Bienvenue dans les pâturages de la Vache cosmique. Philosophie et mystique, voie de la connaissance et de l'amour. Philo-sophia, amour de la sagesse, désir de vérité, expérience et réflexion. Yoga ou union du cœur et de la tête. La philosophie comme yoga, la philosophie comme pratique, éclairée et nourrie par la tradition du Tantra et autres sources que nous ont léguées nos ancêtres. Cours Tantra traditionnel.
lundi 23 août 2021
Le mystère de l'union
dimanche 25 avril 2021
Souffler dans les conques
Selon une croyance populaire, le Tantra comporte la pratique de la rétention spermatique. Le Tantra consiste à faire l'amour sans éjaculer.
Pourtant, je lis et j'étudie le Tantra depuis plus de trente ans. Je n'ai jamais lu ou entendu parler de cette pratique. Alors d'où vient-elle ? Du bouddhisme.
En effet, cette pratique a été rendue populaire à travers les textes de Hatha Yoga, dont la fameuse Lampe, Hathapradîpikâ, une compilation d'extrait de sources diverses, datant vraisemblablement du XVe siècle. Or, ce texte très lu, source des idées d'aujourd'hui sur le Hatha Yoga, est dérivé des idées bouddhistes, comme le prouve l'Amritasiddhi, un texte du bouddhisme tantrique.
La confusion vient de ce que le tantrisme bouddhiste copie de très nombreux éléments du Tantra, du tantrisme shivaïte. Presque tout, en fait. En revanche, le propre du bouddhisme est d'aller "à contre courant", à rebrousse-poil. Dès l'origine, en effet, le "dharma" du Bouddha se veut un anti-dharma, une démarche littéralement contre nature, une tradition anti traditionnelle. Il s'agit de "déconstruire". Ou plutôt, de détruire, alors que pour le Tantra, il s'agit de retourner à la Source de la création afin de créer à nouveau, autrement, de manière plus complète, dans la participation d'amour et sans crainte.
De fait, pour le Tantra, la question de la souffrance est secondaire, tandis que pour le bouddhisme, elle est centrale. Le but de ce dernier, selon une logique du "tout ou rien", est donc de supprimer toute expérience, puisque toute expérience est souffrance. Pour le Tantra, le but n'est pas la fin de toute souffrance, mais la liberté : participer à l'activité divine. Certes, certains traditions shivaïtes parlent aussi de "la fin de la souffrance" (duhkhânta) et de l'"extinction" (nirvâna), mais c'est une concession à l'influence bouddhiste.
Et donc, le bouddhisme, même celui du Mahâyâna qui a pourtant considérablement évolué, reste dans une perspective destructrice par déconstruction des activités vitales ; dont l'activité sexuelle. D'où des exercices bizarres pour récupérer son sperme une fois éjaculé. Des yogis s'entrainent à introduire un tuyau dans leur pénis afin de pomper, tels des Sâdhouks (sâdhakas ?), divers liquides, de plus en plus lourds et denses, jusqu'à pouvoir aspirer du mercure liquide. J'ai lu des articles, jamais publiés, sur des études de terrain faites dans les années soixante-dix au Bengal, terre bouddhiste s'il en fut. L'idée est que la substance la plus précieuse du corps (ojas) est le sperme. Le sperme est stocké dans le cerveau. Mais à cause du désir et des femmes, créatures redoutables autant que vicieuses, ennemies de la Destruction de la souffrance, l'Homme perd son sperme. Il doit donc pratiquer des méthodes forcées (=hatha-yoga) pour bloquer et inverser ce processus naturel, samsârique. Le sang féminin doit disparaître, remplacé par le sperme masculin. Le yogi devient alors immortel, ou presque. Les femmes ne sont plus un danger pour lui, il n'a plus besoin de se laver et ses cheveux blancs disparaissent. C'est une stratégie d'utilisation du féminin pour vaincre le féminin, "détruire le mal par le mal".
On croira peut-être que ces pratiques ont disparues. Mais non. Elles sont toujours au cœur de la tradition tibétaine. Se nourrir de l'énergie féminine pour battre ces vampiresses à leur propre jeu est toujours d'actualité. Bien sûr, il n'est pas question de violenter ses partenaires, mais de les séduire, de les magnétiser, de les subjuguer (rites de vashîkarana) par des moyens magiques, en faisant appel à la puissance des Bouddhas paternels. Il faut ruser pour attirer le féminin et extraire son nectar, pour ensuite "dompter les êtres", les libérer par la séduction ou, à défaut, par la domination sexuelle ou en les tuant par des rituels magiques.
