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lundi 4 mars 2019

Est-ce le mental qui crée le monde ?



La "loi d'attraction", vieille idée de la Pensée Nouvelle, ancêtre du Nouvel Âge, affirme qu'il nous arrive ce que nous désirons.

Autrement dit, nous créons notre réalité.
Mais qui crée ?
Là est l’ambiguïté. 

Est-ce le mental/l'esprit individuel ?
Ou est-ce la conscience universelle ?

En Inde, une école bouddhiste a défendu la thèse selon laquelle c'est l'esprit individuel qui crée son monde. Totalement. Jusqu'au moindre atome.
Cette école a été très influente. Elle a inventé les idées de base du yoga, du tantra et, indirectement, de la Loi d'Attraction.

Mais ses limites l'ont conduite à être dépassées par des systèmes non-bouddhistes. Sa limite principale, c'est l'impossibilité d'expliquer notre monde commun, s'il est vrai que nous sommes, chacun, en train de rêver de notre côté. Même en admettant un passé immémorial commun (mais où ? dans quel monde ?) et donc des habitudes communes, il reste difficile d'expliquer la communication entre les individus. Un philosophe de cette école, Vassoubandhou, a proposé l'hypothèse de la télépathie : Quand un homme en tue un autre, par exemple, c'est simplement qu'il a réussi à le lui faire croire. Tout est habitude mentale, autrement dit "croyances". Mais même cela reste difficile à expliquer dans un monde où nos rêves restent séparés, faute d'une base commune. Evidemment, comme c'est un système bouddhiste, l'hypothèse d'une conscience universelle était tabou.e. 

Cette école a donc inspiré d'autres pensées, plus libres d'explorer ses possibilités. C'est le cas du shivaïsme du Cachemire et du Yoga selon Vasishtha, un immense poème non-dualiste (mais non védântique) de près de 30 000 versets, dont j'ai traduit une version abrégée. Selon ce dernier, chacun crée un monde par son imagination. Et les individus qui peuplent ce monde peuvent à leur tour imaginer, mais dans les limites du monde que nous avons imaginé. C'est un système en poupée russe où les rêves s'emboîtent sans fin. Les lois du monde sont les lois du mental qui nous a rêvé. Et nous sommes les législateurs du mondes que nous rêvons. Mais tout cela est possible parce qu'il existe une seule conscience universelle qui unifie ces rêves. Sans quoi ce serait le chaos. Toutefois, ce texte ne développe pas ce dernier point.

C'est la philosophie de la Reconnaissance, au sein du shivaïsme du Cachemire, qui va le faire dans le Poème pour reconnaître le Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), composé par Outpala Déva, et que j'ai traduit en 2005. Ce puissant mystique et profond philosophe y démontre les limites de la pensée bouddhiste. Oui, tout est rêve, mais nos rêves individuels sont articulés entre eux par la conscience universelle ou, disons, transpersonnelle. Autrement, rien ne serait possible. 

De plus, le modèle du rêve est problématique, car un rêve est basé sur le passé : il est le prolongement des habitudes personnelles. Mais, si tout est dans la conscience, d'où viennent ces habitudes ? Le bouddhisme, cantonné dans sa vision mécaniste du réel, ne répond pas à cette question. La philosophie de la Reconnaissance, elle, répond que cette diversité de phénomènes qu'on appelle un "monde" est une libre création de la conscience. Le monde n'est pas la simple répétition d'un passé. C'est une création où il y a du nouveau, de l'imprévisible, car la conscience est liberté créatrice. 

La conscience est activité, activité de mise en relation, de synthèse, de séparation et d'unification. Cette intuition que la conscience est activité est le cœur du shivaïsme du Cachemire.

Dès lors, l'individu, en lui-même, ne crée qu'à l'intérieur de la création universelle. L'individu est, en son fond, libre conscience, sans quoi il ne pourrait rien créer du tout. Mais il est conscience contractée, conscience qui s'ignore partiellement. Il se connaît libre dans l'esprit et le corps, mais non pas en toutes choses. Sa liberté est limitée car sa conscience est incomplète. 

