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vendredi 5 septembre 2025

Se délecter ou avaler ?

Peinture : Émile-Pierre Metzmacher


Ce blog est dédié au tanttra. Un autre, l'Atelier mystique, est consacré à la mystique. Cependant, il y a des résonances.

Voici un texte de Madame Guyon (France, XVII7 siècle) qui évoque le camatkâra, la délectation émerveillée qui est l'essence de la conscience, et donc de toute expérience :

"Lors donc que l’on est ainsi enfoncé en soi-même et vivement pénétré de Dieu dans ce fonds, lorsque les sens sont tous ramassés et retirés de la circonférence au centre (ce qui donne un peu de peine au commencement, mais qui est aisé dans la suite, ainsi que je dirai), lors, dis-je, que l’âme est de cette sorte ramassée en elle-même, qu’elle s’occupe doucement et suavement de la vérité lue, non en raisonnant beaucoup dessus, mais en la savourant, excitant la volonté par l’affection plutôt que d’appliquer l’entendement par la considération, l’affection étant ainsi émue, il faut la laisser reposer doucement et en paix, avalant ce qu’elle a goûté. Comme une personne qui ne ferait que mâcher une excellente viande ne s’en nourrirait pas, quoiqu’elle en eût le goût, si elle ne cessait un peu ce mouvement pour l’avaler, il en est de même lorsque l’affection est émue : si on veut la mouvoir encore, on éteint son feu, et c’est ôter à l’âme sa nourriture. Il faut qu’elle avale, par un petit repos amoureux plein de respect et de confiance, ce qu’elle a mâché et goûté. Cette méthode est très nécessaire et avancerait plus l’âme en peu de temps que toute autre en plusieurs années." (Le Moyen court, II) 

Il y a des instants où la pensée se tait, où l'on ne sait plus très bien si l’on contemple ou si l’on est contemplé. Quelque chose s'arrête — ou plutôt, quelque chose commence. On ne cherche plus Dieu. On le goûte.

Madame Guyon, dans Le Moyen court, décrit cette expérience avec une grâce qui touche au silence lui-même. Et ce qu'elle révèle là, à travers des mots doux et profonds, entre en résonance inattendue avec une notion au cœur du Tantra non-duel du Cachemire : camatkāra, l’émerveillement extatique de la conscience.

Deux traditions. Deux langues. Un même secret.

Une voie de douceur :

Madame Guyon nous parle d’un moment délicat et subtil. L’âme se retire au-dedans, les sens se calment. On lit un passage des Écritures, non pour l’analyser, mais pour le savourer. Puis, quelque chose s’éveille. Une affection intérieure, une chaleur douce, une émotion tendre.

Et alors vient ce qu’elle appelle le repos amoureux : ne plus remuer cette affection, ne pas chercher à la rallumer encore. Il faut laisser l’âme avaler ce qu’elle a goûté, comme on cesse de mâcher un fruit pour en recevoir les sucs.

Elle écrit :

"Comme une personne qui ne ferait que mâcher une excellente viande ne s’en nourrirait pas [...] si elle ne cessait un peu ce mouvement pour l’avaler, il en est de même lorsque l’affection est émue."

Ce n’est pas la volonté qui nourrit. C’est l’abandon.

Pas l’analyse. Mais la saveur.

Camatkāra : la surprise de la conscience

Dans le Tantra du Cachemire, cette saveur a un nom : camatkāra (चमत्कार). "Faire tchamat", son de la langue qui se délecte.

Littéralement : émerveillement, ravissement, saisissement joyeux.

C’est l’instant où la conscience se reconnaît dans ce qu’elle perçoit, et s’en émerveille. Le monde n’est plus extérieur : il est nous. La pensée se dissout dans un silence lumineux, et ce silence goûte sa propre saveur.

Camatkāra n’est pas un feu d’artifice. Ce n’est pas une extase spectaculaire. C’est un sourire muet du cœur, un frisson doux dans le dos, un regard soudain sur le ciel qui nous rappelle que tout est déjà là.

En somme, le Tantra enseigne que :

« Lorsque la conscience s’étonne d’elle-même, elle est libre. »

Deux langages, une même lumière :

Là où Madame Guyon parle de repos amoureux, les maîtres tantriques parlent de visrānti, le repos dans le Soi.

