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samedi 31 mars 2018

L'argument ultime


Dans les discours contemporains sur la non-dualité,
on entend souvent dire que "le moi n'existe pas", 
que "il n'y a personne". Ainsi, il n'y aurait qu'un flux
de choses, un fonctionnement impersonnel,
sans que l'on sache qui perçoit tout cela.
Cette position, proche du bouddhisme, est opposée 
à celle de l'Advaita Vedânta.

Mais parfois, certains non-dualistes affirment que "la conscience n'est pas un objet",
sans ajouter que "rien n'est réel" : monde, corps... tout cela est illusion due à l'aveuglement,
car en vérité, ce qui change n'est jamais réel, 
et ce qui est réel ne change jamais.
Autrement, même si l'on a discerné entre la pure conscience
et le corps, on reste en plein dualisme.

Voilà pourquoi, selon Shankara,

anâtmavastunashca asattvât iti paramo hetuh (Upadeshasahasrî, Parisamkhyâna)

"l'inexistence de ce qui n'est pas le Soi est la raison ultime" 

pour établir/réaliser la non-dualité.

La non-dualité, c'est le fait que le monde, etc. n'a jamais existé, parce qu'il est inconstant ; 
alors que seul le Soi existe, 
car il est immuable.

Pourquoi cette négligence
de l’irréalité du monde dans le non-dualisme contemporain ?
A mon avis, parce que la négation du monde 
dévalorise le corps.
Or, le non-dualisme contemporain baigne dans une morale hédoniste, qui célèbre les plaisirs.
Donc...

mercredi 21 février 2018

Une critique de l'Advaita Vedanta

Attention : ceci est "intellectuel"...


"De fait, il y existe en ce monde de grands esprits que les gens ordinaires ne peuvent sonder"

Gaudapâda, Stances sur la Mândukya, IV, 95

Telle est exactement mon impression face à l'une des œuvres composées en sanskrit au XXe siècle, le Cœur de Shankara, ou Réfutation de l'idée d'une Ignorance radicale (Shânkara-hridaya, Mûla-avidyâ-nirâsa). En plus de 300 grosses pages, l'Auteur, un maître peu connu du Karnâtaka dans le Sud de l'Inde, débat sur une question simple : 

L'état de sommeil profond, sans rêve, est-il le Soi, ou bien est-il le Soi recouvert par une forme d'ignorance subtile et "radicale" ? 
Et si l'expérience du sommeil profond est en réalité l'expérience de la pure conscience, du Soi non-duel, alors pourquoi en sort-on ignorant ? 
Et si le sommeil profond est un état d'ignorance et, donc, de dualité, comment expliquer que cet "état" soit, de fait, dépourvu de toute dualité ? 
Et si un état sans dualité aucune n'est pas la non-dualité, alors... alors qu'est-ce que l'expérience de la non dualité ?

Questions simples et légitimes, aux enjeux redoutables, à savoir, la possibilité de la "liberté en cette vie même" (jîvan-mukti), versus l'idéal d'un salut après la mort.

Or, ce texte me perturbe. Oui, je le confesse. Pourquoi ? Parce que j'ai bien du mal à le comprendre. Jamais je n'ai vu, en sanskrit où dans une autre langue, une discussion si serrée sur ces questions essentielles. Inutile de préciser que nous sommes loin, ici, des débats débiles du néovédânta avec leur anti-intellectualisme intello obligatoire.
Je ne comprends pas ce que l'Auteur y dit : est-ce un chef-d'oeuvre, le fait d'un pur génie, et un message spirituel authentique, le livre d'une vie ? Ou bien le travail laborieux mais vain d'un homme qui, au fond, n'aurait rien compris à la simplicité de la vie ?
Donc je soupèse. Mais je n'arrive pas à tout comprendre, pas même à tout lire ! Franchement, ça n'arrive pas souvent. Surtout dans le domaine du non-dualisme, qui en général tourne en rond en broutant paisiblement ses propre paroles dans son petit enclos de "l'au-delà du mental".
Alors ? Alors, je ne sais pas. Comment décider sur une chose que l'on ne comprend pas ? Ou si peu ? Ou bien me suis-je ramolli ? Endormi ? Bref.

