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jeudi 5 mai 2022

Et si l'égoïsme était la porte de l'éveil ?


"Non pas libérer le Moi, mais se libérer du Moi". Le Moi est haïssable, car il rapporte tout à soi, jetant ainsi un soupçon de corruption jusque sur les actes les plus nobles. Je me demande alors s'il existe vraiment un seul exemple avéré d'acte désintéressé. L'égoïsme, l'amour-propre, ne sont-ils pas le fond naturel de toute activité vivante, depuis le moustique jusqu'à l'ange ? Mais alors, pourquoi ne pas remonter jusqu'à Dieu, ou jusqu'à celui qui, selon la Bible, a proclamé "Je suis Dieu et nul n'est plus grand que moi" ?

Le poison de l'ego est-il donc universel et sans remède ? Le problème est que le remède à l'égoïsme est toujours un autre égoïsme, plus vaste ou reporté sur un autre objet. Au lieu de me préférer, je préfère ma famille, ma nation, ma foi, mon monde. L'égoïsme est un monstre qui se déplace, qui se transforme, mais qui ne naît ni ne meurt.  

Dans un précédent billet, je me demandais s'il existe vraiment des actes désintéressés. Il est impossible de voir les intentions d'autrui, tout comme sa conscience se dérobe. Ma propre conscience et mes propres intentions ne sont pas non plus parfaitement fiables. Je sais que je peux me mentir à moi-même, jouer à me justifier, à rationaliser après-coup. Faut-il donner des exemples ? Je peux certes tenter de juger l'arbre à ses fruits, mais c'est là une autre entreprise hasardeuse, et là non plus les exemples ne manquent pas. L'égoïsme est une sorte de radioactivité résiduelle dont nul ne semble pouvoir se débarrasser.

Et pourtant...

Me revient à l'esprit ce célèbre et étrange dialogue entre le sage indien Yajnavâlkya (Shiva ?) et la non moins sagace Maïtreyî (Shakti ?), échange qui rappelle, en substance, que tout est aimé pour l'amour de soi. Mais ceci ne confirme-t-il pas le propos précédent ? Eh bien non. Car la beauté de la langue sanskrite, dans laquelle est rapportée cette parole plusieurs fois millénaire, est que le mot "soi" (âtmâ) peut désigner à la fois l'ego et... autre chose. Un Moi transcendant. Un Moi qui n'est pas "mon ego à moi".

Mais ce Moi est-il vraiment un autre Moi que le Moi égoïste ? L'enseignement de Yajnavâlkya suggère justement que non. Il n'y a qu'un seul et unique Moi, et tout se fait par amour pour ce Moi inévitable. L'égocentrisme est universel et ne souffre nulle exception. 

Mais alors ? Eh bien, justement, par le fait même ! L'universalité de cet égoïsme pointe le remède à l'égoïsme : le poète védique nous indique le remède en indiquant le mal. Comment est-ce possible ? Parce que l'égoïsme, en sa vérité, est la reconnaissance du Moi universel, mais seulement incomplet. L'egoïsme ou amour-propre ou amour de soi, est seulement un amour universel - car ce Moi universel est le Moi de chacun - un amour inconditionnel encore immature. Yajnavâlkya suggère donc de dépasser l'égoïsme en le poussant à fond, ou plutôt jusqu'à son fond ultime ; qui est le Soi, le Moi universel, transpersonnel, base de toute relation interpersonnelle comme de toute vie personnelle, depuis le moustique jusqu'à Dieu. Tous les êtres sont donc tous plus ou moins égoïstes, certes, mais à des degrés divers. Et cela fait une incommensurable différence. Car l'égoïsme inconditionnel est amour inconditionnel. Car en cet égoïsme, je reconnais en Moi le Moi universel, et je reconnais aussi en l'autre ce même Moi. A travers ce regard, ces gestes, ces paroles... Un Moi en d'innombrables corps, dans d'innombrables mondes. C'est la reconnaissance (pratyabhijnâ) du mystère universel (îshvara) en soi (âtmani).

