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mercredi 1 mai 2024

Le salut par les abymes ?

 


Dans le Dialogue du Sauveur, l'un des textes retrouvés en Egypte en 1945, nous pouvons lire cette parole attribuée à Jésus :

"Si quelqu'un ne demeure pas debout dans les ténèbres, il ne pourra voir la lumière".

Comme la plupart des paroles attribuées à Jésus, son sens n'est pas évident. Cependant, le contexte, qui est déjà une interprétation de ses paroles dont on ignore la source (orale ?), invite à comprendre que la connaissance libère. Je suis condamné à être victime de ce que j'ignore. La connaissance sauve. La gnose. Mot qui ne désigne rien d'autre que la connaissance, mais que l'on a ainsi masqué perce que l'on a voulu en faire une sorte de crime.

Ainsi, si je ne comprends pas mes ombres, je ne pourrai comprendre la lumière. Je ne pourrai être illuminé. Il ne s'agit pas de réconcilier l'ombre et la lumière, mais plutôt de comprendre l'ombre, de connaître ses causes afin de l'éradiquer. 

Ceci n'est pas sans poser problème, car la connaissance est une sorte de lumière. Or, en éclairant les ténèbres, les ténèbres disparaissent. La connaissance des ténèbres semble donc impossible. Ou bien, cette connaissance de l'obscurité est seulement une éradication de l'obscurité. 

Selon les Ancien, en effet, les ténèbres ne sont pas, puisqu'elles sont une absence de lumière. Le mal est un manque d'être, un défaut d'être, par exemple dans des yeux aveugles. On pourrait objecter que c'est bien la lumière qui fait de l'ombre, et qu'il faut que la lumière l'éradique. Quoi qu'il en soit, il n'y a pas de connaissance du non-être. Chercher à le connaître revient à réaliser qu'il n'est pas. Connaître ce qui n'existe pas, c'est s'en "libérer" en ce sens figuré. 

Telle fut aussi la doctrine de Shankara. Le monde est un non-être. Sa connaissance exacte est donc impossible. Certes, ce non-être apparaît. Mais il s'évanouit quand on cherche à le connaître. Soit une corde prise pour un serpent. Quel statut accorder à cette bête ? Car enfin, elle apparaît. Elle n'est donc pas pur néant. Cependant, dès que je m'en approche, elle disparaît. Elle n'est donc pas être. 

Et c'est ainsi que le désir de connaître détruit l'illusion du monde. D'abord il semble être, immuable comme une montagne de diamant. Puis il s'avère irréel, comme un fantôme ou comme un arc-en-ciel que l'on cherche à saisir. La lumière de la connaissance de l'être détruit le non-être. 

Ceci rejoint Platon, quand il persuade que la connaissance d'une illusion n'est qu'une illusion de connaissance. Or, il est impossible d'illuminer l'absence de lumière. Vouloir connaître ce qui est sans être véritable, c'est donc se priver d'avance de l'espoir de toute connaissance véritable. En un sens, le non-être est inconnaissable. Dès que la lumière de la connaissance le touche, il est. A strictement parler, il n'est plus non-être. Il est donc inconnaissable comme non-être. Parménide nous avait averti : "C'est une même chose que penser et être".

Le Tantra tire de ce phénomène une tout autre philosophie. Si la lumière ne peut éclairer que la lumière, alors tout est lumière. Mais il y a pourtant des ténèbres. D'où viennent-elles ? D'un pouvoir de l'être même. Car l'être n'est pas confiné à être. Il n'est pas prisonnier de soi comme le sont les choses inertes. Il est en effet doué du pouvoir de se penser. Ce qui ouvre la porte à l'oubli de soi, à la méconnaissance de soi. Sur fond de connaissance, certes. Cependant, la lumière fait de l'ombre. L'ombre est illuminée par la lumière. 

Ces ténèbres sont les différences, d'où suit le monde. La lumière brille comme ombre. Comme lumière oui, mais aussi comme ombre. C'est pourquoi Abhinava Gupta célèbre "la Lumière qui jamais ne se couche, ni dans les lumières, ni dans les ombres, en qui brillent les lumières et aussi les ombres". En réalité, c'est la lumière qui fulgure ainsi comme son contraire. Ce pouvoir est liberté, indépendance, souveraine pensée.

Ce point est le pilier central du vaste mandala des tantras. Tout est lumière. L'ombre aussi est lumière, car elle est éclairée, de cette lumière qui nous la fait percevoir, imaginer et concevoir : "ah, là je vois l'absence de lumière !" Ce "voir" est illumination - mais lumière douée donc du pouvoir de se manifester comme ombre. Tout tient dans ces deux aspects : 1 rien sans lumière ; 2 une lumière qui fait de l'ombre.

En un sens très second, la connaissance des ténèbres est nécessaire selon l'enseignement des yoginîs : pour bien entendre la non-dualité, je dois d'abord examiner la dualité. Afin de réaliser ce qui est plus que le corps et que toute chose, je dois d'abord réaliser le feu de conscience qui brûle en ce corps, tel un paradoxe lumineux.

De même, il est bon de s'aventurer dans les abymes une fois réalisée la lumière, afin d'éprouver notre réalisation. Car, au-delà de la connaissance, le grand point est la confiance. Se "tenir debout dans les ténèbres", au cœur de cette "vallée de larmes" me fait grandir dans l'assurance qu'un autre est présent, qui est plus moi que moi et qui est ma source et ma cause.   

Ainsi, cette parole de Jésus s'entend en plusieurs sens profonds. Il y en a sans doute bien d'autres.

mercredi 1 septembre 2021

Heureux rien !


 
Quand je dis que la lumière ne se peut voir en soi, je dis vrai : car
cette divine lumière est si pure, qu’elle ne peut être aperçue, c’est
plutôt un moyen par lequel on voit et on a une autre chose, que de
pouvoir dire qu’on la voit et qu’on l’ait. Vous voyez par la lumière
du soleil les objets, mais elle-même, étant fort pure, est invisible, et
vous ne la pouvez discerner qu’étant rempli d’atomes, si bien que
ce sont les objets qu’elle fait voir et ce n’est pas elle-même qui proprement est vue. J’ai parlé tant de fois de cette divine lumière que je ne vous en veux pas parler davantage ; vous pouvez avoir recours
à ce que je vous en dis autre part.