En attendant, il y a ce passage que j'aimerais partager avec vous. Il concerne un autre texte, cité ici par l'Auteur, un texte qui critique l'Advaïta Vedânta. Ce texte cité par notre Vedântî, je ne le connaissais pas. Il s'agit du Guru-jnâna-vâsishtha, une oeuvre gigantesque de 25000 versets ! Je n'en ai que des fragments, dont une version de la Ribhou Gîtâ, ce chant non-dualiste célébré par Ramana Maharshi. Ce Guru-jnâna enseigne une forme de non-dualisme de l'expérience, contre le non-dualisme intellectuel de Shankara. Et ce faisant, il le critique. Et ceci m'intéresse, car cela fait penser aux critiques adressées par le shivaïsme du Cachemire au Vedânta.
Je traduis donc ce passage fort long mais riche, de ce texte déjà traduit une fois en anglais (Shânkarahridaya, p. 220 et suivantes) :

Il existe un livre anonyme intitulé "L'enseignement de Vasishtha sur le maître de sagesse", oeuvre de quelqu'un qui ne supportait pas la doctrine du Vedânta non-dualiste. Il comporte une section "sur la connaissance" en quatre partie. Son Auteur y récuse la doctrine de la non-dualité toujours (déjà) réalisée, la doctrine de l'Immense, la doctrine de l'apparence illusoire (vivarta) et autres doctrines en accord avec les gens éduqués (c'est-à-dire avec notre tradition de l'Advaita Vedânta).  Il dit ceci par exemple :

"Les partisans de la doctrine de la création des âmes et aussi ceux de la doctrine de la création (de toutes choses) à partir du Principe transcendant sont meilleurs que ceux de la théorie de l'apparence illusoire. Celui qui dit à un disciple qu'il est "sans forme" est incompétent ! Cet individu n'est qu'un glouton qui sert ses désirs, qui cherche l'argent, un escroc... Il affirme que la délivrances est le fait que l'âme est déjà l'Immense. Si c'était le cas, l'enseignement serait vain !"

Ses autres idées sont que l'Immense se transforme réellement (en les mondes), que (la réalisation) dépend de la mise en pratique de certaines règles (à la manière d'une cérémonie), que l'Immense a trois formes, que (celui qui a réalisé l'Immense) doit se plier au quotidien. Dès lors, par pur aveuglement, cet Auteur croit que, dans le quotidien, la dualité existe vraiment, mais qu'au plan de la vérité ultime, il y a non-dualité. C'est une doctrine de la confusion générale, (plutôt que de la non-dualité)... Et tout ceci mis dans la bouche de Vasishtha... Je ne développe pas, dans l'idée que la réfutation de ces erreurs ne serait que fatiguer l'esprit de ceux qui suivent le système du vénérable Shankara.

... (je passe un bout).
Et il fait son propre éloge en ces termes :

"Tout ce qu'on écrit dans leurs commentaires les partisans du dualisme, du non-dualisme, et du non-dualisme relatif (=Râmânuja), tout cela est faux. Et tout ce que les éveillés de notre doctrine du Soi à la fois duel et non-duel, tout cela est vrai."

Pourquoi l'Auteur du Cœur de Shankara cite-t-il ce monsieur apparemment odieux (mais décidé) ? Parce que, dans ce Guru-jnâna-vâsishtha est aussi réfutée la doctrine du Soi identique au sommeil profond, doctrine que ce même livre présente comme LA doctrine de l'Advaita Vedânta :

"Ô brahmane (c'est un dialogue entre Dakshinâmûrti et Brahmâ) ! certaines paroles des Advaïtis affirment que celui qui est en sommeil profond est l'Immense (brahman)..."

Et selon ce critique du Vedânta, dire cela est dire une absurdité :

"Saches que les discours des partisans de l'Advaïta (Vedânta), il y en a des myriades ! Mais il est certain qu'ils sont tous débiles (durbala)..."

Et pourquoi sont-ils "débiles" ?
Parce qu'ils ne voient pas que, quand certains passages des Oupanishats affirment que le sommeil profond est le Soi, c'est juste une métaphore, une façon de dire que, dans le sommeil profond, les voiles les plus grossiers ont disparu. Mais pas que le Soi est vraiment le sommeil profond indifférencié. mais alors qu'est-ce que le Soi ? C'est le "quatrième", au-delà des trois états, "car (dixit toujours le Guru-jnâna) il est souligné (dans les Oupanishat) que l'Immense est quelque chose de plus que le sommeil profond !"
...
"Si le Soi était purement et simplement le sommeil profond, alors les bêtes et autres oiseaux seraient tous établis en l'Immense ! Cette affirmation est donc fausse.
Or, alors même que cette affirmation est ridicule, on constate qu'elle prospère chez tous ! Et, comble du comble, ceux qui affirment qu'ils atteignent la Lumière suprême dans l'état de sommeil profond, on en parle comme de suprêmes Éveillés !"

