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mercredi 19 juillet 2023

Les faux dieux ?



La tradition gnostique, en particulier celle qui se rattache à Seth, est bien connue pour sa vision particulière du dieu de l'Ancien Testament. Yahvé ne serait qu'un ange déchu qui, accompagné d'autres comme lui, aurait entrepris de créer une imitation du monde parfait originel. Les Gnostiques expliquent ainsi la violence de Yahvé/Allah, jaloux et colérique. Nous serions prisonniers de cette entité puissante, mais mauvaise.

De fait, selon cet article, "Dieu" tue plus d'humains que Satan. On trouvera, sur Internet et ailleurs, de nombreuses tentatives pour recenser les meurtres et les violences commises par "Dieu" en personne. Ce tempérament jaloux, violent et colérique avait déjà frappé nos ancêtres et, notamment, les Gnostiques. En effet, ce "Dieu" là est raciste, sexiste, il incite au meurtre, au fanatisme, à l'exploitation d'autre humains, au génocide. Les religions inspirées par cette vision du divin sont, de fait, parmi les plus violentes. 

Selon les Gnostiques donc, ce "Dieu", en gros le "Dieu" des religions abrahamiques, est un faux dieu, un imposteur. En réalité, il est un être venu du vrai monde parfait. Jaloux, il a voulu imiter la Source véritable. Nous et d'autres êtres spirituels nous sommes retrouvé enfermés dans cette imitation, d'où notre nostalgie de la perfection et notre sentiment que cet univers est beau, mais perverti. "Il dit : 'Je suis Dieu et il n'y en a pas d'autre en dehors de moi'". Cette parole ne serait pas de Dieu, du vrai Dieu, de la source véritable, mais d'un être maléfique, mesquin et jaloux, appelé "Archonte", "Yaldabaoth", etc. Il a créé, avec ses acolytes, notre monde, qui est une prison comme dans Matrix.

Qu'en est-il selon le Tantra shaiva ? 

Dans le Tantrâloka, 10, 331-332, une vision semblable à celle des Gnostiques est décrite, une vision selon laquelle il existe des êtres avancés spirituellement, pleins de pouvoirs inimaginables pour nous, mais encore imparfaits, ignorants et remplis d'égoïsme. Le Commentateur Jayaratha cite le Mâtanga Tantra que je résume :

Comme ils regardent vers le bas (et non vers le haut, vers la source véritable), ils s'égarent dans l'ivresse de leur propre création et, sans vergogne, ils se livrent aux plaisirs de jouer à l'intérieur de ces mondes. Lors de sa dissolution, ils s'endorment. Puis, pénétrés par les puissances qui les réveillent, ils contemplent leur création resplendissante et ils croient qu'ils ont créé ces mondes.

Ils sont en-dessous de Mâyâ, soumis à sa puissance. Cependant, ils sont délivrés de ses aspects les plus grossiers. Ignorants, ils croient être créateurs de mondes. Ils sont redoutables dans leur ignorance, car ils sont puissants. J'y vois de possibles équivalents des archontes des Gnostiques. Des êtres qui, sur la base de leur ignorance, se croient les maîtres. Le bouddhisme ancien décrit une situation analogue dans le Brahmâjâlasûtra, mais avec une explication différente : certains êtres apparaissent dans ce monde avant les autres, à cause de leur karma. Ils croient alors qu'ils sont les créateurs du monde et des autres créatures. Simple concours de circonstances. Ils se prennent pour des dieux créateurs, chacun se croyant l'unique créateur de son unique monde. Ils ignorent, en effet, qu'il existe un nombre infini d'autres univers. Chaque "Brahmâ" règne ainsi sur son "Œuf de Brahmâ", sur son monde. 

Ainsi s'explique l'origine des religions abrahamiques et des religions qui adorent des dieux ou un dieu unique mauvais, violent et colérique.

Comment interpréter ces mythes ?