Tout cela étant très vrai, comme les âmes d’expérience vous en
peuvent certifier, il faut donc que vous vous contentiez de la soumission, et que sous cette voie vous marchiez à grands pas en vous perdant sans relâche, croyant que c’est vous trouver que de vous perdre, et que c’est vraiment posséder toutes choses que de n’avoir rien, ce divin Rien étant opéré par la miraculeuse et mystérieuse lumière divine ou lumière de foi.

Heureux Rien, que ta plénitude est grande, [324] à la charge que
jamais on ne te possédera, mais plutôt que tu posséderas l’âme, en
la perdant en ton vaste sein et en ta plénitude infinie ! Bienheureux
Rien ! Puisque après la lumière de gloire, une âme ne peut jouir de
Dieu plus à l’aise, ni en plus grande plénitude et en liberté plus
générale, que par ton moyen. Bienheureux ! Car en toi seul on peut
trouver Dieu sans crainte de Le perdre et sans soin de Le retenir, et
sans peine de Le posséder, puisqu’en vérité on Le trouve en toi sans
fond ni rive, c’est-à-dire on Le trouve Lui-même. Bienheureux !
D’autant qu’en toi se trouve toute joie, non des sens ni de l’esprit
(car il y aurait quelque chose et non ce rien parfait et entier). Mais
en Dieu, donc par Sa miséricorde, nous sommes capables de jouir,
non en nous, mais hors de nous. Ainsi qui dit jouir de Dieu hors du
rien, c’est-à-dire en la chose même la plus relevée que l’on peut
comprendre, ce n’est pas arriver à ce que Dieu nous a destiné, et ce
à quoi Il nous appelle : c’est pour Lui seul qu’Il nous a créés, et ainsi
Il nous a fait capables de Lui seul par le Rien et dans le Rien.
Heureux Rien donc, par lequel nous jouirons de Lui, et par le
moyen duquel nous arrivons à cette merveilleuse et miraculeuse
grâce ! Heureux Rien enfin, qui nous rend capable de jouir et de
vivre en Dieu aussi bien en agissant qu’en contemplant ! C’est vraiment en toi et par toi seul que nous devons nous perdre et nous
abîmer en Dieu, pour ne nous retrouver jamais, ni aucune chose
créée, sinon lorsqu’elles nous serons devenues le tout, même par
ton moyen !

Jacuqes Bertot, Le Directeur mystique, 1726

mercredi 30 juin 2021

La connaissance selon le Tantra



 Comme je le disais dans un article, c'est une maxime du Tantra que l'on ne peut se libérer que de ce que l'on connaît. La liberté dépend de la connaissance. La mesure de ma connaissance est la mesure de ma liberté. Si ma connaissance est limitée, ma liberté est limitée. Abhinavagupta explique cette maxime dans le premier chapitre du Tantrâloka, dans lequel il donne par ailleurs un certain nombre de clés.

La connaissance est donc importante dans le Tantra, puisqu'elle est salvatrice. Elle est gnose. Et donc, après le yoga, Shiva enseigne, dans les Naya-sûtras de la Nishvâsa-tattva-samhitâ, la connaissance. L'omniscience fait connaître la connaissance, la connaissance intégrale qui ouvre à la liberté intégrale, liberté qui caractérise justement Shiva, c'est-à-dire Dieu. 

Il commence par affirmer la vision fondamentale du Tantra : L'absolu est présent en tout, sous la forme de tout. Il infuse toute chose, comme l'espace universel pénètre tous les espaces délimités par les contenants (4, 51). D'emblée, le Tantra est non-dualiste : l'absolu divin et souverain est à la fois transcendant (au-delà de tout) et immanent (il est tout). Le réel est un. Et il enveloppe une infinie diversité hiérarchisée.

De même, l'individu (jîva) animal, humain ou divin, est aussi omniprésent (4, 52). Il infuse tout, le vivant comme l'inerte, "jusqu'au moindre brin d'herbe". Nous sommes donc invités à méditer cette unité des créations, des créatures et du créateur. Le Soi, l'individu, les êtres, les choses, l'univers, Dieu : tout cela est un. C'est ainsi que l'on s'affranchi des émotions opposées (4, 54) et que l'on devient divin. Uni à Dieu, tout est d'une même saveur (sâmarasya). Tout est réalisé comme étant Shiva. Et... pourtant, cette doctrine est considérée comme "dualiste" par le Tantra ésotérique !

Ennemi et amis sont égaux (ce qui ne veut pas dire que l'individu "éveillé" traite chacun de la même manière ; plutôt, il traite chacun selon ce qui lui est du). Méditant cette égalité, le yogin s'immerge dans le divin (4, 57). Même les serpents sont Dieu. Shiva affirme que, si l'on est convaincu de cela, ils ne mordront pas. Les démons eux-mêmes feront la paix avec ce yogin. Ainsi aussi, on atteindra les pouvoirs surnaturels (siddhi) et la pleine participation à la création universelle. Tout est Shakti, tout est conscience, tout est félicité, tout est désir, tout est expérience, tout est activité. 

Cette gnose doit être transmise, par compassion, aux être doués d'amour divin. Elle est "facile à comprendre" (4, 62). Shiva insiste aussi sur les qualités morales et la discipline dont doit faire preuve celle ou celui qui reçoit cette révélation de la non-dualité. 

Shiva enseigne à présent les tattvas, mais du point de vue de leur unité, et non plus l'un après l'autre. On les visualise comme une roue dont le moyeu est Dieu. Les rayons sont la Shakti, constituée des lettres de l'alphabet qui correspondent aux différents tattvas (4, 70-71).

Mais il existe une méthode encore meilleure (4, 72) : 

"Faisant face au soleil, 

il doit contempler avec intensité et aussi longtemps qu'il le peut ; 

il verra des guirlandes de sphères, 

bariolées de lignes distinctes". 

Nous retrouvons ici, encore une fois, la pratique visionnaire : contempler le ciel. Des lumières et des formes géométriques apparaissent. Peu à peu, tout le champ de perception et l'état de conscience se transforment. C'est l'une des pratiques récurrentes du yoga de Shiva. 

