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jeudi 26 janvier 2023

Le treizième mois


 Les mois lunaires sont plus courts que les mois solaires. Pour synchroniser les deux calendriers, il faut donc ajouter un mois solaire toutes les six années. C'est le treizième mois - sans aucun rapport avec un quelconque salaire. 

Dans le Veda, un hymne à Varouna décrit le dieu comme celui qui suit le rituel parfait. Ce rituel est le grand cycle de l'année. Varouna connait les douze mois qui apportent la prospérité. Et surtout, il connait le treizième mois qui apparaît dans l'intervalle (Rigveda, I, 25, 8) : veda māso dhṛtavrato dvādaśa prajāvataḥ | vedā ya upajāyate || "Dévoué (à ceux) qui lui sont dévoué, il connait les douze mois (et) leur fécondité, lui qui connaît (aussi le treizième mois) engendré secondairement". Ce treizième mois naît "de soi-même" (svayam evotpadyate)

Ce treizième mois est l'intervalle où se révèle le soleil véritable, source des douze soleils, des douze mois de l'année.

Dans le contexte du Tantra, Abhinava nous dit que la déesse Conscience habite aussi "au plan objectif sous la forme des mois de l'année, des signes du zodiac, etc." (Tantrâloka, IV, 146b)

Le soleil est le symbole de la lumière de la Conscience, "omnisciente", qui illumine toutes choses en s'illuminant elle-même. "Quand il brille, tout brille à sa suite". Elle est le soleil ultime, notre conscience (svasamvit paramâdityah, Cincinîmatasâra, VII, 15b).

L'enseignement du soleil au cœur du soleil est au cœur du Tantra dans sa tradition la plus ésotérique, la tradition de Kâlî (différente de la déesse populaire) : "Le soleil à l'intérieur du soleil illumine/fait apparaître le monde entier" (ib. VII, 12a).

Mais ce qui est encore plus intéressant est que cet enseignement de l'existence d'un treizième mois source des douze autres est associé à Varuna et Mitra. Or, ces deux dieux apparaissent dans le Veda des hymnes, l'un des plus anciens textes spirituels qui nous soient parvenus. Et ils sont par ailleurs nommés dans une lettre entre un roi du Mitanni et un roi Hittite vers -1380. C'est-à-dire dans l'actuelle ... Syrie ! Un peu avant le règne du pharaon Toutânkhamon. Varouna a été rapproché d'Ouranos. Les deux sont dieux du Ciel, dieux qui enveloppent (-vr comme dans vritti). Cette présence des dieux du Veda, sous leur forme sanskrite, au Moyen-Orient (royaume de Mitanni) il y a plus de trois mille ans, est un mystère fascinant. De plus, nous savons que l'une des principales célébrations des habitants de cet énigmatique royaume était le solstice, vishuva, l'intervalle entre les grandes phases des cycles temporels, dont le pendant microcosmique est l'intervalle entre les respirations. Dans le Tantra, la déesse Laksmî-Kâlî "est présente entre les mouvements de l'expir et de l'inspir" (Kulakaulinîmata, XV, 270).

Dans l'hymne à Varouna cité plus haut (Rig-veda, verset 7), son omniscience est suggérée quand il est célébré comme vedā yo vīnām padam antarikṣeṇa patatām | veda nāvaḥ samudriyaḥ || , "celui qui connait le chemin des oiseaux dans le ciel et qui connait le chemin des navires dans l'océan". Il est l'espace de la Conscience qui contient tout et qui, donc, "connait" (veda) tout. 

Tout ceci suggère une extraordinaire continuité entre le dieu indo-européen d'Asie centrale, et l'enseignement du Tantra, même dans ses traditions les plus "ésotériques", comme le Kâlî-krama. La continuité n'est jamais entièrement rompue. La théorie d'un Tantra "dravidien" opposé à un Veda "indo-européen" ne tient donc pas. 

Le treizième mois est simplement l'émerveillement à la fin de l'expir. A travers les millénaires et les lieux, la tradition se joue des ruptures. 

mercredi 16 mars 2022

Le mystère de l'origine de toutes choses enfin résolu !


 Qu'y a-t-il au commencement de toutes choses ? 

Les physiciens l'ignorent ou éludent la question, laquelle nous demeure inaccessible. Trop loin, très abstrait.

Pourtant, l'origine de tout est proche. Et très concrète.

Selon le Tantra (=tantrisme, chamanisme et gnosticisme), tout est mouvement. Comme une mer parcourue de vagues. Chaque sensation, perception, pensée, mouvement physique, spirituel ou mercatique, est une vague, un mouvement.

Or, chaque mouvement, sans exception, commence dans l'Origine de toujours.

Et tout mouvement s'achève en Elle.

Comme les vagues "commencent" et "finissent" en la mer. Si l'on peut s'exprimer ainsi.

Donc, il faut et il suffit de prendre n'importe quel mouvement pour découvrir l'origine de tous les mouvements. Chaque mouvement est, en sa vérité, comme un voyage de l'infini vers l'infini, avec un interlude dans le fini, épisode qui a son sens et sa valeur, pourvu qu'il soit resitué dans son contexte : l'infini.

Cela est plus sensible pour les mouvements subjectifs : ceux, de "mon" corps, de "mon" esprit. Et ceci sera moins sensible pour les mouvements objectifs, les mouvements des autres êtres, comme le mouvement d'une belette, et encore moins pour les mouvements des choses apparemment privées de conscience propre, une pierre qui roule, par exemple.

Il suffit donc de plonger l'attention sur le début de n'importe quel mouvement subjectif - un désir, un élan, une émotion - pour découvrir, pour ressentir l'Origine de tout, le Big Bang en direct.

