Affichage des articles dont le libellé est brahman. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est brahman. Afficher tous les articles

jeudi 28 novembre 2019

L'ultime espace de la parole

L’image contient peut-être : nourriture

pṛ̱cchāmi̍ tvā̱ para̱m anta̍m pṛthi̱vyāḥ pṛ̱cchāmi̱ yatra̱ bhuva̍nasya̱ nābhi̍ḥ |
pṛ̱cchāmi̍ tvā̱ vṛṣṇo̱ aśva̍sya̱ reta̍ḥ pṛ̱cchāmi̍ vā̱caḥ pa̍ra̱maṁ vyo̍ma ||

i̱yaṁ vedi̱ḥ paro̱ anta̍ḥ pṛthi̱vyā a̱yaṁ ya̱jño bhuva̍nasya̱ nābhi̍ḥ |
a̱yaṁ somo̱ vṛṣṇo̱ aśva̍sya̱ reto̍ bra̱hmāyaṁ vā̱caḥ pa̍ra̱maṁ vyo̍ma ||

Rig-Veda, I, 164, 34-35

"Je te demande : Quelle est la limite des terres ?
Je demande : Où est le nombril du monde ?
Je te demande : [Qu'est] l'abondante semence du cheval ?
Je demande : Quel est l'espace ultime de la parole ?

- Cet autel sacré est la limite des terres.
Ce sacrifice est le centre du monde.
Cette ambroisie est l'abondante semence du cheval.
Ce brahman est l'ultime espace de la parole."

Les plus anciens manuscrits de ce poème ont été découverts au Népal et datent de 1064. Mais le texte date au moins de - 1400, date des incriptions du Mitanni (nord de la Syrie) qui mentionnent les dieux Mitra, Varuna et Indra.

Notez le geste : pointer comme directement présent des entités réputées lointaines. Le transcendant dans l'immanent, l'extraordinaire dans l'ordinaire, dans l'ordinaire du rite, le rite qui ainsi relie le lointain et le proche, réalisant par là le "Loin Près" de l'Oupanishad comme de Marguerité Porète, la correspondance enseignée dans l'Epinomis, les deux pièces de la poterie brisée, le symbole.
Les questions portent sur des entités lointaines.
Les réponses pointent des entités directement présentes, ce qui est marqué par les pronoms "ceci", "cela", signifiant des gestes de la main qui pointe ce qui est présent.
Notez, enfin, que le brahman est directement présent.
Ce geste de relier l'intime, tenu pour banal, au lointain tenu pour sacré, est la reconnaissance (pratyabhijnâ).

jeudi 26 avril 2018

Brahman - l'Absolu ?

Le mot brahman est souvent traduit par "absolu".

Il ne doit pas être confondu avec Brahmâ, 
un dieu hindou mineur 
Toutefois, il est intéressant de constater que les deux mots sont dérivés de la même racine. 
Brahmâ désignait à une époque la personnification de l'absolu impersonnel.



La traduction par "absolu" renvoie au Védânta, 
selon qui brahman (prononcer "brarmanne")
est l'absolument réel, la réalité, 
par opposition aux apparences.
Or qu'est-ce que la réalité ? 
C'est ce qui ne change jamais.
Ce qui est réellement ne change jamais.
Ce qui change n'est jamais réel.
"Ce qui n'est pas présent au début et à la fin" 
n'est pas non plus réellement présent... à présent.
Ce qui n'est pas toujours présent ne l'est jamais.
La question est ensuite de savoir ce qui ne change pas.
Pour le Védânta, ce qui ne change pas,
ce qui est toujours présent, 
c'est la Lumière conscience, cit ou prakâsha.
Brahman est l'impérissable, l'immuable,
à l'opposé d'un songe ou d'un trompe-l'oeil.
Aucune expérience ne peut le démentir,
il ne disparaît jamais.
Lui seul existe.
Il est la seule et unique réalité.
Un et sans second : ekam eva advitîyam.
Telle est la non-dualité (a-dvaita) selon le Vedânta.
Il ne s'agit pas de réconcilier les opposés,
pas de yoga en ce sens, 
juste la constatation d'un fait :
seul l'absolu est réel : le monde est une apparence.

