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samedi 24 août 2024

Monter et descendre


"Dieu s'est fait homme pour que l'homme puisse se faire Dieu". Tel est le chemin chrétien, inscrit dans un cycle de l'Histoire.

Or, le chemin hellénique est inverse : "L'homme se fait Dieu pour que Dieu puisse se faire homme".

Comment ? 

Par le rituel.

Dans le rituel du Tantra, comme dans la Théurgie - l'Oeuvre divine - ancienne, il y a deux grandes phases :

1) Résorber l'homme en Dieu. Par des gestes, des Mantras et des images,  je me résorbe en ma source créatrice. Un mouvement de l'extérieur vers l'intérieur.

2) Manifester l'homme et le monde en Dieu, à partir de Dieu. Par d'autres gestes et notamment par des offrandes extérieures au divin présent dans un Mandala, je refais le chemin de création. Mouvement de l'intérieur vers l'extérieur.

Donc : une résorption, mais en pleine conscience. Pas un endormissement ni une mort. Puis une émanation, mais en pleine conscience. Pas un divertissement ni un rêve.

La pratique du rite du Tantra est ce chemin cycle. La connaissance expérimentale du cycle d'émanation et résorption, de montée et de descente, est la véritable pratique de la non-dualité. Cette pleine réalisation du cycle de la conscience - vagues qui montent et qui descendent - est la connaissance libératrice.

De même, selon certains sages antiques, la pratique rituelle est le chemin qui permet de voir le divin en laissant le divin voir à travers nous. Une pratique d'incarnation qui permet de réaliser le divin en tout. Dans un premier temps, on va vers l'intérieur. Mais ensuite, dans un second temps, on revient vers l'extérieur, mais à partir de la source divine découverte d'abord à l'intérieur. Ce mouvement d'aller-retour est la pratique de l'éveil. 

"Connais-toi toi-même" : phase de retour vers la source intérieure

"... et [puis, ensuite,] tu connaîtras l'univers et les dieux" : phase de retour vers l'extérieur, mais à partir de l'intérieur.

Elle est à la fois dépassement de toute identification, et incarnation dans une identité, et manifestation du monde. Seul ce mouvement complet est liberté. 

Aussi, j'invite celles et ceux qui ont déjà suivi la première année de la Formation Tantra à se joindre à moi pour une exploration de cette pratique rituelle.

mardi 4 juin 2024

mardi 19 janvier 2021

Le véritable Mantra



śivo bhūtvā yajeteti bhakto bhūtveti kathyate |
tvameva hi vapuḥsāraṃ bhaktairadvayaśodhitam || 14 ||

"Devenu Dieu, qu'on l'adore".
(Mais) je dis : "Devenu amoureux, (qu'on l'aime)" !
De fait, toi seul est le corps, l'essence,
purifiée par la non-dualité (réalisée) par tes amoureux."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva I, 14


Selon la tradition shivaïte, et même tantrique en général, il faut d'abord devenir la divinité que l'on aspire à adorer, avant même de l'adorer. C'est pourquoi toute les pratiques tantriques commencent par "détruire" le corps ordinaire, profane, avant de le remplacer par un corps divin, un corps fait de Mantras, de puissances divines. Ensuite la pratique quotidienne peut commencer. C'est un préliminaire commun au rituels tantriques shaivas et vaishnavas. Même si la théologie est (relativement) dualiste, la pratique impose cette identification. 

Or, cette pratique présuppose une dualité entre ce qui est divin et ce qui ne l'est pas. C'est justement cette séparation que l'amour divin (bhakti) remet en question. Si tout est réalisé comme corps divin, à quoi bon transformer les choses par des Mantras ? Le seul véritable Mantra, pour l'amoureux, est le Mantra "Je suis lui", "Je suis elle", "Tout est divin", "Je suis"... Tel est le véritable Mantra à la source de tous les autres. Cette réalisation silencieuse dans le cœur est la véritable efficience capable de tout transmuter. 

Seule cette non-dualité peut transformer l'expérience. Pourquoi ? Parce qu'elle agit dans le cœur, à partir du cœur, avant l'opération des autres organes. Par conséquent, même si le mental de l'amoureux est agité, sont cœur, son amour, restent orientés vers le divin et tout se manifeste comme divin, y-compris le mental.

