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dimanche 25 avril 2021

Méditation gnostique


 

L'Evangile de la vérité décrit notre monde, imitation de la Plénitude, mais engendrée par une entité jalouse du vrai Père et de la Mère véritable :

"Ainsi était-on dans l'ignorance du Père, puisqu'il est celui qu'on ne pouvait pas voir". 

La Source invisible, en effet, est au-delà de l'entendement et du langage. A la faveur de cette transcendance, le faux Dieu, l'usurpateur, a pu créer son illusion, véritable prison pareille à un cauchemar :

"Parce qu'il y avait de l'angoisse, du désarroi, instabilité, indécision et division, il en résultait maintes illusions, opérantes à cause de cela, ainsi que de vaines désinformations. 

Tout comme si des gens s'éteint endormis et s'étaient retrouvés au milieu de rêves déroutants - ou il y a quelque endroit qu'ils s'efforcent en hâte d'atteindre, ou ils sont incapables de bouger, alors qu'ils sont à la poursuite de certaines personnes ; ou ils s'engagent dans une rixe ou sont-eux-mêmes roués de coups, ou ils tombent des hauteurs ou sont aspirés en l'air, sans avoir d'ailes. Parfois encore, c'est comme si certains tentaient de les assassiner, sans que qui que ce soit ne les poursuive, ou comme si eux-mêmes avaient tué leurs proches, car ils sont souillés de leur sang - jusqu'au moment où se réveillent ceux qui sont passés parmi toutes ces choses. Ils ne voient rien, ceux qui se trouvaient pris dans toutes ces affaires déconcertantes, puisqu'elles n'étaient rien. 

De même, il en est ainsi de ceux qui ont écarté d'eux-mêmes l'ignorance, tout comme on écarte le sommeil, sans lui attribuer une valeur quelconque ni non plus considérer ses réalisations comme des réalisations solides, mais ils les ont dissipées, comme on dissipe un rêve nocturne. 

Et la connaissance du père, ils l'ont estimée, puisqu'elle est la lumière. C'est comme si chacun avait agi en étant endormi, au moment où il était dans l'ignorance, et c'est comme s'il s'était réveillé, en parvenant à la connaissance."

(trad. Anne Pasquier)

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Sur la base de l'ignorance, l'illusion se manifeste - une vie qui n'en est pas une, sans épaisseur ni profondeur, comme si la conscience se faisait prisonnière de sa propre surface.

Mais d'où vient cette ignorance ?

Pour le Tantra, elle est un pouvoir de la Conscience elle-même. C'est elle-même qui s'oublie, qui s'exclut, puis qui se manifeste à elle-même en oubliant que c'est là sa propre manifestation.

Le Mal omniprésent dans l'univers est du à cet aveuglement primordial. Selon le mythe gnostique, notre monde a été créé par le faux Dieu, celui d'Abraham et de ses serviteurs esclaves. Comme il n'est qu'une piètre imitation motivée par la jalousie et l'avidité, il est plein de mort et d'ombres. Cependant, d'un autre point de vue plus vaste, même cette prison de ténèbres est enveloppée dans la Plénitude et fait partie de son économie mystérieuse. 

Le monde n'est pas parfait. La nature n'est pas parfaite. Elle est comme un vitrail sali qui déforme la lumière. Il y a certes des couleurs, des éclats et des reflets de la Lumière originelle, mais le tout est souillé par la trahison du faux Dieu, incarnation cosmique de l'ego. A cause de sa démesure, tout est beau, oui, car tout vient de la Beauté. Mais aussi, tout est souillé, à divers degrés, jusque dans les moindres détails, par sa méchanceté maladroite. 

Voilà pourquoi le spectacle de la Nature nous trouble tant : A la fois beauté ineffable, et en même temps, souffrance indicible. Comme si nous savions que quelque chose n'allait pas. 

Voilà pourquoi tout nous émerveille, et en même temps, tout nous attriste. Nous sentons l'étonnement et la tragédie tout ensemble. Nous sentons la Puissance, mais aussi une blessure, sur laquelle nous ne parvenons pas à mettre de mots. La Nature éveille en nous le souvenir d'une perfection, et pourtant nous savons que, dans la Nature, quelque chose cloche. La mort, la perversion, la domination, la souffrance sans fin. La créativité à l'œuvre dans le monde semble être une Puissance, mais une Puissance pervertie. La création est bonne en sa racine, mais elle paraît avoir dévié vers une jouissance malsaine, où l'on ne peut vivre sans tuer, de sorte de le bon et le mauvais semblent ici inséparables.

Selon certains, le mauvais est nécessaire : pas de bon sans mauvais, pas de vie sans mort. Pourtant, nous sentons au fond de nous que ces raisonnement sonnent aussi faux. Non, la souffrance de la proie n'est pas nécessaire à la vie. Bon et mauvais ne sont pas deux bras sortis de la même source.

