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lundi 24 janvier 2022

Le vide ne suffit pas



 Les méthodes de méditation ont un défaut essentiel : elles font le vide et, par là-même, elles manquent le plein.

Je m'explique : bien sûr, la méditation ne consiste pas à réprimer bêtement les pensées, à "faire le vide" par la force seule. A ce propos, je crois que cette tendance est aujourd'hui exagérée. On nie toute force à l'esprit, de même que l'esprit du temps renie toute virilité... Mais c'est une autre question. 

Quoiqu'il en soit, même si un vide se fait sans supprimer les pensées, les paroles intérieures, eh bien il y manque l'essentiel. Dans ce vide, dans ce silence simple, je goûte certes une nouvelle manière de vivre, avec de nombreux bienfaits. Une vie en "pleine conscience", plus lente, posée, centrée, équilibrée, unifiée. Les effets sont analogues à ceux du jeûne. 

Malgré ces avantages, l'expérience de cette "hygiène" m'a amené à remettre en question la croyance selon laquelle cet état de méditation serait le remède à tous nos mots. En effet, même si cet état est un "non-état" sans intention, sans tension, ouvert et sans point d'appui, même s'il est une présente transparente et semblable à l'espace, il n'apporte qu'une paix provisoire. Certes, cette paix est profonde, elle laisse des marques dans l'âme, elle laisse entrevoir des possibilités inimaginables pour des corps et des esprits agités. Mais cette approche n'en reste pas moins essentiellement limitée.

Pourquoi ? Parce qu'elle s'appuie sur nos propres forces uniquement : il s'agit de faire attention, d'être vigilant. Mais que se passe-t-il quand l'attention se fatigue ? Car c'est inévitable : l'attention s'épuise vite. Et alors, cet état de paix disparaît. Même si l'on se dit que cette disparition n'est pas réelle, la paix s'échappe, c'est indéniable. 

Il y a un vide, il y a une paix sensible, ressentie dans le corps, dans l'âme et dans l'esprit. C'est vrai. Mais je dis que cela n'est pas la vraie paix. Aucune paix de conscience, de connaissance, de vigilance, n'est la vraie paix, même simple, même si elle est plus que les pensées, même si elle est "non-duelle". Il y a en elle la saveur extraordinaire d'un dégagement soudain de tout. Comme si l'on avait passé la barre des nuages pour surgir dans l'immensité bleue. C'est étonnant et vertigineux, par contraste avec la confusion ordinaire. Mais ça n'est pas la vraie paix.

Mais alors, comment trouver la vraie paix ? La vraie paix n'est pas impersonnelle. Elle n'est pas une énergie. Elle n'est pas un vide inerte, isolé, pareil à l'espace. La vraie paix découle d'autre chose. D'une présence personnelle. D'une rencontre. A laquelle je peux répondre mais dont je n'ai pas l'initiative. Le mystère d'un amour reçu, d'un appel lancé et entendu. Et quand j'y réponds, certes un silence s'installe, une paix. Mais ce vide est la conséquence de cette rencontre qui saisit tout mon être, comme fasciné par une vie, un être, un infini vivant qui se donne et qui appelle en retour un abandon total de tout soi. 

Le vide est la scène ; il n'est pas la pièce. Il n'est pas le soleil qui se lève dans le ciel. C'est ce soleil qui importe, non le ciel. C'est la rencontre intérieure qui importe, non le vide.

Le vide peut découler de cette rencontre intérieure, invisible. Plusieurs sortes de vides, même. Des vides vigilants, des vides éveillés, des vides obscurs, des vides de repos dans un demi-sommeil.  Toute la gamme des vides, en fait. Mais ces vides sont bien différents. Ils ne sont pas le produit de mon effort seul. Ils résultent plutôt de mon accord avec cette présence d'amour qui surgit d'elle-même, qu'aucun effort ne peut engendrer. Et du coup, la saveur de ces vides, mêmes de sommeil, est très différente.

Dans la première approche, je cherche le vide et je m'y arrête. Dans la seconde, une présence me trouve et je m'y abandonne. Et alors un silence se fait, comme en un accord profond, une communion de silence nécessaire. Mais ce silence n'est pas cherché. Ce qui est cherché est bien au-delà du silence, du vide, ou de quoi que ce soit. 

Alors oui, le vide fait du bien à notre nature épuisée, tourmentée par les aléas et les excès. Mais la vie intérieure, c'est autre chose. Bien autre chose. 

Je ne dis pas qu'un certain effort est nécessaire, mais c'est un effort pour s'ouvrir et s'abandonner ce mystère, non pour veiller sur un état ou une présence impersonnelle. La rencontre personnelle d'une sorte de présence personnelle. Personnelle, car vivante et aimante. C'est très, très différent. D'un autre ordre. Dès lors, le vide ne suffit pas. Il peut même devenir une impasse. Ce vide est une chose, non une personne. Il n'est pas amoureux. Voilà pourquoi il ne suffit pas et pourquoi jamais aucune expérience "non-duelle" ou impersonnelle ou de "ce qui est" ne me comblera jamais, ni moi ni personne d'autre.

lundi 9 décembre 2019

Qu'est-ce que la matière ?

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L'expérience de la matière

Le cœur du cœur du Tantra est le cœur du cœur de tout, le Cœur de la Yoginî - car la structure du Texte correspond à la Texture du monde, comme l'objet répond au sujet et comme Shiva répond à Shakti.

Or, ce cœur sans lequel rien ne peut vivre ni exister, est le pouvoir de se ressaisir, de se ressentir, de se réfléchir, de revenir sur soi, bref la conscience.

Cette idée se retrouve dans la sagesse méditerranéenne, en particulier chez Plotin mais surtout chez Proklos, de la même lignée.

