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mercredi 8 septembre 2021

Preuve que tout est conscience


 "Tout est conscience" est la thèse centrale du shivaïsme du Cachemire. 

Mais qu'est-ce qui me prouve qu'elle est vraie ? Ne s'agit-il pas simplement d'une affirmation d'autorité ? Ou bien de la description d'une intuition surnaturelle ? Ou d'une révélation réservée à quelques êtres exceptionnels ?

Selon Abhinavagupta et les autres philosophes de cette tradition, il n'en est rien : n'importe qui peut arriver à cette conclusion, simplement en s'appuyant sur l'expérience ordinaire et la raison. Il existe donc une démonstration que "tout est conscience". 

En voici un exemple :

इह भावानां सत्त्वं, असत्त्वं वा व्यवतिष्ठमाणं संविद्विश्रान्तिमन्तरेण न उपपपद्यते। संविद्विश्रान्ता हि भावाः प्रकाशमाना भवन्ति। प्रकाशमानता च, एषां संविदभेद एव। प्रकाश एव संविद्यतः। तत्प्रकाश्दतिरिच्यन्ते च, प्रकाशान्ते चेति उच्यमाने नीलं स्वरूपात् व्यतिरिक्तम्, अथच नीलमितिउच्यते। तदमी संविदि तावत् विश्रान्ता भावाः संविदनधिकवृत्तयः इति आयातम्।

iha bhāvānāṃ sattvaṃ, asattvaṃ vā vyavatiṣṭhamāṇaṃ saṃvidviśrāntimantareṇa na upapapadyate| saṃvidviśrāntā hi bhāvāḥ prakāśamānā bhavanti| prakāśamānatā ca, eṣāṃ saṃvidabheda eva| prakāśa eva saṃvidyataḥ| tatprakāśdatiricyante ca, prakāśānte ceti ucyamāne nīlaṃ svarūpāt vyatiriktam, athaca nīlamitiucyate| tadamī saṃvidi tāvat viśrāntā bhāvāḥ saṃvidanadhikavṛttayaḥ iti āyātam| (Vivritivimarshinî, vol. I, p. 4)

"En ce monde, l'existence des choses ou même leur inexistence, leur présence actuelle et évidente, ne peut être expliquée séparément de la conscience. En effet, les phénomènes reposent dans la conscience. C'est ainsi qu'il deviennent actuellement manifestes. Et le fait qu'ils sont actuellement manifestes est précisément leur identité avec la conscience, car la conscience n'est rien d'autre que lumière/manifestation. Et dire à qu'ils sont à la fois manifestes, et qu'ils sont autre chose que la manifestation, c'est comme dire que le bleu est bleu sans être bleu ! Par conséquent, on en conclut que ces phénomènes reposent assurément dans la conscience, ils sont des mouvements qui ne sont rien de plus que conscience."

En traduisant ce passage, je réalise qu'il est plus difficile à comprendre en français qu'en sanskrit.

Pourquoi ?

Parce qu'en sanskrit, le mot "conscience", samvit, équivaut au mot "manifestation", prakâsha. Mais il s'agit à la fois de la manifestation au sens de l'acte de manifester (= la conscience comme lumière manifestante, qui révèle) et du résultat de cet acte, le contenu de la manifestation, de la conscience. A cause de cette ambiguïté du mot "manifestation" ou "manifeste" en français, la démonstration perd en clarté et, donc, en force.

Il serait peut-être préférable de traduire autrement, ainsi :

"Ici (le philosophe montre du doigt les choses devant lui), l'existence ou l'inexistence des choses, leur présence en cet instant même, ne peut pas être justifiée rationnellement en tant que séparées du fait de reposer dans la conscience. Car en effet, les phénomènes brillent en cet instant même parce qu'il reposent dans la conscience. Et le fait, pour les phénomènes, de briller en cet instant même, est précisément leur non-différence avec la conscience, car la conscience n'est rien d'autre que cette illumination/manifestation. Et dire à la fois que les phénomènes] brillent et qu'ils sont autre que la lumière, c'est dire [une absurdité, comme dire que] le bleu est bleu et que pourtant il est autre que son être-bleu. Et donc il advient qu'il est certain que ces phénomènes [que le philosophe montre du doigt] reposent dans la conscience, car leur mouvement n'est rien de plus que conscience."

Essayez de relire plusieurs fois et vous comprendrez. 

Comprendre ce point, c'est comprendre le premier point de l'enseignement du shivaïsme du Cachemire.

mercredi 28 avril 2021

L'extase inaperçue

Carl von Bergen


Selon le Tantra, le plus intime de toute expérience est l'extase. Nous sommes dans une extase que nous se sentons pas, faute d'attention. Or, ce manque d'attention vient d'une croyance fausse selon laquelle l'expérience serait le plus souvent banale, neutre, fade, voire ennuyeuse, et qu'elle consisterait en un bavardage incessant. L'ultime vérité de l'expérience serait donc que le monde est étranger à mon expérience, à mon être. L'expérience oscille entre souffrance et morne plaine.