Les différentes couleurs de ces formes correspondent aux tattvas supérieurs. Ainsi par exemple, la lumière bleue nuit est Mâyâ. La lumière rouge est Vidyâ. Ces formes colorées sont la manifestation au dehors, dans le ciel devant le yogin, de ce qui est contenu en lui, dans le "canal central" du corps subtil (4, 73-75). Au milieu de la Shakti, c'est à dire au milieu du ciel, on verra Shiva sous la forme d'une bulle (4, 76). Quand on voit cette sphère, on devient maître du réel (4, 77). Il ne s'agit pas de visualisation, mais bien de vision directe. Voire cette sphère, c'est être libéré. Seul celui qui a eu cette vision est libéré et peut libérer autrui. 

Si l'on médite ainsi un mois, on atteint la maîtrise des niveaux de conscience jusqu'au vingt-quatrième, la Nature. Avec chaque mois supplémentaire de pratique, on maîtrise un niveau supérieur, jusqu'à Shiva. Finalement, on atteint l'indépendance, la liberté absolue (svâcchandya, terme qui va donner son nom au Svacchanda-bhairava-tantra, le plus important des Bhairava-tantras), la souveraineté sans limites (4, 83). 


Tel est, selon ce tantra ancien, le "suprême secret", la quintessence de toute connaissance, qu'il ne faut révéler qu'à un disciple dévoué, après douze années d'examen. Il ne faut pas donner ce "nectar des nectars" aux méchants, ni à ceux qui vendent l'enseignement (4, 84-88). Il ne faut jamais l'enseigner à plus de dix disciples (à la fois ?), qui ont été attirés par la Shakti de Shiva.

Ce yoga des visions lumineuses, cette alchimie de la lumière, est le prolongement du yoga de l'espace. Dans d'autres tantras, on parle du "yoga non-mental" (amanaska), la Méditation de Shiva ; et du "yoga transcendant (târaka)", le yoga des visions lumineuses "qui fait passer au-delà. Mon hypothèse est que ce yoga est la pratique centrale du chamanisme depuis la préhistoire, en particulier dans l'aire indo-européenne.


vendredi 16 avril 2021

Aveugles à la Lumière


 

Syméon le Nouveau théologien évoque l'illumination divine, "lumière qui éclaire tout homme" :

"Quel est ce redoutable mystère qui s'accomplit en moi ?
La parole ne peut l'exprimer, ni ma main l'écrire, la misérable, 
pour louer et glorifier Celui qui dépasse toute louange,
qui dépasse toute parole.
...
Ici, ma langue n'a point de paroles
et ce qui s'accomplit, mon intelligence le voit,
mais ne l'explique pas.
Elle contemple, elle désire le dire et elle ne trouve pas de mot.
Ce qu'elle voit est invisible,
entièrement dépourvu de forme,
simple, sans aucune composition, infini en grandeur.
En effet elle ne voit pas de commencement,
ne découvre jamais de fin
et ignore toute espèce de milieu :
comment donc dirait-elle ce qu'elle voit ?
C'est l'ensemble, récapitulé, 
à mon avis qu'on voit,
non certes par essence, mais par participation.
En effet, tu allumes un feu à un feu,
c'est le feu tout entier que tu prends,
et pourtant le feu reste, non partagé,
sans avoir rien perdu.
...
Il se lève en moi, au-dedans de mon pauvre coeur,
tel le soleil, ou tel le disque solaire
il se montre sphérique, lumineux, oui, tel une flamme."

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L'inspiration platonicienne est frappante, de part en part. C'est ici le soleil de Platon qui brille, l'Intellect Paternel de Proclus, la conscience pure, solaire, sphère parfaite. La sagesse grecque continue de résonner. Pour se protéger, Syméon se disait "illettré". Mais il est manifeste qu'il avait lu les platoniciens. Il chante comme un pseudo-Denys, en véritable adepte des mystères du Soleil invaincu, dans la langue des diadoques et avec leurs expressions. 

Cette lumière, elle est déjà en nous mais nous ne la voyons pas, aveugles. Elle est toujours déjà présente. Mais, comme elle est infinie, nul n'en atteindra jamais la fin :

"...comment atteindraient-ils la fin de ce qui n'a pas de fin, dis-moi ?"

Les humains sont aveugles :

"De même en effet que les aveugles, 
alors que le soleil brille,
bien que tout entiers baignés de sa clarté,
passent leur vie hors de la lumière 
dont ils sont séparés par les sens et la vue,
de même dns le Tout (lui) la divine lumière de la Trinité,
et au milieu de cette lumière les pécheurs enfermés dans les ténèbres
sans voir, sans aucun sens divin,
mais brûlés dans leur conscience
et condamnés, connaîtront l'indicible affliction
et la douleur sans nom, pour l'éternité."

(Hymne I, trad. Paramelle)

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Ici, Syméon part bien de Jean, le plus grec des Evangiles : la lumière brille déjà. Mais il affirme que nous sommes séparés de cette lumière par les sens, alors que le Tantra pointe la lumière jusque dans les "ténèbres" des cinq sens. Nous ne sommes pas aveugles parce qu'un sens nous manque, celui de la vue, mais parce que nous ne reconnaissons pas la "Lumière divine" dans la lumière présente de la perception, de la conscience.

De là, le myste glisse vers l'Enfer. Cet hymne, le premier de son recueil, n'en finit pas d'évoquer les damnés, condamnés aux ténèbres pour l'éternité, une "douleur sans nom". Rappelons que tous les Chrétiens n'ont pas adhéré et n'adhèrent pas à ce dogme. Selon certains, tous seront "sauvés" dans la Lumière. En effet, si la Lumière est éternelle, on voit mal comment l'Enfer pourrait l'être.  