Notre vie est alors de nous tourner vers la Lumière. La récolter, la butiner telles des abeilles, nous en nourrir en tout et partout, avant de remonter vers la Plénitude originelle. Prendre soin, dans la mesure de nos forces.

Dans le Tantra, nous retrouvons ce même message. Il y a une création première, pleine et pure, où tout existe en harmonie avec tout, sans rien de mauvais. Puis un équilibre est rompu. La mesure est dépassée, le secret d'une extraordinaire synthèse est oublié. Et un faux Créateur intervient. 

Certes, tout cela est englobé dans une économie plus vaste, celle de la Conscience universelle. Mais nous sommes dans la Mâyâ, l'oubli presque total du tout originel. Nous sommes dans le fragmenté, l'incomplet, dans la contraction. Et nous sommes, dit le Tantra traditionnel, dans la peur. Car l'ignorance engendre la peur, omniprésente. Et la peur, ajoute le Tantra ésotérique, engendre les religions et les morales imparfaites, les mœurs et coutumes, imitations grotesques de l'intelligence morale innée.

Nous nous sentons alors frappés de nostalgie. La symphonie a laissé place à la cacophonie. Nous sommes d'autant plus confus que nous goûtons toujours le bon et le beau. Mais ils sont désormais déformés, tant il est vrai que le mauvais s'insinue partout, diviseur, mauvais joueur et sournois. Il agit pour gâcher, en contrefaisant le vrai bien, la beauté réelle.

Le remède est l'intelligence innée, la foi dans le "je suis", la sensation d'être, profonde, frémissante, vivante, la Mère envoyée au cœur de la prison pour délivrer les étincelles de lumière et, peut-être, pour sauver la prison elle-même en la soignant autant qu'il est possible. Car le mauvais n'est que l'ombre du bon. Et l'ombre n'est rien en dehors de la lumière. Elle n'est jamais absolue, sans quoi elle ne serait pas même visible comme ombre. Le mauvais n'est qu'une voie dissonante, qui certes nous murmure de l'intérieur, mais qui est vouée à disparaître au Jour de la vraie clarté. Les fausses divisions s'évanouiront dans l'ultime non-dualité, où unité et dualité sont réconciliées, où identités et différences forment un seul chœur. La puissance du mauvais ne tient qu'au fil de notre obéissance. Sans notre complicité, nul asservissement n'est possible. 

Le remède est dans la sagesse confiante en la voie du "je suis je". En cette pulsation est notre salut. Pain et vin de vie, sperme et sang du Dieu et de la Déesse.

dimanche 28 février 2010

Le sentiment gnostique est-il compatible avec la non dualité ?

Les cinq faces du Seigneur

Abhinavagupta dit que la Quintessence du Tantra de la conscience en toute sa gloire (Mâlinî-vijaya-uttara-tantra, nb : ma traduction du titre est plutôt une glose basée sur l'interprétation d'Abhinavagupta) est le sommet de toutes les révélations, et même de tous les savoirs. Or, ce qui frappe lorsqu'on essaie de lire ce texte difficile, c'est son sentiment gnostique. Le "sentiment gnostique", signifie que a) nous sommes égarés en ce bas-monde comme des étrangers; et que b ) seule une connaissance venue d'en-haut peut nous sauver. Il s'agit donc d'une forme de dualisme. Comment réconcilier cela avec le non dualisme professé ailleurs par Abhinavagupta ? Comment un texte dualiste peut-il être la quintessence d'un courant non dualiste ?

Voici un essai de traduction du premier chapitre, sans explications, juste pour se faire une idée (les titres entre crochets proviennent de l'édition critique de ce chapitre par S. Vasudeva) :

La Quintessence du Tantra de la gloire de la conscience



Les rayons de la lune de la gnose qui jailli de la face du Seigneur suprême dominent [tout], eux qui sont capables de détruire ce qui s'oppose à cette félicité qu’est le monde. 1

Les grands Ṛṣis – Sanatkumāra, Sanaka, Sanātana, Sanandana, Nārada, Agastya, Saṃvarta, Vasiṣṭha et les autres, aspirants à la connaissance du suprême Principe salvateur pour ceux qui sont noyés dans l’océan du monde, Lui qui détruit l’Ennemi (tāraka=daitya ?), tournèrent leur visage vers Śiva et Śakti. Après les avoir adoré selon la procédure, ravis, ils lui dirent ceci : 2-4ab

[Les Ṛṣis dirent :]