Les croyances qui font obstacle à cette orientation, à cette conversion du cœur, sont examinés dans la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), aussi formulée par Utpaladeva. Ainsi, philosophie et amour divin sont deux manières de décrire la même vie intérieure.

lundi 4 janvier 2021

Amour sans manières



Les Hymnes à Dieu - śrīśrīśivastotrāvalī

par Utpaladeva


 na dhyāyato na japataḥ syādyasyāvidhipūrvakam |

evameva śivābhāsastaṃ namo bhaktiśālinam || I, 1 ||

"Qui ne visualisant pas, ne récitant pas,

qui serait sans avoir d'abord procédé à un rituel,

et à qui ainsi précisément Dieu se manifeste,

à cet être plein d'amour je rends hommage."

Kshemarâja, dans son Explication de ces Hymnes divins d'Utpaladeva, rend d'abord hommage à la Déesse, afin qu'elle écarte les obstacles à l'émerveillement que sont le langage conventionnel et les inhibitions sociales :

oṃ 

uddharatyandhatamasādviśvamānandavarṣiṇī | 

paripūrṇā jayatyekā devī ciccandracandrikā 

"Om...

Pluie de félicité, elle fait sortir l'univers 

des ténèbres de l'aveuglement,

débordante en plénitude, elle triomphe, unique,

Déesse claire de la lune de la conscience."

Kshemarâja expose ensuite ses motivations : il a été sollicité à l'extrême et de mille façons par de nombreux "êtres plein d'amour" (bhaktiśālibhiḥ). Il va donc expliquer en bref les hymnes composés par l'Auteur du Poème pour la Reconnaissance du Seigneur en soi (īśvarapratyabhijñā), Utpaladeva. Ce maître au nom vénérable fut le maître du maître de Kshemarâja dans l'étude de la philosophie de la Reconnaissance. Il avait reconnu directement le Maître des maîtres, Dieu, en son Soi, son essence intime. Afin de la faire réaliser aussi par autrui à qui il désirait accorder la grâce, il composa l'Hymne essentiel, l'Hymne de la gloire, l'Hymne de l'amour, qui forment des chapitres de ce recueil, et des versets indépendants. Râma et Âditya les ont rassemblé en divers chapitres, ainsi que Vishvâvarta, dit-on. Ces hymnes sont ainsi devenu célèbres. 

Voici l'explication du premier verset de ce premier chapitre : 

La fin dernière est de s'absorber dans le Seigneur suprême, la délectation d'embrasser la Fortune qu'est la délivrance. Pour indiquer ce but, Utpaladeva chante ce verset qui est une célébration des êtres d'amour (bhaktajana) envahis par leur essence qui n'est pas séparée du Seigneur suprême. A ces êtres Dieu se manifeste "ainsi précisément", c'est-à-dire sans recourir à un moyen relevant du domaine de l'illusion, Mâyâ. Pour eux, leur Soi, qui est Dieu, se déploie pleinement. Comment ? Simplement parce qu'ils sont envahis par l'amour, par la dévotion et plein de participation (bhakti). Il n'aspirent à rien de plus. Et donc, hommage soit rendu à ces êtres plein d'amour divin ; nous nous prosternons devant ces êtres plein de participation, plein d'unité avec le Seigneur divin, unité pleinement déployée en vertu du miracle (camatkāra) de l'amour (bhakti). Nous nous prosternons devant eux, c'est-à-dire que nous réalisons à notre tour l'unité avec Dieu. Voilà pourquoi nous leur rendons hommage. 

"Qui ne visualisant pas", etc. suggère une pratique, un chemin (krama) qui n'est pas de ce monde. En effet, partout nous voyons que la visualisation de la divinité et la récitation de son Mantra sont le principal du rite quotidien. Or, tout cela se déploie pour les êtres plein d'amour sans aucun moyen, sans méthode, puisque pour eux tout se manifeste clairement comme leur essence divine, félicité consciente ininterrompue, dotée de toutes les formes et sans forme aucune. Voilà pourquoi ils sont "sans avoir d'abord procédé à un rituel". Procéder à un rituel, c'est suivre une procédure qui présuppose une étude avec un maître, etc. Dès lors, toute procédure, toute pratique est "contractée" (saṃkucita), et donc ne peut servir de moyen à l'égard de notre Essence qui n'est pas "contractée". Et donc, pour ceux qui sont riches d'être possédés par l'Être et envahis par lui, le principal est de se consacrer à leur inspiration divine (pratibhā). Dieu le déclare dans le Tantra de la tradition originelle (srīpūrvaśāstra=Mâlinîvijayottaratantra) : "Ici, rien n'est prescrit"... "Pour qui ne se soucie de rien"... Dans le Chant du Bienheureux (gītāsvapi=Bhagavatgîtâ), de même, Dieu dit "Il s'absorbe en moi"...  