Et la citation continue dans la même veine.
Je ne sais de quand date ce texte, mais une chose est claire : le débat sur le sommeil profond a fait rage. Et il continue, comme en témoigne les discussions engendrées par le Cœur de Shankara jusqu'à nos jours.
Et encore une fois, ça n'est pas une vaine polémique, mais une réflexion vitale, même si elle dépasse sans doute les capacités de beaucoup. 
Si le sommeil profond est le Soi "à l'état pur", sans dualité, à quoi bon, par exemple, la quête du nirvikalpa samâdhi ? A quoi bon la quête d'une expérience de la pure conscience ? C'est pourquoi Shankara dit que le yoga de Patanjali "n'est pas un moyen de délivrance". En revanche, il sert à développer la concentration comme introversion. La véritable méditation serait alors l'entraînement à l'inversion du regard, vers la conscience-témoin, jusqu'à éradiquer l'habitude de l'extraversion, afin de comprendre le sens de la phrase "tu es cela". 

Bon, bah du coup je vais faire une petite sieste.


jeudi 7 septembre 2017

Brahman

Le monde est porteur d'un parfum de mystère.
"Terreur et fascination".


Ce mystère a cristallisé, en Inde, sous la forme du Veda, le Savoir.
Ce savoir est comme un arbre.
Ses racines prennent le ciel,
et ses branches croissent au fond 
de la terre des hommes.

Le Veda n'est pas un système,
mais un vivant, comme le monde,
dont il évoque les connexions secrètes,
les liens cachés : 
ce sont les fruits de l'arbre du Savoir,
fruits que l'on nomme les Védântas,
ou les Oupanishads.

Cet arbre pousse à travers l'écoute.
Des hommes ont entendu
ce son éternel, naturel,
comme on entend le bruit du vent 
dans les branches d'un arbres.
Et alors, cet arbre immense, de toujours,
a scintillé en bribes de mots, de phrases.
D'autres hommes ont mémorisé ces syllabes,
ces sons éternels, et une tradition est née.

Toutes ces vies nous parlent du mystère :
brahman, en samskrita, la langue "perfectionnée",
la langue des dieux amateurs d'énigmes.
Brahman vient de la racine brihm,
"croître, s'accroître, se dilater, grandir".

Selon Shankara, brahman, tel quel,
désigne "une chose grande", vaste, immense, magnifique.
Tout le Savoir est le Savoir du brahman.
Mais - ô mystère - le Savoir est lui-même le brahman.
L'Immense comme Verbe.
Éternel. Aussi naturel que le souffle.
Ce Verbe se condense en "om".
Le son qui contient en soi tous les sons.
Le symbole qui enveloppe tous les symboles.


Qu'es-ce que brahman ?
Mystère, sens inépuisable.
Tout est brahman.
Tout est l'Immense en éclosion.

Brahman est la puissance mystérieuse
du rituel ancestral et sacré entre tous :
le rituel du feu.
Le feu, intermédiaire entre l'humain et le divin.
Le rituel du feu,
écho du rituel de l'homme semant dans le feu de la femme.
Cette ardeur que l'on ressent durant le rituel du feu,
cette vibration intime, faite
des crépitement du feu (qui dit le Savoir),
de la danse des flammes,
des paroles des participants,
est une masse vibratoire puissante :
brahman.

Brahman est aussi la parole.
Mystère de la parole, puissances.
Le Savoir est une masse de sons.
Si l'on réunissait une centaine de brâhmanas
(ceux qui se consacrent au brahman, au mystère)
pour réciter les mantras, chanter les hymnes du Savoir,
on entendrait juste "om",
comme si l'on contemplait un vaste océan.
On aurait aussi le sentiment 
de discerner d'infinies vagues, des mots,
et d'être face à une immensité immuable,
massive - "om".
Comme un bourdonnement, comme un essaim.
Brahman.


Brahman se personnifie - il devient Brahmâ,
le dieu, Dieu qui, par son rituel,
évoque le cosmos hors du chaos.
Le rituel est ce qui relie.
Le rituel est l'art, rita en langue samskrita.
Le rituel est brahman.
Brahmâ est l'Adepte originel.
Les brâhmanas sont ceux qui aspirent 
à participer à son activité.
Brahmâ est le Maître des créatures,
le père des vies.

Et tout cela se répond, se correspond.
Ce tissu, avant d'être la texture et les textes
que l'on appellera, plus tard, tantras,
est brahman.
Le mystère.