Là où elle invite à avaler la saveur, le Tantra dit, en substance :

« Savoure le monde comme toi-même. »

Dans les deux cas, ce qui est sacré, ce n’est pas ce que l’on pense, ni ce que l’on fait. C’est ce que l’on laisse advenir.

L’éveil ne se gagne pas. Il se reçoit.

Et cette réception passe toujours par un moment de bascule : quand on cesse d’agir, de vouloir, de contrôler — alors quelque chose agit en nous. Une paix. Une joie sans cause. Un étonnement si profond qu’il en devient silence.

Une mystique incarnée :

L’union divine, pour Madame Guyon, n’est pas une abstraction. Elle se vit dans le corps, dans l’affection, dans une forme d’extase douce.

De même, pour les yoginīs tantriques, le divin est saveur, vibration, émerveillement du cœur.

On peut goûter Dieu dans une prière. Mais aussi dans une fleur. Un mot. Un souffle. Un instant de fatigue.

Et c’est peut-être cela, au fond, le vrai point commun entre ces deux voies :

Une mystique incarnée, simple, joyeuse. Une voie de saveur.

Pour conclure : rester là, sans rien faire

Madame Guyon nous dit :

« Cette méthode est très nécessaire, et avancerait plus l’âme en peu de temps que toute autre en plusieurs années. »

Le Tantra répond que camatkāra est l’éclair de reconnaissance par lequel la conscience se reconnaît et se libère.

Rien d’autre à faire que rester là, comme on s’assied à l’ombre d’un arbre. Laisser la saveur descendre. Ne plus penser. Se reposer dans l’émerveillement.

Et peut-être, dans ce silence, dans ce rien, dans ce fond —

goûter enfin Quelqu’un.

Partage cette page si elle a résonné en toi. Et si tu veux aller plus loin dans cette exploration des ponts entre mystique chrétienne et tantra, laisse un commentaire, un témoignage ou une question. Que cette saveur se propage !

mercredi 28 avril 2021

L'extase inaperçue

Carl von Bergen


Selon le Tantra, le plus intime de toute expérience est l'extase. Nous sommes dans une extase que nous se sentons pas, faute d'attention. Or, ce manque d'attention vient d'une croyance fausse selon laquelle l'expérience serait le plus souvent banale, neutre, fade, voire ennuyeuse, et qu'elle consisterait en un bavardage incessant. L'ultime vérité de l'expérience serait donc que le monde est étranger à mon expérience, à mon être. L'expérience oscille entre souffrance et morne plaine.

Voilà pourquoi le Tantra s'attache à corriger ces croyances. Par exemple, la croyance que l'expérience, en général, la "vie", l'"existence", être soi, sont choses insipides. Au contraire, le Tantra montre que l'expérience, ou la conscience, sont toujours extase, émerveillement, jouissance absolue :

pūrṇa iti : nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśas, tatsvabhāve yaś, camatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ, tasya yā āpattiḥ prāptiḥ.

"La pleine réalisation" : elle est pleine, car elle est ce que l'on appelle 'la sensation de soi', sensation qui n'est pas contractée par les (contenus de cette sensation), comme par le bleu, par exemple. Elle est réalisation de sa nature propre qui consiste à (ne jamais être contractée par son contenu). Elle est donc délectation émerveillée, elle consiste en félicité, elle est l'ultime jouissance." (Abhinavagupta, Vivritivimarshinî, vol. I)

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Abhinavagupta décrit ici la "réalisation" spirituelle. Celle-ci ne consiste pas à atteindre un lieu ou à produire quelque chose qui n'était pas déjà présent, comme quand on va acheter du pain. 

Elle consiste plutôt à atteindre ce qui est déjà le cas, mais auquel on ne prête pas attention. La conscience s'oublie et se perd dans ses propres manifestations, sans se réaliser, sans réaliser ce qu'est cette manifestation, qu'elle prend alors pour la manifestation indépendante d'un monde étranger à elle, alors que tout est sa propre manifestation.

La réalisation consiste à reconnaître le divin dans l'expérience. Voilà pourquoi la conscience "atteint" (prâpti) la conscience : elle se met à l'unisson (âpatti) d'elle-même, de sa gloire innée. Réalisation qu'elle est cause de tout, elle cause alors une totalité nouvelle, un monde nouveau. 