Visualisation et récitation sont, en substance, Lumière et Réalisation (prakāśa-vimarśa, Shiva-Shakti, choses et noms, rûpa-nâma), et donc cette expression enveloppe toutes les pratiques telles que l'adoration (pûjana). Utpaladeva les cite parce qu'elles sont les deux pratiques principales qui contiennent implicitement toutes les autres.

dimanche 2 août 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 142 143 144 Que devient la pratique dans l'éveil ?

India - Tamil Nadu - Chidambaram - Nataraja Temple - Stone… | Flickr

Que devient la pratique dans la vie éveillée ? 
Le Dieu répond :

śrī devī uvāca |
"La déesse dit :"

idaṃ yadi vapur deva parāyāś ca maheśvara || 142 ||
"Si tel est le Corps de la Suprême (Déesse),
Ô Dieu, Seigneur infini !,"

evamuktavyavasthāyāṃ japyate ko japaś ca kaḥ |
dhyāyate ko mahānātha pūjyate kaś ca tṛpyati || 143 ||
"Alors, dans pareil état,
qui est récité, qui récite ?
Qui est visualisé Ô Refuge le plus haut !
Qui est adoré et qui est comblé (par cette adoration) ?"

hūyate kasya vā homo yāgaḥ kasya ca kiṃ katham |
"A qui offre-t-on dans le rituel du feu ?
A qui sacrifie-t-on ? Et Quoi ? Et Comment ?"

śrī bhairava uvāca |
"Dieu dit :"

eṣātra prakriyā bāhyā sthūleṣv eva mṛgekṣaṇe || 144 ||
"Dans (le présent contexte de l'éveil), cette manière de vivre 
est extérieure, ne se rapporte qu'aux (choses) grossières, 
Ô belle aux yeux de gazelle !"

dimanche 17 novembre 2019

Inspirations védiques

La tradition védique est une source pour celles et ceux qui aspirent à vivre les anciennes spiritualités d'Europe et de Méditerranée.
Par "védique", je n'entends pas les imitations vishnouïtes (comme celle des "Harés Krishnas"), ni les margoulineries de la "Méditations Transcendantale" et autres flibusteries mercantiles, mais simplement la tradition védique (=shrauta, smârta).

Très ancienne : il y a de bonnes raisons de penser qu'elle est antérieure à -1000.

Elle forme un corpus d'environ 100 000 versets, si l'on emploie cette manière de mesure.

Cet ensemble a été transmis de bouche à oreille, au moins jusque vers l'An Mille, date des plus anciens manuscrits.
Comment un tel exploit, unique en ce monde, a-t-il été possible ?

Grâce à des méthodes de récitation et de mémorisation.

Par exemple, on prend un vers, mettons la première ligne de la Gâyatrî.
On peut la réciter telle quelle (samhitâ pâtha), avec les liaisons et les accents.
Ensuite on la récite en séparant bien chaque mot, sans liaison.
Puis on peut la réciter en prenant les mots deux à deux : 1-2, 2-3, 3-4, etc.
Puis on peut réciter ce vers à l'aide de diverses combinaisons, de plus en plus complexes, 
expliquées dans cette vidéo :



Voici le document correspondant, en anglais bien sûr :

https://ghanapati.com/wp-content/uploads/2013/04/asirwada-ghana-sanskrit-vol-1.pdf

Ces méthodes peuvent être transposées pour apprendre et savourer n'importe quel texte. 
Deux principes sont d'accompagner la récitation de mouvement, en marchant par exemple ; et le second est de bien mettre l'accent sur les voyelles, en distinguant bien les longues des brèves, sachant que "e", "o", "au" et "ai" sont toujours longues. Ne pas hésiter à exagérer.