Enfin, nous ressentons tout cela
quand nous retournons notre attention sur elle-même,
quand notre regard s'inverse,
quand nos énergies recoulent.
Nous réalisons alors
que brahman, c'est nous.
Soi-même.
Ce soi-même, le plus évident, le plus proche, le plus intime,
est l'Immense, le plus caché, le plus transcendant, le plus mystérieux.
Mystère des mystères.

lundi 7 novembre 2016

Soirée découverte : Le Védânta ou l'éveil sans effort ?



Il existe une voie de sagesse unique en ce monde :

Elle affirme qu'il n'existe qu'une seule conscience bienheureuse, éternelle, infinie.
Le reste n'est qu'un mythe.
Et nous sommes, vous êtes, cette conscience.
Tu es cela.

Tel est le message du Védânta, apparu en Inde il y a trois mille ans.

Je vous propose une soirée pour approcher cette voie radicale, une voie ou l'accomplissement ne dépend d'aucune expérience, mais seulement de la compréhension de ce qui est.



Qu'est-ce que l'éveil ?
Peut-on l'atteindre pas une expérience spirituelle ?
Quelles sont les voies sans issue ?
Pourquoi a-t-on l'impression de "perdre" l'éveil ?
L'éveil doit-il être "stabilisé" ?
Y a-t-il une préparation à l'éveil ?
Faut-il faire quelque chose ?
Y a-t-il une pratique de la non-dyualité ?
Pourquoi a-t-on l'impression que la non-dualité est "juste intellectuelle" ?
Comme vivre l'éveil ?
Pourquoi a-t-on l'impression de comprendre, 
tout en restant frustré ?
Quelles sont les clés de la non-dualité selon le Védânta ?

La non-dualité connaît une certaine popularité depuis quelques années.
Mais que dit la tradition qui a inspiré ces enseignements modernes ?

Dans cette soirée de deux heures, nous verrons les points-clé du Védânta, afin de nous y retrouver dans la "jungle de l'illumination".

Avec David Dubois

Dimanche 11 décembre 2016
19h-21h
Espace Divyan Passage du jeu de boules 75011 Paris
20 euros
Infos et inscriptions :
0603330558
deven_fr@yahoo.fr

vendredi 20 mai 2016

La tyrannie du ressenti, etc.



Ken Wilber vient de sortir un livre sur la méditation dans la perspective de sa philosophie, dite "intégrale", car elle veut honorer les vérités qui se trouvent dans chaque point de vue. Y-compris dans les sciences et les philosophies occidentales. En même temps, Wilber est assez habile et pédagogue pour ne pas froisser directement son public (New Age), et prend soin de dénoncer les limites de l'"intellect". 
Au final, ce livre est comme toujours très riche et mériterait d'être traduit.

A mon sens, sa principale qualité est de proposer des cartes et des repères, sur fond de Conscience. Et cette Conscience, il la pointe directement en reprenant les expériences et le vocabulaire de la Vision Sans Tête de Douglas Harding. Bonne nouvelle.

Mais son principal défaut, à mon humble avis toujours, est qu'il ne prend pas en compte le désir, la dimension affective de l'être, les émotions. Bien sûr, il parle des émotions, de la psychologie. Mais, quand il aborde l'éveil non-duel, il n'en parle qu'en termes de connaissance, et jamais en termes d'émotion. Pour lui, la seule porte vers la conscience non-duelle est l'exercice du Témoin : rester neutre face aux désirs et aux émotions, "enregistrer" ce qui surgit, et lâcher prise, dans une lumineuse indifférence. Donc il fait exactement ce que font le Védânta de Shankara et le néoadvaita : il réduit l'affectif au cognitif, le désir à un objet
Or, à mon sens, une émotion n'est pas un objet qui apparaît et disparaît dans la conscience neutre
Une émotion n'est pas un mouvement dans la conscience, mais bien un mouvement de la conscience. 
Et ça change tout. Car si l'on tient que les émotions et les désirs sont, comme le reste, des objets dans la conscience, comme des images sur un écran de cinéma, alors on se prive définitivement de comprendre la relation entre la conscience et désir, entre conscience et émotion. Et, comme selon le Védânta etc., le désir/émotion est souffrance, la souffrance est condamnée à rester un mystère, de même que le monde. Des apparences - dont des émotions - viennent se projeter sur l'écran impassible de la conscience. Mais d'où viennent ces images ? Selon le Védânta, il n'y a pas d'explication. Car ces images sont une illusion. Et donc, il n'y a, selon le Védânta, aucune relation entre la conscience et les objets - dont les désir/émotions -, entre contenu et contenu. Il n'y a qu'un rapport, disons, accidentel, comme entre un miroir et ses reflets : le miroir n'est pas l'agent des reflets, il n'en est pas le créateur, il ne les désire pas (ni ne les refuse), il s'en fiche. A vrai dire, le miroir est un parfait crétin, incapable d'entrer en relation avec quoi ou qui que ce soit... Et quand on dit que le miroir est cause des reflets, c'est nous, conscience libre et désirante, qui synthétisons le miroir et les reflets, qui, en eux mêmes, sont parfaitement étrangers l'un à l'autre. 