Et quand l'individu agit, il s'immerge brièvement dans la conscience universelle, mais il ne le reconnaît pas, et il s'attribue cette efficience de son action, alors que rien, absolument rien, n'est possible sans conscience. 

En réalité, l'individu est conscience universelle, mais librement limitée car identifiée à un corps-esprit. Mais la conscience reste libre de s'éveiller à elle-même. Elle gagne alors en pouvoir à mesure qu'elle entre en expansion. 

Ce n'est donc pas l'individu qui crée le monde. C'est la conscience universelle, ou Dieu en langage dualiste, qui crée. L'individu crée une création seconde, mentale, imaginaire et plus ou moins limitée, dans les limites justement des lois librement crées par la conscience universelle. L'individu est conscience, mais s'il se reconnaît conscience universelle, il n'est plus tout à fait individu. 

Et, si nous revenons à la croyance de la Loi d'Attraction, il est clair que le mental, c'est-à-dire la conscience contractée, ne saurait mettre à son service la conscience universelle au-delà des décrets de cette conscience universelle elle-même. En d'autre termes, l'individu ne saurait utiliser Dieu. Il peut seulement l'adorer ou bien reconnaître que sa propre essence est divine, c'est-à-dire qu'elle est conscience libre. 

Et donc, pratiquement parlant, la Reconnaissance ne reconnait pas l'existence d'une quelconque "Loi de l'Attraction", avec ou sans majuscule. Seule la conscience est créatrice. La conscience individuelle peut certes créer, mais seulement dans ses mondes imaginaires, qui sont comme les créations divines, mais qui sont très limitées. En somme, c'est le point de vue du "bon sens" commun. 

Bien sûr, l'individu peut s'adresser à Dieu, à sa propre conscience en vérité, sous une forme appropriée à ses désirs. La conscience est "le joyau qui exauce les désirs" en prenant une forme conforme à nos désirs. Cette forme est une icône anthropomorphe, dotée des attributs symbolisant ce que l'adepte désire : un dieu ou une déesse. Mais le shivaïsme du Cachemire n'encourage pas ce genre de pratique, pourtant très courante dans le tantrisme. De plus, il en souligne les limites. Prier ainsi (fut en "récitant un mantra") n'a jamais qu'une efficacité limitée. En tous les cas, il n'est jamais promis que "l'univers répond à nos pensées", ni que les pensées positives se traduisent par des événements positifs.

Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire, dans l'ensemble, n'encourage pas le genre de vision de l'ego ambiguë que l'on voit dans le New Age. "Je m'aime", dans le shivaïsme du Cachemire, signifie "quand j'aime mon faux Moi j'aime, sans le savoir, le Moi véritable et divin". Mais la hiérarchie reste claire : l'individu demeure au service du divin, et non l'inverse, inversion qui, au contraire, est caractéristique du New Age. Selon la Loi d'Attraction (et donc selon le New Age), ma volonté en tant qu'individu n'a pas de limites. "Tout est possible". L'individu est au centre de tout. Cette vision ultra individualiste s'explique sans doute en partie par l'origine commerciale du New Age. Le mouvement de la Pensée Nouvelle est en effet né aux Etats-Unis au XIXe siècle, en plein essor du commerce mondial.

Selon la Reconnaissance, comme pour la plupart des approches non-dualistes, l'individu ne peut s'épanouir, paradoxalement, que s'il reconnaît sa dépendance à un principe plus vaste. Une autre différence importante est que le New Age dénigre l'intellect, la raison et la science (sauf quand cette dernière semble légitimer ses croyances), tandis que le shivaïsme du Cachemire, comme la plupart des traditions, encourage à penser.

Et donc, selon le shivaïsme du Cachemire, le mental ne crée pas le monde. Lui et le monde sont créés par la conscience universelle. Le mental peut alors créer ses propres univers, mais sans pouvoir réduire le monde à ses désirs.

jeudi 12 avril 2018

Si tout est conscience, tout est possible ?

La tradition qui m'inspire le plus est le shivaïsme du Cachemire.