Les dieux des religions de l'Œil Unique sont un peu comme les religions inventées par Sauron dans le légendaire de Tolkien. Elles poussent au culte d'un dieu "unique", mais dont l'unicité est mauvaise, car exclusiviste et opposée à la liberté, au nom du "destin", d'une prétendu omniscience divine, de lois soi-disant divines, etc. Ce sont des versions perverties de l'unité véritable. L'unicité exclusive vénère la mort, alors que l'unité inclusive va vers la vie.

Plus profondément, ces "monothéismes" de l'unicité exclusive sont les contreparties cosmiques de l'ego individuel. De même que le Je Suis véritable est le correspondant macrocosmique du Je Suis microcosmique, le Dieu de l'Ancien Testament et de ses textes apparentés est la version macro de l'ego micro. D'où cette haine qui se manifeste encore et encore dans ces religions plus que dans les autres.

Evidemment, il faut nuancer en précisant que le christianisme, même non gnostique, est assez différent, puisqu'il se démarque d'emblée de l'Ancien Testament. La relation entre l'Ancien et le Nouveau est un sujet de controverse. Mais il y a, dans le Nouveau, des passages qui rejettent assez nettement l'Ancien, notamment l'évangile selon Jean, dont l'orientation gnostique est manifeste. Le fameux passage de Jean, 8, 42-44, est particulièrement troublant à cet égard : 

"Jésus leur dit : Si Dieu était votre Père, vous m'aimeriez, car c'est de Dieu que je suis sorti et que je viens ; je ne suis pas venu de moi-même, mais c'est lui qui m'a envoyé.

Pourquoi ne comprenez-vous pas mon langage ? Parce que vous ne pouvez écouter ma parole.

Vous avez pour père le diable, et vous voulez accomplir les désirs de votre père. Il a été meurtrier dès le commencement, et il ne se tient pas dans la vérité, parce qu'il n'y a pas de vérité en lui. Lorsqu'il profère le mensonge, il parle de son propre fonds ; car il est menteur et le père du mensonge."

Le dieu de l'Ancien Testament est ici décrit comme étant le diable, sur le même ton que les évangiles gnostiques ! Nous retrouvons des échos de cette gnose dans certains courants soufiques (mais pas tous, très loin de là) et juifs, bien évidemment, car le gnosticisme s'est manifesté d'emblée dans le judaïsme antique pour le critiquer de manière radicale, de même qu'il s'est manifesté contre les religions grecques et égyptiennes.

Quoi qu'il en soit, nous retrouvons dans la Gnose chrétienne comme dans le Tantra shaiva, cette idée que notre monde est dominé par des entités puissantes, mais mauvaise, qui ont créé de fausses religions. En ce sens, il y a de faux dieux et de fausses religions.

samedi 26 mars 2022

Gnose et Tantra



A-t-il existé des courants spirituels semblables au Tantra en Occident ?

Oui, il y a eu le gnosticisme, un mouvement qui, comme le Tantra, a traversé plusieurs traditions : religion égyptienne, grecque, judaïsme et christianisme. En fait, les Gnostiques employaient les symboles de toutes les traditions pour faire passer leur message, qui est un message de transgression. Selon eux, les dieux des religions, qui obligent les hommes à les servir, ne sont que des outils créés par les êtres pervers qui ont, en partie, créé l'homme et notre univers. Le gnosticisme invite à la révolte contre les religions de soumission, en remplaçant le sacrifice et l'obéissance aux règles des pouvoirs dominants, par la connaissance directe du divin, connaissance qui, seule, est libératrice. 

Les dieux des religions officielles, des religions populaires, sont de faux dieux. En particulier, le dieu d'Abraham est une sorte d'ange déchu qui, avec ses acolytes, a créé notre monde. Ce monde est une imitation du monde véritable, le Plérôme, dans lequel vit le vrai dieu, qui est à la fois masculin et féminin. Les faux dieux ont aussi créé l'homme. Mais, sans qu'ils le sachent, une étincelle du divin véritable a été insufflée en l'homme. Cependant, la plupart des humains l'ignorent, d'où la nécessité de recevoir la connaissance de ce fait afin de pouvoir se libérer et retourner au Plérôme.