En tous les cas, la femme n'est qu'un instrument au service de l'Homme. Sauf exception, une femme ne peut devenir un Bouddha. Elle doit attendre la mort et sa renaissance dans un corp masculin, où elle pourra atteindre l'Eveil infini. Son pénis disparaîtra alors, sauf pour violer les Déesses des Dieux de ce monde tels que Shiva ou Vishnou. De cette manière, les Bouddhas "domptent" les êtres impurs et viennent à bout du féminin.
Dans la bio légendaire d'un yogi du XIXe siècle, Togden Shâkya Shrî, on peut encore lire ceci :
Les disciples de ce yogi "étaient guidés à travers les Six Yogas de Naropa" [une sorte de collection de Hatha basée sur la maîtrise du sperme]... Ils étaient comme des Lotus Blancs... Ils pouvaient souffler dans une conque avec leur pénis indestructible et pouvaient pomper un verre d'eau entier, ainsi que du lait, à travers leur urèthre. Ensuite, ils le recrachaient par la bouche ou par le nez." (Togden Shakya Shri, The Life and Liberation of a Tibetan Yogin, p. 139).
Par la bouche ou par le nez, comme vous voudrez. Pomper ou souffler, vous avez aussi le choix. Shadoks ou mélomanes, le bouddhisme tantrique est accueillant.
Ces pratiques Hatha Yogiques anti naturelles, misogynes et franchement barrées sont donc issues du bouddhisme, entre superstitions et techniques loufoques. Nous les avons confondues par erreur et par ignorance, tout comme nous avons pris le "yoga" de Patanjali pour le yoga. Mais aujourd'hui, les choses commencent à changer et il est temps de remettre en question le prétendu "yoga" enseigné dans des milliers de studios à travers le monde.
Bien sûr, il à a des enseignements précieux dans le bouddhisme tantrique, comme ceux de la Mahâmudrâ et le dzogchen. Shakya Shri a d'ailleurs enseigné une pratique sexuelle combinée au dzogchen qui ne manque pas d'intérêt. Cependant, le yoga tantrique, le yoga du Tantra, reste à découvrir. Quel est sa vision de la Nature ? de la femme ? du corps ? de la souffrance ? J'en ai partagé l'essentiel dans mon livre Les Quatre yogas, mais il reste encore bien des trésors à sortir de l'ombre et à partager.
Bien évidemment, je respecte absolument ceux qui aspirent à souffler dans les conques...
dimanche 6 septembre 2020
L'orgasme est-il divin ?

Lakshmî
On se demande souvent quelle est la place du "sexe" dans le tantrisme.
Elle est centrale.
Dans toutes les formes de tantrisme, shaiva (shivaïte) ou bauddha (bouddhiste), le discours est infus de termes sexuels, à commencer par le linga et le yoni. Le mythe central du shivaïsme est sexuel : tout l'univers dépend de la relation entre le Dieu et la Déesse. Tout est suspendu à leurs ébats.
Par ailleurs, plus on s'élève dans la hiérarchie des révélations/traditions tantriques, plus ce rôle central se traduit dans la pratique.
Ainsi, dans les traditions Kaulas, qui incarnent les niveaux les plus ésotériques du tantrisme, le rituel d'union sexuelle est "le premier des rituels" (âdi-yâga), la pratique primordiale dans tous les sens du terme. Le cœur des mystères du Kula, c'est-à-dire de la famille divine, est cette pratique de la hiérogamie.
Dans les traditions moins ésotériques, il existe certes des rituels sexuels. En fait il y en a dans toutes les traditions, mêmes en dehors du tantrisme - mais ils servent à engendrer un fils intelligent, fort et donc capable de perpétuer la lignée du père, le tout dans un contexte patriarcal et ascétique. On trouve de tels rituels en annexe de la Brihad Âranyaka Upanishad, l'un des plus anciens textes de sagesse de l'Inde. Mais le but de ce genre de rituel est mondain et non spirituel. Ici, on mange de la vache (eh oui !) pour engendrer un rejeton brillant. Et on bat sa femme si elle manque d'entrain (c'est ce qu'autorise ce texte védique).
Alors que, dans la tradition Kaula, le but n'est pas la procréation, mais l'éveil de la conscience (bodha, jîvanmukti). L’épanouissement, la dilatation. Au propre comme au figuré.