Or, cette philosophie affirme que tout est créé par une seule et unique conscience absolument libre, qui joue à se manifester sous toutes les formes et en tant qu'individus, "comme un roi qui, pour se divertir, joue au fantassin". De plus, cette être conscient est libre de se manifester à soi-même comme autre que soi, libre de séparer et d'unifier à sa guise, bref il/est souverain absolu.

Et moi, Untel, je suis cet être souverain, qui joue à être ce personnage, et qui joue jusqu'à s'oublier dans ce jeu. Autrement dit, il n'existe rien en dehors de moi, conscience universelle. Je suis tout-puissant. Tout ce qui est, ce sont des manifestations de moi à moi : "Le Souverain des dieux s'est lui-même fait prisonnier. Qu'il se libère donc lui-même !".

Autrement dit, tout est possible. Si je souffre, si je subis une existence misérable, c'est parce que, au fond, je le veux. Les camps de concentration, je l'ai voulu. Je suis à la fois celui qui tue et celui qui est tué. Je suis le bourreau et la victime. Une guerre, c'est Dieu (ou la Déesse, comme on voudra) transformé en 10000 Sarrasins, qui tue son autre partie, transformée en 10000 Croisés. Je suis un être qui joue à se tuer lui-même, à se haïr lui-même, à se dominer lui-même, à se torturer et à s'exploiter.

Si je suis pauvre, malade et mal-formé, c'est parce que je le veux. Et ainsi de suite.

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Le côté positif de l'affaire, c'est que tout est toujours possible. Je peux tout. Il suffit de le vouloir. Je suis l'être souverain. Il n'y a pas d'autre obstacles que les croyances que j'ai moi-même créées, et qui ne sont rien d'autres qu'un jeu que je joue avec moi-même, manifesté sous d'innombrables formes. Un seul être à travers d'innombrables corps, dans l'innombrables mondes. Et donc, il suffit de vouloir, de désirer, de ressentir, d'évoquer, d'imaginer, d'appeler à l'être, puisque je suis l'être infini et parfaitement capable de tout. Tous les possibles ne sont que des aspects de moi, comme les branches d'un arbre infini qui repose dans sa graine.

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Dès lors, le shivaïsme du Cachemire n'est-il pas très proche du New Age, de la Loi d'Attraction et de la "pensée positive" en général ? 
Les tantras, et en particuliers les tantras non-duels, insistent pour dire que moi, en tant qu'être conscient, je suis "le joyaux qui exauce les souhaits", "l'arbre d'abondance" et même... la Vache Cosmique ! Il suffit de vouloir. Tout ce qui me résiste, c'est ma volonté, c'est moi contre moi. Je veux passer à travers ce mur et il me résiste ? Cette résistance, c'est une croyance, une habitude ! Et qu'est-ce qu'une habitude ? C'est une volonté si vieille que j'ai oublié qu'elle était la mienne. Tout n'est que volonté. Il suffit de s'en rappeler, et d'agir en conséquence. Les prétendues "lois de la nature" ne sont que des habitudes anciennes, des désirs cristallisés, des plis du vaste tissu que je suis, mais qui reste libre de se "repasser", il suffit de le vouloir. 

De fait, les pratiques tantriques, les sâdhanâs, ne sont rien d'autre que des exercices de pensée créatrice (bhâvanâ) : je veux être riche ? Je visualise la richesse, je récite son mantra, j'exécute ses geste magiques, je m'imagine dans son palais divin... Et miracle : la richesse se matérialise. Car toute matière n'est que matérialisation de ma volonté, de la liberté sans limites que je suis vraiment.

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Alors pourquoi est-ce que moi, qui affirme m'inspirer du shivaïsme du Cachemire, suis-je si critique vis-à-vs du New Age ? Pourquoi n'abonde-je pas dans le sens du pouvoir infini de l'imagination créatrice ?

C'est une question très importance, et extrêmement profonde.