Utpala Deva a développé cette philosophie originale et puissante au Cachemire, vers l'An Mille, dans un poème du même nom. Cependant, quelle est sa motivation pour la partager ? N'est-il pas, lui aussi, égoïste ? Avide de reconnaissance, justement ? Oui, répond son commentateur, Abhinava Gupta, oui il est égoïste, comme tout être conscient. Mais il l'est à fond, il l'est en entier. Et donc, il ne l'est plus au sens ordinaire. Il ne demande plus rien, car il ne manque de rien, car il déborde de la plénitude du "je suis". L'ego se transcende, c'est son mouvement naturel. Il est invincible ? Mais, oui ! Il est invincible parce qu'il est divin. Sache que "Je suis" et reste tranquille. Muet. Ebahi devant le mystère. Ouvert à l'Immense. Toute transparence, suspendue dans l'intemporel intervalle. 

Le remède à l'ego est l'explosion de l'ego. Assainir l'ego par le tout-à-l'ego. Indispensable. L'amour est un ego infini. L'égoïsme est un amour fini et donc inachevé. Le problème n'est pas l'ego, mais les limites de l'ego. Tel est le secret de l'Inde éternelle, mais aussi de la tradition abrahamique dans son meilleur. Le "je suis" est le Féminin de l'être. Le "je suis" est l'Acte, la pulsation fervente et absolument muette qui enseigne, guide et guérit. 

A méditer enfin, cette énigme d'Utpala Deva :

"Seigneur !

Toi seul tu es le Soi de chacun.

Or, chacun s'aime !

Ton amour est donc

accompli par nature.

Qui le sait devient le Maître."

lundi 27 septembre 2021

Comment garder l'attention vers le centre ?


 Le trésor se trouve ici. Au centre de mon être. Je n'ai qu'à pointer mon attention vers le centre, le cœur des choses, ici, ce cœur plus proche de moi que tout le reste.

Mais comment faire ? Comment garder l'attention centrée, alors que l'attention est sans cesse distraite, fragmentée, tiraillée de-ci de-là ?

En disant "je". 

Le centre a bien des noms. Tous les noms vont à cet espace, ce vide, cette lumière. On peut certes le comparer à tout. Une pierre, un éclair, une vague, une épée, un aigle... Mais le meilleur de ces noms est "je". C'est le nom qui pointe directement vers le centre. Or, nous sommes naturellement "égoïstes". Nous sommes naturellement égocentrés. Le mot, le mantra "je" est donc un nom précieux. Il pointe naturellement vers la Source.

Nous n'aimons par l'argent pour l'argent. Nous n'aimons pas le pouvoir pour le pouvoir. Nous aimons tout cela parce que nous nous aimons. Il y a cet amour de soi derrière tout amour. Mais cet égoïsme est le signe que notre essence, notre Moi, notre Soi, désigné par le mot "je". 

C'est donc vers "je" que j'oriente mon attention. L'ego est ce Soi, mais confus, mélangé, confondu, dispersé. Quand je plonge de toute mon attention vers moi, alors ce Moi se clarifie et ce n'est plus un ego que je trouve, mais le Soi. Un moi, oui, mais vaste, immense, spacieux. Et surtout, une joie sans forme, qui ne dépend de rien. Un Moi qui n'est plus rien, ouvert pour tout, un Moi-mystère de joie. 

Quand je me tourne vers "je", je découvre la paix et l'amour. "Je" est le premier nom du mystère. Il n'est pas le seul. Mais il est le premier. 

"Je suis je" : que se passe-t-il alors ? Quelle est mon expérience ? Quelle est votre expérience ?

Je récite, en quelque sorte mentalement "je.. je..." comme une pulsation. Puis très vite, il n'y a plus de mots. Seule une résonance d'amour et de félicité. L'ego est éclaté. Demeure un silence vibrant, un silence habité, dans lequel le corps frémit de joie.

Quel secret incroyable ! La source est ici. En amont. Pour détruire l'ego, source de tous les malheurs, il suffit de plonger en soi ! Dire mentalement "je", c'est rejoindre l'essence, se rejoindre, reconnaître ce qui a toujours été présent. C'est se réveiller.

Je dis" je". Pleinement. Doucement. Et irrésistiblement, une énergie s'éveille, qui dissout l'ego et ses mille soucis. Mais, comme c'est moi, c'est aussi moi, encore plus moi, et que je suis naturellement égocentré, eh bien l'attention est naturellement orientée vers moi, vers le Soi... Ainsi, l'attention devient continue. Pourquoi ? Parce que je suis naturellement aimanté vers moi, vers ce Moi est est en réalité pur amour, pur silence, pure joie.