Pourtant, le corps peut être transformé en lumière :

"Je me suis uni, je le sais, également à ta divinité
et suis devenu ton corps très pur,
membre brillant, membre réellement saint,
membre resplendissant, transparent, lumineux.
Je vois la beauté, je considère l'éclat,
je reflète la lumière de ta grâce ;
et je contemple avec stupeur cette splendeur indicible,
je suis hors de moi en pensant à moi-même :
ce que j'étais, ce que je suis devenu - ô merveille !
Je prends garde, je ressens devant moi-même un respect,
une révérence, une peur, comme devant toi-même,
et je ne sais que faire, devenu tout timide,
où m'asseoir, de qui m'approcher
et où poser ces membres qui sont les tiens,
à quelles œuvres, à quelles actions, ces membres
je pourrais bien les employer, redoutables
qu'ils sont et divins.
Donne-moi de parler, et aussi de faire ce que je dis,
ô mon Artisan, mon Créateur, mon Dieu !" (II)

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Malgré tout cela, une vision négative du corps et de l'humanité l'emporte. Le corps est impur et les pécheurs finiront dans l'Enfer pour l'éternité. On peut se demander si Syméon n'était pas, comme le pseudo-Denys, un platonicien qui s'est fait passer pour un Chrétien afin de survivre et de transmettre. Toutefois, la vision négative du corps est platonicienne aussi.

En réalité, la Lumière éclaire tout ce qui advient, tout ce qui fleurit et se fane. Elle est  absente jusque dans sa présence et présente jusque dans son absence.

jeudi 11 mars 2021

Nuit de Shiva



 La fête de la Nuit de Shiva (shiva-râtrî) représente la disparition de tout, à la fin d'un grand cycle cosmique, ou à la fin de n'importe quel cycle, grand ou petit, comme la fin d'une vie, la fin d'une journée, la fin d'une respiration, la fin d'une pensée.

Dans cette obscurité brille une lumière qui ne se couche jamais. Cette clarté est Shiva, Dieu, deva "celui qui brille". Je peux la découvrir dans l'intervalle entre deux pensées, entre veille et sommeil, entre présence et absence, entre deux respirations aussi.

Ensuite, je reconnais cette même lumière quand le monde réapparait. Et je ressens que tout est manifestation de cette lumière.

Comme le chante Abhinava Goupta, elle est

"cette lumière qui jamais ne se couche,

dans la lumière et l'obscurité aussi bien.

Il est cet Un en qui existent

tant les lumières que les ténèbres." (Quinze versets pour l'éveil, 1)

Toute chose brille parce qu'elle brille, cette Déesse qui se divertit ainsi à sa guise. A elle-même sa propre clarté : "Le Voyant ne perd jamais la vision". "Dans la lumière", dans l'état de veille. "Dans l'obscurité", l'état de sommeil profond, le coma, l'évanouissement. L'état d'inconscience n'est qu'un état de conscience indifférencié. Mais nous prenons cette absence de contenu différencié pour une absence de soi.

"En qui existent les lumières" : la présence de telle ou telle chose. "et les ténèbres" : l'absence de telle ou telle chose. Autrement dit, les choses apparaissent et disparaissent en cette lumière et par elle, elles n'en sont que les rayons, comme les vagues dans l'océan. Plonger en cette lumière, se laisser posséder par l'Être, est le tout de la vie intérieure. Rien d'autre n'est nécessaire, que cet unique nécessaire. 

En effet, à quoi bon un "moyen" autre qu'elle ? De fait, le monde "extérieur" qui nous détourne de "l'intérieur" n'existe en réalité que par cette lumière et dans elle. Et tout apparaît à sa suite. Comment pourrait-elle être éclairée par ce qu'elle éclaire ? Comment la luciole pourrait-elle illuminer le jour ? En outre, tout ce qui apparaît est délimité, fini. Seul l'Apparaître en qui tout cela baigne, est infini. Nulle besoin de preuve, de méthode ni de moyen pour faire advenir cet unique antérieur à tout, car âme, être et vie de tout. Il est l'évidence insaisissable. Il n'est pas ceci, ni cela, mais ce par quoi ceci et cela sont. Il est ce qui se manifeste par soi, qui manifeste tout, que rien ne peut manifester.

Cependant, cet Un est doué du pouvoir d'inattention de d'oubli. Il peut donc s'oublier en moi et se reconnaître en moi. Rien n'est gagner par là. Et tout. Il y a ainsi une double causalité : l'Un est toujours déjà cause de tout ; et réaliser cela est cause de tous les biens. Telle est la "nuit" de Shiva, évidence éblouissante à toutes les paires d'yeux, limpide à l'œil unique qui embrasse tous les regards et qui n'attend qu'un geste d'abandon pour les embraser.

lundi 14 décembre 2020

Où est la vraie lumière ?



 Voici un texte médiéval, attribué à Augustin, paroles qui font écho au début des Quinze versets pour l'éveil (bodha-pancadashikâ) d'Abhinava Gupta :

"Lumière que ne voit pas d'autre lumière,

clarté que ne voit pas d'autre clarté,

lumière qui assombrit toute lumière

et lumière qui ternit toute lumière étrangère,

lumière dont vient toute lumière,

clarté dont vient toute clarté,

clarté devant laquelle toute clarté est ténèbres,

devant laquelle toute lumière est obscurité,

lumière pour laquelle toutes les ténèbres sont lumières,

pour laquelle toute obscurité est lumière,

lumière suprême que l'aveuglement ne voile pas,

que le nuage n'affaiblit pas,

que les ténèbres n'assombrissent pas,

qu'aucun obstacle n'arrête,

qu'aucune ombre ne traverse jamais,

lumière qui illumine tout en son entier en même temps,

en une fois et toujours,

absorbe-moi dans l'abîme de ta clarté

afin que je voie partout en toi,

moi en toi 

et tout sous toi.

Ne m'abandonne pas !"

Les Soliloques, XIII, trad. Cédric Giraud dans Ecrits spirituels du Moyen-Âge, Gallimard

Abhinava Gupta joue ce même jeu d'éveil dans son Poème pour l'éveil (Bodha-pancadashikâ) :

"Lumière qui ne se lève ni ne se couche,

Jamais lumières ni ténèbres ne la touche,

En cet espace reposent ombres et clartés,

En cette Lumière qui ne s’est pas reposé.


Substance des choses, il est le Seigneur ultime

Qui de tous les êtres forme l’essence intime.

La nuée des apparences illimitées

N’est autre que sa belle souveraineté."