Quelle est cette gloire ? Elle consiste dans la véritable sensation de soi (ahambhâva) qui n'est pas contractée par son contenu, par les objets sensibles et mentaux. Par exemple, le bleu.

D'ordinaire, l'expérience du 'bleu' comporte l'oubli de soi, de la sensation de soi. Je m'oublie dans cette perception. Et, quand je reviens à moi, je reviens au corps, à une pensée, donc à un autre contenu particulier, "contracté", et jamais à moi. Hume a raison d'observer qu'on ne se voit jamais soi-même, simple et permanent. 

Bien sûr, la véritable sensation de soi, "non contractée" par les choses, demeure. Mais comme en sommeil. "Je suis", mais je suis ceci, cela, sans aucune attention "pleine" : je deviens fragmenté, contracté à la mesure des contenus de mon expérience. Percevant le bleu, je ne suis que cela ; puis je suis joie, puis tristesse, puis expérience neutre, incolore mais fade, inerte ; puis à nouveau plaisir, puis jaune, et ainsi de suite, à une vitesse telle que j'en ai une impression de continuité. 

Mais si je prête attention à l'expérience même, à la conscience, à moi, je me dé-contracte. Car je vois, je sens, que je suis toujours plus vaste que le contenu présent. Je vois du bleu : "Je" est plus vaste que le bleu, "je" n'est pas bleu, "je" n'est confiné à rien.

En quoi est-ce "délectation émerveillée", "jouissance ultime" ? Parce qu'en réalisant que je suis plus vaste que tout, enfermé nulle part, j'entre en expansion. Or, le plaisir est expansion. Et voilà pourquoi toute expérience est extase. Je suis toujours plus vaste. La conscience est cette présence toujours plus vaste, capable de se manifester de façon limitée, certes, mais toujours plus vaste que toute limite.

C'est cela, l'extase secrète qui palpite dans l'intime de chaque être conscient. 

La conscience est contraction et expansion. 

Mais si je ne prête attention qu'à la contraction, je souffre. Si je prête attention à l'expansion, je suis dans l'extase, je m'absorbe dans l'infini qui est plus moi que moi. Ou plutôt, je me laisse ouvrir, je goûte l'eau de vie, ce mouvement en perpétuelle expansion. Le corps est ressenti comme une torche qui se répand en ondes infinies, comme autant de notes offertes au silence vivant.

dimanche 4 avril 2021

Au-delà de l'être



La conscience est au cœur de tout et au cœur de toute vie spirituelle.
Mais qu'est-ce que la conscience ?

Selon la plupart des traditions, la conscience est une lumière immuable qui illumine tout sans être affecté par rien, comme le soleil éclaire et fait croître les êtres vivants sur terre, sans en être affecté en retour.

Selon le Tantra, cette idée de la conscience est très incomplète.
En effet, la conscience n'est pas passive, ni statique. Elle est mouvement, vibration, frémissement, élan, élévation, expansion, extase, activité. Et cette activité est "conscience de soi". Être conscient, en effet, c'est pouvoir sentir ce que cela fait d'être soi. Et cette conscience est émerveillement, camatkâra, délectation d'être, étonnement d'être, ressenti de soi, appréciation et dégustation d'être soi. C'est cela, l'essence de la conscience qui est l'essence de tout.

Dès lors, le monde n'est pas rejeté hors de la vie spirituelle.

Utpaladeva définit ainsi l'essence de la conscience dans son Poème pour reconnaître le divin en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), verset commenté par Abhinavagupta : 

citiḥ pratyavamarśātmā, parā vāksvarasoditā |
svātantryametanmukhyaṃ, tadaiśvaryaṃ paramātmanaḥ || I, 5, 13 ||

Comm. : cetayati ityatra yā citiḥ citikriyā, tasyāḥ pratyavamarśaḥ svātmacamatkāralakṣaṇa ātmā svabhāvaḥ. tathā hi : ghaṭena svātmani na camatkriyate.