S'éveiller à soi, c'est s'oublier. S'oublier, c'est se retrouver nu dans la lumière qui unit tout. Une mort et une renaissance. Perdre un rien pour un tout.

Plonger dans la sensation d'être, "je suis je", c'est faire éclater ses limites. 

Ramana dit "même si vous ne faites rien de plus que réciter sans cesse 'je...je'...' en plongeant votre attention en cela, cette pratique vous mènera à la source de l'ego illusoire..."

Oui, cela suffit. Que cela soit notre mantra, notre prière, notre méditation, notre pratique, notre vie.

mardi 12 janvier 2021

Amour de soi, amour du Soi



tvamevātmeśa sarvasya sarvaścātmani rāgavān |

iti svabhāvasiddhāṃ tvadbhaktiṃ jānañjayejjanaḥ || 7 ||

"Seigneur !

Toi seul tu es le Soi de chacun.

Or, chacun s'aime !

Ton amour est donc

accompli par nature.

Qui le sait devient le Maître."

Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 6

"Seigneur !" : īśa ! Toi dont tout dépend et qui ne dépend de rien... Toi, conscience absolue, absolument libre de te réaliser à ta guise dans l'unité, dans la dualité, dans leur négation et dans leur synthèse. 

Tu es le Soi, le plus intime, car quoi de plus intime que la conscience ? Toi seul est le Soi, rien d'autre, car tout le reste est objectif et donc limité et extérieur, en comparaison de la conscience qui ne tombe jamais au rang d'objet. Tu te fais objet, certes, mais tu ne te réduis jamais à cette manifestation, sans quoi tu ne serais plus conscience, mais inertie et matière. Tu ne serais plus libre. Tu joues certes à te manifester comme dépendant et à t'oublier en t'identifiant à des êtres dépendants. Mais cela reste un jeu, quel qu'en soit le sérieux sur le moment. 

Or, chacun s'aime, chacun s'aime soi-même et se préfère à tout le reste. Derrière cet égoïsme brille l'amour divin, l'amour de soi est l'amour du Soi, seulement déformé par l'identification à des objets limités comme tel corps, telle opinion, telle personnalité... Mais l'âme de l'égoïsme ou de l'amour propre, est l'amour du Soi, de la conscience universelle. L'égoïsme, c'est l'absolu qui s'aime dans l'oubli de lui-même, et en même temps sans perdre l'intuition de lui-même, de soi-même. L'amour divin se réalise donc naturellement. Oui, les êtres sont égoïstes par nature. Mais cette nature est aussi divine, si l'on regarde vers où elle regarde, plus loin que l'objet apparent de cet amour. L'égoïsme est un altruisme immature. L'altruisme est un égoïsme accompli.

En outre, l'amour propre est la preuve que le Soi est félicité absolue, puisque nous nous aimons pour nous-mêmes et que nous aimons le reste en vue de nous-mêmes.

A quoi sert de savoir cela ? A reconnaître dans l'égoïsme un instinct divin, une pente innée vers l'absolu, tout comme les fleuves venus de la mer, retournent à la mer. Fort de cette assurance, je plonge dans cette mer sans plus regarder ailleurs, car en tout et partout je ne vois que toi. Et quand je suis possédé par toi, je suis "gagnant" (jayet) dans cette défaite même et par cette mort indispensable. 

jeudi 5 novembre 2020

Vijnana Bhairava 131 132 Awakening Though Ego And Pointers

 



The practice of plunging into "I am" and the practice of pointers :

ahaṃ mamedam ityādi pratipattiprasaṅgataḥ |
nirādhāre mano yāti taddhyānapreraṇāc chamī || 131 ||
"I am, that is mine" on the occasion
of such perceptions,
the mind goes to what is free.
By the power of such a contemplation, one heals."

nityo vibhur nirādhāro vyāpakaś cākhilādhipaḥ |
śabdān pratikṣaṇaṃ dhyāyan kṛtārtho 'rthānurūpataḥ || 132 ||
"Eternal, powerful, free,
all-pervading and master of all :
contemplating always on those words,
one accomplishes (their) méaning because (they) follow (their) meaning."



dimanche 19 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 130 131 132 : La compréhension du divin en soi

Chola - Shiva Vinadharadaksinamurti Maître de la musique - LANKAART

L'expérience de la force du Nom :

bhayā sarvaṃ ravayati sarvado vyāpako 'khile |
iti bhairavaśabdasya santatoccāraṇāc chivaḥ || 130 ||


"Il fait tout 'hurler' (rava) par la peur (bhay),
il est présent en tout (comme condition de possibilité) :
en énonçant sans cesse le mot 'Bhairava',
on (redeviendra) divin."

