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lundi 14 décembre 2020

Où est la vraie lumière ?



 Voici un texte médiéval, attribué à Augustin, paroles qui font écho au début des Quinze versets pour l'éveil (bodha-pancadashikâ) d'Abhinava Gupta :

"Lumière que ne voit pas d'autre lumière,

clarté que ne voit pas d'autre clarté,

lumière qui assombrit toute lumière

et lumière qui ternit toute lumière étrangère,

lumière dont vient toute lumière,

clarté dont vient toute clarté,

clarté devant laquelle toute clarté est ténèbres,

devant laquelle toute lumière est obscurité,

lumière pour laquelle toutes les ténèbres sont lumières,

pour laquelle toute obscurité est lumière,

lumière suprême que l'aveuglement ne voile pas,

que le nuage n'affaiblit pas,

que les ténèbres n'assombrissent pas,

qu'aucun obstacle n'arrête,

qu'aucune ombre ne traverse jamais,

lumière qui illumine tout en son entier en même temps,

en une fois et toujours,

absorbe-moi dans l'abîme de ta clarté

afin que je voie partout en toi,

moi en toi 

et tout sous toi.

Ne m'abandonne pas !"

Les Soliloques, XIII, trad. Cédric Giraud dans Ecrits spirituels du Moyen-Âge, Gallimard

Abhinava Gupta joue ce même jeu d'éveil dans son Poème pour l'éveil (Bodha-pancadashikâ) :

"Lumière qui ne se lève ni ne se couche,

Jamais lumières ni ténèbres ne la touche,

En cet espace reposent ombres et clartés,

En cette Lumière qui ne s’est pas reposé.


Substance des choses, il est le Seigneur ultime

Qui de tous les êtres forme l’essence intime.

La nuée des apparences illimitées

N’est autre que sa belle souveraineté."

Hara Bhatta Shâstrî, un maître du shivaïsme du Cachemire du XXème siècle, explique :

"En effet, la Lumière consciente absolument libre est ce qui manifeste tout. "Toujours manifeste", elle n'a pas besoin d'une autre lumière pour l'être : elle est auto-lumineuse. Et aussi, (elle n'a pas besoin d'une autre lumière) "parce qu'elle ne se couche jamais", car il y a ces textes révélés (qui nous le confirment1) : 
Ce Soi est manifeste une fois pour toutes. 
Le voyant ne perd jamais sa vision, car elle est impérissable. 
"Cet Un" est sans-second. Il est le même "dans la lumière" : dans les lumières du soleil, etc. et dans les lumières des moyens de connaissance, etc. Il est aussi "un dans l'obscurité" : dans les ténèbres de la folie, du coma, et autres (état d'inconscience). Pourquoi ? Parce que c'est lui qui se manifeste à l'intérieur de ceux pour qui plus rien ne se manifeste à l'extérieur. Même à l'extérieur, seule existe la Lumière de la conscience. L'extérieur n'existe qu'à l'intérieur (de la conscience). L'éclat du soleil et les ténèbres dépendent de son existence. En effet, sans cette lumière qu'est la manifestation consciente, absolument rien - un vase, par exemple - ne peut être manifeste. Or, la "lumière" des (choses telles que le soleil ou les ténèbres) se lève et se couche (en ce sens qu'ils ne sont pas toujours manifestes). La Lumière consciente, en revanche, n'est pas affectée par ces apparitions et ces disparitions. "

Extrait de Poème pour l'éveil, cliquer ici se procurer ce livre

lundi 10 octobre 2016

Le grand jour de l'éternité



Tout passe en cela qui ne passe pas.
Le temps est la succession des phénomènes au sein de l'éternité.
Le temps est la respiration de l'Immense,
la danse de sa conscience,
le jeu de ses vagues,
le miroitement de sa lumière, 
comme l'image mobile de l'immuable.

Selon la Reconnaissance,
la Conscience est toujours présente.
Son Acte est la Présence toujours présente
en laquelle tout se présente,
et jusqu'à l'absence des choses
- "Tiens, il n'y a rien !".