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Voici ma réponse :

1) Premièrement, je ne suis pas adepte du shivaïsme du Cachemire au sens où, contrairement à d'autres, je ne prétends pas être initié, ni faire partie d'une lignée, même si j'ai réellement reçu des initiations traditionnelles. Mais j'ai fais le choix de ne pas adpter cette posture initiatique ou religieuse. Pourquoi ? Par amour de la liberté ? Par ailleurs, je ne prétends pas non plus être spécial : je ne suis pas un éveillé, ni un maître, ni un yogi, ni l'élu d'une révélation spéciale. Je médite et je pratique depuis quelques décennies, mais je suis aussi humain qu'on peut l'être, pour le meilleur et pour le pire. Je ne passe pas à travers les murs. 

2) Deuxièmement, je m'inspire du shivaïsme du Cachemire (et des autres traditions, mais à des degrés moindres). C'est vrai. Mais il s'agit d'une source d'inspiration. Je trouve que le shivaïsme du Cachemire est la tradition "la plus" inspirante. Mais je ne l'imite pas comme un perroquet. Au contraire, je choisi une posture critique, c'est-à-dire que j'interroge les témoignages traditionnels. En fait, pour moi, les "grands maîtres" comme Abhinava Goupta sont comme des amis. J'aime mes amis, mais j'aime encore plus la vérité. Je les respecte, je els estime souvent, mais je conserve mon discernement. Je prends parfois du recul, j'examine le pour et le contre, je problématise, j'envisage différents points de vue. Je remets en question. L'interroge des présupposés. Et ainsi de suite.

3) Troisièmement, il me semble qu'il y a, au-delà des ressemblances apparentes, des divergences fondamentales entre shivaïsme du Cachemire et New Age. Il est vrai que le tantrisme, en général, est très proche du New Age. Si j'étais simplement un "tantrika", un tantrique ou un tantriste (oui je sais, c'est de pire en pire), j'adopterais les croyances new age. pourquoi ? Parce que ce sont les même ! "Je veux, je peux". C'est ça, le tantra populaire. 


Mais le shivaïsme du Cachemire, c'est autre chose. pour être plus précis, je vais m'appuyer sur le Poème pour reconnaître le Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ-kârikâ), texte fondateur de la philosophie la plus aboutie du tantra non-duel, la Reconnaissance (pratyabhijnâ : rien à voir, soit dit en passant, avec le "massage cachemirien", ceci étant dit sachant que j'adore les massages, et aussi les pulls en cachemire). Son auteur, Outpala Déva, admet certes que nous sommes omniscients et omnipotents. Et il concède aussi qu'une chose apparaît telle qu'on se l'imagine, selon nos désirs et attentes. Mais d'un autre côté, il établi une nette distinction entre mes désirs en tant qu'individu, et ma volonté souveraine en tant que libre conscience. Et, en tant qu'individu, mes désirs se heurtent à la nécessité des lois de la nature. Certes, ces lois sont la libre volonté de Shiva ou Dieu, c'est-à-dire "ma" volonté. Mais voilà : je ne "veux" pas vraiment, vraiment, autre chose que ces lois. Si je me reconnaissais réellement comme conscience, je pourrais faire ou refaire toutes choses à ma guise. Mais je m'identifie à mon corps. Et croire que cela peut changer par quelques mantras, c'est vraiment une croyance. Je suis conscience absolue. Mais en pratique, tout se passe comme si je ne l'étais pas, et comme si cette conscience universelle, "plus moi que moi", était autre que moi. Je peux bien m'imaginer que je suis la conscience universelle, mais tant que je m'appuie sur mon imagination individuelle, cela n'aura, en pratique, que des conséquences....imaginaires. Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire donne tant d'importance à la "grâce" (shaktipâta). Mais cette grâce n'est pas une énergie que l'on pourrait recevoir de l'extérieur, comme un courant d'énergie électrique. Car la grâce, c'est seulement las conscience elle-même qui se réveille à elle-même. Et cela, elle seule peut le faire. Il y a là un mystère. 

D'un autre côté, il est vrai que je peux toujours vouloir. Mais cela ne changera presque rien. Rien, en tous les cas, aux lois de la nature. Je peux bien vouloir passer à travers les murs : mon désir restera infime face à la volonté divine.