Mais, me demanderez-vous, s'il en va bien ainsi, alors pourquoi le Big Bang reste t-il un mystère impénétrable ? Si je suis à l'Origine à chaque origine de mouvement subjectif, pourquoi n'en n'ai-je pas conscience ? 

Premièrement, parce que je ne le sais pas. Si j'en ignore jusqu'à la possibilité théorique, comment pourrais-je en prendre conscience ? Deuxièmement, parce que, dans l'expérience ordinaire, le mouvement succède si rapidement à son Origine, qu'il la recouvre et la cache, pour ainsi dire, même si cela est une illusion, car comment la vague pourrait cacher l'océan ?

Mais enfin, pour ressentir l'Origine, il faut donc porter son attention vers les moments où l'Origine reste à nu, découverte pour ainsi dire plus longtemps qu'à l'habitude.

Comment faire ?

C'est très simple.

Expérience : je m'assoie. Je veux m'envoler, soulever mon corps au-dessus du sol. Comme cela est impossible (en temps normal), ce mouvement ne se réalise pas. Le corps ne décolle pas. Mais mon désir, ma volonté, mon élan, lui, persiste. Et, comme le mouvement grossier qui le recouvre d'ordinaire ne survient pas, cet élan se trouve mis à nu.

Cet élan est l'Origine. Le Big Bang. Ressentir cet élan, c'est ressentir l'élan  l'origine de tout, l'énergie pure. Plus je "remonte", par mon attention, vers la source du mouvement, plus je me fonds dans l'Origine, plus je savoure, ici et maintenant, le Big Bang en direct.

Sur cette voie, il se passe bien des choses. Mais, à un moment, imprévisible, il y a comme un basculement. Le Mystère, tout en gardant son mystère, se trouve "résolu", consommé. En d'autres termes, et sans vouloir effrayer personne, on tombe en amour. Intime, intense et tout ce qu'il y a de plus personnel, même si la personne peut ainsi se sentir mourir de mille morts avant de renaître autant de fois. A l'infini.

En ce sens, le mystère du Big Bang est résolu dans une expérience ineffable, indicible, mais directe et plus concrète que n'importe quelle autre. 

mardi 22 juin 2021

Sur quoi méditer ? Les yogas tantriques les plus anciens



 Cela est peu connu, mais les tantras de Shiva sont plein de pratiques de yoga, c'est-à-dire de méditations. J'en ai déjà donné maints exemples ici. Ces méditations sont parfois classées selon les niveaux de conscience ou tattvas.

Dans la Nishvâsa-tattva-samhitâ, l'un des plus anciens tantras connus aujourd'hui, on trouve déjà la plupart des grandes pratiques. Par exemplen la méditation sur les cycles du temps, "le jour, la nuit, les semestres, les solstices et équinoxes" (Uttarasûtra V, 4), ainsi que "la même saveur avec Shakti" (shaktisamarasa, id.). En pratiquant ces méditations, ici décrites de manière seulement allusive, on atteint l'union avec Shiva et la "Puissance", à commencer par l'omniscience. Il est aussi question de "contempler le ciel" (âkâshe vîkshamânasya, id, V, 10), dans lequel des formes arrondies apparaissent (kutilâkriti, id., même terme que dans Vijnânabhairava, 154 pour désigner le trajet cyclique du souffle).  Les méditations sur le son intérieur (cincinîyaka, id. V, 12) sont courantes, ainsi que sur des formes qui apparaissent dans l'espace. On retrouve le Yoga de l'Homme-ombre, présent dans de nombreux tantras : "Si l'on contemple l'ombre [=le phosphène] dans le ciel, on verra l'Homme (de Lumière). S'exerçant ainsi, on atteindra l'accomplissement et on deviendra Shiva" (id. V, 16, des 'lingas' apparaissent en V, 31). Le Yoga du Temps est bien sûr présent, en lien avec la respiration. Il y a aussi des contemplations qui engendrent des visions lumineuses, mais à partir de lampes ou de joyaux, comme des saphirs (id. V, 26). Des visions pareilles à des flammes se développent (jvalate). Il y a aussi des méditation sur l'alphabet sanskrit. 

La méditation sur le souffle temporel est décrite plus en détail en V, 36 et suivants. L'expir est "jour", l'inspir est "nuit". Dans ce tantra, sushumnâ n'est pas le canal central, mais le canal solaire, à droite. Entre deux respirations, on médite sur l'équinoxe. La méditation sur "l'égale saveur de Shakti semble être une méditation sur le son intérieur (V, 39). Shakti désigne ici l'essence de l'énergie divine présente dans le corps. Sans elle, impossible d'initier autrui ni d'atteindre l'accomplissement (V, 41). On médite aussi sur Shiva omniprésent : c'est le yoga ultime (V, 42). On atteint ainsi l'Être (tattva) au-delà du souffle (nishvâsa).

dimanche 21 mars 2021

Le Yoga de l'Equinoxe, Yoga Royal

Le Yoga de l'Homme-lion, incarnation du Yoga du Temps


Bonjour, 

c'est aujourd'hui le premier jour du printemps, du Premier Temps. C'est le temps de se rappeler ce qui est hors du Temps, grâce au Yoga extraordinaire du Temps.

En cet équinoxe, frère Soleil (sol, sûrtya) égal la Lune. Le jour égale (aequus) la nuit (nox), Soleil et Lune à égalité. 

Or, le Soleil et la Lune, c'est le Temps, c'est-à-dire aussi la Mort. Kâla, en sanskrit, la langue "parfaite" des dieux, désigne à la fois le Temps et la Mort. Le Soleil est aussi le Feu digestif qui consume peu à peu le corps. L'une des pratiques du Tantra est de "tricher avec la Mort", avec le temps, avec le vieillissement...

Comment ?

En découvrant que je ne vieillis pas. La vieillesse, c'est le Temps. Le Temps, c'est le changement. Le changement, c'est le mouvement. Le mouvement, c'est le souffle, n'est-ce pas ?