Hara Bhatta Shâstrî, un maître du shivaïsme du Cachemire du XXème siècle, explique :

"En effet, la Lumière consciente absolument libre est ce qui manifeste tout. "Toujours manifeste", elle n'a pas besoin d'une autre lumière pour l'être : elle est auto-lumineuse. Et aussi, (elle n'a pas besoin d'une autre lumière) "parce qu'elle ne se couche jamais", car il y a ces textes révélés (qui nous le confirment1) : 
Ce Soi est manifeste une fois pour toutes. 
Le voyant ne perd jamais sa vision, car elle est impérissable. 
"Cet Un" est sans-second. Il est le même "dans la lumière" : dans les lumières du soleil, etc. et dans les lumières des moyens de connaissance, etc. Il est aussi "un dans l'obscurité" : dans les ténèbres de la folie, du coma, et autres (état d'inconscience). Pourquoi ? Parce que c'est lui qui se manifeste à l'intérieur de ceux pour qui plus rien ne se manifeste à l'extérieur. Même à l'extérieur, seule existe la Lumière de la conscience. L'extérieur n'existe qu'à l'intérieur (de la conscience). L'éclat du soleil et les ténèbres dépendent de son existence. En effet, sans cette lumière qu'est la manifestation consciente, absolument rien - un vase, par exemple - ne peut être manifeste. Or, la "lumière" des (choses telles que le soleil ou les ténèbres) se lève et se couche (en ce sens qu'ils ne sont pas toujours manifestes). La Lumière consciente, en revanche, n'est pas affectée par ces apparitions et ces disparitions. "

Extrait de Poème pour l'éveil, cliquer ici se procurer ce livre

vendredi 12 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 87 88

Temple Legends | Kshetra Puranas and Other stories | Page 3


L'expérience des ténèbres :
evam eva durniśāyāṃ kṛṣṇapakṣāgame ciram |
taimiram bhāvayan rūpam bhairavaṃ rūpam eṣyati || 87 |
"Ainsi même, que l'on contemple longtemps
la forme obscure
pendant la nuit noire d'une quinzaine lunaire décroissante.
On atteindra le divin."


L'expérience de la lumière dans les ténèbres :
evam eva nimīlyādau netre kṛṣṇābham agrataḥ |
prasārya bhairavaṃ rūpam bhāvayaṃs tanmayo bhavet || 88 ||
"Ainsi même, fermant les yeux,
un éclat bleu sombre se déploie devant.
En contemplant cette forme divine,
on devient elle."

jeudi 11 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 86

Le bronze | Mes Indes Galantes Blog

L'expérience de l'éveil :


kiñcij jñātaṃ dvaitadāyi bāhyālokas tamaḥ punaḥ |

viśvādi bhairavaṃ rūpaṃ jñātvānantaprakāśabhṛt || 86 ||

"Ce qui est connu est source de dualité :
la lumière extérieure est obscurité.
Que l'on connaisse toute chose comme étant forme divine :
on sera alors fondement de la manifestation infinie."


samedi 6 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 76



L'expérience de l'espace lumineux :


tejasā sūryadīpāder ākāśe śabalīkṛte |
dṛṣṭir niveśyā tatraiva svātmarūpam prakāśate || 76 ||

"Que l'on fixe le regard 
sur l'espace coloré par l'éclat du soleil, d'une lampe, etc.
Là même la forme de notre Soi
se manifestera/ brillera."

ākāśe "dans l'espace", dans l'espace lumineux, formé sur la même racine -kāś "briller" que prakāśate "il se manifeste", "il brille", "il s'illustre".
Il s'agit de jeter l'attention dans le champs visuel, le champs visuel étant lui-même posé dans l'espace. 

mercredi 27 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 52 53 54

Sadâshiva, la forme de Shiva qui révèle la voie commune des tantras ésotériques


Vijnâna Bhairava Tantra, 52, 53, 54 : l'expérience de l'affinement :



kālāgninā kālapadād utthitena svakam puram |

pluṣṭam vicintayed ante śāntābhāsas tadā bhavet || 52 ||

"Que l'on médite notre corps

comme étant consumé par le Feu de la Fin des Temps

surgit de l'Orteil de la Mort.

A la fin, on rayonnera de paix."



evam eva jagat sarvaṃ dagdhaṃ dhyātvā vikalpataḥ |

ananyacetasaḥ puṃsaḥ pumbhāvaḥ paramo bhavet || 53 ||

"De même, que l'on visualise en l'imaginant,

que le monde entier est consumé (par le Feu de la Fin des Temps).

Celui dont la conscience est bien concentrée

deviendra conscience suprême."



svadehe jagato vāpi sūkṣmasūkṣmatarāṇi ca |

tattvāni yāni nilayaṃ dhyātvānte vyajyate parā || 54 ||

"Que l'on visualise les niveaux du réel

de plus en plus subtils

dans notre corps ou bien dans le monde.

A la fin, la (conscience) suprême se manifestera."

jeudi 23 avril 2020

"L’œil ne voit pas la lumière qui rend visible"

L'Itinéraire de l'esprit vers Dieu, composé par Saint Bonaventure en 1259 après une vision,
est un chef-d'oeuvre que j'admire depuis longtemps, mais dont je n'ai guère eu l'occasion de parler.
C'est un petit livre doté d'une architecture impressionnante
par sa clarté, sa simplicité et sa lumière.
Le lecteur a le sentiment d'entrer dans une église romane,
sobre, minérale, translucide, où toutes sensations appellent
au retournement du regard vers la lumière intérieure qui illumine toute vision.




D'ailleurs, Bonaventure reconnait cette lumière, celle de l'être, et s'étonne
que nul, ou presque, ne la reconnaisse,
alors qu'elle est la Lumière sans laquelle aucune expérience n'est possible :

"Quel étrange aveuglement pour notre esprit de ne point apercevoir
ce qu'il voit en premier, et sans lequel rien ne peut être connu.
Mais c'est comme notre œil, concentré sur diverses couleurs : 
il ne voit pas la lumière qui les rend visibles. Ou s'il la voit,
il ne la remarque pas. Il en est de même pour l’œil de notre âme :
concentrée sur les choses particulières et générales, 
il ne remarque pas l'être qui est au-delà de toutes les catégories,
alors que c'est l'être qui se manifeste en premier dans l'âme,
et que c'est grâce à lui qu'il voit le reste.
Ainsi la formule se vérifie pleinement : 'semblable à l’œil du hibou aveuglé 
par la lumière, l'oeil de notre âme est ébloui par trop d'évidence'.
Habitué aux fantômes du sensible, dès qu'il regarde la lumière de l'Être souverain,
il lui semble ne plus rien voir.
Il ne comprend pas que cette obscurité suprême opère l'illumination de notre esprit.
Ainsi l'oeil du corps en face de la pure lumière a l'impression
de ne rein voir." (trad. Duméry modifiée).