Mais il existe une autre interprétation de brahman :
ce mot neutre vient de la racine -brih "croître", "grandir", 
"se développer",
"s"épaissir", "prendre du volume", "forcir".
Le brahman est donc la vie qui grandit, qui pousse et s'étend.
Le brahman n'est plus l'absolu transcendant, 
mais la vie (jîva), 
l'énergie vitale (prâna)
incarnée dans ses grands cycles : 
respiration, ouverture des yeux, veille-sommeil, 
vie-mort, été-hiver, création-destruction.
Et c'est pourquoi, à côté de l'interprétation du Vedânta, 
il existe tout un courant
qui reconnait le brahman dans la vie, 
dans ses causes et ses manifestations.

Ainsi dans le shivaïsme du Cachemire ou tantra non-dualiste,
brahman est le plaisir intime, 
la joie qui est la conscience d'être libre,
vivant, conscient, l'émerveillement d'être 
et la délectation de savourer,
jusque dans la souffrance. 
Brahman est le désir et le plaisir (kâma, icchâ)
sous-jacent à tout désir, à toute émotion, 
à tout mouvement vital.
Brahman est le plaisir intense, l'orgasme, 
tout ce qui fait entrer
la conscience en expansion, 
en décontraction, en relaxation,
en libération. 
Voilà pourquoi l'alcool est prescrit dans les rituels
de la tradition Kaula : 
pour désinhiber la conscience, la réveiller,
la stimuler, l'inciter à secouer le joug des dualités 
qu'elle a elle-même créées.
La vie se dilate alors, la poitrine se gonfle, 
le coeur bat plus fort, et ainsi de suite.
C'est dans cet état d'excitation que la vie peut créer la vie.
Pour le shivaïsme du Cachemire, 
brahman est aussi la conscience.
Mais cette conscience n'est pas immuable. 
En fait, elle peut changer tout en restant elle-même : 
elle est indépendante.
Elle s'élance d'elle-même, se meut d'elle-même.
Et c'est ce dont je fais l'expérience quand j'éprouve
du plaisir, de la joie ou quand je m'étonne.
La lumière de la conscience se dé-contracte, 
entre en expansion, s'ouvre. 
Elle se met à "bâiller" (brihmati eshâ), à s'élargir
comme une bouche béante, comme l'éclosion d'un regard.

Le brahman est l'expansion de la vie.
Le brahman est évolution sans fin,
désir insatiable.

jeudi 7 septembre 2017

Brahman

Le monde est porteur d'un parfum de mystère.
"Terreur et fascination".


Ce mystère a cristallisé, en Inde, sous la forme du Veda, le Savoir.
Ce savoir est comme un arbre.
Ses racines prennent le ciel,
et ses branches croissent au fond 
de la terre des hommes.

Le Veda n'est pas un système,
mais un vivant, comme le monde,
dont il évoque les connexions secrètes,
les liens cachés : 
ce sont les fruits de l'arbre du Savoir,
fruits que l'on nomme les Védântas,
ou les Oupanishads.

Cet arbre pousse à travers l'écoute.
Des hommes ont entendu
ce son éternel, naturel,
comme on entend le bruit du vent 
dans les branches d'un arbres.
Et alors, cet arbre immense, de toujours,
a scintillé en bribes de mots, de phrases.
D'autres hommes ont mémorisé ces syllabes,
ces sons éternels, et une tradition est née.

Toutes ces vies nous parlent du mystère :
brahman, en samskrita, la langue "perfectionnée",
la langue des dieux amateurs d'énigmes.
Brahman vient de la racine brihm,
"croître, s'accroître, se dilater, grandir".

Selon Shankara, brahman, tel quel,
désigne "une chose grande", vaste, immense, magnifique.
Tout le Savoir est le Savoir du brahman.
Mais - ô mystère - le Savoir est lui-même le brahman.
L'Immense comme Verbe.
Éternel. Aussi naturel que le souffle.
Ce Verbe se condense en "om".
Le son qui contient en soi tous les sons.
Le symbole qui enveloppe tous les symboles.