Mais alors, demandera-t-on, à quoi bon cette philosophie ? Qu'apporte t-elle ? Que propose-telle ?
Ce c'elle offre, c'est de s'identifier à la source de tous les désirs. Ce qu'elle suggère, c'est d'inverser le désir, d'ordinaire tourné vers l'extérieur, pour remonter à sa source, au désir pur, au désir pris en amont de tout objectivation. Non le "désir de" ceci ou de cela, mais le désir pur, non-duel, le mouvement absolu, sans construction mentale, avant tout choix. Comment ? Par l'observation des désirs. Mais aussi par la méditation, par l'oraison, qui consiste à retrouver en soi ce désir à l'état pur. 


Et qu'est-ce que cela change ?

Cela change que l'on découvre que l'on peut vivre en cette source de tous les désirs. A quoi bon ? A ceci qu'en cette source, tous les désirs (oui, tous) ne font qu'un avec leur objet, leur buts. Ils sont donc tous comblés. D'où la sensation de plénitude dont on fait l'expérience quand on vit ce désir non-duel. C'est une sensation d'être un avec tout. C'est une sensation d'amour, d'harmonie, de réconciliation. Rien ne chose, objectivement. Mais, mystérieusement, on se sent être à la source de tout ce qui est. Et dans cette source, les conflits ne sont pas encore apparus. Et du coup, quand je vis dans cette unité, je me sens vivre au plan où tout est créé, désiré et connu. Et donc, "je fais et je connais tout ce que je désire", en ce sens précis. Instantanément. Tout "coule de source". Rien n'est changé, tout est changé. Par cette simple découverte intérieure.

De cette expérience naît un sentiment de paix. Et de réconciliation. Et d'acceptation. Mais cela ne signifie pas qu'en tant qu'individu, vous devenez un zombie bien sage. Bien au contraire. En tous les cas, ça n'est pas mon expérience. Au contraire, je me sens plus concerné par le sort de l’humanité, des êtres vivants, et même du cosmos. Je me suis plus souvent appelé, interpellé. Mais cette expérience d’unité me donne de la force, du courage, jusqu'à, s'il le faut, sacrifier mon bien-être personnel, mon intérêt, ma réputation, etc. 

Et dans cette communion avec la source de tout, que miraculeusement je découvre en moi, je sens que tout est possible. Et cela n'endort pas en moi le bon sens, la raison, l'exercice du jugement critique. Bien au contraire. Mais cela apporte une paix, une joie, une espérance même, en dépit de tout. 

Mon corps ne passera sans doute jamais à travers les murs.
Mais moi, en tant que conscience simple, je suis dans chaque atome de ce mur. Ce mur, et tous les autres murs possibles, baignent en moi, sans effort. Et en tant que désir pur, non-duel, désir à la source de tous les désirs, je crée ce mur, à chaque instant. Ce qui, on n'en conviendra, n'est pas une maigre consolation.

Voilà pourquoi, tout en étant inspiré par le tantra non-duel, je critique le New Age, qui entretient sans cesse la confusion à propos de moi en tant qu'individu, et moi en tant que conscience universelle. D'où les éruptions occasionnelles de mégalomanie et l'immaturité que l'on observe régulièrement dans les milieux new age et chez tous ceux qui s'en inspire.

mardi 6 mars 2018

Sur le Moola Mantra

Je vois circuler depuis quelques temps un prétendu 
Moola Mantra.
J'aime bien cette interprétation :


Et alors, vilain gros intello desséché que je suis (forcément), je me demande d'où il vient, ce Moola Mantra. 
A première vue, bhagavân, ça fait penser à Vishnou. 
Je cherche, mais je ne trouve rien. 
Et puis sat shit ananda avec purushottama, comme ça, j'ai une drôle d'impression...Ça sonne pas tradi.

