Mais en fait, si.
A condition d'avoir l'audace.
Ce qui revient, ici,
à être humble, modeste, direct, franc, vrai.
Sans prétendre, sans attendre,
juste une ouverture
franche.

jeudi 26 mars 2020

L'adorante ignorance


Dialogue entre un gentil et un chrétien :

Le gentil : Je te vois pieusement agenouillé et versant des larmes d'amour certainement pas hypocrites, mais venant du fond du cœur. Dis-moi, qui es-tu ?
Le chrétien : Je suis un chrétien.
Le gentil : Qui adores-tu ?
Le chrétien : Dieu.
Le gentil : Qui est le Dieu que tu adores ?
Le chrétien : Je l'ignore.
Le gentil : Comment peux-tu adorer avec tant de sérieux ce que tu ignores ?
Le chrétien : C'est parce que je l'ignore que je l'adore.


Nicolas de Cues, Le Dieu caché, 1, trad. Hervé Pasqua

lundi 23 décembre 2019

Si tout est conscience, qui naît et meurt ?

Awesome Digital Portraits by Aly Fell

Si tout est une seule et même conscience, 

qui donc est soumis aux lois de la nature, de la naissance, de la vieillesse, de la maladie et de la mort ? 
Qui est ignorant ou aveuglé ? 
Qui est victime de l'illusion de la dualité ?


Abhinava Goupta répond :


satyaṃ, na kasyacit kaścana bandho nāma, vastutaś citsvabhāvaḥ
svatantra eva ekaḥ śiva


"C'est vrai ! Personne n'est prisonnier [de la dualité]. En réalité, il n'y a que Shiva, un, absolument libre, qui est conscience."


kintu tasyaiva anuttarāt svātantryāt yadā 
saṅkucitā saṃvidavabhāti, 
tadā svasya pūrṇasya rūpasya yadaparijñānaṃ
sarvasyaiva, pūrṇānandautsukyena
heyābhāsas, tatsvabhāvas tannibandhanas-
tenaiva otaproto'khyātiparamārthaḥ
prāṇaśūnyadehādisaṅkocavaicitrya-
carcitastata eva anekaḥ
pumān abhimato loke sāṅkhyādiśāstre ca

"Mais quand, par son absolue liberté, 
la conscience se manifeste comme contractée, 
alors cette conscience,
qui est le Tout [mais] qui ne connaît pas à fond 
sa propre plénitude, 
devient une apparence à rejeter
parce qu'elle désire la félicité de sa plénitude :
elle [semble] posséder cette nature [contractée],
elle en est prisonnière,
elle est tissée de cette [ignorance].
Cette connaissance incomplète [d'elle-même] 
est sa vérité absolue.
Elle est pensée à tort comme une multiplicité de 
[manifestions d'elle-même]
contractées - sensation, inconscience ou corps.
Elle est alors prise pour un individu, 
à la fois dans le monde ordinaire
et dans les enseignements spirituels 
comme de Sâmkhya." (IPVV, III, p. 359)

Ici, "inconnaissance" (avidyâ, akhyâti) désigne 
non pas une absence
absolue de connaissance, 
car l'absence réelle de la conscience 
n'est pasréellement possible, 
mais plutôt une connaissance incomplète (apûrna)
de sa propre complétude (pûrnatva), incomplétude qui, 
elle-même, provient du libre jeu de son absolue liberté.
Il n'y a jamais inconscience, 
mais seulement conscience incomplète.
Et même cette imperfection est le jeu de la perfection.
Il n'y a donc qu'un seul être qui joue à se rendre prisonnier 
de ses propres oublis, 
en s'identifiant librement à tel ou tel individu,
tout comme un individu peut s'identifier 
à différents personnages.
La cause ultime de tout ceci est le vertige de la liberté.

vendredi 4 mai 2018

Avidyâ - Ignorance


La plupart des traditions de l'Inde voient dans l'ignorance la source de toutes les souffrances.

Mais qui ignore quoi ?
Et s'agit-il d'une ignorance psychologique, d'une erreur, d'un genre de péché originel ou d'un manque de savoir ?

Le mot sanskrit avidyâ "ignorance", peut aussi être traduit par "inconnaissance" ou "non savoir", "absence de connaissance".

C'est un mot féminin qui désigne, littéralement, une privation indiqué par le préfixe privatif a-. Ce petit préfixe joue un rôle important : on le retrouve souvent dans les mots comme non-dualité, a-dvaita. Ce a- privatif n'est donc pas toujours péjoratif, mais il peut l'être. 

A-vidyâ désignerait alors un savoir misérable, incomplet, ou un pseudo-savoir. Vidyâ "science", "savoir" vient d'une racine -vid "connaître", "comprendre", "apprendre", "être familier de". Avidyâ serait donc une erreur ou une méconnaissance.
Avidyâ est apparenté à a-jnâna "inconnaissance", "nescience" et à a-khyâti, "in-conscience", "non perception".

Mais chaque philosophie décrit cette ignorance différemment.
Ainsi, on a :

- anyathâ-khyâti, "percevoir autrement" : l'ignorance serait le fait de percevoir la réalité autrement qu'elle n'est, et d'y projeter autre chose à la place. Par exemple, je crois voir de l'argent là où il n'y a que de la nacre. C'est la théorie de la philosophie des partisans du ritualisme védique.

- âtmâ-khyâti "se percevoir soi-même" : l'ignorance serait le fait de prendre une projection subjective pour un objet ayant une existence indépendance, comme par exemple lors d'un rêve, où l'esprit prend ses constructions pour des réalités données. C'est la théorie de l'idéalisme bouddhique.