Ô Seigneur, nous sommes venus en espérant l’accomplissement parfait qu’est l’union [avec Śiva]. Et, puisque cet [accomplissement] est impossible sans yoga, dis-le nous ! Le [Seigneur] fut ainsi sollicité par ces Ṛṣis désirants le yoga. Ravis, ils le saluèrent, après quoi le Grand Seigneur leur répondit : 4-6ab

[Skanda dit :]

Ecoutez ! Je vais dire entièrement le Tantra de la conscience en toute sa gloire (Mâlinîvijayatantra)émané de la face du Seigneur suprême. Il procure tous les accomplissements. Résidant en son propre lieu, il est la révélation (unmeṣam) de ce qui donne jouissance et délivrance, vénéré par les immortels. Se prosternant [aux pieds du Seigneur], la déesse Umā dit alors ceci : 6cd-8ab

[La déesse dit l’origine de l’enseignement :]

D’abord, le Tantra de la Souveraine du yoga parfait (Siddhayogeshvarîmata), d’une longueur de 90 millions [de vers] qui divulguent les trois catégories, a été révélé par toi. [Puis], Ô Grand Seigneur ! tu as exposé en détails le chemin du yoga dans le Tantra de la conscience en toute sa gloire, d’une longueur de 30 millions [de vers]. Le résumant de nouveau, tu l’as exposé en 12 000 [vers]. Lui non plus, [trop] étendu, ne pourra être compris par ceux dont l’intellect est faible. C’est pourquoi de grâce, Ô suprême Seigneur, le résumant entièrement comme il convient pour les êtres de peu d’intelligence, dis ce [Tantra] qui procure tous les accomplissements ! Après avoir parlé ainsi, la déesse sourit. Alors, l’empereur de l’univers dit : 8cd-12

[Le Seigneur suprême dit :]

Écoute ! Ô déesse, je vais dire entièrement le système de la Souveraine du yoga parfait, qui n’a jamais été exposé par personne : la Quintessence (uttaram) du [tantra de] la conscience toute sa gloire. Moi-même, je l’ai obtenue auparavant du Soi suprême, Aghora. 13-14ab

[Les six choses à abandonner et à atteindre]

On doit savoir, selon la vérité suprême, à la fois ce qu’il faut abandonner et ce qu’il faut atteindre.

Pour ceux qui visent ce but, on déclare qu’il y a six choses à atteindre : Śiva, Śakti, les Seigneurs de la Vraie Science, les Mantras, les Seigneurs des Mantras et les âmes (āṇavaḥ). On déclare [ensuite] qu’il y la réalité (vastu) dont on doit savoir qu’elle est assurément à abandonner entièrement : la souillure, le karman, la Māyā et la totalité du monde de la Māyā. La connaissant et l’ayant complètement abandonnée, on obtiendra tous les accomplissements. 14cd-17ab

[Les attributs du Seigneur]

Parmi ces [choses], le Seigneur accomplit tout (sarvakt), serein. Il est omniscient, omnipotent et omniprésent. A la fois pourvu et dépourvu de parties, il est infini. Sa Śakti est également ainsi. 17cd-18ab

[La Grande Création]

Dès l’origine de la création, désirant créer le monde selon son propre désir, il éveilla ceux qui sont isolés dans la pure conscience, huit individus : Le Non-terrible, le Suprêmement terrible, le Terrible, puis l’Infini, le Courroucé, l’Effroyable, Celui qui vomit et Celui qui boit (pivanaḥ). Ils ont reçu pour tâche de conférer la grâce, protéger, détruire et préserver. Puis, il créa les Mantras après les avoir unis aux purs Mantras et Seigneurs des Mantras. Il en créa ainsi 70 millions, avec leurs royaumes. Tous ces Mantras sont également magnanimes (mahātmanaḥ) et procurent tous les résultats [désirés]. 18cd-22ab

[Les quatre états du Soi]

On doit connaître que le Soi est de quatre sortes : parmi elles, celui qui est « isolé dans la pure conscience » n’a que la souillure [fondamentale], et celui qui est « isolé durant une dissolution [cosmique] » a en plus la [souillure] karmique. 22cd-23ab

[La souillure fondamentale]

La souillure est ignorance. On la tient pour cause de la pousse du saṃsāra. 23cd

[La souillure karmique]

La souillure karmique consiste en bien et mal (dharmādharma), causes [respectivement] de plaisir et de souffrance. 24ab

[La manifestation du saṃsāra]

Par la puissance du désir du Seigneur, il lui survient un désir de jouissances (bhoga). En infusant la Māyā au moyen de ses Śaktis, le Seigneur des Mantras engendre un monde pour celui qui désir les jouissances, en vue de [lui] procurer un moyen [de consommer] ces jouissances. 24cd-25

[Les attributs de Māyā]

La [Māyā] est décrite comme étant : une, omniprésente (vyāpinī), subtile, dépourvue de parties, fondement (nidhiḥ) du monde, sans commencement ni fin, bonne (śivā), souveraine, impérissable. 26