Alors j'écoute le souffle. Quelle merveille que ce va-et-vient ! La respiration, dit un maître du Tantra, c'est la vibration infiniment subtile de la Conscience universelle qui ralentit, peu à peu, pas à pas, d'inspir en expir.

Ce mouvement de balancier est le Temps. La Mort, ma mort. A chaque mouvement, un pas vers la Mort... 

Mais que faire ? L'expir est déjà la Mort. Expirer, c'est mourir un peu. L'inspir est inspiration, vie, don d'énergie pour agir. Mais ces deux mouvements, selon les Védas, les poèmes de l'Indo-Europe d'avant l'agriculture, sont comme deux chiens qui me guettent de leurs yeux féroces. Un blanc, un noir. Et je doit leur jeter des croquettes à chaque moment, la croquette de l'inspir, la croquette de l'expir. Sans cela, ils se jettent sur moi, me dévorent et c'est la fin. Mais ainsi, je vis en sursis, je vis seulement pour mourir, je gagne ma vie à la perdre ! Un expir contre un inspir... De plus, je suis le champs de bataille entre ces énergies opposées, comme sur le champs de bataille de la Fin des Temps. Ma vie est un champs de bataille. Qui gagne, perd. D'échecs en réussites, de gains en pertes, prendre et donner, exaltations et abattements, espoirs et craintes...

Que faire ? Comment s'en sortir ?


Voici le remède, révélé par le Troisième Œil, Shiva, dans le Tantra de l'Oeil (Netra-tantra), justement. Il s'agit de la pratique de l'affinement du souffle (prāṇāyāma), pour ne plus être esclave de ses énergies, mais libre  :

madhyamaṃ prāṇamāśritya prāṇāpānapathāntaram | 

ālambya jñānaśaktiṃ ca tatsthaṃ caivāsanaṃ labheta || 8-11 ||

"D'abord, je m'abandonne au souffle du milieu,

entre le mouvement de l'expir et le mouvement de l'inspir.

Une fois porté par cette énergie de conscience,

je me tiens en elle et je trouve ainsi mon assise".

_______________________________

C'est très simple : j'écoute le mouvement du souffle. Puis je m'ouvre aux intervalles entre la fin d'un expir et l'inspir suivant. Expir... silence... inspir... silence... expir... silence...

Et ce silence, cet intervalle, devient alors de plus en plus vivant. Sous la lumière de l'attention, il s'éveille. C'est l'éveil de la Lovée, la Koundalinî, la Conscience universelle. Endormie dans son mouvement mécanique, elle s'éveille peu à peu...

"Je m'abandonne" : en confiance, plus qu'en conscience, sans vigilance excessive, tout en douceur. Je goûte les grandes bulles d'énergie qui éclatent dans l'espace qui s'ouvre en grand, dans un silence émerveillé, subtil mais vif. Vagues de souffle, vague de conscience...

"Je trouve ainsi mon assise" : je découvre ma demeure véritable, mon centre entre expir et inspir. Or, cet intervalle est immobile, comme au sommet d'une montagne russe. Instant d'apesanteur. Les mouvements grossiers cessent, un autre mouvement, plus subtil, se dévoile. (NB : je transpose la troisième personne du verset à la première personne, conformément à l'interprétation du premier verset du Poème de la Reconnaissance par Abghinava Goupta)

Kshéma Râdja, commentateur de ce Tantra, explique que l'énergie de conscience s'éveille dans cette écoute, elle commence à s'éveiller, unmishat, car la pleine conscience émerge (unmajjanât) et le souffle grossier s'immerge (nimajjanena) en elle, en son immensité (vyâpti). J'ajoute cela juste, non pour jouer à l'érudit, mais pour vous donner un aperçu de l'interprétation traditionnelle. Il est bon de se mettre à son école, de ne pas mentir en inventant un "shivaïsme du Cachemire" new age, sans toutefois rester prisonnier de la tradition. Cependant, avant de parler de dépasser la tradition, encore faut-il la connaître. Et comment la connaître sans connaître ses sources ? Méfions-nous des imposteurs qui veulent faire passer leurs fantaisies pour la tradition. Soyons aussi exigeants pour cette nourriture spirituelle que nous pouvons l'être pour les nourritures physiques.

Puis,

prāṇādisthūlabhāvaṃ tu tyaktvā sūkṣmamathāntaram | 

sūkṣmātītaṃ tu paramaṃ spandanaṃ labhyate yataḥ || 8-12 ||

prāṇāyāmaḥ sa uddiṣṭo yasmānna cyavate punaḥ |

"Je lâche à fond les ressentis grossiers

liés à l'expir et à l'inspir,

puis je vais vers l'intervalle subtil.

Puis je vais au-delà du subtil,

d'où je découvre la vibration ultime.

Tel est le 'contrôle du souffle' absolu,

car il ne me trahit pas."

_______________________

Le mouvement grossier, c'est le mouvement perceptible de la respiration. Je pars de lui, du Temps, de la Mort.

Puis je vais vers le subtil, les intervalles où la Vibration s'éveille.

Enfin, je plonge dans la Vibration suprême, âme des mouvements grossiers et subtils, corporels et mentaux. Je transcende le mental. Mais ce silence n'est pas mort, pas statique, il est au contraire Vibration totale, mouvement infini, dont les mouvements de la pensée et du corps ne sont que des échos ralentis. 

Ainsi, je dépasse le Temps, la Mort. Je la dévore, j'engloutis le Temps, car quand je prête attention aux intervalles entre les mouvements, ces mouvements (prâna) s'affinent (âyâma). Même quand ils se réactivent, je conserve le parfum (vâsanâ) de cette Vibration infinie, béatitude sans rivale qui me délivre de tout mal. Je suis l'océan, les vagues sont ma gloire. Je suis véritablement dans l'accueil, sans besoin de me raccrocher à des slogans. Je suis le remède, la réponse vivante, je suis ce que je croyais ne pas être ; je ne suis pas ce que je croyais être.