Dans son Enseignement de la science divine à la manière des géomètres (Στοιχείωσισ θεολογική), le Successeur explique, dans son théorème XV suivie de son explication, que tout ce qui est, est par un acte de conscience, un acte de retour sur soi qui est retour vers le Soi, vers le principe. C'est l'épistrophè, dont la forme mystique et décisive est la métanoïa, la conversion délibérée et soutenue de tout l'Être à son principe - c'est la vie intérieure, la philosophie au sens propre. 

Ainsi, quand l'Un se ressaisi et se désire, il devient l'Être, c'est-à-dire l'Intellect. Quand l'Intellect se connait, il devient l'Âme, c'est-à-dire la Vie. Quand l'Âme se ressaisit, elle devient la Nature. Quand la Nature se ressaisit, elle devient la matière. Et la matière ne peut plus se ressaisir. Elle est comme le résidu de cette cascade d'actes de conscience, qui sont autant d'imitation de moins en moins adéquates de soi. Evidemment, je simplifie la doctrine de Proklos qui est beaucoup plus complexe. 

Mais l'intéressant, ici, est que c'est par la conscience que l'Un se personnifie. Hypostasis, souvent traduit par "hypostase", désigne en réalité la "personne". C'est d'ailleurs à Proklos que le christianisme a volé la notion de personne, comme le concept de trinité, du reste, sans parler du plagiat que constitue l'oeuvre du pseudo-Denys. Quoi qu'il en soit, c'est donc par la conscience que l'Un (qui est la source de l'Être mais qui n'est pas l'Être) se personnifie et devient, donc, l'Être. Chaque être est par la conscience qu'il a de son principe. Ou alors, on pourrait dire que chaque être advient par la conscience qu'il prend de lui-même. 

Ainsi, chaque être se crée en tant que personne. Chaque être est doué du pouvoir de s'autoconstituer comme personne (authypostasis), de se créer, bien qu'il s'agisse plus d'une actualisation que d'une création à partir de rien. Il y a donc une liberté.

Et à chaque prise de conscience, une étape est franchie, mais il reste toujours un "résidu" qui, à son tour, prend conscience de soi, avec avec de moins en moins de liberté. Finalement, le processus de personnification s'arrête avec la matière, qui est donc "impersonnelle" (anhypostatos), dans la mesure où l'objet, le "cela" privé de conscience propre l'emporte alors sur le sujet, sur le pouvoir de l'acte de conscience. 

En un sens, comme le note Proklos, la matière échappe au discours - comme l'Un, mais pour des raisons opposées. L'Un est ineffable par excès de simplicité. La matière est indicible par défaut d'unité, en raison d'une fuite perpétuelle dans le Multiple, fuite incarnée par le désir consumériste et par le suicide du malheureux Hippase, qui se serait jeté dans la mer (image du Multiple pur) parce qu'il avait révélé l'existence du nombre irrationnel "racine de deux".

La matière est donc "ce qui reste au dehors", ce qui reste extérieur à l'acte de conscience, mais qui est alors condamné à rester indicible, en dehors du domaine de l'entendement, et même, hors d'accès aux sens. Car, comme l'a bien montré Berkeley, nul ne perçoit ni ne peut percevoir la matière, cette abstraction totale. Essayez-donc, conseille-t-il, de visualiser une cerise après en avoir abstrait toutes les qualités sensibles ! 

Par où l'on voit que la matière n'est qu'une construction mentale, une manière pour l'Un de se réaliser, et que la tradition grecque (donc le centre de gravité se situe, à n'en pas douter, autour de Platon) est idéaliste ("tout est conscience"). En un autre sens, la matière est le résultat ultime (ou premier, selon l'ordre considéré) du pouvoir d'oubli qui est l'apanage de l'Un, c'est-à-dire de la conscience, la seule et unique.

La matière serait donc une sorte d'ombre de la Lumière-conscience ou un résidu de son activité, l'effet de son jeu d'oubli.

A mon sens, la matière est aussi "ce qui résiste" à la volonté. La matière, j'en fait l'expérience concrète comme solidité, résistance, poids et contrainte. La matière est donc ce qui s'oppose à ma volonté. Mais, comme l'expérience prouve que tout est conscience, cette opposition est nécessairement une opposition de la conscience avec elle-même, comme un esprit qui se dissocie lors d'un rêve. Donc la matière est l'énergie (le mouvement infini) que je suis, mais que j'ai librement oublié et que je réalise comme s'opposant à moi. L'expérience de la matière comme contrainte ne prouve donc pas qu'il existe autre chose en dehors de la conscience. Elle est l'effet d'un jeu de division apparente, bien qu'évidemment cela échappe à la plupart des vivants la plupart du temps.

Pourtant, je peux faire l'expérience directe de cette vérité. Quand je pousse un mur, par exemple, je peux sentir que mon effort ne fait qu'un avec l'effort de résistance du mur. En effet, si je plonge mon attention dans la source de "mon" effort, sans plus prêter attention à mes sensations corporelles de surface (ce qui inclut les pensées), alors il n'y a plus qu'un seul mouvement, où l'effort de ce corps vivant ("mon corps") et l'effort de ce corps inerte ("ce mur") sont indiscernables. Et plus encore, ces efforts sont ressentis comme un seul effort, qui se confond avec l'acte de conscience, qui est l'absolu.

Dans tous les cas, que ce soit sous l'angle cognitif (la perception, l'inférence) ou sous l'angle conatif (la volonté), la matière est donc conscience.

Notez bien : j'ai employé plus haut le mot "Tantra", avec une majuscule. J'entends par là la connaissance complète que l'absolu a de soi. Aucun rapport avec le secteur du marché du développement personnel portant le même nom, ni avec les publicités qui lui sont faites, sous forme d'articles, de vidéos, etc.

dimanche 15 septembre 2019

"Il n'y a personne" ?