L'expérience du passage de l'ego au Soi :


ahaṃ mamedam ityādi pratipattiprasaṅgataḥ |
nirādhāre mano yāti taddhyānapreraṇāc chamī || 131 ||


'Je suis', 'c'est à moi' : 
au moment de ces intuitions,
l'attention se tourne vers ce qui ne dépend de rien.
Par la force de cette contemplation,
on guérit."

L'expérience de la reconnaissance :

nityo vibhur nirādhāro vyāpakaś cākhilādhipaḥ |
śabdān pratikṣaṇaṃ dhyāyan kṛtārtho 'rthānurūpataḥ || 132 ||


"Permanent, puissant, sans support,
omniprésent et maître de tout :
en méditant ces mots à chaque instant,
on atteint ce qui doit l'être, selon le sens (de ces mots)."




jeudi 21 mai 2020

Se laisser

S'abandonner soi-même est simple. 
Du point de vue de l'ego, c'est impossible.



Mais de fait, "il y a peu à faire", 
dit Fénelon, qui n'est décidément pas cet homme
de lettres un peu fade que la culture bien-pensante
nous racole :

"Quand on est ainsi prêt à tout, c’est dans le fond de l’abîme que l’on commence à prendre pied[104] ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l’avenir. On suppose de soi tout le pis qu’on en peut supposer; mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s’oublie, on se perd ; et c’est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même, car toute la conversion ne consiste qu’à se renoncer pour s’occuper de Dieu. Cet oubli est le martyre de l’amour-propre ; on aimerait cent fois mieux se contredire, se condamner, se tourmenter le corps et l’esprit, que de s’oublier. Cet oubli est un anéantissement de l’amour-propre, où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s’élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s’accablait ; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple. On croyait qu’il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu’il y a peu à faire."

Fénelon, Oeuvres I, Pléiade, p. 577

Nous croyons qu'il y a beaucoup à faire.
En un sens, oui.
Mais pas par nous.
Seulement,
pour que tout se fasse 
à travers nous,
nous devons dire "oui"
encore et encore.
C'est tout ce que nous avons à faire.

Se laisser faire,
c'est tout faire.

mercredi 2 octobre 2019

Sans ego ?


Le Soi libère du Moi et du Mien,
car il est libre du Moi et du Mien.

Un état est détruit, mais il est remplacé par un autre, plus vaste.
L'absence est une présence qui grandit.

La disparition de l'ego est son agrandissement à l'infini.
La disparition de l'ego est la disparition des limites de l'ego.

Qu'est-ce qu'une expérience mystique ?
C'est une expérience de disparition de l'ego.

Qu'est-ce que l'éveil ?
C'est la compréhension de ce qui est plus vaste que l'ego.

Qu'est-ce que l'ego ?
C'est le Soi infini identifié à quelque chose de fini.

Grandir, c'est passer d'un ego plus petit 
à un ego plus vaste.
C'est l'expérience que nous faisons
face à l'immensité d'un paysage,
d'un visage, quand nous comprenons, 
quand nous nous rappelons, etc.
C'est l'expérience que procure la méthode scientifique, une expérience de décentrement, de perte des repères.
C'est l'expérience de la méditation, de l'amour, etc.
Mais cette perte, cette disparition, ce décentrement
sont une immensification, une expansion.
Le pur néant, le rien nu,
c'est la plénitude du Moi, le Soi.
Toute négation est une affirmation indirecte.
Autrement, la conscience reste prisonnière du néant,
lequel n'est qu'un objet, car le néant reste un "cela" objectif,
résultat d'une extraversion.