La Conscience est prise de conscience de soi,
Parole transcendante qui parle spontanément.
Elle est d'abord liberté, car elle est
la souveraineté du Soi suprême. I, 5, 13

Commentaire par Abhinavagupta : La Conscience est activité, comme le montre le verbe "prendre conscience" (cetayati). Sa "prise de conscience de soi" est son Soi, sa nature, définie comme émerveillement et appréciation de soi-même. En effet, un vase ne s'émerveille pas de soi. 

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La différence entre ce qui est doué de conscience propre et ce qui est inerte, comme le vase, c'est le pouvoir de se ressentir. Le vase "est", certes. Tout "est". Mais le privilège de ce qui est conscient, c'est de pouvoir se ressentir, se ressaisir, s'apprécier. "Être ce vase" ne fait rien pour le vase, n'a pas de sens pour le vase, parce que justement, il n'est pas un être conscient. 

Et ce pouvoir d'être conscient de soi est "émerveillement", miracle d'être. La conscience n'est donc pas simplement "ce qui est". Son essence est "conscience d'être ce qui est", l'acte de savourer le fait d'être. 

Et cette conscience n'est pas une chose statique, mais un acte, désigné donc par un verbe. L'absolu n'est pas une masse inerte, un bloc immuable (ghana), mais mouvement infini, élan inépuisable, vibration plus rapide que tout.

Là se trouve l'essence du Tantra, texture de la vie.

lundi 29 mars 2021

L'émerveillement, clé du tantra - 1

L'émerveillement est peut-être le mot le plus important de la philosophie du Tantra.

En sanskrit, camatkâra, littéralement, "faire camat". "Camat" est une onomatopée qui exprime l'émerveillement, l'appréciation, la délectation, la bonne surprise. 

Le Tantra est l'approfondissement de cette expérience.


Etant lié à la surprise, à l'imprévu, à ce qui s'écarte de la routine, le mot en est venu à désigner le miracle, comme dans ce passage d'un tantra à propos, semble-t-il, du Mantra de Tchandî :

sādhitaṃ parayā bhaktyā japahomādivarjitam |

 gandharvāṇāṃ kinnarāṇāṃ guhyakātāṃ tathaiva ca || XV-270 ||

 siddhānāṃ ca camatkāraṃ jarāmaraṇavarjitam |

ṛṣiṇāṃ ca munīnāṃ ca vīrāṇāṃ yogināṃ tathā || XV-271 || (Âgamakalpalatâ)

"Le Mantra de la Déesse Féroce est réalisé 

grâce à une dévotion supérieure, sans avoir besoin

de rituel de récitation, de rituel du feu et autres pratiques.

Pour les musiciens célestes, les centaures, les génies,

les parfaits, les poètes, les sages, les héros et les yogis,

ce Mantra est le miracle, libre de la naissance et de la mort."

dimanche 6 décembre 2020

Le fond de tout expérience est extase infinie



 La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau. 

mercredi 25 mars 2020

Le miracle d'être

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L'essence de tout ce qui est,
est la conscience. L'expérience. Exister.

Mais qu'est-ce que la conscience ? Qu'est-ce que l'expérience ? Qu'est-ce que vivre ? Qu'est-ce qu'exister ?

C'est l'espace limpide dans lequel apparaissent ces mots,
le présent brillant en lequel apparaissent ces mots.
Et tout le reste.
Comme une grande bouche, un œil immense. Un regard sans rebords.

Mais la conscience n'est pas seulement vide comme l'espace.

Elle est, en plus, vivante, sensible, dynamique.
Elle est doué du pouvoir de s'émerveiller, de ressentir, de penser, de dire.

Comme dit Utpaladeva :

prakāśasya mukhya ātmā pratyavamarśaḥ, taṃ vinā arthabheditākārasyāpy asya svacchatāmātraṃ na tv ajāḍyaṃ camatkṛter abhāvāt //

L'essence (âtmâ "le Soi") de la conscience
est d'abord le ressenti (pratyavamarsha).
Sans cela, la conscience serait seulement transparente pour accueillir les choses, mais elle ne serait pas consciente, car il n'y aurait pas (en elle) d'émerveillement".