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Le slogan "il n'y a personne" est devenu populaire dans une partie des milieux non-dualistes. Cette idée que le Soi est une illusion et que le libre-arbitre n'est qu'un songe est, en partie, inspiré par la tradition védântique et il est en partie un écho de certaines philosophies européennes, comme souvent. 

Il est vrai que le Vedânta affirme qu'en définitive (paramârtha-drishtyâ), le Soi n'est pas un agent, car toute action implique altération, ce qui est incompatible avec la permanence du Soi.
D'autre part, des philosophes occidentaux, inspirés en partie par le bouddhisme et par les découvertes de la science moderne, ont soutenu que le Soi n'était qu'un "jeu de langage" (Wittgenstein), un trompe-l’œil (Dennett, entre autres), etc. 

Cette idée du "il n'y a personne" est donc un mélange de matérialisme (le Soi est un produit de causes et de conditions naturelles) et de Vedânta (conscience et action sont incompatibles), le tout assaisonné d'une bonne dose de relativisme postmoderne.

Mais cette idée est-elle vraie ?
Je ne le pense pas.
Quand je regarde en moi, je constate certes que je ne suis pas une chose ayant forme, couleur et localisation. 
Mais cela fait-il de moi une illusion ? Qui a jamais affirmé, du côté des spiritualistes, que le Moi, le Soi ou l'âme devaient avoir couleur et forme ? Au contraire, ils affirment tous, en Orient comme en Occident, que le Soi est transparent, immatériel et omniprésent comme l'espace. Pour autant, est-ce une illusion ? Il est vrai que, pour la plupart d'entre-nous, nous nous réduisons sans y penser à une image plus ou moins imaginaire, produit de diverses pressions sociales. Mais je suis, j'existe. Et si je n'étais qu'une illusion, qui donc en serait la victime ? 

Quant au libre-arbitre, il est de la même nature que le Soi comme conscience. En vérité, tout ce qui vaut pour l'un, vaut pour l'autre. Réfuter le libre-arbitre, c'est réfuter la conscience. Mais la conscience est évidente, tout comme le libre-arbitre. Il s'éprouve, même s'il ne se prouve pas. Cependant, il y a quand même un phénomène objectif qui se trouve être un signe fort du libre-arbitre : c'est le caractère imprévisible des actions humaines, qui du reste empêche les sciences de l'homme d'acquérir le plein statut d'une science. Les historiens, les économistes, ne parviennent presque jamais à prévoir les événements et autres crises. Pourquoi ? Parque l'agent humain est doué de libre-arbitre. On peut y voir une complexité qui dépasse l'entendement actuel, mais cela ne changerait rien au fond du problème : il y a de l'imprévisible dans l'action humaine, et cet imprévisible est le signe du libre-arbitre, irréductible. Je ne vois aucun indice indiquant le contraire.

Mais plus profondément, il me semble que cette doctrine matérialiste du "il n'y a personne, juste cela" est profondément déshumanisante, et cela pour un bénéfice nul ou minime. De plus, pourquoi se limiter à affirmer que le Soi n'existe pas, en laissant le reste intact ? Selon le Vedânta, rien n'est réel ! J'observe, au passage, que ce point capital est très rarement repris par les gens qui, aujourd'hui, se réclament du Vedânta... Du coup, le discours non-duel "impersonnel" ressemble à s'y méprendre à n'importe quel discours scientifique physicaliste - une forme de matérialisme extrême.

Je voudrais partager ici le témoignage de Tim Freke, un philosophe que j'apprécie. Je ne l'ai guère fréquenté, mais je découvre avec joie que nous partageons beaucoup. Voici :

"Sur les 20 dernières années, j'ai vu la spiritualité 'non-duelle' devenir de plus en plus populaire. J'ai fait partie de cette évolution au début, car je me réjouissait de voir les gens s'éveiller à l'unité. Mais très vite, j'ai été troublé de les voir abandonné dans un monde froid, vide et dépourvu de sens. 
La spiritualité non-duelle moderne est souvent caractérisée par un déni complet de la réalité du Soi individuel. Une affirmation centrale est que l'éveil exige la compréhension que "personne n'agit", qu'il n'y a pas d'agent doué de libre-arbitre, de choix et d'action. L'idée d'un agent individuel doué de volonté vient de l'illusion de la séparation. En réalité, tout est juste 'en train d'arriver' et voir cela conduit à la réalisation du 'non-soi', qui est la 'vérité finale'.
D'un certain point de vue, je suis d'accord. Tout surgit spontanément dans l'unité. Et quand j'ai j'ai pour la première fois l'expérience de cette profonde réalisation, ce fut vraiment incroyable. Tout est le flot unifié de la vie. L'écriture de ces mots surgit comme partie de ce flot unifié, tout comme le soleil se lève chaque matin. A un niveau profond, l'unité de la conscience fait tout, de même que le rêveur fait tout dans un rêve. 
Mais ceci n'est qu'un côté du paradoxe. D'un autre point de vue, l'expérience du libre-arbitre que fait Tim est très importante, de fait. L'être primordial est en train de rêver le monde inconsciemment, mais il devient conscient à travers Tim. Cela signifie que l'unité de l'être, inconsciente, peut consciemment choisir de faire ceci ou cela à travers Tim.
Les non-dualistes affirment souvent qu'il n'y a pas de libre-arbitre parce que la conscience est une présence passive qui est seulement témoin du monde. Mais en étant le témoin passif du monde, la conscience change le monde. Quand l'unité de l'être est témoin du monde à travers Tim, cela peut conduire à l'émergence d'une pensée depuis les profondeurs... 'je crois que je vais faire ça'... qui initie l'action.
Cela a pris des milliards d'années d'évolution pour nous mener au moment où l'être primordial peut faire des choix conscients à travers nous. La plus grande part de l'évolution a été inconsciente et donc plutôt aléatoire. Mais à présent, l'être primordial peut penser consciemment à ce qu'il va faire. Et il le fait à travers vous et moi !
Les non-dualistes me disent souvent que Tim n'est qu'une marionnette dont l'autonomie n'est qu'une illusion. Mais je suggère que cette affirmation confond deux perspectives paralogiques. De l'une, tout est un et tout est simplement en train d'arriver, il n'y a donc pas de 'Tim' séparé qui puisse être une marionnette ou vouloir. De l'autre, tout est séparé et j'existe en tant que personne appelée 'Tim', qui peut clairement choisir comment elle réagit à la vie. C'est l'une des caractéristiques d'un être humain.
Il me semble que notre expérience du choix est une réalité qu'il est absurde de nier. En fait notre liberté va bien plus loin que nous l'admettons d'ordinaire. En cet instant, nous sommes libres de faire d'innombrables choses. Notre liberté est saisissante. De fait, il me semble que si nous pouvions nous permettre d'être aussi libres que nous le sommes vraiment, nous ferions de meilleurs choix dans notre vie, et des choix plus heureux. Nous n'avons qu'à être plus conscients. Car plus nous sommes conscients, plus nous faisons l'expérience d'une vaste liberté de choix."
(Deep Awake, p. 132)