Alors je vais chercher dans les bas-fonds du Web et, après une centaine de pages d'"interprétations" du sens des mots du Mantra, je tombe enfin sur l'origine du bidule, 
à savoir, ce couple :

Picture
Le monsieur prétend être Kalki, l'ultime avatar de Vishnou dans la fin des temps. 
Donc ce Moola Mantra est en réalité un mantra 
inventé par se monsieur pour s'autoglorifier.
Bhagavaté : c'est lui.
Pouroushottama : "l'Être Suprême", c'est (encore) lui.
Bhagavati saméta : avec sa madame.


Il a créé le Oneness Mouvement ou Deeksha Mouv, un truc New Age avec Initiations accélérées pour quelques milliers de dollars, méditation sur le Gourou pour mutation planétaire, PNL, etc. etc. Bref du dév perso standard, du New Age bien de chez nous, avec un petit vernis exotique.

Vous me direz, vous vous en tapez, parce que 
"peu importe le flacon, pourvu qu'on aie l'ivresse". 
Si vous pensez vraiment ça, alors je n'ai plus rien à vous dire. Je vous souhaite le meilleur.

Pour les autres, pour ceux
ceux qui ne sont pas totalement flibustés du grabouillon, 
je me permet de rappeler que piller des cultures en prétendant avoir inventé le Nutella, c'est un peu, peut-être, une attitude d'ado attardé. 
Enfin, c'est juste mon point de vue personnel à moi relatif à selon moi, hein.
 Après, chacun est libre de son temps. 
Mais bon, voilà, c'était juste pour info, je n'ai aucunement l'intention de gâcher la fête.

Au fait, mûla-mantra signifie, en sanskrit (c'est une langue, un truc que des gens parlent, c'est fou), signifie "mantra fondamental, de base". 
Et quel est le mantra de base ? 
C'est juste ce que vous sentez, tout au fond de vous, 
quand vous vous asseyez les yeux fermés.
Tranquilles.
Voilà le "vrai" gourou,
le gourou intérieur.
Accès gratuit,
24/24,7j/7.
Garanti.

Ah, juste une dernière chose, tant que j'y suis :
namasté ne signifie pas "le divin qui est en moi reconnait et honore le divin qui est en toi",
mais juste "salut à toi". 
Mais bien sûr, c'est juste mon point de vue à moi selon moi, car bien sûr, vous êtes libre de décider, c'est vous le.la chef.ette, le.la Matrix de votre monde, etc., etc., etc. 
Respect respect respect.
Miam les bonnes vibrations.

Juste, je me permet de suggérer que, peut-être 
- soyons intellos, soyons fous ! -
 il existe des cultures et des traditions
qui pourraient nous apprendre quelque chose, 
entre une soirée sextoys et une séance de Vikram.
Mais c'est juste une suggestion, hein.


vendredi 22 juillet 2016

Le Nouvel Age est-il une religion ?

Le Nouvel Age ou New Age est-il une religion, ou bien un phénomène radicalement nouveau ? 
La question se pose car, malgré l'absence d'institution ou d'église, on observe quand même des traits religieux.

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Suite au relâchement de l'emprise de l'Eglise catholique sur les consciences, de nouvelles religions apparaissent peu à peu. 
On peut distinguer deux grands mouvements : 

1) du début XIXe (romantisme) jusqu'à mai 68, l'occultisme. Le modèle social, grégaire, reste important (par exemple la Société Théosophique), peu de transgression sexuelle ou morale. 

2) Après mai 68 (mais sans rupture nette, les grandes sectes des années 70 peuvent être vues comme les derniers soubresauts de l'ancien modèle), un second mouvement, le Nouvel Age (NA), plus individualiste, centré sur des valeurs de consommation. 

Le modèle commercial s'impose alors. En l'absence d'institution ou d'église, l'entreprise prend le relais : ce ne sont plus des sociétés religieuses qui structurent la vie, mais des entreprises commerciales ou des libre-entrepreneurs. Les structures deviennent invisibles ou discrètes, d'où l'impression d'une organisation informelle, à la fois très visibles (logos, slogans, marques, visages charismatiques) et discrètes, exactement comme dans les transactions de type commerciales. 