Voilà pourquoi le Tantra s'attache à corriger ces croyances. Par exemple, la croyance que l'expérience, en général, la "vie", l'"existence", être soi, sont choses insipides. Au contraire, le Tantra montre que l'expérience, ou la conscience, sont toujours extase, émerveillement, jouissance absolue :

pūrṇa iti : nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśas, tatsvabhāve yaś, camatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ, tasya yā āpattiḥ prāptiḥ.

"La pleine réalisation" : elle est pleine, car elle est ce que l'on appelle 'la sensation de soi', sensation qui n'est pas contractée par les (contenus de cette sensation), comme par le bleu, par exemple. Elle est réalisation de sa nature propre qui consiste à (ne jamais être contractée par son contenu). Elle est donc délectation émerveillée, elle consiste en félicité, elle est l'ultime jouissance." (Abhinavagupta, Vivritivimarshinî, vol. I)

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Abhinavagupta décrit ici la "réalisation" spirituelle. Celle-ci ne consiste pas à atteindre un lieu ou à produire quelque chose qui n'était pas déjà présent, comme quand on va acheter du pain. 

Elle consiste plutôt à atteindre ce qui est déjà le cas, mais auquel on ne prête pas attention. La conscience s'oublie et se perd dans ses propres manifestations, sans se réaliser, sans réaliser ce qu'est cette manifestation, qu'elle prend alors pour la manifestation indépendante d'un monde étranger à elle, alors que tout est sa propre manifestation.

La réalisation consiste à reconnaître le divin dans l'expérience. Voilà pourquoi la conscience "atteint" (prâpti) la conscience : elle se met à l'unisson (âpatti) d'elle-même, de sa gloire innée. Réalisation qu'elle est cause de tout, elle cause alors une totalité nouvelle, un monde nouveau. 

Quelle est cette gloire ? Elle consiste dans la véritable sensation de soi (ahambhâva) qui n'est pas contractée par son contenu, par les objets sensibles et mentaux. Par exemple, le bleu.

D'ordinaire, l'expérience du 'bleu' comporte l'oubli de soi, de la sensation de soi. Je m'oublie dans cette perception. Et, quand je reviens à moi, je reviens au corps, à une pensée, donc à un autre contenu particulier, "contracté", et jamais à moi. Hume a raison d'observer qu'on ne se voit jamais soi-même, simple et permanent. 

Bien sûr, la véritable sensation de soi, "non contractée" par les choses, demeure. Mais comme en sommeil. "Je suis", mais je suis ceci, cela, sans aucune attention "pleine" : je deviens fragmenté, contracté à la mesure des contenus de mon expérience. Percevant le bleu, je ne suis que cela ; puis je suis joie, puis tristesse, puis expérience neutre, incolore mais fade, inerte ; puis à nouveau plaisir, puis jaune, et ainsi de suite, à une vitesse telle que j'en ai une impression de continuité. 

Mais si je prête attention à l'expérience même, à la conscience, à moi, je me dé-contracte. Car je vois, je sens, que je suis toujours plus vaste que le contenu présent. Je vois du bleu : "Je" est plus vaste que le bleu, "je" n'est pas bleu, "je" n'est confiné à rien.

En quoi est-ce "délectation émerveillée", "jouissance ultime" ? Parce qu'en réalisant que je suis plus vaste que tout, enfermé nulle part, j'entre en expansion. Or, le plaisir est expansion. Et voilà pourquoi toute expérience est extase. Je suis toujours plus vaste. La conscience est cette présence toujours plus vaste, capable de se manifester de façon limitée, certes, mais toujours plus vaste que toute limite.

C'est cela, l'extase secrète qui palpite dans l'intime de chaque être conscient. 

La conscience est contraction et expansion. 

Mais si je ne prête attention qu'à la contraction, je souffre. Si je prête attention à l'expansion, je suis dans l'extase, je m'absorbe dans l'infini qui est plus moi que moi. Ou plutôt, je me laisse ouvrir, je goûte l'eau de vie, ce mouvement en perpétuelle expansion. Le corps est ressenti comme une torche qui se répand en ondes infinies, comme autant de notes offertes au silence vivant.

mercredi 15 avril 2020

L'Ancien

Shiva lingam, Hampi | India | Simbo Benbo | Flickr

Abhinavagupta cite un ouvrage inconnu, 
le Secret de l'Histoire (Itihâsa-rahasya), 
pour expliquer le sens profond de l'expression
"l'Ancien" (purâna) employée par Utpaladeva
pour décrire la conscience, le Soi :

purāṇaṃ tatparaṃ tejo yenābhinavatejasām |
hriyate cārpyate tejastajjyotirbhairavātmakam ||

"L'Ancien est l'éclat transcendant
qui éclaire les lumières nouvelles.
Il prend et donne à la fois :
cette lumière est le divin."

(Vivriti-vimarshinî, I, p. 51)

Autrement dit, la conscience n'est pas 
"ancienne" dans un sens temporel, mais au sens où
elle est la lumière atemporelle qui se manifeste
en manifestant le temps.
Les choses sont le temps.
Mais l'espace dans lequel les choses se révèlent 
n'est pas dans le temps.
Il est donc "Ancien".


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