Le sexe est donc au cœur du tantrisme le plus ésotérique.
Certains arguent du fait que, dans le Vijnâna Bhairava Tantra, une collection d'instructions kaula pour l'éveil de la conscience, il n'y a que deux ou trois versets sur le sexe. Mais cet argument est faible, car le nombre ne compte guère ici. Ce qui compte, ce sont les rituels enjoints. Or le sexe est au cœur du rituel kaula.
Il est clair, par ailleurs, que le rituel sexuel est considéré comme la pratique la plus puissante. Et les profanes, dit-on, ne peuvent y accéder sans y être initiés. Et, une fois initié, ne pas accomplir ce rituel, au moins aux dates les plus sacrées du calendrier, c'est courir à sa perte spirituelle, dit la tradition Kaula, très explicite sur ce point.
Mais, demandera-t-on, comment se fait-il que, d'ordinaire, le sexe ne mène pas à l'éveil ?
Selon la tradition, tout est question de savoir (jnâna) et d'attention (avadhâna).
Premièrement, le profane ignore jusqu'à la possibilité d'un éveil à cette occasion. Quant à ceux qui savent, par ouï-dire, la plupart ne font pas l'effort d'attention requis.
Tout dépend de l'attention. La tradition, en particulier les maîtres du shivaïsme du Cachemire, le répètent encore et encore : tout dépend de l'attention. Tout est déjà là. Il ne manque que mon attention, c'est-à-dire ma dévotion (bhakti, encore et toujours).
Car il ne faudrait pas croire que ces pratiques sont compliquées ou inaccessibles. La beauté du shivaïsme du Cachemire est de nous montrer, ou de nous rappeler, que cette pratique est simple, accessible. Il ne dépend que de nous d'y participer (bhakti).
Et ce désir, cet élan, dépendent de l'être divin qui est notre centre et le centre de tout. Tout dépend de ce libre désir. Désir de s'éveiller en untel. Désir de s'endormir en tel autre. La grâce, c'est-à-dire la liberté divine. Il n'y a pas de "truc" caché, pas de technique miracle - en dehors de l'attention. L'attention qui est dévotion. Tout est là. Toute la différence est là.
Comme nous le rappelle le Vijnâna Bhairava Tantra : "La dualité sujet/objet est commune à tous les êtres incarnés". Même éveillé, je vois cet écran, cette table, cet orteil qui me démange... "Mais le propre des yogis est l'attention qu'ils portent à la relation" du sujet et de l'objet. Tout apparaît dans la conscience. Mais si je n'y prête pas attention, je ne jouirai pas des fruits de la pleine conscience, du yoga.
Sous un angle différent, je dois toujours rester attentif au Désir pur, au jaillissement de tout, en moi. C'est la sensation "je suis je", le Mantra à la source de tous les Mantras. Le rituel sexuel sert à la fois à se replonger dans cette extase et à la nourrir.
Abhinavagupta explique, dans le Mâlinîvijaya Vârttika, la différence entre l'orgasme "mondain" et l'orgasme "éveillé":
tathā hi madhyamāṃ nāḍīm adhiṣṭhāya, akhilaṃ vapuḥ...
"Voici : (chacun des partenaires) s'absorbe dans canal central."
C'est-à-dire dans la sensation du plaisir sexuel. Tout simplement.
...prāṇayat, paramaṃ tejaḥ prakṣubdhāmṛta/umadhyataḥ // I.897 //
visṛṣṭirūpatāṃ gacched yāty ānandacamatkriyām
"(Alors), l'éclat suprême (de l'extase divine) anime et vivifie le corps entier.
Depuis le centre du nectar excité (par l'étreinte, etc.) /
à partir (du moment où) les liquides sexuels (ritu de la femme sont) excités / dès lors que l'énergie sexuelle féminine est excitée,
on tend vers l'orgasme,
on s'approche du miracle/ de l'émerveillement du plaisir."
apūrṇā kevalaṃ ; sā tu pūrṇā tu bhagavanmayī // I.898 //
tena vaisargikī śaktir ekaiveyaṃ prajṛmbhate
"Isolé de (la conscience de sa divinité) cet état d'orgasme est incomplet.
Mais, débordant de (la conscience de) sa divinité, il est complet.
C'est donc une seule et même énergie d'orgasme
qui se déploie",
mais qui engendre une pleine conscience, ou pas, selon que l'on est attentif, ou pas.
Toute la différence est dans ce détail, cette différence d'attention.