Selon les Gnostiques, Jésus, le Christ, est l'envoyé du Plérôme sur Terre est il est la synthèse de toutes les forces divines. En ce sens, les Gnostiques sont des Chrétiens, mais en un sens très éloigné du christianisme apostolique transmis par les apôtres. D'ailleurs, selon les Gnostiques toujours, ces apôtres sont les collaborateurs du faux dieu, Ialdabaoth-Iaveh, et Judas n'était que l'un d'eux. Iaveh, dieu jaloux et égocentré, est un manipulateur dont les Gnostiques se protégeaient, notamment, avec des amulettes où Iaveh est représenté avec une tête de lion. Il a parfois un corps de serpent, étant alors nommé Chnoubis, forme qui a connu, et qui connait encore, une certaine popularité.


Ce faux dieu demande sacrifice, obéissance et crainte, alors que le vrai dieu est tout amour, liberté et connaissance. Le but du gnosticisme est donc de se délivrer de l'emprise du faux dieux et de ses seconds, les archontes, les "gouverneurs". Contrairement au christianisme apostolique, le gnosticisme refuse de collaborer avec le pouvoir politique, romain ou juif ou autre, tous ces pouvoirs étant au service du faux dieu et de sa méchanceté. 


Tout ceci ressemble beaucoup au Tantra ou tantrisme. Là aussi, il s'agit de se libérer des faux dieux du plan de la Mâyâ, afin de remonter vers les mondes purs, grâce à la connaissance et à l'initiation. Le vrai dieu descend dans le monde sous la forme de ses Mantras, sortes d'anges libérateurs capables de contrecarrer l'action des faux dieux et de permettre aux âmes de remonter vers les mondes du "chemin pur", selon les termes du Tantra shaiva.

Dans ces deux courants, la connaissance, l'initiation, les symboles et des sortes de mantras sont au cœur du chemin spirituel.

Or, cette tradition gnostique, très ancienne, a existé en Europe et notamment en France. Ainsi, nous avons des détails sur un certain Marc, qui transmettait la connaissance gnostique à Lyon vers 180. 

Selon lui, le divin est à la fois le Père, la Mère et l'Enfant androgyne. A ces trois correspondent trois groupes de lettres : 

- les neuf consonnes sourdes invoquent le Père.

- les huit consonnes sonores invoquent la Mère.

- les sept voyelles invoquent le Fils : A - E - Ê - O - I - Ô. Le premier E est ouverts "è", le second est fermé, "é". De même, premier "o" est ouvert, comme dans "oh", comme dans "oreille", tandis que le second est fermé, comme dans "eau". Les sons vont donc du plus ouvert ou plus fermé, comme dans l'alphabet sanskrit. 

Ce dernier est aussi employé comme Matrice des Mantras et source de libération. Comme ces syllabes de l'alphabet grec, les phonèmes de l'alphabet sanskrit sont énoncés dans différentes zones du corps. En particulier, on peut employer à part les voyelles, douze en sanskrit. Les sept voyelles grecques, elles, permettent d'harmoniser les "sept cieux" en faisant remonter l'âme à travers eux et en neutralisant le faux dieu qui dirige chaque niveau, tout comme dans le Tantra.


Dans les deux traditions donc, on retrouve l'importance de la Parole, puissante et libératrice, ainsi qu'un schéma trinitaire du divin. Dans le Tantra, la tradition du Trika ou "triade", enseigne aussi un Père, Shiva, une Mère, Shakti et un Enfant qui est la personne, nara, l'individu, anu.

Et tout cela non loin de Lyon. Nous le savons avec certitude, car un évêque apostolique, Irénée, a rapporté ces faits. Il se plaint du succès de ce maître gnostique Marc, notamment auprès des femmes, car dans leur version de la messe, une femme pouvait officier et prophétiser. L'histoire semble avoir ensuite fait gagner la tradition apostolique, mais le gnosticisme a continuer à fasciner, jusqu'à la découverte de la "bibliothèque" gnostique de Nag Hammadi en 1945, qui nous permet maintenant de lire les "tantras" gnostiques.

