mercredi 13 janvier 2021

Yoga sans effort



nātha vedyakṣaye kena na dṛśyo'syekakaḥ sthitaḥ |

vedyavedakasaṃkṣobhepyasi bhaktaiḥ sudarśanaḥ || 8 ||

"Maître !

Pour qui donc n'es tu pas visible,

toi seul présent, quand l'objet disparaît ?

Mais pour les amoureux tu es facilement visible

même dans l'agitation du sujet et de l'objet !"

Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 8


Dieu est l'essence réelle, l'existence de tout ce qui est réel, et même de ce qui est imaginaire. Il est aussi la lumière qui éclaire l'absence de telle ou telle chose. C'est grâce à lui que je sais que mes pensées apparaissent et disparaissent. Et c'est lui qui se manifeste librement ainsi. 

Mais d'ordinaire, "tu n'es pas visible tant que l'objet est visible". Pourquoi ? Parce l'attention est alors comme captivée par l'objet. La conscience se manifeste comme objet, par exemple le bleu, et s'oublie dans cette manifestation. Afin de rendre la conscience "visible", il faut donc faire disparaître l'objet. Cela est possible de manière volontaire, par le yoga, ou spontanément, à la fin d'une pensée, d'une respiration ou de l'état de veille. La conscience absolue est "ce qui reste" quand tous les objets ont disparu, de même que la disparition du soleil rend les étoiles visibles. 

Mais en réalité, la conscience est toujours visible, car elle est ce sans quoi rien n'est visible ou invisible. Seulement, je regarde dans la mauvaise direction, vers le dehors, vers l'objet, là où je ne verrai que des fragments de cette lumière sans limites. Je vois les vagues et je ne prête pas attention à l'océan. Je dois donc laisser mon regard s'ouvrir, mon attention se dilater, se détacher de l'objet, se déshypnotiser et revenir à l'infinie limpidité, comme quand mon attention revient des détails d'une chose à sa totalité. Mais ce faisant, je dois rester dans la foi, une foi obscure, car je ne verrai rien de distinct quand je verrai cette lumière en qui tout apparaît. Je dois habituer mon regard à cette lumière si éblouissante qu'elle est d'abord prise pour les ténèbres. Je dois m'abandonner en amoureux confiant.

Dès lors, il n'est plus nécessaire de faire disparaître l'objet. L'objet est manifestation de la conscience : comment pourrait-il la rendre invisible ? Le reflet est manifestation du miroir : comment pourrait-il le cacher ? La vague est manifestation de la mer : comment pourrait-elle le recouvrir ?

Je peux donc te voir en retournant mon attention (antarmukhatvāvasthāyāṃ "dans l'état tourné vers le dedans", dit Kshemarâja), quand tout objet a disparu. Mais je peux aussi te voir en présence de l'objet, car la présence de l'objet est ta présence, comme un arc-en-ciel dans l'espace. Quand mon attention se retourne, tu es présent à l'état pur, absolu, abstrait de tout, toi seul (ekakaḥ=kevalah). Mais les amoureux, même déchus dans le samsâra, te voient facilement (sukhena), car ils se laissent envahir et posséder par toi. Ils savent que tout est toi, sujet et objet. L'amoureux est délivré de la nécessité de faire disparaître l'objet : l'union, l'état de yoga, est donc facile pour lui ou pour elle. Le Tantra originel, le Tantra suprême (śrīpūrvaśāstre=mâlinîvijayottara), l'affirme clairement : "Le moyen de s'affranchir s'obtient sans effort" (anāyāsalabhyam), c'est-à-dire par amour pur, désintéressé, totalement abandonné, dans une foi obscure qui s'en remet à l'intuition la plus profonde, la plus immédiate.

mardi 12 janvier 2021

La scène du monde


Le monde est un théâtre dont la scène est la conscience universelle qui joue aussi à être à la fois les acteurs et les spectateurs. Elle est aussi la mise en scène et la direction artistique (sûtradhâra, "celui qui tient le fil"). En tant qu'acteur, je suis tout et je participe à l'extase créatrice. En tant que spectateur, je ne suis rien ni personne et je goûte le repos de tout cela en moi, conscience infinie. Abhinavagupta rend hommage à ce miracle créateur :

saṃsāranāṭyanirmāṇe yāvakāśavidhānataḥ /

pūrvaraṅgāyate vyomamūrtitāṃ śāṅkarīṃ numaḥ //

"Nous saluons cette énergie divine,

cristallisation de l'espace (de la conscience),

qui agence la scène de cette création

qu'est le drame du monde en lui donnant lieu."