[Les cinq cuirasses]

Elle engendra la catégorie de la Capacité (kalā), à laquelle l’individu est conjoint, devenant ainsi capable d’être un agent (jātakarttva). Ensuite, elle créa la Science et l’Attachement. La Science lui fait discerner les causes et les effets du karman. L’Attachement l’attache à ses jouissances propres, même si elles sont impures. La Nécessité unit l’individu aux conséquences de ses propres actes (svake karmaṇi). De même, le Temps le mesure, en commençant par un tuṭi, etc. 27-29

[La manifestation des catégories]

Ensuite, elle créa le Non-manifesté à partir de la catégorie de la Capacité (kalā). Puis les qualités. A partir des huit qualités, elle créa l’intellect. A partir de l’intellect, le sens du « je ». Celui-ci est de trois sortes : de celle qui est rājasique, elle créa le sens commun (manas) et les organes de connaissance. Troisièmement, des modifications des organes des sens viennent les éléments subtils (tanmātrāṇi). Les organes de connaissance sont l’ouïe, la peau, les yeux, la langue, le nez. Puis, dans l’ordre, [viennent] les organes d’action : la parole, les bras, l’anus, le sexe, les jambes. Tel est ce royaume (maṇḍala) du saṃsāra, depuis la Capacité jusqu’à la Terre. Ayant créé selon le désir [du Seigneur] la totalité du monde avec ses océans, etc., qui est par ailleurs divisé en kalā, etc., et en mondes (bhuvana), elle le créa pour que les êtres sensibles puissent consommer leurs expériences (bhogināṃ bhogasiddhaye). 30-34

[Les sujets dotés de toutes les capacités]

Ainsi, doté [de toutes les catégories] depuis la Capacité jusqu’à la Terre, les individus sont connus comme « dotés de toutes les capacités », par leurs désirs de dominer cet état (tadavasthājighāṃsubhiḥ ?). Bien que dans le triple état ils soient dominés (saṃkrāntāḥ) par la Śakti de Śiva qui a pour nature de voiler, ils accomplissent leurs activités. De cette façon, l’ensemble du monde des Rudras, par la force de la capacité (yogyatā), chacun faisant un pouce, [mesure en tout] 118 pouces. 35-37

[Les Seigneurs des mantras]

Śiva lui-même, gracieux, [les unis] à l’état de Seigneur des mantras. Accomplissant leur tâches respectives, sous les formes de Brahmā, ils accordent les fruits que sont jouissance et délivrance, selon leur force propre. De même, les Ṛṣis, disent aux grands empereurs que sont les Manus cette science de ce qui est à abandonner et de ce qui est à atteindre, révélée par Śiva. [De cette façon, cette science] se répand dans le monde entier, depuis Brahmā jusqu’aux brins d’herbes. 38-40

[La résorption des Mantras]

Quarante-cinq millions de Mantras sont réunis a Śiva. [Celui-ci] les ayant gracié, il fusionnent en lui, dans le royaume immaculé. 41

[L’activité gracieuse de Śiva]

De cette façon, quand le temps est venu, son soi est uni à la Śakti de Śiva, sereine, qui procure ce fruit qu’est la délivrance. Alors, celui à qui est accordé cette union atteint la délivrance. Celui qui n’a pas la connaissance est privé de cette union. 42-43

[L’initiation libératrice et l’initiation indirecte]

Celui qui, selon le désir de Śiva, aspire à l’absorption en la Śakti de Rudra est guidé vers un vrai maître en vue de l’accomplissement qui est jouissance et délivrance. L’ayant honoré et satisfait, ayant reçu l’initiation de Śiva, à cet instant même ou ensuite (upabhogāt) il rejoint Śiva à la mort du corps. Ayant connu et accompli l’initiation au yoga, qu’il s’exerce au yoga. Il finira par obtenir l’accomplissement du yoga : le royaume éternel. Au moyen de ce yoga graduel, il atteint le royaume ultime. Il ne retourne pas à l’état d’être asservi. Il demeure en son propre Soi qui est pur. 44-47

[Le maître, l’adepte, le fils, le disciple]

Le Soi étant de quatre sortes, [l’initié] sera, de même, de quatre sortes. Le Soi qui est pur est nommé selon ses différents états : maître, etc. Le maître comme l’adepte devra faire les trois sortes de [rituels] réguliers (nitya). L’autre devra en faire deux sortes aussi longtemps qu’il vit, selon le commandement de Śiva. Voilà ce qu’on veut dire par « ce qui est à abandonner et ce qui est à atteindre ». Sachant cela, sachant tout ce qu’il faut savoir, il atteindra sans délai (arahaḥ ?) tous les accomplissements. 48-50


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