Comme les prisonniers de la Caverne de Platon,
nous ne "voyons rien" quand notre regard
se retourne vers sa source.
Nous sommes aveuglés par l'évidence.
Cette lumière est simple, si immédiate,
que nous la prenons pour une absence de lumière.
Trop proche, trop simple, trop clair.
Incroyable.

Ainsi, nous pouvons dire que cette connaissance de l'Être,
cette vision de la vision,
est une "docte inconnaissance":
une inconnaissance pour la connaissance ordinaire,
mais une science, une connaissance au plus haut point en vérité.
Quand je retourne mon regard
- le regard de l'attention -
"je ne vois rien".
Mais cette absence de vision
est en réalité une vision pure,
une vision du regard lui-même,
sans autre contenu,
comme si la lumière s'éclairait elle-même,
par elle-même.
Habitué à me concentrer sur le contenu,
je crois que, en l'absence de contenu,
la vision elle-même disparaît.
Mais si elle disparaissait vraiment,
comment pourrais-je affirmer que
"je ne vois rien" ?
Cette obscurité pour l'attention exclusivement tournée vers les choses
est bien la véritable illumination,
quand la Lumière qui s'illumine en tout
se remarque enfin, et se reconnait simplement,
plus facilement que tout.

Le message des mystiques, des sages, est universel.
Cet éveil à la Lumière, à l'Être, est simple et accessible à chacun.

Je note, au passage, que Bonaventure se situe dans le sillage de la belle école victorine,
qui s'est épanouit à Paris
en son Âge d'Or,
et qui réconciliait la mystique
la plus radicale avec la philosophie,
la physique et les arts.
Cet esprit victorin reste pour moi une source d'inspiration
irremplaçable.

Une musique de cette époque (un siècle après,
mais c'est en vérité le même siècle)
et de ce lieu,
pour goûter cet esprit d'harmonie,
où l'intellect et le cœur 
chantent de concert :

vendredi 31 janvier 2020

Les yeux fermés

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Trop de lumière tue la lumière.

Trop de lumières dans le ciel. Nos enfants ne pourront plus se perdre dans la Voie Lactée.

Trop de lumière dans les chambres, dans les bureaux, dans les salles d'accouchement, dans les salles d'agonie, sur les écrans...

Trop de lumière, trop de volonté de contrôler, plus de confiance.

La confiance, ce serait de laisser faire le corps, l'instinct, en observant juste, juste au cas où. Trop d'enfants trop stimulés avec des emplois du temps de ministres. La confiance, ce serait de laisser les choses mijoter au petit feu de l'ennui. Sans injonctions, sans techniques, sans enjeux posés. Laisser faire le corps, c'est-à-dire l'intellect, car ce sont-là différentes nuances d'un même spectre, celui de la vie. La confiance, ce serait de laisser la femme accoucher sans lui dire de faire ci ou ça. La parole est un pouvoir merveilleux. Mais dans ces cas-là, ça brise la magie de l'instinct. Rester en retrait. Juste au cas où. Laisser l'être entrer en son état second, un état qui n'est pas un état discursif, mais intuitif. Il y a un temps pour tout. 

L'intellect fait partie du corps. Penser, c'est sentir, et il n'y a pas de sensation si brute qu'elle soit absolument dépourvue de tout discours. Il y a continuité à travers une infinité de degrés.
Mais il y a un temps pour tout. Comme les régimes d'une boîte de vitesse. Pourquoi opposer la 1ère et la 5ème ? Seulement, chaque régime à son temps et son lieu. 

Quoi qu'il en soit, fermer les yeux. La sieste. L'ennui. La solitude. Il y a des pouvoirs du corps qui ne s'éveillent que dans les ténèbres. Baisser la lumière. Pour naître et pour mourir. Or méditer, c'est un peu cela : mourir et renaître. Comme accoucher et agoniser. Comme s'endormir et se réveiller. Comme tomber malade et guérir. Comme manger puis digérer. Comme l'hiver et le printemps. La nuit et le jour. C'est très important l'obscurité. Le silence. La solitude. C'est dans cette mort que l'arbre rassemble sa sève pour un nouveau cycle. Je regard ce paysage, glacé, immobile, envahi de ténèbres. Les animaux, quand ils sont malades, se cachent. Quand ils sont parturiants aussi, et agonisants. Or, ne sommes-nous pas des vivants, des êtres de vie ? 
Alors oui, des sages-femmes, des sages-hommes, des conseillers, des coachs, des hypnotiseurs, des chamans, des anges, des guides... mais discrets, en retrait, juste au cas où/ 

Comment "je médite" ? Par instinct. Je laisse l'attention vagabonder, papillonner, butiner. Puis parfois se poser. Plonger. Humer. Savourer. Puis repartir. Décroché. Vacant. Rêvassant entre chien et loup, indistinct, souple, sans plan, virevoltant. Parfois plus vif, parfois sombrant. Calligineux. Chaud et lourd, ou frais et léger. C'est le véritable et bon sens de la posture de Témoin, à mon sens. L'action dans le repos, le repos dans l'action : formulation abstraite, dont le sens est le vagabondage sauvage. Pif paf pouf. C'est une musique, une danse, parfois immobile, parfois dynamique.