Abhinavagupta, Le Nouvel art dramatique (Abhinavabhâratîm), I, p. 207

"En lui donnant lieu" : l'espace de la conscience "donne lieu" au spectacle du monde, de même que le metteur en scène "donne lieu" à sa création théâtrale en agençant une scène. La conscience, comme l'espace et comme une scène, "donne lieu" à toute chose. "Donne lieu", en sanskrit : avakāśa, proche d'ākāśa "espace" et prakāśa "lumière" de la conscience, "manifestation". 

Amour de soi, amour du Soi



tvamevātmeśa sarvasya sarvaścātmani rāgavān |

iti svabhāvasiddhāṃ tvadbhaktiṃ jānañjayejjanaḥ || 7 ||

"Seigneur !

Toi seul tu es le Soi de chacun.

Or, chacun s'aime !

Ton amour est donc

accompli par nature.

Qui le sait devient le Maître."

Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 6

"Seigneur !" : īśa ! Toi dont tout dépend et qui ne dépend de rien... Toi, conscience absolue, absolument libre de te réaliser à ta guise dans l'unité, dans la dualité, dans leur négation et dans leur synthèse. 

Tu es le Soi, le plus intime, car quoi de plus intime que la conscience ? Toi seul est le Soi, rien d'autre, car tout le reste est objectif et donc limité et extérieur, en comparaison de la conscience qui ne tombe jamais au rang d'objet. Tu te fais objet, certes, mais tu ne te réduis jamais à cette manifestation, sans quoi tu ne serais plus conscience, mais inertie et matière. Tu ne serais plus libre. Tu joues certes à te manifester comme dépendant et à t'oublier en t'identifiant à des êtres dépendants. Mais cela reste un jeu, quel qu'en soit le sérieux sur le moment. 

Or, chacun s'aime, chacun s'aime soi-même et se préfère à tout le reste. Derrière cet égoïsme brille l'amour divin, l'amour de soi est l'amour du Soi, seulement déformé par l'identification à des objets limités comme tel corps, telle opinion, telle personnalité... Mais l'âme de l'égoïsme ou de l'amour propre, est l'amour du Soi, de la conscience universelle. L'égoïsme, c'est l'absolu qui s'aime dans l'oubli de lui-même, et en même temps sans perdre l'intuition de lui-même, de soi-même. L'amour divin se réalise donc naturellement. Oui, les êtres sont égoïstes par nature. Mais cette nature est aussi divine, si l'on regarde vers où elle regarde, plus loin que l'objet apparent de cet amour. L'égoïsme est un altruisme immature. L'altruisme est un égoïsme accompli.

En outre, l'amour propre est la preuve que le Soi est félicité absolue, puisque nous nous aimons pour nous-mêmes et que nous aimons le reste en vue de nous-mêmes.

A quoi sert de savoir cela ? A reconnaître dans l'égoïsme un instinct divin, une pente innée vers l'absolu, tout comme les fleuves venus de la mer, retournent à la mer. Fort de cette assurance, je plonge dans cette mer sans plus regarder ailleurs, car en tout et partout je ne vois que toi. Et quand je suis possédé par toi, je suis "gagnant" (jayet) dans cette défaite même et par cette mort indispensable. 

lundi 11 janvier 2021

L'empathie

 


yeṣāṃ na tanmayībhūtiste dehādinimajjanam // 240

avidanto magnasaṃvinmānāstvahṛdayā iti /

"Ceux qui ne s'identifient pas,

qui n'immergent pas leur corps, etc.,

ne connaissent pas l'immersion du mental

dans la conscience : ils n'ont pas de cœur."

Abhinavagupta, Tantrâloka, III, 240-241


Qui est incapable de s'identifier à un autre corps, une autre âme, un paysage, une histoire, une ambiance, est enfermé dans l'identification à son corps, son âme... Et donc il ou elle ne pourra se laisser absorber dans la conscience universelle entre son corps et les autres corps. Avoir "du cœur", ici, c'est avoir le courage et la sensibilité pour s'ouvrir à pareille extension. Ne pas rester confiné.

L'ange



Quand la parole se dresse dans le silence,

l'ange se penche sur notre berceau nouveau.

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