Qu'es-ce que brahman ?
Mystère, sens inépuisable.
Tout est brahman.
Tout est l'Immense en éclosion.

Brahman est la puissance mystérieuse
du rituel ancestral et sacré entre tous :
le rituel du feu.
Le feu, intermédiaire entre l'humain et le divin.
Le rituel du feu,
écho du rituel de l'homme semant dans le feu de la femme.
Cette ardeur que l'on ressent durant le rituel du feu,
cette vibration intime, faite
des crépitement du feu (qui dit le Savoir),
de la danse des flammes,
des paroles des participants,
est une masse vibratoire puissante :
brahman.

Brahman est aussi la parole.
Mystère de la parole, puissances.
Le Savoir est une masse de sons.
Si l'on réunissait une centaine de brâhmanas
(ceux qui se consacrent au brahman, au mystère)
pour réciter les mantras, chanter les hymnes du Savoir,
on entendrait juste "om",
comme si l'on contemplait un vaste océan.
On aurait aussi le sentiment 
de discerner d'infinies vagues, des mots,
et d'être face à une immensité immuable,
massive - "om".
Comme un bourdonnement, comme un essaim.
Brahman.


Brahman se personnifie - il devient Brahmâ,
le dieu, Dieu qui, par son rituel,
évoque le cosmos hors du chaos.
Le rituel est ce qui relie.
Le rituel est l'art, rita en langue samskrita.
Le rituel est brahman.
Brahmâ est l'Adepte originel.
Les brâhmanas sont ceux qui aspirent 
à participer à son activité.
Brahmâ est le Maître des créatures,
le père des vies.

Et tout cela se répond, se correspond.
Ce tissu, avant d'être la texture et les textes
que l'on appellera, plus tard, tantras,
est brahman.
Le mystère.

Enfin, nous ressentons tout cela
quand nous retournons notre attention sur elle-même,
quand notre regard s'inverse,
quand nos énergies recoulent.
Nous réalisons alors
que brahman, c'est nous.
Soi-même.
Ce soi-même, le plus évident, le plus proche, le plus intime,
est l'Immense, le plus caché, le plus transcendant, le plus mystérieux.
Mystère des mystères.

samedi 2 mai 2009

Le Grand arcane des Parfaits - XVI




Suite et fin du sixième chapitre :


Celui qui brille à l'intérieur
comme à l'extérieur des cinq enveloppes
est le Puissant, l'Immense.
C'est ainsi que certains l'adorent, à cause de son immensité. 12

"L'Immense" : l'absolu (brahman), ici rapproché de la Puissance, car la racine BRH- ou BRMH-qui veut dire "renforcer", "croître", "grandir". Or la conscience, qui saisit tout mais qui elle-même n'est saisissable par rien d'autre qu'elle-même, est l'essence même de la dilatation, de la transcendance. Les "cinq enveloppes" (kosha) sont cinq strates de l'expérience humaine, décrites dans certaines Upanishads.

Le Puissant est adoré comme Parole,
car bien qu'il soit capable d'énoncer
les quatre modes de la Parole,
il est la Parole transcendante. 13

La Déesse est la Parole (vâc), c'est-à-dire le Mantra parfait qui n'est énoncé qu'une seule fois. Tous les mantras et toutes les langues ne sont que des inflexions de cette Parole originelle. De plus, la Parole enveloppe aussi bien les pensées, les intuitions et, finalement, tous les états de conscience. Les "quatre modes" de la Parole sont quatre étapes de son déploiement à chaque instant : parfaite conscience de soi, intention de parler ou penser, pensée, et enfin parole articulée.

Certains, contemplant ardemment l'Existence,
unissent spontanément
le souffle expiré
qui s'écoule naturellement,
habile à dévorer le souffle inspiré,
à la Puissance. 14

En observant le souffle expiré sans intervenir ("qui s'écoule naturellement"), il ralenti et fini par devenir comme absent, de même que l'inspir. Cette observation se dissout alors dans sa source toujours déjà présente, la conscience.