Augustin, le plus célèbre des philosophes chrétiens, ne dit pas autre chose :
Dieu est "l'être suprême, qui ne change jamais. Le jour présent", dit-il à Dieu, 
"ne passe point en vous qui êtes toujours immuable 
et toujours le même."
Dieu est "un jour qui dure toujours,
et qui n'est ni passé, ni futur,
mais toujours présent."

Du point de vue de Dieu,
qui embrasse en lui tous les points de vue,
il a tout fait, déjà.
Augustin ajoute donc
"vous avez fait aujourd'hui
tout ce que vous avez fait hier
et dans les siècles passés.
Et vous ferez aujourd'hui 
tout ce que vous ferez demain,
et dans tous les siècles à venir,
parce que vous n'agissez que
dans ce grand jour de l'éternité"
dans le jour unique,
le le jour réel
au sein duquel passent nos jours
comme des songes.

Extraits des Confessions, I, 6

mercredi 25 mai 2011

Beauté si ancienne et si nouvelle



Que j'ai commencé tard à vous aimer, ô beauté si ancienne et si nouvelle ! que j'ai commencé tard à vous aimer ! Vous étiez au-dedans de moi; mais, hélas ! J'étais moi-même au-dehors de moi-même. C'était en ce dehors que je vous cherchais. Je courais avec ardeur après ces beautés périssables qui ne sont que les ouvrages et les ombres de la vôtre, cependant que je faisais périr misérablement toute la beauté de mon âme, et que je la rendais par mes désordres toute monstrueuse et toute difforme. Vous étiez avec moi, mais je n'étais pas avec vous. Vous m'avez appelé : vous avez crié, et vous avez ouvert les oreilles de mon cœur en rompant et en brisant tout ce qui me rendait sourd à votre voix. Vous avez frappé mon âme de vos éclairs : vous avez lancé vos rayons sur elle, et vous avez chassé toutes les ténèbres qui la rendaient aveugle au milieu de votre lumière même. Vous m'avez fait sentir l'odeur incomparable de vos parfums, et j'ai commencé à ne respirer que vous, et à soupirer après vous ; j'ai goûté la douceur de votre grâce, et je me suis trouvé dans une faim et dans une soif de ces délices célestes. Vous m'avez touché, et je suis devenu tout brûlant d'ardeur pour la jouissance de votre éternelle félicité.

Augustin, Confessions, X, 27, traduction d'Arnaud d'Andilly


Même passage, traduction récente :


Trop tard je t'ai aimée

beauté si ancienne et si neuve

trop tard je t'ai aimée

Regarde.

Tu étais à l'intérieur, 'étais dehors à ta recherche.

J'étais difforme, je me jetais sur l'élégance de tes formes.

Tu étais avec moi, je n'étais pas avec toi.

Ce qui me retenait loin de toi pourtant n'existerait pas sans exister en toi.

Ton appel. Ton cri.

Tu as broyé ma surdité.

Éclair. Splendeur.

Tu as fait fuir mon aveuglement.

Parfum. Je t'ai respiré. Je t'ai inhalé.

Je t'ai goûté. Ma faim. Ma soif.

Tu m'as touché. J'ai pris feu dans ta paix.

Les Aveux, X, 38, traduction par Frédéric Boyer

vendredi 15 octobre 2010

"Connais-toi toi-même"

"Que l'âme ne cherche donc pas à s'atteindre comme une absente, mais qu'elle s'applique à discerner sa présence ! Qu'elle ne cherche pas à se connaître comme si elle était une inconnue pour elle-même, mais qu'elles se distinguent de ce qu'elle sait n'être pas elle!

Ce précepte qu'elle reçoit, le Connais-toi toi-même, comment se soucie-t-elle de le mettre en pratique, si elle ne sait ce que signifie le connais et le toi-même ? Dès lors qu'elle comprend ces deux mots, c'est qu'elle se connaît aussi elle-même.