Mais dans une demi-vue, un clair-obscur. Un entre-deux mondes.
Et pour que cela s'active, il faut fermer les yeux, les oreilles. Se taire. C'est ce que je fais spontanément quand je me sens fiévreux ou nauséeux. Comme n'importe quel vivant. Et cela ne détruit pas mon individualité. Ni mon intellect. Au contraire, la personnalité est plus déliée, fluide, imbibée, nimbée de cette clarté crépusculaire de fin de chaude journée. Il n'y a aucun conflit là-dedans. Les sociétés humains ont longtemps valorisé l'intellect, à cause des circonstances. Aujourd'hui, on tombe dans l'excès inverse. Mais comme demander de choisir entre le bleu et le rouge. Certes, ce sont bien des teintes distinctes. Mais enfin, elles font bien partie du même spectre !

Trop de lumière tue la lumière.
Fermer les yeux. Sans chercher. Laisser venir. Même la posture la plus biscornue. Méditer en cochon-pendu. Qui sait ? Et le remède-miracle de ce moment peut devenir le poison d'un autre. Il faut une longue, une très longue expérience pour commencer à sentir les lois de la vie. Puis on oublie. Puis ça revient. 
D'où le succès du Vijnâna Bhairava Tantra : de brèves inductions, comme autant de pistes de décollage, des presque-riens, car il suffit d'un rien pour partir. Ou pour revenir, plutôt. Pour changer de régime. Les yeux fermés. Trop de lumière tue la lumière. Se laisser mijoter, en paix, en cocon, dans la caverne-matrice. "Laisser pisser", comme on disait dans l'Ancien monde. Confiance totale, instinctive. Des centaines de générations sont nées, ont vécues, sont mortes. Et probablement beaucoup plus, sur les milliards de mondes des milliards d'univers. Trop de lumière tue la lumière. Confiance dans le printemps qui vient, qui a besoin du plein hiver pour venir. 

Il y a plusieurs sortes de chamanismes, de culture : la "tente obscure" et la "tente claire". Trop de lumière tue la lumière. A trop vouloir montrer, on rend aveugle. Un temps et une mesure pour chaque chose.

Laisser l'enfant naître, divaguer, s'ennuyer, tournicoter, laisser le vieillard mourir. Être là, juste au cas où. Ne pas entraver les changements de régime, de vitesse. Laisser faire le hasard. Les énergies du vide. Les puissances du rien. Sans enjeux. Mais sans fuir les tensions non plus. Stress ou détente, une seule vie. Je veux dire : un seul corps, un seul souffle, un seul cœur, un seul ventre, etc.

J'écoute cette musique. Je ne sais pas si je l'écoute ou si je la joue. Je suis à la fois la cause et l'effet. Elle illustre, sans mots, tout ce que je viens d'essayer de dire :

mardi 21 janvier 2020

Traverser l'univers dans le temps d'une vie ?

Contrairement à ce que pourraient suggérer certains spectacles, il n'y a pas que la connerie qui soit infinie. Il y a aussi l'intelligence.
La contemplation du cosmos est une pratique spirituelle, une pratique d'élargissement. Un exercice aussi vieux que la conscience.
Serait-il possible de d'aller d'une galaxie à une autre dans le temps d'une vie humaine ? Voire, de traverser l'univers ? Oui.
Merveille du temps, de l'espace et de l'énergie aussi explorée dans le roman Tau Zéro de Poul Anderson.

De fait, plus j'accélère dans l'espace, plus le temps, pour moi, ralenti. En accélérant sans cesse, par exemple dans un vaisseau "ramjet", en s'approchant ainsi sans cesse de la vitesse de la lumière elle-même, sans jamais l'atteindre bien sûr, le temps ralentirait, encore et encore. Jusqu'à la fin.

La bonne science-fiction est expérience de pensée. Envolée chamanique du XXIe siècle, témoignage de notre petitesse dans l'univers infini, mais aussi manifestation de la merveille des merveilles : la conscience. Incroyable. Étonnement d'être, sans être quelque chose, délimité, fixe. Être, sans être quelque chose. Stupéfiant ! Sans effort. Sans y avoir travaillé. Sans cause. Sans origine. Le miracle. 

lundi 12 novembre 2018

Avant rien


Maintenant nous voici arrimés
À l’immobile, ignorant les nuages, 
Sans souffle, au bord des choses qui ne sont que
Surface, avec la perspective somptueuse 
De regarder enfin au-dedans de Rien.

Lionel Ray, Matière de nuit

Regarder au-dedans de rien n'est pas absence de regard.
Au contraire, c'est l'occasion d'un regard se révélant à soi. Un doigt qui se touche, une épée qui se tranche.
A la faveur de rien, la vision se voit. En regard de rien, une lueur s'illumine.
Comme un stylo tombe sur la table de cuir. Mat.
Il n'y a là rien, rien de sombre.
La lumière n'éclaire t-elle pas les ténèbres ?
La lumière est la discrète. En son sein souverain chaque chose reçoit clarté. Jusqu'au rien, enfin.




jeudi 24 mai 2018

Présence


Quand j'écris, j'écris dans la présence.
Si je suis d'accord, cette pensée apparaît dans la présence.
Si je ne suis pas d'accord, cette pensée apparaît dans la présence.

Quand "je suis" cela apparaît dans la présence.
Quand "je ne suis pas" cela apparaît dans la présence.

Quand je suis conscient, c'est dans la présence.
Quand je ne suis pas conscient, c'est dans la présence.

En cette lumière, il y a l'être.
En cette lumière, l'au-delà de l'être.

Quand je suis centré, cette expérience apparaît en cette présence.
Quand je suis distrait, cette expérience apparaît en cette présence.

Une sensation agréable ? En cet espace sans limites
Une sensation désagréable ? En cet espace sans limite

Une forme ? Dans le sans-forme !
pas de forme ? Dans le sans-forme !

Tout est en moi ? Cette image apparaît dans la présence.
Il y a encore quelque chose au-delà ? Cette image apparaît dans la présence.

Il y a de la dualité ? Cette pensée apparaît dans la présence.
Je ne suis pas éveillé ? Ces mots apparaissent dans la présence.

Je manque de quelque chose ? Cette pensée apparaît dans la présence.
La souffrance apparaît dans la présence.
La solitude apparaît dans la présence.

J'ai un choix à faire ? Ce choix apparaît dans la présence.
Le libre-arbitre est une illusion ? Cette pensée apparaît dans la présence.