C'est ce que clarifie le shivaïsme du Cachemire.
Ailleurs, cela reste obscur, caché, pour de bonnes et de moins bonnes raisons, sans doute.
Par exemple, dans ce passage d'un enseignement shivaïte tardif du Sud de l'Inde, influencé par le shivaïsme du Cachemire, mais sans l'assumer clairement :

ahaṃbhāvasya śūnyatvādabhāvasya tathātmanaḥ |
bhāvābhāvavinirmukto jīvanmuktaḥ prakāśate || 56 ||

ahaṃbhāvarāhityād ātmanaḥ ayamātmā brahma iti
prasiddhaparamātmano'bhāvasya tathā śūnyatvājjīvanmuktaḥ
svaparajñānaśūnyaḥ san amanaskatandrimudrāsthitaḥ śivayogī
bhāvābhāvavinirmuktaḥ ahamiti paricchinnadehāhaṃbhāvaḥ ātmā
nāstītyabhāvaḥ evaṃrūpabhāvābhāvaśūnyaḥ san svasvarūpeṇa prakāśate |
(Siddhântashikhâmani, XX, 56)

"Celui qui est vide de l'être (bhâva) Moi
et qui donc devient non-être (a-bhâva),
celui-là resplendit en sa liberté, en cette vie-même,
car il est délivré de l'être et du non-être. 

[Explication sanskrite] : Celui qui est dépourvu de l'être-Moi parce qu'il a réalisé le Soi ultime en comprenant que "Ce Soi est l'absolu", devient non-être car il est ainsi vide. Il est "libre en cette vie même", car il est vide de la perception "moi et les autres". Ce yogî uni à Shiva est marqué par l'empreinte du non-mental (amanaska). Il se dit qu'il est libre de l'être et du non-être, car il ne s'identifie pas à l'être d'un Moi délimité par un corps limité [il y a pour lui le non-être d'être un Moi limité...]. Ainsi délivré à la fois de l'être et du non-être, il resplendit en sa véritable essence."

Comme on voit, tout cela n'est pas limpide.

Je ne peux disparaître.
Ce qui disparaît, ce sont les limites.
Comment ?
En s'élargissant, du fini vers l'infini.

Le Soi déborde du corps.
Il n'exclut pas le corps.
Le Soi déborde de l'ego.
Il n'exclut pas l'ego.
Le Soi déborde de tout,
il n'exclut rien.

mardi 13 août 2019

Éros et Thanatos ?



Le sexe et la violence sont souvent associés dans les esprits.
Comme si le sexe était un crime aussi grave que de tuer.
Cette croyance en un lien entre Éros et Thanatos m'a toujours surpris. Car enfin, Éros engendre. Thanatos tue. Je veux bien que, dans le Grand Tableau, tout participe d'un même mouvement, mais c'est loin d'être évident. Pourquoi associer deux actes aussi opposés : l'amour ("faire l'amour", quand même) et tuer ou torturer ?

Dans le shivaïsme du Cachemire, il y a deux traditions initiatiques principales : le Trika et le Krama.
Or, le Trika est centré sur la créativité, l'excitation, la dilatation, la beauté, l'opulence, la plénitude, le Moi, le bien-être, bref sur Eros. Sa couleur est le blanc puis le rouge. A l'opposé, le Krama est axé sur la mort, le vide, la digestion, le feu, les cendres, le temps, la laideur, la peur et tout ce qui va avec les "champs de crémation" (les cimetières indiens), bref Thanatos.
Et pourtant, ces deux traditions prônent également de faire l'amour, comme pratique et rituel de base. C'est l'âdi-yâga ou "offrande primordiale". Le Krama prescrit même des orgies. Le sexe est au coeur de cette voie, mais dans un environnement mortifère.
Autant je peux comprendre que cette pratique aille avec l'érotisme du Trika, autant j'ai du mal à entendre son association avec la Mort.


De plus, le Trika aspire à élargir l'ego à l'infini, tandis que le Krama dissout l'ego. Or, l'érotisme est censé flatter et nourrir l'ego, non le dissoudre.

Que signifie tout cela ?

Peut-être que les choses ne sont pas si simples qu'elles y paraissent. 

Le Krama part de la croyance selon laquelle le sexe est impur. En effet, le sexe est plus ou moins condamné dans toutes les sociétés. Je n'en connais aucune qui prône la liberté pure et simple. Donc faire l'amour permet de dépasser les inhibitions, notamment sociales. Cela ouvre donc sur une possible dissolution de l'ego. Du moins, sur une possible disparition de la dimension sociale de l'ego. 