- sat-khyâti "perception du réel" : l'ignorance serait la perception de ce qui est, mais déformée par des organes défectueux. Par exemple, si je vois une conque jaune à cause de la jaunisse, c'est parce qu'il y a bien du jaune dans la conque blanche, mais des organes "normaux" ne peuvent voir la présence de ce jaune. L'idée est qu'on ne peut percevoir quelque chose qui 'existe absolument pas. C'est la théorie réaliste des adeptes du Non-dualisme dualiste de Râmânoudja.

- a-sat-khyâti "perception de l'irréel" : l'ignorance serait le fait de percevoir quelque chose qui n'existe pas en réalité, mais dont l'apparence est produite par des causes et des conditions précises. L'idée est que tout n'est qu'apparences, sans nulle réalité, comme l'eau d'un mirage. Il n'y a que des illusions, mais pas de substrat réel. Tout flotte dans le vide. C'est la théorie du nihilisme bouddhique.

- a-khyâti "non perception" : l'ignorance serait l'absence de discernement, l'incapacité à distinguer entre deux chose différentes, d'où une confusion qui serait l'ignorance, comme la nacre prise pour de l'argent, à cause de leur ressemblance. C'est la théorie de Shankara et du Védânta ancien.

- a-nirvacanîya-khyâti "perception indécidable" : l'ignorance serait indéterminable, indéfinissable. En effet, l'ignorance est l'illusion. Or, une illusion apparaît : on ne peut donc dire qu'elle n'existe pas. Mais quand on l'examine de près, elle disparaît, comme l'eau du mirage quand on s'en approche. On ne peut donc dire qu'elle existe. L'ignorance est donc une illusion indécidable. C'est la théorie du Védânta tardif et contemporain.

- a-pûrna-khyâti "perception incomplète" : l'ignorance serait une connaissance, mais incomplète. Tout ce que nous percevons, pensons, etc. sont des fragments de notre essence réelle, mais des fragments seulement, des aspects que nous prenons pour le tout, comme dans la fable de l'éléphant dans le noir. C'est la théorie de la Reconnaissance et du shivaïsme du Cachemire.

La théorie de Shankara est profonde. Selon lui, l'ignorance consisterait à confondre deux choses, à surimposer les qualités de l'une sur l'autre, et vice-versa. 

Ainsi, l'ignorance fondamentale serait la confusion du Soi et du non-soi. Sans m'en apercevoir, j'attribue les qualités du Soi aux pensées (ce qui engendre l'illusion de l'ego, "je pense que") et aux sensations (d'où l’illusion de la douleur "j'ai mal"). Inversement, je projette les attributs de la pensée et du corps sur le Soi, sur la conscience immédiate : je crois que la conscience d'une douleur est une conscience douloureuse et que donc "je souffre". 

Le problème de cette définition, c'est qu'a priori on confond deux choses qui se ressemble. Par exemple, je peux prendre la corde pour un serpent parce que, à la faveur de l'obscurité, la forme de la corde et celle du serpent se ressemblent. 



Mais quoi de plus dissemblable que la conscience (le Soi) et le corps (le non-Soi) ? La conscience est immédiate, transparente, sans forme, sans début ni fin, alors que le corps est délimité, formé, opaque, coloré, situé. 

Shankara répond, en substance et selon l'interprétation de Padmapâda, que 1) cette confusion existe, et donc elle est possible ; que 2) on peut confondre un objet et un non-objet, comme par exemple l'espace avec le bleu du ciel ; et que 3) la confusion a lieu non pas entre la pure conscience et TOUTES les choses, mais d'abord entre l'ego et le corps. Et l'ego est lui-même un mélange - une confusion - entre la conscience et les pensées. 

Or cette confusion-là est certes possible, car la pensée ressemble bien à la conscience : en effet, la pensée n'a pas de forme, ni de couleur. C'est sa transparence qui rend possible la surimposition mutuelle du Soi et de l'intellect (organe de la pensée). 

L'ignorance a donc son siège dans l'intellect. L'ignorance est intellectuelle. C'est pourquoi seule une connaissance intellectuelle pourra y mettre fin. L'ignorance est une double erreur (prendre le Soi pour le mental et prendre le mental pour le Soi) qui peut être corrigée par l'écoute, la réflexion et la contemplation. Elle est sorte de maladie psychologique dont on peut guérir par le Védânta.

Mais la tradition du Védânta lui-même a ensuite dévié de cette philosophie. Avec Padmapâda, l'ignorance est devenue une puissance cosmique, Mâyâ, une sorte de matière mystérieuse qui a son existence propre. D'où une perte de confiance dans le pouvoir libérateur de la réflexion. 

Dans cette perspective, en effet, le Védânta (l'étude des Oupanishads) devient l'étude d'une simple "carte" du chemin à parcourir ensuite à l'aide du yoga. Mandana avait déjà soutenu la théorie selon laquelle le Védânta ne peut aboutir qu'à une "connaissance intellectuelle", donc indirecte, du Soi. 

Et Vâtchaspati, ensuite, a fait place au yoga de Patanjali, le Védânta n'étant plus, alors, qu'une préparation au yoga, seul capable d'engendre l'expérience directe du Soi. 

Mais bien évidemment, Shankara avait réfuté ces théories : selon la tradition originelle, le Védânta suffit à la connaissance directe du Soi et de la non-dualité entre le Soi et l'absolu. 

La Reconnaissance, quand à elle, voit dans l'ignorance un jeu de la conscience avec elle-même. L'être absolu que je suis, que vous êtes, joue gratuitement à se prendre pour un corps, un individu, comme un enfant qui fait semblant de se prendre pour ses petits personnages. 
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