Car on ne dit pas à l'âme « connaît-toi toi-même », comme on lui dit « Connais les Chérubins et les Séraphins » : bien qu'il soit pour nous des absents, nous croyons en eux, parce que la foi nous apprend que ce sont des puissances célestes.

On ne lui prescrit pas non plus de se connaître, comme on lui dirait « Connais la volonté de cet homme » : car cette volonté ne nous est pas présente, nous n'en avons ni l'intuition, ni l'intelligence, sinon grâce à la manifestation de signes extérieurs ; encore, ces signes, y croyons-nous plus que nous ne les comprenons !

On ne lui dit pas non plus ces paroles comme on dirait à quelqu'un « Regarde ton visage », ce qui ne se peut faire que dans un miroir. Car notre visage lui aussi échappe à notre vue : il ne se trouve pas là où peut se diriger notre regard.

Mais lorsqu'on dit à l'âme « connaît-toi toi-même », dès l'instant qu'elle comprend ces paroles« toi-même », elle se connaît ; cela, pour la simple raison qu'elle est présente à elle-même. Si au contraire elle ne comprend pas ce qu'on lui dit, elle ne peut nécessairement pas le faire. Ainsi ce qu'on lui demande de faire c'est ce qu'elle fait, dès qu'elle comprend le commandement."

Saint Augustin, De Trinitate, livre 10,chapitre neuf, section 12, traduction par G. Chomienne (?) dans
La Trinité, Magnard, 1985, pp. 89-90 (excellent livre, malheureusement introuvable)

Il y aurait beaucoup à dire sur ce petit texte. On pourrait le faire dialoguer avec Douglas Harding, Utpaladeva, Abhinavagupta ou Shankara. Comme ce n'est pas ici le lieu, je me bornerais donc à rapprocher, à la spartiate, la fin du texte de ce que dit Shankara sur le "Tu es cela" vedântique. Shankara comme Augustin précise qu'il ne s'agit pas de croire qu'on est le brahman, ni de l'imaginer, ni de l'évoquer, ni même de le "réaliser" (bhâvanâ).

Ensuite, on retrouve dans ce "Connais-toi toi même" delphique le caractère paradoxale du "Tu es cela" védântique : A quoi bon une injonction de se connaître ? Comment peut-on s'ignorer comme conscience, alors que la conscience est l'essence même de toute connaissance comme de toute évidence ? Voilà pourquoi Augustin dit aussi "C'est donc un étrange problème...".

En fait, c'est un énoncé performatif, en ce sens que, comprendre cet énoncé, c'est faire ce qu'il commande, et inversement. La reconnaissance de soi toujours-déjà-présent suffit à partir du moment où l'on connaît le sens précis des termes, "connais", "toi-même", "tu" et "cela". Ici, la seule "pratique" est de comprendre le sens de la phrase une fois compris le sens des mots.

Enfin, pourquoi Augustin parle-t-il de la connaissance de soi dans un livre sur la Trinité ? C'est que l'âme, "à l'image et ressemblance de Dieu", est elle-même trinitaire, principalement parce qu'elle est relation, relation dialectique. On retrouve cette idée dans le Trika interprété par Abhinavagupta selon la philosophie de la Reconnaissance : la "triade" de ses trois déesses incarne alors le sujet, l'objet et les moyens de connaissance droite (perception, inférence, témoignage digne de foi). Augustin parle plutôt de l'entendement, de la mémoire et de la volonté.

Mais Charles de Bovelle, dans son Livre du Sage, fait correspondre la trinité divine avec la trinité de la connaissance humaine, sujet-connaissance-objet. Encore faut-il comprendre cette triade, c'est-à-dire l'appréhender comme un ensemble dialectique. Eh oui, tout cela nous amène à la célèbre et terrible trilogie "thèse antithèse synthèse". Avant d'être la terreur des étudiants, elle est le cœur de toute pensée intégrale.

PS : je rappelle que mon ami José Leroy a écrit un livre clair et concis sur le Connais toi toi-même dans la tradition philosophique occidentale.
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