De plus, l'intérêt de pratique "à deux" est aussi de renforcer l'extase :
visarga eva prakṣubdhaḥ prayatnadviguṇatvataḥ // 1.899 //
"L'extase elle-même est d'autant plus excitée/ animée,
qu'elle est multipliée par le double élan (des deux partenaires)".
L'orgasme est donc potentiellement divin.
Et cette divinité s'actualise par la force de l'attention, qui est aussi dévotion.
mardi 2 juin 2020
Vijnâna Bhairava Tantra 68 69 70

dimanche 27 mai 2018
Les origines du tantra sexuel bouddhiste
Il y a des divergences sur les détails, mais en gros, c'est ça le Tantra pour la plupart des gens, adeptes ou non.
Il y a bien des symboles sexuels dans ces rituels, mais les pratiques sexuelles sont l'affaire de courants ésotériques à l'intérieur du tantrisme. En fait, le tantrisme est fait de traditions hiérarchisées. Plus on monte (ou plus on descend, question de point de vue), plus le sexe est présent.
Là, il y a deux approches : le sexe plus la mort ; ou le sexe et ce qui est beau. Par exemple, dans le "shivaïsme du Cachemire", il y a le Krama, axé sur la mort, le vide et l'impur : il y a alors un yoga sexuel, mais dans une esthétique plutôt gore. Et à côté, il y a le Trika, axé sur la vie, la plénitude et la créativité : il y a aussi un yoga sexuel, mais dans une esthétique de "luxe, calme et volupté". Et ces deux approches sont combinées parfois, comme l'expir (mort) et l'inspir (vie) dans le yoga du souffle.
La source principale du "yoga sexuel" est le kaulisme, tradition ésotérique à l'intérieur du tantrisme, centrée sur l'accomplissement par le corps. C'est cette tradition, d'une richesse extraordinaire, qui nous a légué les bases du Hatha Yoga, les 7 chakras et l'idée d'un "yoga sexuel", entre autres.
Ce yoga n'est pas appelé yoga, ni tantra, mais "le premier sacrifice" ou "rituel primordial" (âdi-yâga) ou "pratique de la nuit" (nishâ-âcâra) ou "rituel secret" (rahasya-caryâ), etc.
Cependant, dans les pratiques kaula, il y a bien l'idée d'une certaine lenteur, d'une écoute, d'une sensibilité, mais rien sur la "rétention spermatique".
Cette idée est certes répandue dans les cultures grecques, indiennes et chinoises, mais elle n'est pas spécialement tantrique. Il y a la croyance que la conservation du sperme est bonne pour la santé. On retrouve cette idée chez Platon, par exemple. Mais c'est vraiment une croyance générale et elle conduit plutôt à l'abstinence qu'à un "yoga sexuel".
Alors d'où vient cette idée, si populaire aujourd'hui, d'un genre de yoga sexuel avec rétention spermatique ?
Du bouddhisme.
Cette religion, très puritaine, pro-chasteté et misogyne au départ, a évolué jusqu'à développer un corpus tantrique parallèle à celui du shivaïsme.
Et c'est dans ce corpus que l'on trouve les exemples les plus explicites de yoga sexuel.
Le premier exemple vraiment clair est le Guhyasamâja, daté des alentours de 750. Après des rituels et une pratique approfondie de yoga du souffle, ce tantra promet l'éveil "en six mois" grâce à une sorte de yoga sexuel intensif, pratiqué dans un palais agencé en mandala, une grande maison avec un harem ou bien, pour les yogis (on ne parle pas des yoginis) les moins fortunés, une seule femme. Le plus souvent, une prostituée, ou une jeune fille achetée à des gens de basse condition. Il n'y a pas de technique précise.
La rétention spermatique apparaît peu à peu, mais c'est dans l'ultime grande révélation tantrique bouddhiste (avant les vagues de razzias qui seront fatales au bouddhisme) que l'on trouve une véritable théorie justifiant le yoga sexuel et la rétention spermatique.
Ce tantra est le Kâlacakra, révélé vers l'an 1025.
Dans son chapitre sur l'initiation (pas de tantra sans initiation), on trouve un discours assez détaillé sur la raison d'être de cette rétention. A ma connaissance, c'en est l'exemple le plus convaincant, alors que chez un maître du shivaïsme du Cachemire comme Abhinava Goupta, il n'y a pas un mot, pas une seule allusion.