Je suis d'accord. Je suis l'être primordial, la conscience universelle, qui joue à se prendre pour David. David n'est pas une illusion, mais une personne à travers qui la conscience s'expérimente. En fait, même cela n'est pas juste. Moi, David, je suis la conscience universelle qui se réalise d'une manière unique. Je suis la conscience universelle "contractée", individualisée. Mes pouvoirs sont limités, mais ils sont bien réels. Et à chaque fois que je fais un choix, moi, David, je replonge en l'être primordial que je suis et ainsi je peux échapper au déterminisme et poser un choix. Si j'en prend conscience, alors ma conscience s'ouvre, s'élargit et mon pouvoir d'agir s'agrandit, il tend à s'aligner sur le Tout. Mais le Soi individuel existe, de même que la vague existe dans l'océan. Bien sûr, son existence dépend de l'océan, mais elle est une expression unique de l'océan qui, en retour, modifie l'océan. Chacun de nous est la source d'une réalisation unique de la conscience universelle. 

Il est vrai que nous nous faisons des illusions sur notre personne, notre image aux yeux des autres. Mais cela n'implique pas que la personne ne soit qu'une illusion. Je m'oublie souvent en m'identifiant à ma personnalité. Je me laisse aller. Mais ce jeu a une certaine réalité. Le Soi n'est pas un simple assemblage, un amalgame de pensées et de sensations. Il y a, en plus, un certain degré d'unité et d'autonomie, qu'il n'y a pas dans un tas de gravier ou un nuage. C'est ce que pointe Tim Freke dans cette vidéo :



En définitive, avec ou sans forme, je suis bel et bien quelqu'un, une personne, même si l'exploration de la vie intérieure me conduit à m'éveiller à d'autres dimensions.

mercredi 23 janvier 2019

Mort et renaissance dans la vie intérieure



La mort de Jésus sur la croix symbolise la mort spirituelle.
Du reste, ce mythe apparaît dans d'autres traditions.
La mort de l'ego est incontournable.

Pourquoi ?
Parce que c'est l'ego qui est la cause de la souffrance.

Qu'est-ce que l'ego ?
Difficile à définir... car il n'est pas vraiment réel. Comme un fantôme, il vit dans les marges de la conscience, sur les rebords du champs d'attention. Souvent, il se manifeste comme des murmures indistincts. Ils exercent une pression de peur ou de colère, mais jamais rien de très distinct. Dès que la lumière de la conscience tombe sur lui, il disparaît.

L'ego est cet aveuglement qui nous pousse à nous identifier au mental, c'est-à-dire à croire à ces petites voix qui nous hypnotisent et nous tourmentent.

Si l'on regarde l'ego en face, il s'évanouit.
Mais il revient, encore et encore, car il est fait d'habitudes inconscientes. Leur point commun est la tension ou, disons, la contraction, la crispation. L'ego est une tendance à résister à l'évidence, une pulsion de nier la joie intérieure, de fuir le silence. Tous les prétextes sont bons. 

L'essentiel est que l'ego se nourrit d'inconscience, de fuite et de crispation. Tant que nous restons les yeux fermés, la télé allumée et la radio intérieure branchée, l'ego y trouve sa viande, même si, en réalité, il n'est rien de réel.

L'ego corrompt tout.
Il faut donc voir l'illusion du mental, du corps, de l'intellect, du langage, de la personne, du monde, du Moi, de la séparation, de la dualité.

Tout cela doit "mourir". Voir qu'il n'y a pas d'ego, voir qu'il n'y a personne, ni âme ni Moi ni dualité.

Dans l'enseignement contemporain de la non-dualité, on a souvent tendance dire que la personne n'existe pas, mais que le monde existe, fait d'un flux de perceptions. Mais en toute rigueur, selon cette approche, le monde n'existe pas non plus, car "ce qui change n'est pas réel et ce qui est réel ne change pas".