Ensuite on peut étudier les versions chantées des hymnes védiques :



On peut aussi écouter le célèbre style Namboudiri du Kérala, très typé, quoi que peut-être un peu moins consonant :



Une autre source d'inspiration est le rituel de la sandhyâ-vandanam, la "louange [au Soleil] durant les jonctions" de l'aube, de midi, du crépuscule et de la mi-nuit. En général, seule les trois premières sont pratiquées. C'est un rite central, dont il existe des versions dans chaque tradition tantrique, calquées sur l'archétype védique, autour de la célèbre Gâyatrî. A l'origine, c'est un verset de louange au Soleil, ensuite adapté de mille manières selon les divinités que l'on désire adorer.

Une version vishnouïte mais "non-sectaire" (=smârta) du Sandhyâ-vandanam :



Notez les gestes et l'omniprésence des liquides. 
Comme cette pratique est celle des jonctions, elle correspond bien sûr aux quatres grandes fêtes annuelles des solstices et des équinoxes. La jonction avec les traditions occidentales, si j'ose dire, est donc assez facile.

L'autre grand rituel védique est le rituel du feu. Je n'en trouve pas de version védique sur Internet, mais voici des versions approchantes, d'abord de l'Ârya Samâj, la tradition dans laquelle j'ai reçu mon upanayana. La voix off est en hindî, le reste en sanskrit :



Aujourd'hui le homa est devenu une cérémonie collective et ponctuelle. Mais à l'origine, c'est le rituel védique principal, domestique et quotidien, qui ressemble plutôt à ceci :



Ce sont des sources d'inspirations très riches et je ne peux que les recommander à ceux qui sont intéressés et qui sont prêts à s'y investir.

Et puis, juste pour je-ne-sais-qui, une leçon en sanskrit, très claire, un aperçu de l'ambiance traditionnelle :



N'oublions pas que tout ceci a été et peut à nouveau être transposé. Que l'on soit marcassin, vate, druide ou néo-chamane, tout cela peut être inspirant, à condition de faire l'effort et de renoncer à la soupasse new age.

jeudi 7 septembre 2017

Brahman

Le monde est porteur d'un parfum de mystère.
"Terreur et fascination".


Ce mystère a cristallisé, en Inde, sous la forme du Veda, le Savoir.
Ce savoir est comme un arbre.
Ses racines prennent le ciel,
et ses branches croissent au fond 
de la terre des hommes.

Le Veda n'est pas un système,
mais un vivant, comme le monde,
dont il évoque les connexions secrètes,
les liens cachés : 
ce sont les fruits de l'arbre du Savoir,
fruits que l'on nomme les Védântas,
ou les Oupanishads.

Cet arbre pousse à travers l'écoute.
Des hommes ont entendu
ce son éternel, naturel,
comme on entend le bruit du vent 
dans les branches d'un arbres.
Et alors, cet arbre immense, de toujours,
a scintillé en bribes de mots, de phrases.
D'autres hommes ont mémorisé ces syllabes,
ces sons éternels, et une tradition est née.

Toutes ces vies nous parlent du mystère :
brahman, en samskrita, la langue "perfectionnée",
la langue des dieux amateurs d'énigmes.
Brahman vient de la racine brihm,
"croître, s'accroître, se dilater, grandir".

Selon Shankara, brahman, tel quel,
désigne "une chose grande", vaste, immense, magnifique.
Tout le Savoir est le Savoir du brahman.
Mais - ô mystère - le Savoir est lui-même le brahman.
L'Immense comme Verbe.
Éternel. Aussi naturel que le souffle.
Ce Verbe se condense en "om".
Le son qui contient en soi tous les sons.
Le symbole qui enveloppe tous les symboles.


Qu'es-ce que brahman ?
Mystère, sens inépuisable.
Tout est brahman.
Tout est l'Immense en éclosion.

Brahman est la puissance mystérieuse
du rituel ancestral et sacré entre tous :
le rituel du feu.
Le feu, intermédiaire entre l'humain et le divin.
Le rituel du feu,
écho du rituel de l'homme semant dans le feu de la femme.
Cette ardeur que l'on ressent durant le rituel du feu,
cette vibration intime, faite
des crépitement du feu (qui dit le Savoir),
de la danse des flammes,
des paroles des participants,
est une masse vibratoire puissante :
brahman.