Oui, mais le reste ?
La Mort est mise en avant dans le Krama parce qu'elle exprime l'impureté, la peur, et donc aussi le Moi factice. 

Or il y a un point commun entre la Mort et le sexe : le corps, le toucher et le contact avec ce qu'il y a de plus impur, c'est-à-dire tout ce qui sort du corps : souffle, sécrétions, sang... Par là aussi, le sexe est comme la rencontre avec la Mort et le Temps : ce sont des invitations à lâcher l'ego, compris comme contraction autour de repères conventionnels. Faire l'amour, c'est dénuder son corps, l'offrir au regard de l'autre, prendre le risque d'être chosifié, et surtout prendre le risque de laisser montrer le Temps et la Mort imprimés dans ce corps. Et il en va de même pour le corps de l'autre : il faut l'accepter. Regarder le corps, c'est regarder le Temps et la Mort (c'est le même mot en sanskrit, kâla), prendre le risque de tuer le Désir. 

Et pourtant, l'expérience montre que le Désir vainc la Mort, l'intègre et la digère. L'expérience sexuelle est donc une expérience de dissolution des préjugés, des habitudes factices intériorisées, de l'image du corps comme simple objet inerte et soumis au Temps. Faire l'amour, c'est digérer la Mort, ce que la tradition du Krama appelle "dévorer la Mort", kâla-grâsa. 

Ici nous rencontrons l'universel du shivaïsme du Cachemire, des traditions du Koula, des Yoginîs. L'expérience d’Éros digère celle de Thanatos. Faire l'amour, c'est faire l'expérience de la disparition des clichés, consumés par le feu du Désir (la Koundalinî, la vie). C'est élever son corps à la vibration la plus intense. C'est reconnaître en l'autre ce même frémissement : les objets deviennent vivants. Tout s'anime. L'idée que "tout est conscience-plaisir" devient une expérience directe, qui s'impose comme la faim et la soif.

Si l'on y pense, c'est une étrange expérience, une alchimie extraordinaire : l'objet redevient sujet. La sensibilité envahit l'inerte, la vie reprend sur la mort. Et l'imagerie mortuaire est là pour affirmer cette puissance : même au cœur de la mort, la vie exulte, comme les braises sous la cendre. C'est la magie du désir. Et pour y accéder, le Moi factice, collectif, nourri par les comparaisons boiteuses et les regards supposés, doit céder. L'amour propre meurt pour que vive l'amour.

Voyez, c'est comme l'apparence du Sâdhou, de l'Aghorî, de l'"ascète" indien. Il revêt l'allure du proscrit, de l'abominable, de l'intouchable, afin justement de s'ouvrir à un au-delà de l'ego. A l'origine, le Sâdhou, pratique purement shivaïte ensuite imitée par les Bouddhistes, les Vishnouïtes et les Musulmans, consiste à revêtir l'apparence du pire des criminels (celui qui a tué un brahmane, un membre de la plus haute caste) afin d'attirer sur lui l'opprobre et espérer se purifier.

En somme, le sexe et la mort ont le même pouvoir : celui d'humilier, de remettre l'ego à sa juste place, afin de laisser le vrai Moi s'épanouir. L'hiver et, au cœur de l'hiver, la verdure. Au fond, le symbolisme du Krama, autour de la Déesse Kâlî (la conscience envisagée comme Temps qui dévore ce qu'elle engendre), n'est pas très différent de celui de Noël ou de Pâques. Dans la mort, une vie nouvelle. Dans la faiblesse, une force inouïe. Dans le rejet, l'amour.  
Éros et Thanatos se complètent parce qu'ils concourent à la révélation de la vraie vie, à la reconnaissance de l'ego authentique. 

La mort invite au détachement. Éros aussi. 

samedi 2 février 2019

Se libérer de l'ego individuel par l'ego du gourou ?



L'ego est le faux Moi auquel la conscience s'identifie par erreur et par habitude. C'est la cause de toutes les souffrances.

Mais l'ego n'est pas seulement individuel.
De même qu'une personne n'est pas toujours un individu, 
mais peut être un groupe, une entreprise ou une entité abstraite, l'ego peut être collectif.