Il y a donc une profonde parenté entre Gnose et Tantra, entre ces deux courants d'Orient et d'Occident.

mercredi 30 juin 2021

La connaissance selon le Tantra



 Comme je le disais dans un article, c'est une maxime du Tantra que l'on ne peut se libérer que de ce que l'on connaît. La liberté dépend de la connaissance. La mesure de ma connaissance est la mesure de ma liberté. Si ma connaissance est limitée, ma liberté est limitée. Abhinavagupta explique cette maxime dans le premier chapitre du Tantrâloka, dans lequel il donne par ailleurs un certain nombre de clés.

La connaissance est donc importante dans le Tantra, puisqu'elle est salvatrice. Elle est gnose. Et donc, après le yoga, Shiva enseigne, dans les Naya-sûtras de la Nishvâsa-tattva-samhitâ, la connaissance. L'omniscience fait connaître la connaissance, la connaissance intégrale qui ouvre à la liberté intégrale, liberté qui caractérise justement Shiva, c'est-à-dire Dieu. 

Il commence par affirmer la vision fondamentale du Tantra : L'absolu est présent en tout, sous la forme de tout. Il infuse toute chose, comme l'espace universel pénètre tous les espaces délimités par les contenants (4, 51). D'emblée, le Tantra est non-dualiste : l'absolu divin et souverain est à la fois transcendant (au-delà de tout) et immanent (il est tout). Le réel est un. Et il enveloppe une infinie diversité hiérarchisée.

De même, l'individu (jîva) animal, humain ou divin, est aussi omniprésent (4, 52). Il infuse tout, le vivant comme l'inerte, "jusqu'au moindre brin d'herbe". Nous sommes donc invités à méditer cette unité des créations, des créatures et du créateur. Le Soi, l'individu, les êtres, les choses, l'univers, Dieu : tout cela est un. C'est ainsi que l'on s'affranchi des émotions opposées (4, 54) et que l'on devient divin. Uni à Dieu, tout est d'une même saveur (sâmarasya). Tout est réalisé comme étant Shiva. Et... pourtant, cette doctrine est considérée comme "dualiste" par le Tantra ésotérique !

Ennemi et amis sont égaux (ce qui ne veut pas dire que l'individu "éveillé" traite chacun de la même manière ; plutôt, il traite chacun selon ce qui lui est du). Méditant cette égalité, le yogin s'immerge dans le divin (4, 57). Même les serpents sont Dieu. Shiva affirme que, si l'on est convaincu de cela, ils ne mordront pas. Les démons eux-mêmes feront la paix avec ce yogin. Ainsi aussi, on atteindra les pouvoirs surnaturels (siddhi) et la pleine participation à la création universelle. Tout est Shakti, tout est conscience, tout est félicité, tout est désir, tout est expérience, tout est activité. 

Cette gnose doit être transmise, par compassion, aux être doués d'amour divin. Elle est "facile à comprendre" (4, 62). Shiva insiste aussi sur les qualités morales et la discipline dont doit faire preuve celle ou celui qui reçoit cette révélation de la non-dualité. 

Shiva enseigne à présent les tattvas, mais du point de vue de leur unité, et non plus l'un après l'autre. On les visualise comme une roue dont le moyeu est Dieu. Les rayons sont la Shakti, constituée des lettres de l'alphabet qui correspondent aux différents tattvas (4, 70-71).

Mais il existe une méthode encore meilleure (4, 72) : 

"Faisant face au soleil, 

il doit contempler avec intensité et aussi longtemps qu'il le peut ; 

il verra des guirlandes de sphères, 

bariolées de lignes distinctes". 

Nous retrouvons ici, encore une fois, la pratique visionnaire : contempler le ciel. Des lumières et des formes géométriques apparaissent. Peu à peu, tout le champ de perception et l'état de conscience se transforment. C'est l'une des pratiques récurrentes du yoga de Shiva. 

Les différentes couleurs de ces formes correspondent aux tattvas supérieurs. Ainsi par exemple, la lumière bleue nuit est Mâyâ. La lumière rouge est Vidyâ. Ces formes colorées sont la manifestation au dehors, dans le ciel devant le yogin, de ce qui est contenu en lui, dans le "canal central" du corps subtil (4, 73-75). Au milieu de la Shakti, c'est à dire au milieu du ciel, on verra Shiva sous la forme d'une bulle (4, 76). Quand on voit cette sphère, on devient maître du réel (4, 77). Il ne s'agit pas de visualisation, mais bien de vision directe. Voire cette sphère, c'est être libéré. Seul celui qui a eu cette vision est libéré et peut libérer autrui. 