Brahman est aussi la parole.
Mystère de la parole, puissances.
Le Savoir est une masse de sons.
Si l'on réunissait une centaine de brâhmanas
(ceux qui se consacrent au brahman, au mystère)
pour réciter les mantras, chanter les hymnes du Savoir,
on entendrait juste "om",
comme si l'on contemplait un vaste océan.
On aurait aussi le sentiment 
de discerner d'infinies vagues, des mots,
et d'être face à une immensité immuable,
massive - "om".
Comme un bourdonnement, comme un essaim.
Brahman.


Brahman se personnifie - il devient Brahmâ,
le dieu, Dieu qui, par son rituel,
évoque le cosmos hors du chaos.
Le rituel est ce qui relie.
Le rituel est l'art, rita en langue samskrita.
Le rituel est brahman.
Brahmâ est l'Adepte originel.
Les brâhmanas sont ceux qui aspirent 
à participer à son activité.
Brahmâ est le Maître des créatures,
le père des vies.

Et tout cela se répond, se correspond.
Ce tissu, avant d'être la texture et les textes
que l'on appellera, plus tard, tantras,
est brahman.
Le mystère.

Enfin, nous ressentons tout cela
quand nous retournons notre attention sur elle-même,
quand notre regard s'inverse,
quand nos énergies recoulent.
Nous réalisons alors
que brahman, c'est nous.
Soi-même.
Ce soi-même, le plus évident, le plus proche, le plus intime,
est l'Immense, le plus caché, le plus transcendant, le plus mystérieux.
Mystère des mystères.

jeudi 24 novembre 2016

L'art des moudrâs

Le monde est "noms et formes" (nâma-rûpa).
Les mantras (ou les vidyâs, au féminin) sont la forme pure des noms, 
c'est-à-dire du "chemin de la Déesse", Shakti. Ils évoquent la dimension subjective de toute expérience, mais en sa complétude, sans contraction.
Les mudrâs sont les formes pures des formes,
c'est-à-dire du "chemin de Dieu", Shiva. Elles évoquent la dimension objective de toute expérience, mais en sa complétude, sans contraction.
Les mantras sont la Shakti de connaissance, manifestation intérieure.
Les moudrâs sont la Shakti d'action, manifestation extérieure, 
propagation de la vague de la conscience.
On peut aussi voir noms et formes comme Shiva et Shakti inséparables. 

Rares sont les adeptes qui savent pratiquer les moudrâs correctement (samyak).
Le Kérala est précieux à cet égard.
Voici des extraits du rituel de la Déesse selon la lignée Ânanda Bhairava de la tradition Shrîvidyâ, dans l'ordre. Les moudrâs y sont montrées avec beaucoup d'élégance, les mantras sont récités mentalement :





Sur le sens de ces gestes et de ce rituel dans son ensemble, on pourra lire Le Coeur de la Yogini, avec son commentaire.

jeudi 30 avril 2015

Pratiques extérieures ou guide intérieur ?

Quand on écoute les enseignements traditionnels du tantra, on est frappé par la rareté des références à un éveil intérieur, à une expérience, un ressenti. Seuls sont décrits les gestes et les mots, les images et les symboles. Ou presque. On ne vous demande pas d'être concentré, attentif à votre intérieur, mais de faire

D'ailleurs, il suffit d'observer un adepte pratiquer : le tantra est un mode de vie rituel. L'initié ne s'embarrasse pas de savoir s'il ressent ce qu'il fait. Juste, il le fait. Sans interruption. La continuité est essentielle dans le tantra traditionnel. Toute la vie, jour et nuit, doit devenir un grand rituel, l'énoncé d'un seul et même mantra. On retrouve l'idéal catholique d'adoration perpétuelle. 
Il ne s'agit pas de faire telle ou telle cérémonie, mais de se relier religieusement à la Source qui nous relie tous, en se reliant à des rites. 
"Rite" vient de artus, arta en sanskrit : l'art divin, l'ordre cosmique, le souffle des saisons, les cycles d'une vie harmonieuse.