Je suis le Temps, libre du Temps. Je suis l'âme de la Mort. Je suis la Vie de ce qu'il y a après la vie. La Mort est changement de rythme, retour au subtil. La Mort elle-même se révèle comme libération. Chaque fin d'expir, chaque fin de pensée est une Mort, une libération, un retour à l'Essence libre, ouverte, en expansion sans fin ni limite. L'impermanence se révèle enfin sous son véritable visage, celui de la liberté.

Bien sûr, je vais ensuite me laisser distraire par des mouvements plus grossiers. Mais 

1) Je sais désormais qu'ils sont mes vagues, mes ondes, mes mouvements, mes énergies, mes pouvoirs ; et

2) Je peux "revenir", savourer sciemment. Et plus je savoure, plus le parfum de la Vibration est fort, vivace et durable. 

Voilà le vin nouveau, le vin de printemps, du Temps Primordial, inépuisable, toujours vert, vivant et vivifiant.

Bon printemps à tous !

lundi 21 septembre 2020

Équinoxe




 Aujourd'hui est un temps hors du temps :
jour et nuit s'égalisent.
Tout est engendré et dévoré par le Temps.

Dans les intervalles entre deux bouchées,
le Temps suspend son vol.
Il ne marche plus, n'avale plus.

Comme l'instant d'apesanteur au sommet d'une courbe,
comme la fin d'une pensée, avant que la suivante ne naisse,
comme la fin d'un expir,
comme la fin d'une longue journée.

Ni ceci, ni cela :
dans cette fissure l'âme s'échappe
vers la lumière.

Ni oui, ni non :
dans ce silence l'oreille
peut être saisie par la parole.

Là où la fin rejoint le commencement.
Là où le repos se love dans le mouvement.
Quand la vie et la mort
se retrouvent nez à nez.
Et nous, émerveillés.

Ni pour, ni contre.
Ni jour, ni contre-jour.
Ni lumière, ni ombre.
Jour de trêve.
La serrure est ouverte.
Un souffle d'audace,
elle s'ouvre.
Une feuille de l'épaisseur de rien,
un simple regard la déchire.
Un vol sans repères.

Hors du Temps, il n'y a plus de mesure.
Et quand on a goûté à cela, le Temps
qui revient est renouvelé.
La mort est repos.
La naissance est lumière.
Savourer ce gouffre,
c'est donner à la vie l'occasion 
de remettre les drames à leur place.
A chaque vague son moment,
partie du tout infini.

L'équinoxe est le moment de la reconnaissance,
de la renaissance. Du réveil.
M'y embrasse ce qui embrasse tout.
L'atemporel infuse tous les temps.
Se découvrir libre du Temps,
c'est rendre possible l'amour du Temps 
- de ce qu'il nous donne et nous prend.
C'est se sentir axe, distant et généreux.
Simple comme une claque
et inépuisable comme un moustique.

Maintenant tout commence.

mercredi 15 avril 2020

L'Ancien

Shiva lingam, Hampi | India | Simbo Benbo | Flickr

Abhinavagupta cite un ouvrage inconnu, 
le Secret de l'Histoire (Itihâsa-rahasya), 
pour expliquer le sens profond de l'expression
"l'Ancien" (purâna) employée par Utpaladeva
pour décrire la conscience, le Soi :

purāṇaṃ tatparaṃ tejo yenābhinavatejasām |
hriyate cārpyate tejastajjyotirbhairavātmakam ||

"L'Ancien est l'éclat transcendant
qui éclaire les lumières nouvelles.
Il prend et donne à la fois :
cette lumière est le divin."

(Vivriti-vimarshinî, I, p. 51)

Autrement dit, la conscience n'est pas 
"ancienne" dans un sens temporel, mais au sens où
elle est la lumière atemporelle qui se manifeste
en manifestant le temps.
Les choses sont le temps.
Mais l'espace dans lequel les choses se révèlent 
n'est pas dans le temps.
Il est donc "Ancien".


vendredi 3 janvier 2020

Le refuge du souffle

L’image contient peut-être : 1 personne, assis et barbe

Il y a un temple très simple qui vit au fond de chacun de nous.
Nous pouvons l'oublier mille et mille fois.
Avec l'âge, souvent il semble s'éloigner.
En vérité, il est immortel. Sa porte est toujours grande ouverte, bâillant
sur de vastes prairies lumineuses, ronronnantes et où chaque mouvement nous rassure, nous console et nous réconcilie.
La tradition rapporte que les intervalles sont un moment privilégié pour s'en souvenir, pour oublier un peu la machinerie qui semble régner durant l'année.
Ce secret est simple comme ce temple fait de vertes contrées : écouter la fin d'une pensée. Inutile de la supprimer avec grande force, car tout s'en va, c'est dans la nature des choses. Par contre, oui, avec intensité, regarder d'un regard entier, comme le chat guette la souris, comme le chien appelle sa friandise. Et se laisser planer dans cette coulée de silence frais comme un bonbon à la menthe. Avec douceur et rigueur. En un instant, nous sommes alors transportés dans le paysage de ce temple hors du temps, ce temps d'avant le temps, quand tout c'était que paix et repos chantant. Avec cette confiance simple, entière aussi, quand nous savions nous effondrer avec pleine confiance dans l'herbe, comme des bêtes heureuses. Alors la musique de ce temps où tout ce répond, de cet espace où tout concoure à la magie bienveillante, de ce sanctuaire imprenable et à jamais accessible, redevient audible. Au creux de soi, seul ou dans la foule.
Le voilà, l'entre-deux où nous nous retrouvons tous en nous retrouvant nous-mêmes, dans l'esprit d'avant, d'avant le temps.
C'est ce temps fragile et fort entre Noêl et le Réveillon, le temps atemporel de se réveiller, de se retourner vers la chaude clarté du grand soleil qui à jamais annonce le retour chez soi.