Ce chapitre a deux commentaires en sanskrit : l'un par Vajrapâni, mais il est très bref, c'est juste une paraphrase. L'autre par Nâdapâda, alias Nâropa, plus détaillé.
Voici le premier verset sur le pourquoi de la rétention :
"De l'éjaculation (cyuti- "la chute")
naît le manque de passion (virâga).
Du manque de passion,
la souffrance (duhkha).
De la souffrance, la destructions
de l'essence vitale (dhâtu) des hommes,
et de cette destruction, la mort." (139)
L'idée de base vient de la "science de la longue vie" (âyurveda).
La nourriture ingérée se transforme en plusieurs éléments de plus en plus raffinés et concentrés en énergie vitale. L'élément ultime est le sperme, support de l'énergie vitale pure (ojas). Ce sperme se concentre dans le cerveau (la "matière grise"). Sous l'effet de l'excitation sexuelle, cette substance précieuse descend vers la zone génitale et, finalement, elle "tombe". En d'autres termes, les femmes sont des vampires qui prennent aux hommes leur vitalité.
Face à cette croyance très répandue, le bouddhisme tantrique trouve une solution originale, qui va connaître un grand succès : ni continence monastique, ni sexualité ordinaire, mais rétention (ce mot est voulu, car le Kâlacakra Tantra est en effet le premier texte à établir un lien explicite entre respiration, sperme et mental).
Mais plus profondément, ce qui est extraordinaire dans ce passage (je ne traduis pas tout), c'est que l'éjaculation n'est pas directement condamnée à cause de la perte de vitalité, mais plutôt à cause du "manque de passion" qui s'ensuit. Ce mot virâga ou vairâgya, en effet, désigne d'ordinaire le détachement. Et il est valorisé. Comme chacun sait, le bouddhisme classique est fondé sur le détachement.
Or ici, c'est au contraire le détachement qui est accusé d'être la cause de la souffrance.
Pourquoi ?
Parce que dans ce détachement, il n'y a plus de passion (râga) et donc plus de félicité (ânanda), il n'y a plus cette sensation de plaisir total (mahâ-sukha) qui, selon ce tantra et d'autres, est la seule manière d'atteindre la conscience essentielle, seule capable de nous libérer de la souffrance.
Et le tantra poursuit :
"Il faut donc s'efforcer par tous les (moyens)
de se détourner de la passion (râga)
pour l'éjaculation.
De cette façon, le yogi atteint
le plaisir impérissable,
(délivré) des liens du samsara." (141)
L'idée est claire : il faut faire l'amour sans éjaculer, car l'éjaculation met fin au plaisir. Pour écarter toute ambiguïté, le tantra ajoute :
"Même si on est excité et avide de plaisir (kâmaka),
on se s'intéresse plus aux enseignement sur le plaisir sexuel
(kâma-shâstra) à cause du manque de passion." 142
Nâropa précise "à cause du plaisir de l'éjaculation". Comme chacun sait, l'orgasme, chez l'homme du moins, diminue fortement l'excitation. Après la passion (râga), vient le dépassionnement (virâga). Après le goût, le dégoût.
Pour éviter cela et stabiliser un état de conscience immergé dans une extase permanente, le bouddhisme tantrique prône la "rétention", grâce à des rétentions respiratoires et divers genres de crispations musculaires, sans doute à l'origine des bandhas du Hatha Yoga. Les techniques proposées sont généralement rudes, musclées, et elles visent la diffusion de la sensation de plaisir dans tout le corps.
Mais ce qui est vraiment intéressant, c'est cette idée que la passion est bonne, et que le manque de passion est cause de souffrance.
Au-delà du folklore tantrique et des croyances désuètes sur le cerveau spermatique et les femmes-vampires, il y a cette idée qu'il est possible, via une pratique, de contrer la nature pour cultiver le plaisir.
Ce qui confirme une autre idée : le bouddhisme se situe dans un mouvement contre-nature, à "rebrousse-poil" (pratiloma), ce qui le rapproche des mouvement scientistes, voire du transhumanisme.
Cette double théorie 1) souffle=mental=sperme et 2) rétention=passion=plaisir=éveil va être transmise dans l'hindouisme via un texte redécouvert récemment, l'Amrita-siddhi, source de la Hatha-pradîpikâ, elle-même source du Hatha Yoga contemporain.
Voilà, en gros, les origines bouddhistes de la croyance à l'éveil par la rétention spermatique. Et donc, du Néotantra New Age dans le dév perso.



