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mardi 16 mars 2021

Soyez enfant



Conseil de Fénelon à une damoiselle dissipée :

 Vivez en paix, Mademoiselle, sans penser qu’il y ait un avenir. Peut-être n’y en aura-t-il point pour vous. Le présent même n’est pas à vous, et il ne faut que s’en servir suivant les intentions de Dieu à qui seul il appartient. Faites les biens extérieurs que vous êtes en train de faire, puisque vous en avez l’attrait et la facilité. Conservez votre règlement, pour éviter la dissipation et les suites de votre excessive vivacité. Surtout soyez fidèle au moment présent, qui vous attirera toutes les grâces nécessaires.

 Ce n’est pas assez de se détacher; il faut s’apetisser. En se détachant, on ne renonce qu’aux choses extérieures ; en s’apetissant, on renonce à soi. S’apetisser, c’est renoncer à toute hauteur aperçue. Il y a la hauteur de la sagesse et de la vertu, qui est encore plus dangereuse que la hauteur des fortunes mondaines, parce qu’elle est moins grossière. Il faut être petit en tout, et compter qu’on n’a rien à soi, sa vertu et son courage moins que tout le reste. Vous vous appuyez trop sur votre courage, sur votre désintéressement et sur votre droiture. L’enfant n’a rien à lui ; il traite un diamant comme une pomme. Soyez enfant. Rien de propre. Oubliez-vous. Cédez à tout. Que les moindres choses soient plus grandes que vous.

Priez du cœur simplement, par pure affection, point par la tête et en personne qui raisonne.

La vraie instruction pour vous est le dépouillement, le recueillement profond, le silence de toute l’âme devant Dieu, le renoncement à l’esprit, le goût de la petitesse, de l’obscurité, de l’impuissance et de l’anéantissement. Voilà l’ignorance qui seule enseigne toutes les vérités que les sciences ne découvrent point, ou ne montrent que superficiellement.

Fénelon, Lettre à une damoiselle

dimanche 3 mars 2019

La voie du temps, voie de l'instant

la Triade ; Dieu, allongé sous les Déesses, représente l'Être pur. Car la conscience (désir, pensée et action) est la source de l'Être, lequel n'est rien sans conscience

La voie du Temps dans le shivaïsme du Cachemire
est présentée en premier, avant celle de l'Espace.
Pourquoi ? Parce que le Temps manifeste davantage l'aspect Shakti que l'aspect Shiva. Or Abhinava Goupta, dans sa Lumière des Tantras comme dans son Explication du Tantra de la Déesse Suprême, souveraine de la Triade, parle de la Déesse en premier.

En apparence, la voie du Temps consiste à réaliser progressivement que le Temps existe seulement dans la conscience atemporelle. 
Ainsi la conscience s'éveille, se réveille - car elle 'nest jamais complètement endormie, sans quoi aucun égarement ne serait possible. Comme un feu qui couve sous la cendre, elle s'éveille et "dévore le Temps", le Temps qui est la Mort (même mot en sanskrit : kâla).

La conscience atemporelle prend conscience d'elle-même pleinement, toujours déjà et à jamais.
"Puis" elle se réalise comme pure inconscience, comme Vide au-delà même de l'absence de toute chose. Cette négation de soi initiale sert de "toile de fond" au reste de la manifestation. 
Puis elle devient vie, c'est-à-dire qu'elle commence à se manifester à travers des couples d'opposés, à commencer par l'inspir et l'expir, support vital de tous les conflits de la vie.

C'est donc la respiration qui sera l'objet de cette pratique.
Par l'attention au souffle et à l'intervalle entre expir et inspir, le souffle va ralentir, s'amenuiser puis se suspendre. C'est la progression du Temps vers l'Atemporel. 

Mais il n'y a pas séparation entre les deux. La conscience subtile, Atemporelle, n'est qu'un temps subtil, car la conscience est vibration, frémissement. Autrement, elle serait un néant inerte. La "dualité" sort de son sein et de nulle part ailleurs. La conscience grossière temporelle, le mental, est le ralentissement de la Vibration subtile. Comme une lave qui jaillit puis se durcit peu à peu. Comme l'eau et la glace. Deux états d'une seule et même substance. De plus, si la conscience ne restait pas présente jusque dans les états les plus "grossiers", ceux-ci ne pourraient se présenter. 