Or, si l'ego individuel est dangereux, l'ego collectif l'est encore plus. Les intelligences s'aditionnent rarement. En revanche la force de l'identification est démultipliée. Les réactions en chaîne sont beaucoup plus fortes, pour le meilleur et pour le pire. La plupart des individus perdent toute lucidité dans les dynamiques de groupes. Le collectif semble favoriser l'inconscience. 

De fait, l'Histoire nous montre que l'ego collectif peut devenir un monstre vecteur des plus terribles idéologies. Combien de morts à cause de l'idéologie communiste ? 50, 100 millions ? Les ego collectifs, comme tous les egos, se nourrissent d'inconscience, d'automatismes, de réaction et de haine contre des ennemis réels ou imaginaires.

Quand l'ego individuel s'abandonne à un ego collectif, il se sent souvent soulagé : là est le piège des religions et autres partis politiques. Là est aussi le piège du culte du gourou : notre ego s'abandonne à un autre ego et se croit libéré.

Peut-on se libérer de l'ego en servant un maître, un parti ou une Cause ? On se libère de l'ego individuel en s'identifiant à l'ego collectif... On se nourrit des ennemis de cet ego, bien plus dangereux que n'importe quel ego individuel. 

Combien de meurtres par le plus dangereux serial killer ? Quelques dizaines ? 
Combien de meurtres par le communisme ? Quelques dizaines... de millions.

L'ego a besoin d'ennemis. Nous avons besoin d'un ennemi. Les ennemis du maître ou de la sangha : l'ego individuel, le mental, l'intellect, la science... 

Tout ego a besoin d'un ennemi ; mais bien sûr, tout ennemi n'est pas engendré par l'ego.

Quoi qu'il en soit, à mon sens la famille, la communauté spirituelle et le maître ne sont que d'autres ego. Ils n'offrent qu'une libération illusoire. 
Mais bien entendu, la famille, le maître ou la nation peuvent être de belles choses, à condition de ne pas s'y abandonner. 

mardi 31 janvier 2017

Pourquoi la non-dualité paraît-elle aride ?

Depuis la mort de Poonja en 1997, 
la non-dualité connait une certaine vogue.
Pourtant, malgré le nombre de livres parus, 
malgré le nombre impressionnants d'"éveillés",
la non-dualité reste marginale.

Pour plusieurs raisons.
L'une d'elles est l'aridité de l'approche non-dualiste dominante.
La non-dualité est présentée, le plus souvent, comme un éveil à l'absence d'ego, de libre-arbitre, de volonté, d'individualité, de désir, d'engagement, de passion...
Selon la majorité des membres de ce courant, 
il n'y aurait que l'unité. Pas de dualité. Pas de séparation. 

Or, je veux certes me libérer, et je veux être libéré de certains aspects de moi, mais pas de "moi" tout court !
Qui peut vraiment aspirer à un tel anéantissement, à un tel suicide ?



A mon sens, cette non-dualité qui nie la dualité, l'individu, ses droits, ses passions, ses prises de risque, n'est pas la véritable dualité. C'est plutôt un dualisme qui ne dit pas son nom : on nous presse en effet de choisir entre l'absence de choix (l'éveil) et une vie de choix (et de souffrances).
Mais c'est un faux dilemme !
La non-dualité, c'est embrasser à la fois l'unité de la conscience universelle et la dualité de la vie personnelle, engagée, risquée et responsable.
Je veux à la fois la sécurité profonde de mon essence véritable,
et
l'aventure pleine de craintes et de tremblements de mon existence individuelle.
Voilà la non-dualité !
Elle n'exclut rien, mais elle inclut tout.
La séparation n'est pas la cause de nos souffrances.
Cette cause, c'est de n'avoir conscience que de la séparation.
Le problème n'est pas la séparation, le problème est le "que".
Le problème est de prendre la partie pour le Tout.
Or, les partisans de la non-dualité actuelle ne voient, 
eux aussi, 
"que" l'unité, l'absence de dualité. 
Certes, c'est merveilleux, mais c'est aussi une partie seulement du Tout.
C'est réducteur. Dualiste.
L'éveil complet, profond, 
c'est embrasser les différents points de vue.