Certains, amoureux de la Puissance,
se dévouent à la voie du centre en adorant
la Souveraine de la Parole
en forme de Souffle qui s'élance librement. 15

Il s'agit de la même pratique, mais décrite en faisant référence à des images tirées des tantras. "La Souveraine de la Parole en forme de Souffle" est la succession des cycles respiratoires. Son observation est la "récitation de la Déesse Gâyatrî", la récitation suprême, spontanée.

Certains aspirent à la vision de la Puissance
par la pratique de l'énoncé du bourdonnement,
en l'allongeant de plus en plus
depuis la racine du souffle. 16

En récitant "om" ou tout autre équivalent, la conscience s'élève et se dilate pour recouvrer son omniprésence naturelle.

Ceux qui désirent se délecter dans la Puissance
par la pratique "familiale" récitent
Celle qui porte le crâne,
l'Artisane du désir,
avec ou sans parties. 17

Il s'agit d'une pratique érotique de la Shrîvidyâ, fondée à la fois sur la récitation d'un mantra et sur la contemplation du corps féminin. Le disciple de l'auteur propose plusieurs interprétations ésotériques : "Celle qui porte le crâne" (kapâlinîm) est celle qui protège (pâlinîm) ka=l'Immense, le Soi, Shiva. En effet, sans conscience de soi, l'Etre serait moins que rien, comme un corps sans vie. La "pratique familiale" est la pratique ésotérique kaula, c'est-à-dire la pratique de l'union sacrée.

D'autres adeptes kaula
évoquent en leur corps la
Souveraine de la Parole du Tout/du corps/ de l'ensemble des phonèmes,
En réalisant ainsi la Vierge, il contemplent l'Existence, le Puissant. 18

Il s'agit de la fameuse pratique de la kundalinî. Son exposé joue sur les différents sens du mot kula : "corps", "famille", "clan" (des yoginîs), "ensemble" (des phonèmes de l'alphabet sanskrit), "totalités" (des modes de la conscience-parole). Concrètement, la Puissance s'élève de "roue" en "roue", chaque roue rassemblant une partie du "Tout" symbolisée par une partie des lettres de l'alphabet, déployant ainsi tous les modes de la conscience. De A jusqu'à HA, nous avons ainsi AHAM, "je", la complète conscience de soi.

En offrant en oblation
dans le feu de la Puissance
la triade des principes
nommés "Soi", "Science" et "Shiva",
je bois le parfait nectar d'immortalité,
le quatrième Principe. 19

Il s'agit de dépasser, en les intégrant, tous les états possibles, depuis l'inconscience la plus totale jusqu'au Soi lui-même, pour atteindre la quintessence, à savoir la conscience en laquelle dualité et non-dualité coexistent.

En réalisant que l'être, le non être et ce qui les dépasse
sont tous également cette Lumière du Soi,
je me réjouis en mon propre Soi,
Puissance éminente,
Force de toute force. 20

Installé dans la posture du lotus,
le corps égal en chacun de ses membres,
les mains l'une sur l'autre formant une sphère (avec les pouces)
se tenant comme une flamme à l'abri du vent,
désir, perception et activité égales,
sans saisir ni rejeter,
il contemple Shiva, son propre Soi éternel. 21

Il s'agit du "Geste de Shiva", les yeux ouverts, sans dualité entre l'intérieur et l'extérieur. Dans son bref commentaire en hindî, le disciple de l'auteur loue cette pratique d'une façon qui rappelle Dogen : la pratique de zazen est la pratique de l'Eveil de tous les Bouddhas.
Il n'y a pas de doute :
Ce roi des yogas est suprême parmi les yogas suprêmes
pour reconnaître la Lumière du Soi/ l'Evidence,
la Puissance parfaite. 22

Allusion au fameux "yoga royal" (râjayoga).

Fin du sixième chapitre.
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...