Vritti, I, 5, 11

Si la conscience était seulement un espace vide, elle accueillerait les choses, mais sans rien ressentir, sans en être consciente, sans rien éprouver, sans rien se dire. Il n'y aurait rien, et pas même un étonnement face à ce rien. Ce quelque chose de plus que le vide, c'est la conscience. Non la conscience en tant que "lumière" qui éclaire les choses, mais la conscience en tant que réaction, ressenti, représentation, réalisation, prise de conscience. Le fait de se dire "Ah !" La conscience comme sentir.

Ce pouvoir de s'émerveiller est l'âme de l'âme, le cœur du cœur, la Shakti de Shiva.

Ce passage est extrêmement important. Il comporte les termes propres à la Reconnaissance : pratyavamarsha, litt. "l'acte de se toucher", de se sentir, se ressentir donc. Et camatkâra, litt. "l'acte de se délecter", d'apprécier, de goûter, de savourer, de s'émerveiller, de s'ébahir. Être, c'est s'étonner d'être. Il y a un étonnement qui gît au cœur de toute expérience, une béatitude devant le miracle d'exister.

samedi 25 janvier 2020

Le Clair de lune de l'émerveillement

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vāgdevī vadane mama sphuratu yā dhvanyātmanollāsinī  / I.1/
"Puisse la déesse Parole illuminer ma face et ravir les esprits grâce (au pouvoir) de la résonance".
śikṣā kāvyaprayojanam /
śikṣa ca sacamatkāraṃ bodhitā sthiratāṃ bhajet // 1.5 //
camatkārastu viduṣāmānandaparivāhakṛt /
guṇaṃ rītiṃ rasaṃ vṛttiṃ pākaṃ śayyāmalaṅkṛtīm // 1.6 //
saptaitāni camatkārakāraṇaṃ bruvate budhāḥ /
"Le but de la poésie est la culture de soi.
Or, une fois éveillée par l'émerveillement, la culture s'enracine.
Quant à l'émerveillement, il est source d'un flot de félicité pour ceux qui sont cultivés.
Les sages disent qu'il y a sept causes qui concourent à l'émerveillement : qualité, style, saveur, surprise (vritti), maturité, rhétorique et ornement."
Vishveshvara Kavichandra, Camatkârachandrikâ

Ce "Clair de lune de l'émerveillement" témoigne de l'influence du shivaïsme du Cachemire bien au-delà du Cachemire et des cercles d'initiés. Vishveshvara était un poète de l'Andhra de la fin du XIVe siècle.

jeudi 15 août 2019

Le grand émerveillement



La pure présence, simple, nette, limpide, transparente, 
porte plusieurs appellations dans la tradition Krama :
sceau de Shiva (shambhavî), geste secret (rahasya), posture céleste (divya), regard divin (divya), visage de Bhairava, bouche bée (cakita), le baiser (cumbaka).
Le plus étonnant est "émerveillement" (vismaya). L'étonnement est l'essence d'être conscient. Être conscient, c'est être étonné. De quoi ? D'être conscient, ou d'être, ce qui revient au même. C'est s'émerveiller et se délecter d'être : camatkâra. En hindi moderne, cette expression désigne le miracle, ce qui laisse bouche bée, sans rien à quoi se raccrocher. Car exister est un miracle. Littéralement, camat-kâra veut dire "faire miam". Ou "slurp". La délectation d'exister. 

Dans la tradition Krama, c'est le geste secret par lequel nous invitons la Grande Inopinée (sâhasâ) à nous envahir (âvesha). Dans cette approche, la grâce, c'est se laisser posséder comme on se laisse prendre par la colère. C'est perdre le contrôle. Ainsi a lieu la transmission (samkramana) des yoginîs, qui est ici la véritable initiation.

Ca n'est pas méditer, se concentrer et recevoir la grâce par mérite. Non, c'est juste se laisser faire. Comme un voyage chamanique, un état d'hypnose. Son essence, sa moelle, sa substance est "une explosion naturelle" (akritaka-sphâra), un feu d'artifice sans artifice. Une simple présence caressée par les sensations tactiles.

C'est encore "le grand émerveillement" (mahâ-vismaya), "la
pénétration en notre essence en sautant vers le haut, au-delà, sans plus aucun ego limité, sans plus de fierté mal placée ou bien placée, quand l'arrogance a disparue" (Ananta Shakti, Explication des Soûtras du Maître Fou, 13).

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