Quand j'ai l'audace d'explorer ce paradoxe, je souffre en tant que personne, c'est certain,
mais cette souffrance se ressent sur fond d'unité, d'immensité, de joie profonde.
Et, moi conscience divine sereine, je goûte ma nature humaine terrifiée
dans l'émerveillement, l'humour et l'amour,
ces trois grandes émotions compatibles avec la dualité, l'indivi-dualité, et la souffrance.
Car oui, mes ami(e)s, il faut le dire une bonne fois pour toutes,
clairement et sans ambiguïté :
l'éveil ne supprimera jamais toutes les souffrances.

La séparation seule, c'est une souffrance épouvantable... une fois que l'ego est suffisamment construit.
Mais l'unité seule, dans le rejet de l'ego, est aussi une souffrance, vu qu'on ne peut vivre sans ego.

Par contre, nous pouvons savourer une vie pleine, entière, sans dilemmes stériles, une vie où nos différentes dimensions sont compatibles, et même complémentaires.

Shiva et Shakti,
divin et divine.

dimanche 11 janvier 2009

Revenir à soi, qu'est-ce que c'est ?


Telle est la question que posait Henri Michaux en 1966. Il chercha des réponses grâce à diverses drogues. Ces Grandes épreuves de l'esprit (Gallimard, 1966) mettent en lumière le retour de la pensée, de l'ego après les états induits par les drogues, et surtout "l'insoupçonné, l'incroyable, l'énorme normal" (p.9) que recèle l'expérience la plus banale. Il y a alors Reconnaissance de soi comme d'un Absolu, au-delà du moi social : " plate-forme inattendue, détachement inouï, vient alors une conscience d'au-delà, un absolument au-delà, dos tourné à tout superficiel ou accidentel. Une conversion à l'ESSENCE s'est opérée, à l'Absolu".

Dans cette "désorientation chimique", l'agitation mentale redevient un ballet de puissances : "Il peut revenir en arrière, se souvenir ; s'orienter en sa mémoire, en son entourage, son avenir. Il peut penser. Il peut s'arrêter de penser. Il peut se remettre à penser. Il peut rapatrier ses pensées d'avant. Il peut résister à l'incontinence de pensée, il peut s'opposer aux pensées contradictoires...

Il peut, il peut, il peut. Il peut....

Il a les cent pouvoirs. Il les a retrouvés. Car penser, c'est cela, et beaucoup plus, c'est, entre autres opérations, placer les éléments dans le champ pensant, c'est savoir mettre le cap sur l'acquis d'hier, sur l'impression d'il y a cinq minutes, d'il y a un an"... (p.17).

La pensée est reconnue comme Puissance, comme libre créativité, comme dirait Abhinavagupta.

Mais cette reconnaissance est passagère, provoquée artificiellement : "revenir à soi, c'est tomber dans l'inconscience" (p.20). Ce "soi"-là, c'est l'ego, le moi ralenti, presque figé, de l'homme ordinaire. C'est en vérité le même "moi", mais comme cristallisé, incapable désormais de cette fluidité illimitée et bienheureuse qu'il a expérimenté sous l'effet des drogues, car il ne soupçonne même pas ces prodiges : "Le penser n'a pas de fluidité. Aucune fluidité... Tout est moléculaire dans la pensée. Petites masses... spectacle de la pensée d'opposition... répétitive... Maintenant revient le pragmatique, l'utile, l'adapté, l'harmonieux, revient l'ego, ses brones, son autorité, son annexionisme, son goût des propriétés, des prises, son plaisir de s'imposer, de faire tenir ensemble, de forcer coûte que coûte. Et cela paraît naturel !

Danger pourtant ! Et plus d'un !

Danger de la préférence excessive accordée à la pensée communicable, montrable, détachable, utile et valeur d'échange au détriment de la pensée profonde et continuant en profondeur. Danger de sa trop constante socialisation.

Danger surtout de l'excès de maîtrise, de la trop grande utilisation du savoir directeur de la pensée qui fait la bêtise particulière des "grands cerveaux studieux", qui ne connaissent plus que le penser dirigé (volontaire, objectif, calculateur) et le savoir, négligeant de laisser de l'intelligence en liberté, et de rester en contact avec l'inconscient, l'inconnu, le mystère." (p. 29)
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