Simple comme une petit chèvre.

"A travers la lampe des yeux : pratique grossière.
A travers les cinq sens : pratique moyenne.
A travers les pores de la peau : pratique subtile."

Maître Présence céleste, Drenpa Namkha, tradition Boeunpo, Tibet

Voir la lumière qui voit briller à travers la vaste ouverture des "yeux".
Percevoir la présence qui jaillit à travers les cinq sens,
comme une lampe dans un vase.
Sentir la vibration qui ruisselle à travers la "peau",
qui exsude comme une vapeur, qui rayonne comme une lumière, etc.

Si je me sens incapable de "rester dans la présence" dans le quotidien,
alors je peux faire attention à des choses :
la vaste ouverture du champ visuel, sa transparence, porter l'attention vers ses "rebords";
les sensations dans le corps, une zone plus précise :
sommet de la tête, nuque, ventre, hara, main, front, plante des pieds...;
la peau, l'espace autour de la peau.
Par exemple, quand je suis assis, les mains posées à plat, étalées,
une partie de mon attention sur ce ressenti des mains étalées ;
ou, quand je suis debout, le ventre détendu, avec juste une légère tension
minimale, l'attention posée en partie sur cette masse;
ou bien, l'attention donnée à la fin de l'expir, souvent, pas forcément longtemps. Mais souvent.
Sans chercher midi à quatorze heure, le silence devient vivant.

Pratiquer ainsi dans le quotidien, sans honte, sans rancune, sans calcul ni gêne.

L’image contient peut-être : plante et plein air

La nature parle, même quand nous n'écoutons pas.
Les ancêtres murmurent, même quand nous les piétinons.
Le silence est éloquent, même quand nous bavardons.

Tout y est,
Tout est donné,
gratuitement,
au prix de se taire.

Je m’assois dans le miracle du souffle.
Chaque cycle, un nouvel an.
Chaque inspir, une inspiration.
Chaque expir, une libération.

J'ouvre les yeux,
le monde s'éveille.
Ils se referment,
je reprends le monde en moi.
Dans ce balancement
est ma joie,
libre de toute fin
comme de toute répétition.
Nouveau et insaisissable,
magie évidente,
aliment limpide
qui me nourrit.

Tout se passe comme si,
au fond de moi,
vivait un être,
second en apparence
mais premier en substance,
qui s'aliment du plein et du vide,
diaphane glouton,
à la fois
jouissance et transparence.

mercredi 1 janvier 2020

Se libérer du temps

Cerf - Brame - Brume

C'est quoi une année ?
C'est long ? C'est court ?
Une éternité par rapport au fragment d'un instant.
Un instant au regard de l'âge de l'univers.

Le temps se distend.
Il est élastique.
Il ralentit avec l'attente, dans la douleur.
Il accélère avec l'âge, dans l'inquiétude.

Nos âges sont peut-être des heures pour d'autres êtres.
Leurs vies sont les heures d'autres êtres encore,
et ainsi jusqu'à l'inconnu,
pour qui toute l'infini des temps n'est encore
qu'un instant.

Et pourtant, tout cela passe en moi,
ici et maintenant,
tandis que je le réalise.

Je peux le ressentir :
j'accueille le va-et-vient du souffle.
La respiration fait cycle, cercle où la fin
rejoint le commencement.

Naissance et mort, création et destruction,
été et hivers, jour et nuit, réussite et échec, joie et tristesse, gain et perte, plaisir et douleur, 
excitation et abattement : toutes les vibrations sont
dans cette vibration du souffle, car tout est vibration,
tout est alternance d'opposés, jeux d'opposition 
qui animent toutes choses. Mouvement.

Car oui, le temps est mouvement. Vibration.
En toutes choses rassemblées dans la lente respiration du souffle.
Il y a des vibrations si rapides qu'elles paraissent immobiles,
comme le frémissement des atomes dans les objets solides.
Il y a des vibrations qui ressemblent à des vibrations, comme le bruissement des abeilles. Il y a des vibrations si lentes qu'elles sont aussi prises pour de l'immobilité, comme
la danse des végétaux. Mais tout est vibration, tout est cycle.

Et tout cela est conscience, car conscience est vibration, mouvement et cycle. Le temps est donc la vie de la conscience.

Et je le ressens dans le va-et-vient du souffle. Les débuts, les fins, les souvenirs, les regrets, les espoirs, les craintes,
la générosité de la vie - sa cruauté aussi. Paisible comme
un bébé qui dort. Délicat et silencieux comme les êtres qui meurent et qui naissent, instant après instant.

Et à la fin d'un inspir, le souffle va toucher le coeur.
Là aussi, ici, vibration. Intense, douce, chaude, aimante,
pulsation de subtil plaisir. Reconnue, aperçue soudain, une chaudière qui semble se remettre en route, gros chat grave.

Qu'est-ce qui libère du temps ?
Le réveil du temps, l'éveil du souffle.
Accessible, sacré pourtant. Le savent bien, ceux qui ont senti la mort pointer à quelques respirations à peine. 

Tout est temps.
Le temps est vibration.
La vibration est mouvement.
Le mouvement est conscience.
La conscience est désir.
Le désir est émerveillement.

Tout est temps.
Le temps est cycles.
Les cycles sont respiration.
La respiration est vibration intime,
au centre des entrailles du temps,
au cœur du corps.
Extase d'être.
Mantra de silence.

Pas de libération du temps.
Juste un temps engourdi qui,
de temps en temps, s'ébroue.