Quel rapport avec le projet de philosophie intégrale de Wilber, me demanderez-vous ? Celui-ci : Wilber veut expliquer le rapport entre le Fond sans forme d'une part, et les formes de l'autre. Mais, attaché pour je-ne-sais quelle raison à un paradigme védântique, il n'y parvient pas. Il connaît vaguement le Shivaïsme du Cachemire à travers le gourou génial (et génialement mégalomaniaque) Adi Da (alias Franklin Jones) mais, apparemment, sa curiosité n'a jamais été plus loin. Il ne connaît pas vraiment l'alternative tantrique. Et du coup, sa philosophie est dans une impasse. Le seul désir qu'il évoque ça et là, est l’Eros de Platon. Ce qui ne lui permet pas d'avancer au-delà des généralités à-la-Aurobindo. Autrement dit, Wilber reste très vague et flou sur le rapport entre la conscience et le monde. Il y a un désir, admet-il. Certes. Mais dès qu'il parle de la conscience non-duelle, il revient au dogme védântique selon lequel la conscience est sans désir, car elle ne manque de rien, car il n'y a rien en dehors d'elle. 
Or, s'il est vrai qu'il n'y a rien en dehors de la conscience, on ne voit pas pourquoi la conscience ne pourrait pas se désirer elle-même, ou désirer un aspect d'elle-même, vu qu'elle est douée d'une infinité d'aspects... En fait, on pourrait donner des centaines d'exemples où Wilber montre son désir - justement - de penser l'éveil personnel, l'incarnation, le désir de l'absolu, etc. Mais, à chaque fois qu'il revient à la non-dualité, il repasse en monde impersonnel, où le désir redevient un objet parmi d'autres. En ceci, Wilber est un exemple d'un problème qui frappe l'ensemble des "éveillés" néoadvaita : je vois qu'ils essaient de dépasser l'impersonnel, vers une non-dualité inclusive, mais sans vraiment y parvenir vraiment, faute de se débarrasser une bonne fois pour toute du modèle védântique.

Ah, et puis je ne résiste pas au plaisir de vous livrer cet extrait, où Wilber décrit la mentalité postmoderne, relativiste et anti-intellectuelle (vu qu'il faut bien justifier le titre que j'ai choisi) :

"L'étape pluraliste [postmoderne, New Age], aussi nommée étape du 'moi susceptible', est connue pour accentuer les 'ressentis' plutôt que la pensée, qui est souvent diabolisée, de fait. L'intellect', et en particulier des choses comme la 'rationalité' ou la 'logique' sont, à cette étape, profondément suspectes, et l'accent porte sur 'se centrer dans le cœur' et être 'incarné', 'en résonance avec les ressentis'. Voilà pourquoi l'intelligence émotionnelle est tant célébrée, plutôt que l'intelligence cognitive. Les critiques Oranges [=de l'étape d'avant, moderne]... accusent les postmodernes de créer une 'République des Ressentis"... (p. 168)
Et ajouterai-je, de promouvoir l'avènement d'une tyrannie du ressenti.

De fait, la spiritualité aujourd'hui, c'est trois dogmes :
- "mes préjugés sont des intuitions divines"
- "mes ressentis sont la réalité"
- "mes caprices sont des messages de l'Univers" ou du Féminin Sacré, ou de ce que vous voudrez...
Le paradigme, ici, est celui de la soirée Sex Toys. Une mixture étrange de philosophie impersonnelle et de philosophie Sex Toys, voilà le néoadvaita (les "satsangs", etc.). Et une bonne partie du néotantra.

Le New Age, pour faire court, est une sacralisation de l'égoïsme infantile. Entendre des discours impersonnels dans la bouche des chantres du développement personnel est une délicatesse de fin gourmet.

Tout ça est très intéressant.

Bon weekend :)
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