Je suis tout ? Alors je suis tout dans la présence.
Je suis rien ? Alors je suis rien dans la présence.

Tout peut être nié - dans la présence.
Au-delà de tout ? Dans la présence.
L'un par-delà les concepts ? Dans la présence.
Le rien encore au-delà ? Présence.
L'indicible au-delà du rien ? Présence.
Un soupçon de transcendance, encore ? Présence.

Nue.

Simple.
Pas une expérience.

Tout ce qu'on peut dire, on le dit par rapport à nous.
Mais tout cela apparaît dans la présence.
Sans effort.
Qu'on le veuille ou non.
Qu'on le sache ou non.
Qu'on le réalise ou non.
Qu'on pense ou non.
Qu'on imagine ou non.

Grand espace.
Immensité généreuse.
Capacité sans limites.
Indépendance.
Liberté.

mercredi 25 avril 2018

La Lumière-conscience

La spiritualité d'aujourd'hui n'existerait pas sans l'Inde.
Que serait le yoga sans yoga, sans âsana, sans prânâyâma ni samâdhi ?
Que serait le tantra sans mantra, le mystérieux chakra ou le célèbre mandala ?

Or, tous ces mots sont en sanskrit, langue sacrée de l'hindouisme, du bouddhisme et du jaïnisme.
Ses textes sont les plus anciens à avoir été transmis sans interruption jusqu'à nos jours.
Bien sûr, il existe des langues aussi anciennes, comme l'égyptien et le sumérien. 
Mais ces civilisations se sont éteintes, tandis que l'hindouisme et le bouddhisme sont bien vivants.

Mais comment traduire sans trahir ?



Prenons un exemple :

conscience : nous entendons parler de conscience "non-duelle", sans séparation entre le sujet et l'objet, ou encore, on dit "conscience pure", conscience qui n'est pas "conscience de" ceci ou cela, mais conscience dépourvue de tout contenu, comme un ciel sans nuages. 

Mais quels sont les mots sanskrits traduits par "conscience" ?

Les principaux sont cit et ("tchitte") et prakâsha.
Ces deux termes désignent la lumière. 
Ce sont des métaphores.

Cit vient d'une racine -kit, "briller", dont dérive ketu, clarté, lumière, mais aussi "étoile filante", comète, signe évident, bannière, apparition, manifestation.
Mais cit est aussi apparenté à la racine -cint, "penser à", "méditer", considérer", "se soucier de".

Prakâsha désigne la lumière, le fait de briller, l'illuminer. Formé du préfixe pra- "vers l'avant" et de la racine kâsh, "briller", "éclairer", "illuminer". On retrouve cette racine dans Kâshî "La Lumineuse", l'un des noms de la cité de Bénarès.

Dans les deux cas, nous avons donc l'image d'une lumière qui éclaire les choses. Et la conscience est en partie cela : elle est comme une lumière qui éclaire les choses, mêmes les plus intérieures, comme les pensées et les sensations. 
Dans ces racines verbales, il y a également l'idée d'une lumière belle, plaisante, agréable.

A partir de cette métaphore de la lumière, 
ce qu'est la conscience s'éclaire :
la lumière rend visible, mais elle-même
n'est pas visible.
Une lumière dans le vide,
qui n'a rien à éclairer,
reste invisible.
La lumière ne devient visible
que quand elle se réfléchit
sur un objet.
Sans cela, même si elle éclaire,
même si elle est présente,
elle reste invisible.
La lumière elle-même
n'est jamais directement visible.
Elle n'est vue que par l'intermédiaire
des choses qu'elle éclaire.
Quand on dit qu'on "voit" 
un rayon de lumière,
on voit en fait les grains de poussière
qui renvoient un peu de cette lumière.
Mais la lumière, grâce à laquelle tout est visible,
reste elle-même invisible.

De même, la conscience n'est pas et ne peut
jamais devenir objet de conscience. 
C'est bien grâce à la conscience que tout objet 
devient "visible", apparent, manifeste et qu'il acquiert
son existence. Mais la conscience elle-même
n'est jamais objet de conscience.
Sa clarté se reflète en partie sur les objets,
plus ou moins selon leurs qualités,
comme un objet renvoie plus ou moins
la lumière qu'il reçoit. 
Mais la conscience n'est jamais 
objet de conscience.

Voilà pourquoi, quand il n'y a pas d'objet, de contenu
dont on puisse prendre conscience,
on croit qu'il n'y a pas de conscience.
Comme dans le sommeil profond, 
l'évanouissement ou le coma.
Comme il n'y a pas conscience d'objet,
nous commettons l'erreur de juger
qu'il n'y a pas de conscience du tout.
Alors qu'en réalité, la conscience est présente.
Et c'est grâce à sa présence lumineuse
que nous pouvons dire que nous n'avions
"conscience de rien",
de même que, quand la lumière
n'a rien à éclairer,
nous pouvons dire qu'il
"n'y a rien".
Il n'y a rien, sauf la lumière qui éclaire ce rien.
Il n'y a rien, sauf la conscience qui éclaire ce rien.
Telle est la "pure conscience"
ou "conscience sans objet".
C'est elle dont nous faisons l'expérience chaque nuit,
et aussi entre chaque pensée.
Mais en réalité, nous faisons toujours, 
à chaque instant,
l'expérience de la conscience.
Car aucune expérience n'est possible sans elle.
En fait la conscience est synonyme d'expérience,
tout simplement.
Il n'y a pas d'expérience de la conscience.
Toute expérience est conscience,
de même que la lumière ne peut éclairer la lumière
(qui n'a d’ailleurs pas besoin de lumière,
car elle est lumière),
et que tout objet éclairé est lumière,
sans quoi il ne serait pas visible.
Mais comme la lumière ne peut s'éclairer elle-même
à la manière dont elle éclaire les choses,
on peut dire qu'elle est "ténèbres".
De même, en ce sens précis, 
on peut dire que la conscience est inconscience, inconnaissance absolue.

Voilà pourquoi la conscience n'est jamais absente
(car quelle lumière éclairerait cette absence de lumière ?).
Voilà en quel sens elle est "permanente",
et voilà pourquoi elle est le Soi,
et voilà pourquoi le Soi (âtman)
est l'Absolu (brahman).
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