A cette vision ritualiste s'oppose la vision mystique : le rituel n'est alors qu'un moyen pour atteindre une compréhension, un éveil, un ressenti. Ou l'entretenir. Ou le réveiller. Mais si le rituel est fait sans cela, il est stérile. On trouve, dans le tantra, des courants qui défendent cette idée d'une voie purement intérieure.

Traditionnellement, il y a trois voies : celle du ritualiste (karmî), celle du yogî et celle du gnostique (jnânî).
Le ritualiste pratique le culte intérieur et extérieur. Idéalement, il ressent, mais il fait, d'abord et avant tout, comme son nom l'indique. Le critère principal, c'est le nombre, et non la qualité intérieure. Certes il faut un minimum de concentration pour exécuter correctement les gestes et énoncer les mantras, mais la quantité est importante. Et la continuité. Du lever au coucher, un seul rituel.
Le yogî pratique ce même culte, mais à l'intérieur de son corps, dans les chakras, palais des divinités. Il est donc aussi un ritualiste, mais intérieur seulement. Là aussi, la quantité compte plus que la qualité : durée de la pratique, nombre de mantras. Il s'agit de faire, et on obtient le résultat (phala) promis.
Le gnostique pratique aussi un culte, mais non-mental : point de gestes ni de visualisations. Mais en continuité avec les rites : par exemple, dans la tradition de Tripurâ, l'adeptes exécute le grand rituel extérieur dans sa forme la plus complexe, puis de plus en plus simple, puis intérieure seulement, puis il se contente de réciter le mantra, de moins en moins, puis seulement le germe de ce mantra, puis il résorbe ce germe dans la Lumière consciente. Tous ses actes deviennent alors des gestes sacrés, de même pour ses paroles et ses pensées.
Donc, dans l'ensemble, il y a continuité. Mais seul le gnostique aspire à une compréhension. C'est d'ailleurs le critère traditionnel qui l'autorise à "résorber" les cultes extérieurs et intérieurs. Si cet abandon apparent de la pratique n'est pas nourri - compensé - par un éveil intérieur qui est, lui aussi, le culte, et le culte véritable, alors il commet une faute.

D'où cette question : Mais pourquoi cet accent sur les pratiques extérieures ? Ne sont elles pas mécaniques ? N'est-ce pas une forme de matérialisme spirituel ? La vie intérieure n'est-elle pas plus importante ? 
Mais alors, pourquoi donc les traditions en général - et pas seulement les traditions tantriques - mettent-elles tant l'accent sur ces pratiques ? Pourquoi s'appuient-elles si peu sur l'expérience intérieure ? Le but de la pratique extérieure n'est-elle pas de nous éveiller à notre guide intérieur ?

De fait, pour devenir un "maître" il suffit, selon le tantra traditionnel, de pratiquer tels rites pendent telle durée. Les seuls signes sont éventuellement quelques rêves de bon augure. Mais personne ne vous demandera si vous avez ressenti quelque chose. Et dans la plupart des lignées, c'est le seul critère de transmission. Il y a bien des "gnostiques", mais généralement ils ne sont pas considérés comme des "maîtres" aptes à transmettre la lignée. La plupart des gourous et des lamas se fichent de vos expériences intérieures. Ils vous demandent "qu'est-ce que vous avez pratiqué ? des chiffres ! des chiffres ! où ? quand ? combien ?"

Pourquoi ?

A première vue, cela peut sembler injuste. Superficiel. Une forme de décadence. Voire, de corruption. Tout cela paraît si contraire à l'intuition !


Mais réfléchissons un instant. Le but d'un maître, c'est de voir un disciple lui succéder. Le but de la tradition, c'est la transmission. Une lignée n'est, formellement, rien d'autre qu'une famille. Sa raison d'être, c'est de se perpétuer, de se réincarner dans une sorte de samsara idéal. La perspective demeure donc darwinienne : se reproduire ou mourir. Il y a ainsi des lamas qui ont transmis leur lignée à des gens qui n'avaient aucune compréhension. Voire, à de parfaits étrangers. Des nouveaux venus sans la moindre expérience. Il y a des cas. 

Mais ces critères "objectifs" de transmission, basés sur "qui fait quoi" et non sur une profonde intuition, ne sont-ils pas plus efficaces qu'une transmission basée sur un éveil ou une compréhension ?