Un article pour approfondir la vision cachemirienne du temps

samedi 28 décembre 2019

Noël

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Noël est la fête du solstice d'hiver.
C'est la fin d'une descente et le début d'une remontée.
L'énergie du soleil a baissé, l'énergie de la lune est montée.
Et puis tout bascule, le soleil va reprendre le dessus.
Mais entre les deux, dans l'intervalle, ce n'est ni le Soleil, ni la Lune, ni ceci, ni cela.
C'est un instant de suspension du devenir, de cette perpétuelle guerre qu'est le devenir, une trêve hors du temps, un hors-jeu.
C'est l'entre-deux, là où s'éveille l'énergie de vie, le feu vertical qui consume et se répand, préparant un nouveau cycle.
Pour le ressentir, il suffit que je me donne à la présence à la fin d'un expir, car chaque cycle respiration est le miroir d'un cycle annuel. Noël, c'est la fin d'un expir, le terme de la descente. Et si j'écoute ce qui se passe alors, je peux assister à la renaissance de tout, au premier instant de toute vie, de tout mouvement. Noël, c'est le Big Bang. C'est le tout premier frémissement de la clarté au coeur des ténèbres. La première montée, puissante car toute neuve, sans but encore, à l'état naissant.
Noël n'est pas juste un événement social ni une fête religieuse. C'est un point hors du temps, un pivot, le moment où le balancier va repartir. C'est, selon la tradition du Cachemire, le lieu de l'éveil de la conscience. Au terme du long lâcher-prise de l'automne, la conscience est prête à se retourner, à se réveiller.
Noël, c'est le mystère de la vie à portée de souffle.

lundi 1 avril 2019

La conscience se connaît elle-même d'un seul coup... ou pas



Il y a des degrés dans ce dont je prends conscience, dans le contenu de la pensée, de ma perception, de ma volonté.
Mais il n'y en a pas dans la Lumière que je suis, Lumière qui est tout aussi bien perception, pensée, volonté et action.

Il y a une parole, mystérieuse et limpide en même temps, qui l'énonce avec force :

sakṛdvibhāto'yamātmā pūrṇo'sya na kvāpi aprakāśasaṃbhavaḥ |

(cité par Kshéma Râdja dans son Spanda-samdoha, attribué aux Shiva-sûtra, mais attribué par Abhinava, qui le cite aussi, à un Sârasvata-samgraha) :

Ce Soi est manifesté une fois pour toutes. 
Il est complet/parfait.
Il est impossible qu'il ne se manifeste pas
quelque part/à un moment.

Plus littéralement :

"Manifesté d'un seul coup est ce Soi complet ; de lui nulle part il y a possible non manifestation"

"Ce Soi" : le Soi, l'absolu, est proche. Il est moi, plus intime que tout ce qui pourrait m'en éloigner.
Pourquoi, parce qu'il est la Lumière qui éclaire tout, et qui se manifeste en manifestant tout. 
Comment en être certain ?
Par expérience et raisonnement.
La conscience est évidente. C'est elle qui, ici et en cet instant même, manifeste ces mots et tout ce qui surgit, au dehors comme au dedans. 
Mais comment savoir qu'elle est "toujours présente" ?
Parce que, si elle était absente, la disparition des choses ou d'elle-même serait impossible.
Supposons un instant qu'elle disparaisse. Qui constate cette disparition ? Si cette disparition ne se manifeste pas, comment savoir qu'il y a disparition ? Et si elle se manifeste, le Soi est cette manifestation elle-même !
En sanskrit, "apparition", "manifestation" et "lumière" sont un même mot : prakâsha, "illumination", ce qui facilite la compréhension de ce point essentiel.

Cette Lumière, qui n'est rien de ce qu'elle éclaire, illumine, manifeste, est sans forme, simple. Elle n'a pas de partie, de"couches", ni de niveaux. Elle est manifestée tout entière, "une fois pour toutes". 

sakṛdvibhātah : "manifesté une fois pour toutes". C'est tout, ou rien. Comme ça n'est pas rien, c'est tout. Simple koân non-duel, que l'on retrouve aussi bien dans le shivaïsme du Cachemire que dans le Vedânta (Gaudapâda).
La Lumière ne peut pas ne pas briller.
L'Apparence ne peut pas ne pas apparaître.
La Manifestation ne peut pas ne pas être manifeste. 
L'Espace ne peut qu'être omniprésent.

La Lumière brille complètement, parfaite, sans rien cacher.

La conscience est donnée toute entière en chaque instant. Elle est l'instant qui ne passe pas, en lequel passent les temps, Passé et Futur.

D'un autre côté, à la différence de l'espace physique, la conscience peut se prendre pour ce qu'elle n'est pas. Elle peut se réaliser complètement, parfaitement, mais aussi se manifester comme oubli de soi. Elle peut prendre conscience de soi comme inconscience : c'est là son "pouvoir de réaliser l'impossible" (atidurghata-kâritvam), sa liberté souveraine, le pouvoir que seule la conscience possède, et qui est son essence, et qui est donc la quintessence de tout. Elle peut donc devenir, progresser, régresser, se cacher et se révéler à elle-même. C'est l'aventure de la vie.

Et donc,


cidghanamātmapūrṇaṃ viśvam

Toute chose est  plénitude de conscience, pleine de soi/ du Soi.