Plus profondément, la pratique du Temps la plus profonde est celle du Premier Instant. Le premier instant de n'importe quel choc émotionnel, avant toute séparation entre Bien et Mal, entre fuir et combattre, entre réussite et échec, entre agréable et désagréable...
Or, l'expression "Premier Instant" pourrait laisser croire qu'une fois ce premier instant passé, il est passé, il ne peut plus être savouré, expérimenté reconnu. 

Il faut donc préciser que ce Premier Instant est en réalité l'instant présent, c'est-à-dire le présent. Il ne passe jamais. En fait, il est synonyme de conscience. La voie du Temps est donc la voie de l'instant présent ou de la Présence. 

C'est aussi la voie du "Premier Instant du Désir", lié à la pratique du "yoga sexuel" ou de l'Offrande Primordiale (âdi-yâga) comme dit Abhinava.

Dans ce Présent apparaissent le passé et l'avenir. 
Cette enseignement s'inscrit dans le cadre de la tradition tantrique de la Triade (trika), centrée sur l'adoration de trois Déesses qui incarnent les trois aspects de la conscience : pure unité, unité-dans-la-dualité, dualité dans l'oubli de l'unité.

Le présent est le plan de l'unité pure, c'est la Déesse Suprême, qui donne son nom au tantra expliqué par Abhinava Goupta. 

Le passé est révolu, "le passé c'est le passé", c'est l'objet, jugé séparé de la conscience : c'est donc le plan de la Déesse Inférieure, celui de la dualité dans l'oubli de l'unité. C'est le régime conscient de l'égarement maximal, celui de la perception. Mais c'est le jeu de la conscience. La conscience de soi (vimarsha) devient représentation de soi ou des choses (vikalpa). Elle devient le mental en se contractant et en se scindant en couples d'opposés, soi et autrui, et ainsi de suite. Conscience et mental et corps : c'est la même vibration, le même mouvement immobile, mais plus ou moins ralentit.

Enfin l'avenir occupe une place intermédiaire : il est imagination. Le sujet, même identifié au mental, se l'imagine, mais garde une conscience, même confuse, que cela n'existe pas encore, que cela n'est que son imagination. L'avenir, qui est l'imagination, incarne donc l'unité-dans-la-dualité : il y a à la fois de la séparation (l'avenir n'est pas maintenant, il est plus ou moins éloigné), mais aussi de l'unité (cette image d'un possible apparaît maintenant ; si ce n'est pas le cas, alors ça n'est plus de l'imagination, mais une hallucination !).

Abhinava Goupta développe cet enseignement dans son Explication du Tantra de la Déesse Suprême, l'une de ses oeuvres les plus difficiles.
Par exemple, les trois Déesses correspondent au cycle lunaire. Chacun comprendra, je crois :)

Mais l'essentiel est simplement l'attention au présent,
à la Présence en laquelle tout se présente.

lundi 10 octobre 2016

Le grand jour de l'éternité



Tout passe en cela qui ne passe pas.
Le temps est la succession des phénomènes au sein de l'éternité.
Le temps est la respiration de l'Immense,
la danse de sa conscience,
le jeu de ses vagues,
le miroitement de sa lumière, 
comme l'image mobile de l'immuable.

Selon la Reconnaissance,
la Conscience est toujours présente.
Son Acte est la Présence toujours présente
en laquelle tout se présente,
et jusqu'à l'absence des choses
- "Tiens, il n'y a rien !".

Augustin, le plus célèbre des philosophes chrétiens, ne dit pas autre chose :
Dieu est "l'être suprême, qui ne change jamais. Le jour présent", dit-il à Dieu, 
"ne passe point en vous qui êtes toujours immuable 
et toujours le même."
Dieu est "un jour qui dure toujours,
et qui n'est ni passé, ni futur,
mais toujours présent."

Du point de vue de Dieu,
qui embrasse en lui tous les points de vue,
il a tout fait, déjà.
Augustin ajoute donc
"vous avez fait aujourd'hui
tout ce que vous avez fait hier
et dans les siècles passés.
Et vous ferez aujourd'hui 
tout ce que vous ferez demain,
et dans tous les siècles à venir,
parce que vous n'agissez que
dans ce grand jour de l'éternité"
dans le jour unique,
le le jour réel
au sein duquel passent nos jours
comme des songes.

Extraits des Confessions, I, 6
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