Cependant même en s'en tenant à cet "éveil" impersonnel, il me semble que nous serions loin de la paix et de la joie.
En effet, dans cette approche, tout est rejeté dans le domaine de l'illusion : le mental, le langage, le Moi, le corps, femmes, enfants, les autres... bref tout, car tout est basé sur le Moi. Si "je" n'existe pas, rien ni personne d'autre n'existe. Il n'y a personne. Donc pas de jalousie ni de haine, mais pas d'amour non plus. La vie est une maladie ou une illusion. L'éveil est la fin de cette illusion. Point final. C'est d'ailleurs ce qu'affirmait Nisargatta, ce sage indien qui est la principale source d'inspiration de cette approche.

Mais est-ce bien ce qui se passe ?

A mon sens, voir l'illusion de l'ego est nécessaire.
Et plus le lâcher-prise est profond et répété, plus on lâche le Moi, le corps, le mental et tout le reste, plus on ressent de la joie. Mais le mental, la personne, ne disparaissent pas, pas plus que le corps et le monde.

Comment expliquer ce paradoxe ?

En fait, l'ego n'est pas le Moi. La crispation égotique n'est pas la personne. 

Quand je lâche prise, le corps se détend. L'ego s'évanouit. Le mental s'apaise, le langage se transforme, de même que le monde entier. Tout change par un changement de regard. Délivré de l'ego, la vie renaît. 

Le mental est moins présent, mais plus vif.
Le langage devient poétique.
La personne s'épanouit, devient unique, alors qu'elle était un amoncellement de clichés.
Le corps se détend.
Les perceptions s'affinent.
Le Moi se révèle comme vie, source de tout.
Le monde est manifestation de cette vie.
La vie quotidienne est yoga de l'instant,
du lâcher-prise.
Toutes les tensions se dénouent dans la présence
et deviennent offrandes à l'espace.


Quand l'ego se manifeste au contraire, la personne se mécanise.
"Moi, je..." tend à n'être qu'un tas de schémas
impersonnels.
Mais quand l'ego s'évanouit, paradoxalement, la personne se révèle en sa singularité, en ce qu'elle a d'unique.

Quand je vois qu'il n'y a pas d'ego, "je" me révèle.
Quand je vois que la personne n'est qu'une psycho-machine,
la personne s'épanouit, redevient un organisme vivant.
Quand je sens la tension du corps, il se détend.
Quand j'entends le bavardage mental, il s'apaise, redevient souple et puissant.
Quand je renonce à tout, tout devient magique.

Être libre de la personne, c'est offrir à la personne l'espace pour s'épanouir, enfin.

La personne n'est pas une illusion.
Le Moi n'est pas une illusion.
Le corps n'est pas une illusion.

C'est seulement l'ego qui "grippe" ces énergies,
comme un petit grain de sable. C'est l'ego qui fait de tout cela une illusion. Or l'ego vit d'inconscience (avidyâ), de négligence, d'aveuglement. La conscience éveillée, la Présence, élimine l'ego et restaure le Moi et le Monde.

Alors oui, il y a bien des morts dans la vie intérieure,
mais elles sont suivies de renaissances.

Je crois que c'est aussi l'expérience des éveillés "non-dualistes" qui affirment que "il n'y a personne". C'est une autre manière d'exprimer la même chose. Car, de toute évidence, leur personne ne disparaît pas, ni leur corps, ni leur mental. 

Il me semble toutefois que cette façon de s'exprimer est un peu sèche et que, de plus, elle est à chaque instant contredite par l'expérience. En outre, elle provient de traditions indiennes (le Vedânta et le bouddhisme ancien) qui ont une forte tendance à rejeter la vie, le corps, les émotions, donc les femmes et les enfants. Certes on pourra toujours dire, dans cette perspective que "je ne rejette rien, je suis juste au-delà de tout", mais on reste ainsi dans la transcendance, à distance, dans une sorte de dualité, de séparation. 

Cette posture risque d'empêcher toute intégration. On découvre un vide silencieux au-delà de tout et on croit que c'est le fin mot de l'histoire. Mais peut-être que la Vie a prévu un au-delà de cet au-delà ? La Vie ne tend t-elle pas à intégrer ? à réconcilier ? 

Non pas vivre une paix profonde malgré le mental, le corps et les enfants, mais bien une vie de paix aussi manifestée dans le mental, le corps et les enfants. Je crois que c'est l'enseignement de la vie.

La vie est mort et renaissance.

jeudi 27 décembre 2018

Pleinement humain, pleinement divin




L'âme de nos vies,
ce sont nos problèmes.
Pas les petits problèmes,
mais les grands contradictions,
le profonds paradoxes.

Nous voulons le beurre et l'argent du beurre.
Nous désirons l'impossible.
Être tout.
Être rien.
L'universel et le singulier.
La paix et l'agitation.
Le divin et l'humain.

Comme le Christ,
pleinement homme,
pleinement Dieu.

"Faire ce qui est en haut
comme ce qui est en bas."

Contrairement à un dogme répandu,
ce paradoxe n'est pas le propre du christianisme.

Aux Indes (en Asie),
Krishna est, aussi, 
l'Omniprésent incarné.
Fort et faible.
Naissance du Non-né.
Mort de l'Immortel.
Par jeu.
Par amour. 
Gratuit.

Dévakî, sa mère, est la première à reconnaître en lui le Tout-présent, "impersonnel", l'Immense :

"Cette essence que l'on dit être impersonnelle,
originelle, l'Immense, la lumière sans modes,
immuable, le pur fait d'exister, indifférencié, 
immobile :
cela, c'est toi en personne !
Toi l'Omniprésent (vishnu),
la lampe intime.
Quand le monde est détruit...
tu es Cela Qui Demeure,
un."