En réalité, le NA est bien une religion organisée autour de dogmes (croyances obligatoires, sous peine d'exclusion) et de hiérarchies, mais ces dernières sont discrètes, incarnées davantage dans des entreprises pourvoyeuses de services à des clients. La relation prêtre-croyant est remplacée par la relation vendeur-client, aujourd'hui banalisée à l'extrême. Nul ne remet en question ce modèle. De l'argent contre un service. L'ensemble du NA s'est adapté aux exigences du commerce : inculture, novlangue, thérapie, innovation, etc. Pour assurer son succès, le NA reprend des symboles et des mots des traditions ou même des Lumières et de la science, mais en en pervertissant le sens : instant présent, Soi, Providence, progrès, cosmos, quantique, énergie, vibration, initiation, alchimie, réincarnation, etc. Là encore, le NA imite un modèle commercial. 

De plus, même si le groupe n'a plus une existence aussi formelle que dans l'ancien modèle, l'aspect grégaire ne disparaît pas. Il continue d'exister, mais à travers des moyens nouveaux, notamment Internet et les réseaux sociaux. Dans ces derniers, comme dans les stages et autres formes de rassemblement, on constate les mêmes comportements que dans n'importe quelle église : il faut montrer patte blanche en témoignant une adhésion à des dogmes et des autorités, l'esprit critique est systématiquement dévalorisé.

Le NA, dans son acception la plus large, est donc bel et bien une religion, ou disons qu'il relève du fait religieux, mais adapté à la domination nouvelle du modèle commercial de rapport entre les individus.

vendredi 20 mai 2016

La tyrannie du ressenti, etc.



Ken Wilber vient de sortir un livre sur la méditation dans la perspective de sa philosophie, dite "intégrale", car elle veut honorer les vérités qui se trouvent dans chaque point de vue. Y-compris dans les sciences et les philosophies occidentales. En même temps, Wilber est assez habile et pédagogue pour ne pas froisser directement son public (New Age), et prend soin de dénoncer les limites de l'"intellect". 
Au final, ce livre est comme toujours très riche et mériterait d'être traduit.

A mon sens, sa principale qualité est de proposer des cartes et des repères, sur fond de Conscience. Et cette Conscience, il la pointe directement en reprenant les expériences et le vocabulaire de la Vision Sans Tête de Douglas Harding. Bonne nouvelle.

Mais son principal défaut, à mon humble avis toujours, est qu'il ne prend pas en compte le désir, la dimension affective de l'être, les émotions. Bien sûr, il parle des émotions, de la psychologie. Mais, quand il aborde l'éveil non-duel, il n'en parle qu'en termes de connaissance, et jamais en termes d'émotion. Pour lui, la seule porte vers la conscience non-duelle est l'exercice du Témoin : rester neutre face aux désirs et aux émotions, "enregistrer" ce qui surgit, et lâcher prise, dans une lumineuse indifférence. Donc il fait exactement ce que font le Védânta de Shankara et le néoadvaita : il réduit l'affectif au cognitif, le désir à un objet
Or, à mon sens, une émotion n'est pas un objet qui apparaît et disparaît dans la conscience neutre
Une émotion n'est pas un mouvement dans la conscience, mais bien un mouvement de la conscience. 
Et ça change tout. Car si l'on tient que les émotions et les désirs sont, comme le reste, des objets dans la conscience, comme des images sur un écran de cinéma, alors on se prive définitivement de comprendre la relation entre la conscience et désir, entre conscience et émotion. Et, comme selon le Védânta etc., le désir/émotion est souffrance, la souffrance est condamnée à rester un mystère, de même que le monde. Des apparences - dont des émotions - viennent se projeter sur l'écran impassible de la conscience. Mais d'où viennent ces images ? Selon le Védânta, il n'y a pas d'explication. Car ces images sont une illusion. Et donc, il n'y a, selon le Védânta, aucune relation entre la conscience et les objets - dont les désir/émotions -, entre contenu et contenu. Il n'y a qu'un rapport, disons, accidentel, comme entre un miroir et ses reflets : le miroir n'est pas l'agent des reflets, il n'en est pas le créateur, il ne les désire pas (ni ne les refuse), il s'en fiche. A vrai dire, le miroir est un parfait crétin, incapable d'entrer en relation avec quoi ou qui que ce soit... Et quand on dit que le miroir est cause des reflets, c'est nous, conscience libre et désirante, qui synthétisons le miroir et les reflets, qui, en eux mêmes, sont parfaitement étrangers l'un à l'autre. 