A contrario, observons ce qui se passe dans les quelques rares lignées qui ont tenté de mettre l'accent sur l'expérience intérieure comme critère principal de transmission : elles éclatent dès la mort du maître, voire avant ! Ou bien même, le plus souvent, il n'y a pas de lignée du tout. Rien. 
Regardez les Radhaswamis, les Siddhayogiens et autres adeptes de la transmission purement intérieure : c'est scission sur scission, schisme sur schisme. Il y a presque autant de lignées qui apparaissent à la mort du maître, que celui-ci à eu de disciples ! Et dans les "traditions" ou seule compte l'expérience intérieure, il n'y a même pas vraiment de tradition. Regardez les exemples de Ramana Maharshi ou Nisargadatta. Ce qui subsiste d'eux et qui ressemble à une tradition n'a rien à voir avec leur enseignement : un ashram, une montagne sympa, des bhajans, un temple. Nisargadatta appartenait à une lignée shivaïte vîrashaiva (rien à voir avec les nâths du hathayoga, soit dit en passant). Mais cette lignée n'a rien de commun avec son enseignement ni avec une quelconque expérience intérieure. Sa lignée, ce sont des gestes de dévotion, des rituels, qui n'expriment pas forcément une expérience. Et l'on peut d'ailleurs pratiquer ces mêmes gestes et avoir d'autres expériences, une autre vision que celle de Nisargadatta. 

Pourquoi ? Parce que l'expérience intérieure est chose bien difficile à vérifier. Une lignée qui ne se baserait que sur l'expérience intérieure ne survivrait pas.

A l'inverse, les lignées subsistent dans la mesure où elles s'appuient sur des critères vérifiables, objectifs, quantifiables. Même le zen ! La vie d'un moine ou même d'un adepte laïque est entièrement rituelle. La transmission est toute rituelle, bien éloignée de l'intimité idéale décrite dans les anecdotes célèbres. C'est mécanique. Assez froid. Administratif. Mais ça marche. Ces traditions se transmettent et perdurent.


D'où la question du jour : 

Pensez-vous qu'une tradition spirituelle puisse subsister simplement en s'appuyant sur l'expérience intérieure, sans pratiques extérieures ?

Même les partisans les plus ardents de l'éveil "sans personne pour s'éveiller" s'inscrivent dans des lignées, ou du moins des filiations. 

Pour ma part, je constate qu'Internet favorise une diffusion plus informelle. 
Mais une culture spirituelle est-elle viable dans ce contexte ? L'avenir le dira.

samedi 30 mai 2009

Rituels pour lier et relier

Un rituel d'adoration du plus célèbre des dieux de l'Inde, Ganesh. Il s'agit d'une pûjâ simplifiée, mais qui donne néanmoins une idée de ce qu'est un rituel tantrique. Ce petit film est fait par un américain qui a réalisé de nombreux autres documents sur les rituels de l'"hindouisme":



La puja est un rituel tantrique fondateur de l'hindouisme en général. Dans les rituels védiques, plus anciens, il n'y a pas d'images divines et l'esthétique est assez différente. Dans cet extrait, on voit notamment la technique de mémorisation des textes dans la communauté Nambudiri du Kerala, la préparation d'ustensiles rituels et la confection d'un autel en briques (agnicayanam) :



Le système des castes est un autre aspect, complémentaire, de la liturgie hindoue. Le tantrisme en général, et la communion d'amour (bhakti) en particulier ont cherché a tempérer ce système d'apartheid, mais sans grand succès. Même les Musulmans et les Chrétiens ont leurs castes. Notez les commentaires qui donnent une idée de la violence qui règne entre certaines castes. A la 4ème minute, écoutez ce docte disciple du maître d'Alain Danielou vous expliquer qu'il croit à l'intouchabilité et au système des castes... :



Pour nuancer ce tableau très noir, un petit document pro-brahmanes (la caste la plus haute). C'est en hindi, avec des passages en anglais. Comme dit le brahmane tamoul barbu avec boucles d'oreilles : "80% des brahmanes sont pauvres". Et il est vrai que beaucoup le sont. Par exemple, dans le village "sanskrit" de Matthur que j'ai visité, les brahmanes vivent souvent avec un euro par jour :

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