(traduit du sanskrit : Shrîmad-bhagavatam, X, 3, 24-25)

Miracle de l'espace fait chair...
Plus loin, elle célèbre l'incarnation :

"Cette Personne transcendante
qui porte en son corps
l'univers à la fin de la nuit cosmique,
comme il convient à ce moment [du cycle],
est ta Présence que j'ai portée en mon sein.
Quelle merveille, ce spectacle d'une vie humaine !"

(id. 31)

Toute l'histoire de Krishna est la manifestation vivante 
de ce paradoxe. 
Jeu et sérieux. Sérieux du jeu. 
Au-delà et au-dedans de tout. 
Cette histoire parle de moi, de vous, de chacun d'entre nous. Appelés à incarner ce qui ne peut l'être.  

vendredi 15 septembre 2017

Le Jeu de la conscience - VII et VIII

Suite du Jeu de la conscience (Bodha-vilâsa), attribué à Kshéma Râdja :

Quand la conscience
se tourne vers les choses,
elle devient l'âme.
Les sages savent que quand
la contraction devient l'important,
la conscience libre devient l'âme. 7

Le sujet soumis à Mâyâ est conscience.
Mais quand il s'incarne
à cause du débordement de cette (contraction),
il s'attache aux choses,
privé du véritable discernement. 8




L'âme est l'individu, l'être vivant (jîva), ensemble fait des cinq sens, plus le sens interne (manas, souvent rendu par "le mental", mais qui correspond plus à l'imagination), l'intellect (buddhi) et l'ego (ahankâra). On le nomme aussi citta pour deux raisons : premièrement, pour le désigner en tant que substrat subconscient des activités de l'individu. L'âme est alors l'inconscient, en gros. Elle est l'ensemble des habitudes latentes (vâsanâ), des "plis" acquis en cette vie ou en d'autres (samskâra), qui lui donnent une cohérence, une unité, une continuité, en dépit du fait que les activités du corps et de l'esprit sont discontinues, sans cesse interrompues par des phases d'apparente inconscience. La seconde raison, est pour marquer que l'âme est, en essence, conscience : cit. Un peu comme l'Intellect et l'Âme chez les platoniciens.

Mais cette inconscience récurrente (dans la distraction, la méditation, le sommeil profond, le coma ou la mort) est apparente seulement, car en réalité la conscience n'est pas une qualité de l'âme; comme une chose qu'elle pourrait acquérir ou perdre. La conscience n'est pas un état, mais bien plutôt comme l'arrière-plan et le réceptacle vivant de tous les états. Et la conscience est notre substance, notre essence. Si l'âme - l'individu - se croit parfois inconscient, c'est parce qu'il (=la conscience) "se tourne vers les choses". Et ainsi, il s'oublie, il oublie qu'il est la Lumière consciente. Ainsi, l'âme n'est pas autre chose que la conscience. Ou disons que l'âme, c'est la conscience qui semble s'oublier dans les choses qu'elle crée librement, et à travers lesquelles elle se manifeste, se goûte, se pense, se perçoit, se désire, etc.

Or, l'âme est l'individu. Chez l'homme, on dira que c'est la personne.
Ainsi, la conscience devient elle-même la personne, 
par contraction.
Par "contraction", et non par division, parce que la conscience
reste toute entière elle-même dans cette condition librement assumée.
Elle semble pauvre, aliénée, mais elle conserve tous ses pouvoirs.
Ainsi l'imagination, la pensée, la mémoire, sont vues
par la philosophie de la Reconnaissance (dont ce poème est une expression),
comme des pouvoirs. 
Mais tant que l'individu - c'est-à-dire la conscience divine - 
s'y oublie, elle s'y aliène et en souffre.
Paradoxalement, la conscience doit donc se détacher de ses pouvoirs
pour les retrouver. 
Quand l'attention se détache des choses, elle redevient pleine conscience 
et l'imagination, la pensée, la mémoire sont reconnues
comme le Jeu de la conscience, comme son libre jeu.

Enfin, notez que l'âme n'est pas définie comme
mouvement par opposition à l'immobilité de la conscience,
mais, au contraire, comme pétrification de la fluidité consciente.
L'âme est à la conscience
ce que la glace est à l'eau.
L'âme est "contraction", ce qui suggère assez bien
qu'elle est comme un ralentissement de la conscience.
La pure spontanéité devient, peu à peu,
habitudes, comme une sève qui durcit
et peine à se répandre en l'arbre
qu'elle anime.
La conscience doit alors se secouer, se réveiller elle-même,
en se retournant sur elle-même, 
en se détournant d'abord des choses,
pour ensuite se reconnaître comme Source des choses.

Autrement dit, la personne doit s'oublier elle-même
dans l'immensité silencieuse, 
afin de s'accomplir comme personne.
Si je ne suis rien,
je deviens tout.
Et ainsi de suite.

Cependant, cette philosophie ne met guère l'accent
sur la "mort" de l'ego, sur l'impersonnel,
sur le désert, le silence, la simplicité, l'espace nu.
Elle préfère voir - et faire voir - l'ensemble sous l'angle
positif de la plénitude : Je suis tout, "Je suis" est le Tout.
L'ego meurt, mais en se dilatant.

L'idée profonde est cependant la même que celle
des mystiques Chrétiens et Platoniciens :
il faut mourir pour vivre,
réaliser qu'il n'y a "personne" pour s'accomplir personnellement,
s'enfoncer dans l'universel 
pour se réaliser comme être singulier.

Plus je suis dans "ma" personne,
moins je suis personnel, 
car plus, en effet, je suis une sorte de robot,
marionnette d'automatismes
dont je n'ai même pas conscience.
Plus je suis hors de "ma" personne,
plus ma personnalité s'affirme dans sa singularité,
dans ce qu'elle a d'unique.
C'est tout le paradoxe de la vie intérieure.

mardi 31 janvier 2017

Pourquoi la non-dualité paraît-elle aride ?