Quel rapport avec le projet de philosophie intégrale de Wilber, me demanderez-vous ? Celui-ci : Wilber veut expliquer le rapport entre le Fond sans forme d'une part, et les formes de l'autre. Mais, attaché pour je-ne-sais quelle raison à un paradigme védântique, il n'y parvient pas. Il connaît vaguement le Shivaïsme du Cachemire à travers le gourou génial (et génialement mégalomaniaque) Adi Da (alias Franklin Jones) mais, apparemment, sa curiosité n'a jamais été plus loin. Il ne connaît pas vraiment l'alternative tantrique. Et du coup, sa philosophie est dans une impasse. Le seul désir qu'il évoque ça et là, est l’Eros de Platon. Ce qui ne lui permet pas d'avancer au-delà des généralités à-la-Aurobindo. Autrement dit, Wilber reste très vague et flou sur le rapport entre la conscience et le monde. Il y a un désir, admet-il. Certes. Mais dès qu'il parle de la conscience non-duelle, il revient au dogme védântique selon lequel la conscience est sans désir, car elle ne manque de rien, car il n'y a rien en dehors d'elle. 
Or, s'il est vrai qu'il n'y a rien en dehors de la conscience, on ne voit pas pourquoi la conscience ne pourrait pas se désirer elle-même, ou désirer un aspect d'elle-même, vu qu'elle est douée d'une infinité d'aspects... En fait, on pourrait donner des centaines d'exemples où Wilber montre son désir - justement - de penser l'éveil personnel, l'incarnation, le désir de l'absolu, etc. Mais, à chaque fois qu'il revient à la non-dualité, il repasse en monde impersonnel, où le désir redevient un objet parmi d'autres. En ceci, Wilber est un exemple d'un problème qui frappe l'ensemble des "éveillés" néoadvaita : je vois qu'ils essaient de dépasser l'impersonnel, vers une non-dualité inclusive, mais sans vraiment y parvenir vraiment, faute de se débarrasser une bonne fois pour toute du modèle védântique.

Ah, et puis je ne résiste pas au plaisir de vous livrer cet extrait, où Wilber décrit la mentalité postmoderne, relativiste et anti-intellectuelle (vu qu'il faut bien justifier le titre que j'ai choisi) :

"L'étape pluraliste [postmoderne, New Age], aussi nommée étape du 'moi susceptible', est connue pour accentuer les 'ressentis' plutôt que la pensée, qui est souvent diabolisée, de fait. L'intellect', et en particulier des choses comme la 'rationalité' ou la 'logique' sont, à cette étape, profondément suspectes, et l'accent porte sur 'se centrer dans le cœur' et être 'incarné', 'en résonance avec les ressentis'. Voilà pourquoi l'intelligence émotionnelle est tant célébrée, plutôt que l'intelligence cognitive. Les critiques Oranges [=de l'étape d'avant, moderne]... accusent les postmodernes de créer une 'République des Ressentis"... (p. 168)
Et ajouterai-je, de promouvoir l'avènement d'une tyrannie du ressenti.

De fait, la spiritualité aujourd'hui, c'est trois dogmes :
- "mes préjugés sont des intuitions divines"
- "mes ressentis sont la réalité"
- "mes caprices sont des messages de l'Univers" ou du Féminin Sacré, ou de ce que vous voudrez...
Le paradigme, ici, est celui de la soirée Sex Toys. Une mixture étrange de philosophie impersonnelle et de philosophie Sex Toys, voilà le néoadvaita (les "satsangs", etc.). Et une bonne partie du néotantra.

Le New Age, pour faire court, est une sacralisation de l'égoïsme infantile. Entendre des discours impersonnels dans la bouche des chantres du développement personnel est une délicatesse de fin gourmet.

Tout ça est très intéressant.

Bon weekend :)
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