Plus littéralement :

"Masse de conscience, pleine de soi, est toute chose"

(cité par Kshéma Râdja à la suite de la citation précédente)
Et donc la conscience est à la fois atemporelle et temporelle. C'est elle-même qui se manifeste comme devenir, c'est-à-dire à travers les apparitions et les disparitions de myriades de choses, cette vaste vibration en elle-même, comme une palpitation universelle. C'est ce que nous fait voir l'expérience de chaque instant. Il suffit de le reconnaître. C'est la conscience universelle qui se manifeste comme personne. C'est elle qui lit ces lignes. C'est à elle de se reconnaître.

jeudi 22 février 2018

Pourquoi je respire ? Le sens profond de la respiration et du temps

Le temps est souvent pensé comme une chute.
Une déchéance hors de l'éternel.
"Le temps image mobile de l'éternité".
La respiration, incarnation de la prison de la dualité :
l'intérieur ou l'extérieur, prendre ou donner, fuir ou combattre...

La liberté serait de lâcher prise, de renoncer au va-et-vient des souffles.
La pratique de l'attention au souffle est d'ailleurs souvent présentée ainsi :
juste observer le mouvement de l'air dans les narines,
en restant neutre, non impliqué, dégagé, sans émotion.
Le mouvement s'amenuise alors, vers une immobilité
prise pour l'incarnation de l'éternité.
Dans le yoga commun, le yoga du souffle, 
prânâyama en sanskrit,
aspire à l'arrêt de l'inspir et de l'expir.
Cet arrêt est le prélude à l'arrêt de toute vie intérieure,
l'arrêt total de l'être incarné qui,
à travers cette sorte de suicide du corps,
veut incarner l'intangible, la pure conscience impersonnelle,
immobile et immuable.
Éternelle.

Mais il existe des alternatives.
D'autres visions.
Le temps est-il une chute ?
Selon le shivaïsme du Cachemire,
le temps est plutôt l'expression naturelle de la vie, 
qui est l'absolu.
Car ici l'absolu n'est pas un bloc statique et immuable,
mais une conscience effervescente
qui se désire elle-même à travers nos désirs innombrables.
La conscience est ébullition.
Notre conscience n'est pas trop agitée.
Au contraire, elle est engluée dans des alternatives.
Des dilemmes, des conflits.
Incarnés dans le va-et-vient du souffle.

Mais alors pourquoi le temps,
pourquoi le devenir, la vieillesse, la maladie, la mort ?

Écoutons Abhinava Goupta,
un maître du shivaïsme du Cachemire,
dans sa Lumière des tantras, chapitre six, "Le Chemin du temps" :

Le temps est à la fois succession et non-succession.

Ceci signifie que le temps ne s'oppose pas à l'éternité. 
Ce sont deux régimes d'une même pulsation consciente, deux rythmes d'un même désir.
Le temps ou "succession" (car le temps est le changement, la succession des phénomènes comme le jour et la nuit, l'inspir et l'expir),
est simplement l'éternité,
mais ralentie, déployée selon un autre rythme.
L'éternité ou "non-succession" (car l'éternité est l'intuition simultanée de toutes les expériences possibles, d'où l'extase),
est le temps réveillé, le temps éveillé,
un temps subtile, une vibration intense,
un temps accéléré.
D'ailleurs, on "passe" spontanément à ce régime
quand le temps s'accélère - dans un accident, le sport,
ou n'importe quelle autre activité rapide.

Abhinava poursuit :

Le temps se déploie tout entier dans la conscience.

Comme toute chose.
Même les ténèbres se font jour dans cette Lumière.
Autrement, il n'y aurait nulles ténèbres, rien, pas même rien.

On l'appelle Kâlî, (la conscience comme temps),
c'est elle que l'on célèbre comme Shakti suprême de Dieu.

Kâlî n'est pas une sorte de féminin sacré déchaîné qui fait des choses à Shiva. Kâlî est la vie, la Lumière qui éclaire ces mots en cet instant même, et qui est la libre manifestation de Dieu, de l'Inconnu qui désire, qui perçoit, qui fait tout.
Le temps est la manière dont cet Inconnu prend connaissance de soi,
sa façon de se sonder, à l'infini, puisqu'il est infini.
Tout ce que nous voyons, ressentons, imaginons,
ce sont des fragments de cet infini,
des facettes de ce diamant.

C'est cette conscience (façon de dire qu'elle est évidente, là, maintenant, au plein jour de la Lumière qu'elle est)
qui fait clairement apparaître à l'extérieur
ce qui est enveloppé en soi, en notre Soi,
et qui est à la fois succession et non-succession.
En (se développant), elle
devient le mouvement de l'énergie vitale/ du souffle.

La conscience devient souffle en "se développant",
comme une plante. C'est l'arbre de la Déesse,
cet immense arbre "des mots et des choses",
ce sont nos existences.
Ce ne sont pas des chutes,
mais des déploiement.
Vijrimbhana : déploiement, bâillement, ouverture - bander un arc.
Camatkâra : délectation émerveillement, étonnement - claquement de langue.
Brahman : expansion, félicité, floraison des chairs - énigme.

Mais pourquoi ?

Parce que la pure et simple conscience, qui est transparente, qui est la Lumière absolue, rejette d'abord d'elle-même l'objet connaissable. Elle ressemble alors à un ciel immaculé, séparé (des choses). C'est cette forme vide de la conscience que l'on célèbre partout comme l'état suprême des yogis qui réalisent que "ce n'est ni ceci, ni cela" (na iti, na iti).

La conscience est la plénitude même. Rien n'existe ni ne peut exister en dehors d'elle. Pour se manifester, elle doit donc d'abord "faire de la place" en niant son absolue plénitude. Elle s'identifie alors à l'espace vide et se dit "non ! non !" en rejetant tous les objets, du plus grossier au plus subtil. C'est cela que les adeptes du yoga commun et de la non-dualité partielle (=le Vedânta) prennent pour l'état ultime,
la réalisation suprême. En réalité, ça n'est qu'un moment, une étape dans le jeu vertigineux qui est le véritable absolu. L'erreur de ceux qui prennent le temps pour une déchéance de l'éternité est donc due à cela : ils prennent le vide, la pure conscience sans objet, pour le fin mot de l'histoire, pour l'absolu, pour l'Immense (brahman en sanskrit). Ils prennent la partie pour le tout, une facette pour le diamant tout entier. La pure conscience dégagée des objets, c'est-à-dire le Témoin, n'est pas la réalisation ultime.