Depuis la mort de Poonja en 1997, 
la non-dualité connait une certaine vogue.
Pourtant, malgré le nombre de livres parus, 
malgré le nombre impressionnants d'"éveillés",
la non-dualité reste marginale.

Pour plusieurs raisons.
L'une d'elles est l'aridité de l'approche non-dualiste dominante.
La non-dualité est présentée, le plus souvent, comme un éveil à l'absence d'ego, de libre-arbitre, de volonté, d'individualité, de désir, d'engagement, de passion...
Selon la majorité des membres de ce courant, 
il n'y aurait que l'unité. Pas de dualité. Pas de séparation. 

Or, je veux certes me libérer, et je veux être libéré de certains aspects de moi, mais pas de "moi" tout court !
Qui peut vraiment aspirer à un tel anéantissement, à un tel suicide ?



A mon sens, cette non-dualité qui nie la dualité, l'individu, ses droits, ses passions, ses prises de risque, n'est pas la véritable dualité. C'est plutôt un dualisme qui ne dit pas son nom : on nous presse en effet de choisir entre l'absence de choix (l'éveil) et une vie de choix (et de souffrances).
Mais c'est un faux dilemme !
La non-dualité, c'est embrasser à la fois l'unité de la conscience universelle et la dualité de la vie personnelle, engagée, risquée et responsable.
Je veux à la fois la sécurité profonde de mon essence véritable,
et
l'aventure pleine de craintes et de tremblements de mon existence individuelle.
Voilà la non-dualité !
Elle n'exclut rien, mais elle inclut tout.
La séparation n'est pas la cause de nos souffrances.
Cette cause, c'est de n'avoir conscience que de la séparation.
Le problème n'est pas la séparation, le problème est le "que".
Le problème est de prendre la partie pour le Tout.
Or, les partisans de la non-dualité actuelle ne voient, 
eux aussi, 
"que" l'unité, l'absence de dualité. 
Certes, c'est merveilleux, mais c'est aussi une partie seulement du Tout.
C'est réducteur. Dualiste.
L'éveil complet, profond, 
c'est embrasser les différents points de vue.

Quand j'ai l'audace d'explorer ce paradoxe, je souffre en tant que personne, c'est certain,
mais cette souffrance se ressent sur fond d'unité, d'immensité, de joie profonde.
Et, moi conscience divine sereine, je goûte ma nature humaine terrifiée
dans l'émerveillement, l'humour et l'amour,
ces trois grandes émotions compatibles avec la dualité, l'indivi-dualité, et la souffrance.
Car oui, mes ami(e)s, il faut le dire une bonne fois pour toutes,
clairement et sans ambiguïté :
l'éveil ne supprimera jamais toutes les souffrances.

La séparation seule, c'est une souffrance épouvantable... une fois que l'ego est suffisamment construit.
Mais l'unité seule, dans le rejet de l'ego, est aussi une souffrance, vu qu'on ne peut vivre sans ego.

Par contre, nous pouvons savourer une vie pleine, entière, sans dilemmes stériles, une vie où nos différentes dimensions sont compatibles, et même complémentaires.

Shiva et Shakti,
divin et divine.

dimanche 22 janvier 2017

Pas (seulement) impersonnel

Le grand pêché, c'est de prendre la partie pour le Tout.
Faire d'une vérité, fut-elle "ultime", la totalité.
Le Tout est vrai.
Chaque aspect comporte un aspect de vérité, de même que chaque facette d'un diamant réfléchi une partie de la lumière reçue.
La partie, isolée du Tout, est fausse... en partie.
Et, même cette part de fausseté prend part à la vérité du Tout.



Honorer la part de vérité comprise en tout point de vue, cela n'est pas renoncer à la vérité claire, cela n'est pas sombrer dans une nuit où toutes les vaches sont noires. C'est apprendre à recueillir la part de lumière, à discerner la portion de nectar, à reconnaître la Source brillante en toute vision, si sombre soit-elle. Même l'obscurité brille dans et par la Lumière, sans quoi elle ne serait pas même "obscure" !
Chaque point de vue, comme la pièce d'un puzzle.

Dès lors, nous ne pouvons nous satisfaire de l'impersonnelle vérité. Toute vraie qu'elle soit, elle demeure abstraite, détachée, presque désarticulée au reste, c'est-à-dire aux personne et aux infinis qu'elles enveloppent.

Le Chemin est une marche a deux temps, mais il y a toujours un troisième pas, invisible.

Voyez :
D'abord, la vision trouble du vieil homme. L'ego.
Puis l'éveil à l'essence impersonnelle. Je préfère "universelle". 

Mais l'histoire ne s'arrête pas là, n'en déplaise.

Car la personne - l'âme ! la vie ! - ne disparaît jamais. Du moins, jamais à jamais.
Ego et éveil ne sont pas deux phases statiques, comme si l'éveil mettait un point final à la personne.
Bien plutôt, l'éveil réveille l'être inconnu que je suis à moi-même, vaste, immense. 
Mais cette espace vit. Et en lui, la personne revit. Certes l'ego se transforme, il meurt et renait,
perfectible à l'infini. Et pourquoi, précisément, "à l'infini" ? Parce que l'Immense, lui-même infini,
lui offre cet espace, il est ce qui "donne lieu". Et, pour qui s'éveille à lui, un espace infini s'ouvre, de possibles toujours nouveaux.

Ego.
Eveil.
Réincarnation.

Et encore, éveil.
Et encore, réincarnation.

A l'infini.

L'ego souffre. qui voudrait s'en contenter ?
Mais en rester à l'impersonnel, c'est renoncer à la vie.
C'est faire place nette, mais pour rien.
C'est devenir riche, mais sans en jouir.
C'est se marier, sans consommer.
En un sens, cela est juste : il y a en effet ce paradoxe, que pour m'épanouir comme personne, je dois m'ouvrir et mourir en l'impersonnel. Soit.
Mais reste que l'impersonnel n'est jamais un but en soi. 
Il est une fin. Il n'est pas LA fin.
L'ultime n'est pas la fin. 

Qui voudrait vivre sans vivre ?
L'Orient adore l'impersonnel.
Mais l'Occident a découvert la personne.
Qui voudrait vivre sans la dignité de la personne ? 
Qui est prêt à renoncer à l'individualisme ?
Aux libertés individuelles ?
Du fond de mes tripes, "cela" sent que la personne est bonne. Désirable.
On objectera que c'est l'ego qui "veut" s'incarner.
Je ne le crois pas. C'est l'impersonnel qui désire se personnaliser.
L'universel aspire au singulier.
Sans s'oublier.
L'océan dans une goutte.
L'océan, oui ! 
Mais dans une goutte. Unique.
Qui reflète, sur sa surface fragile, la totalité océane.
Selon sa manière singulière. Irremplaçable.

En d'autres termes, à côté de la valeur de l'universel,
il faut voir celle du singulier.
L'un devient l'unique, un unique, parce que cet unique a une valeur unique.
Une joie. Une beauté. Une créativité. Une histoire. Des choix.

La vérité impersonnelle, tout ultime qu'elle soit, ne s'achève que dans la personne. 

Dieu devient homme pour que l'homme...

dimanche 12 juin 2016

La conscience est à la fois unité et dualité

"Quand on est seul, on dit qu'on est seul avec soi, ce qui implique qu'on n'est pas seul, mais qu'on est deux. l'acte par lequel nous nous dédoublons pour avoir conscience de nous-même crée en nous un interlocuteur invisible auquel nous demandons notre propre secret... Toute conscience est astreinte à se jouer une sorte de comédie dans laquelle le moi ne cesse de se chercher et de se fuir."



Dès que j'essaie de me saisir moi-même, je me fais objet pour moi-même, autre que moi, et donc jamais je ne parviens à me saisir : "Jamais il ne parvient à saisir directement sa véritable nature", dit Louis Lavelle (La conscience de soi, I, 3)

Je ne suis pas d'accord.
Quand je "prend conscience de", il y a bien comme une mise à distance de la chose. Mais elle ne cesse pas pour autant d'être une avec la conscience, avec moi. Autrement, il n'y aurait pas de conscience de cette chose !
Il est vrai, cependant, que la conscience de soi n'est souvent que la conscience du corps ou d'une autre représentation, d'une image. Mais pour autant, la pleine conscience de la conscience, mon moi véritable, ne cesse jamais, en arrière-fond de tout état de conscience. Même si je n'en ai pas de conscience claire et distincte, même si je ne l'ai pas reconnu, tout baigne toujours dans la conscience. Et, comme il ne saurait y avoir conscience sans conscience de soi, la pure et parfaite conscience de soi ne cesse jamais. Elle est l'acte par lequel je me crée, par lequel je crée toute chose. Et cet acte est un désir aussi, donc un événement personnel, quoi que universel. Je veux dire : mon moi véritable est universel, transpersonnel si l'on veut, mais il est personnel. Il n'a rien d'indifférent. Il est un acte, un désir d'exister, une parole créatrice, une invocation dans l'être.

Mais, dira-t-on, toute "conscience de" n'implique t'elle pas une dualité ?
Oui et non. Un écart oui, mais entre soi et soi. 
C'est cela qui est difficile à penser, et qui en égard tant.
Le dilemme entre pure unité et dualité est un faux dilemme. 
La conscience est à la fois unité et dualité.

Dans la Reconnaissance (pratyabhijnâ), c'est ce que suggère l'expression de "vibration". La conscience, qui est toujours "conscience de", est vibration, frémissement, frisson, palpitation, tremblement, vague, onde, pulsation, c'est-à-dire mouvement immobile. Mouvement immobile. Dualité non-duelle. Unité démultipliée. Séparation fusionnante. Nonchalance pleine d'ardeur.
Mais ses plus beaux noms sont "amour" et "liberté".

La conscience est comme un océan sans rivages. Et un océan est toujours parcouru de vagues.
Mais laissons la parole à Abhinava, murmure toujours neuf et pourtant inaudible :

"Cette (vibration) est une sorte de mouvement, une claire manifestation, qui ne dépend de rien. Elle est une vague dans l'océan de la conscience, et la conscience ne saurait être sans (vague, sans vibration). 
Il est dans la nature de l'océan d'être parfois calme, parfois (agité de) vagues et autres (mouvements). Ce (Cœur, cette vibration) est l'essence vitale, parce que toute chose, dépourvue de conscience propre, est animé par la conscience, dépend d'elle comme de son fondement. Cette essence vitale est le Cœur immense."

La Lumières des tantras, IV, 184-186

Cette résonance est clairement ressentie au début et à la fin de tout acte, respiration, geste, éternuement, orgasme, émotion... Elle est la Parole primordiale, "je", le mantra des mantra, le murmure de vie qui anime toute parole, l'élan à l'origine de tout élan.

Mais, comme l'a chanté Hadewije, que seule cette Parole peut nous instruire d'elle-même, en un chemin unique à chacun, instant après instant, saison après saison :

"Pour tristes que soient la saison et les oiselets,
le noble cœur ne saurait l'être.
Mais qui veut affronter les travaux de l'Amour
devra de Lui seul apprendre
- douceur et cruauté, joie et douleur -
ce qu'il faut éprouver pour aimer."

Poèmes, III, Seuil
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