Cette même (conscience) qui s'identifie à l'espace vide,
séparé de l'objet, séparé de ce qui est contenu (en elle),
aspire à assimiler (ce contenu).

Oui, car l'histoire ne s'arrête pas à la pure conscience.
Après le samâdhi, le désir réapparaît.
Et ce désir ne peut s'expliquer simplement par la force des habitudes acquises dans le passé. Non, il y a réellement, au sein du plus intime de la conscience elle-même,
de l'absolu lui-même, un désir de cet Autre, de son propre contenu. Ce désir est un désir d'unité, de fusion, d'assimilation à soi, d'identification complète. 
La conscience est comme un feu : elle brûle l'autre et le réduit à soi, après l'avoir manifesté en soi. 
La conscience est comme un estomac : elle digère l'autre après l'avoir "vomit" en soi.
Après ce moment de pure conscience, 
revient la conscience désirant, car le désir n'est pas un accident de la conscience, mais son essence.
On voit bien l'analogie avec le temps et l'éternité : de même que le désir n'est pas un étranger qui, venu d'on ne sait où, viendrait perturber l'immobile conscience, le temps n'est pas un accident de l'éternité. Ou si il se présente comme un accident c'est, plus profondément, par un secret élan qui est l'absolu même :
icchâ kumârî "la conscience divine est désir"
udyamo bhairavah "Dieu est élan"

Et ainsi, elle se fait balancement, souffle et mouvement des corps :

Elle s'abat (sur l'objet séparé d'elle) dans un débordement :
c'est cela que, dans le jargon (tantrique) on appelle
"énergie vitale", "vibration", "ondulation".

Donc l'Inconnu se réalise comme objet séparé de soi.
Simultanément, il se prend pour une conscience pure, infinie, mais séparé de cet objet. Et alors, pure conscience, il s'éprend de l'objet. Et c'est l'inspir, le désir de prendre en soi, le besoin de fusion, l'immanence, la vie, le jour. Et c'est l'expir, l'impulsion de rejeter hors de soi, la transcendance, la mort, la nuit. 
Et c'est la vie.
Et c'est le devenir.
Shakti (la pure conscience) désire Shiva (l'objet)
et devient ainsi va-et-vient respiratoire,
va-et-vient de vie,
va-et-vient mental,
dilemme, conflit,
guerre et paix.
Elle aspire à l'impossible.
Voici le temps :
un élan fou, totalement irréalisable,
et pourtant toujours déjà accompli,
car il y a rien 
en dehors de la Lumière qui 
joue de ses rayons.

vendredi 26 janvier 2018

Un rien de temps suffit

La vie intérieure se nourrit de touches brèves, mais répétées.
Ce sont des actes purement intérieurs de silence,
où simultanément l'âme se jette dans la mer divine
comme une onde qui aspire à la parcourir
à l'infini, sans jamais n'être rien autre que cette mer.


La brièveté de cet acte est décrite chez plusieurs mystiques.

Ainsi le Nuage d'inconnaissance :

"Un rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et perdu....
Aussi donne toute ton attention à cette oeuvre, et à sa merveilleuse manière,
intérieurement, dans ton âme.
Car pourvu qu'elle soit bien conçue,
ce n'est qu'un brusque mouvement,
et comme inattendu,
qui s'élance vivement vers Dieu,
de même qu'une étincelle du charbon.
Et merveilleux est-il de compter les mouvements qui peuvent,
en une heure,
se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail.
Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là,
pour qu'elle ait,
soudain et complètement,
oublié toutes choses créées?"

(Nuage, chapitre IV)

Et Catherine de Gênes :

"L'amour qui est Dieu même,
instantanément et sans intermédiaire 
découvre sa fin et son repos suprême."

(Vie de C. de Gênes chap. III)

L'ermite Jeanne de Cambry décrit la jouissance de Dieu
jusque dans les œuvres extérieures :

"Or ceci se fait par une nudité et un délaissement
de toutes ses propres opérations et recherches trop actives...
[L'âme] vient à s'écouler 
jusqu'au plus profond abîme de son néant. 
Et lors au moment que l'âme et ses puissances sont anéanties,
par cette profonde humilité,
cet esprit, partie suprême de l'âme,
vient à s'envoler plus vite
qu'un éclair,
ou plus que le rayon du soleil,
jetant sa brillante lumière en quelque lieu
lorsque les obstacles en sont ôtés.
Ainsi donc cet esprit vient à s'envoler à l'union de son Dieu,
retournant à lui comme à son centre.
Car Dieu est vraiment le centre de notre âme..."

(Traité de la ruine de l'âme, livre III, chap. XVIII, éd. de 1645)

Enfin, Bernardino de Laredo :

"Surmontant le créé et sortant de lui,
l'âme va à Dieu par une élévation d'esprit subite et instantanée ;
elle ne demeure en chemin pas plus longtemps
que la paupière de l’œil ne prend à cligner,
à la façon d'un rayon du soleil,
lequel à l'instant qu'il naît à l'orient
arrive e, occident.
Ainsi doit faire l'âme qui en un instant
élève l'esprit par la voie de l’aspiration,
laquelle est plus légère et momentanée 
que le rayon même du soleil."

(Ascension du mont Sion, traduit par D. Tronc, Expériences mystiques, vol. II, p. 252)

Ainsi l'âme plonge en ce geste,
à la fois actif et passif.
Puis elle se laisse emporter par son écho,
comme le regard, qui suit la ride sur une eau calme,
va se perdre là où
cette onde se perd.

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