Si l'on médite ainsi un mois, on atteint la maîtrise des niveaux de conscience jusqu'au vingt-quatrième, la Nature. Avec chaque mois supplémentaire de pratique, on maîtrise un niveau supérieur, jusqu'à Shiva. Finalement, on atteint l'indépendance, la liberté absolue (svâcchandya, terme qui va donner son nom au Svacchanda-bhairava-tantra, le plus important des Bhairava-tantras), la souveraineté sans limites (4, 83). 


Tel est, selon ce tantra ancien, le "suprême secret", la quintessence de toute connaissance, qu'il ne faut révéler qu'à un disciple dévoué, après douze années d'examen. Il ne faut pas donner ce "nectar des nectars" aux méchants, ni à ceux qui vendent l'enseignement (4, 84-88). Il ne faut jamais l'enseigner à plus de dix disciples (à la fois ?), qui ont été attirés par la Shakti de Shiva.

Ce yoga des visions lumineuses, cette alchimie de la lumière, est le prolongement du yoga de l'espace. Dans d'autres tantras, on parle du "yoga non-mental" (amanaska), la Méditation de Shiva ; et du "yoga transcendant (târaka)", le yoga des visions lumineuses "qui fait passer au-delà. Mon hypothèse est que ce yoga est la pratique centrale du chamanisme depuis la préhistoire, en particulier dans l'aire indo-européenne.


lundi 7 juin 2021

Le roulement de tonnerre de l'Intelligence parfaite


Dans la Gnose, le féminin est constamment présent. Ici, c'est l'Intelligence primordiale qui parle directement, autrement dit la Conscience universelle, conscience que le Mystère inconnu prend de soi. 

Le divin devient alors à la fois masculin (l'abyme de silence) et féminin (la conscience). Leur union engendre tout, à commencer par le Tout, appelé l'Enfant ou l'Homme primordial. 

Le plus souvent, ce sont des entités masculines qui s'expriment dans les livres gnostiques. Mais ici, c'est le féminin qui parle. Le divin est à la fois mâle et femelle, mais ils ont été séparés : c'est la Chute. L'un des buts de ce drame universel est le retour à l'unité. Certains mouvements gnostiques rejettent le féminin (les encratistes ou aquariens), ils aspirent à "défaire les œuvres du féminin". Cependant, la plupart des Gnostiques rejettent le mariage et la procréation à la faveur, semble-t-il, d'une sexualité spirituelle, tournée vers l'élévation de ce qu'il y a de plus lumineux dans le corps, peut-être à travers une sorte de rapport charnel sans procréation, et donc "spirituel".

Quoi qu'il en soit, voici ce que proclama la Conscience universelle, sans doute quelque part en Egypte, vers 150.

"C'est moi celle qui est honorée

et celle qui est méprisée.

C'est moi la prostituée

et la vénérable.

C'est moi la femme

et la vierge.

C'est moi la mère et la fille.

Je suis les membres de ma mère.

C'est moi la stérile

dont les enfants sont nombreux.

Mes mariages sont multiples,

mais je suis sans mari.

C'est moi la sage-femme

qui n'enfante pas.

C'est moi la consolation de mes douleurs.

C'est moi la fiancée et le fiancé,

et c'est mon mari qui m'a engendrée.

C'est moi la mère de mon père et la sœur de mon mari,

et c'est lui mon enfant.

...

C'est moi le silence qu'on ne peut saisir

et la conscience dont la mémoire est riche.

C'est moi la voix dont les sons sont nombreux

et la parole dont les aspects sont multiples.

C'est moi l'énoncé de mon nom.

...

Vous qui me connaissez,

ignorez-moi

et ceux qui ne m'ont pas connue,

qu'ils me connaissent,

car c'est moi la connaissance 

et l'ignorance.

C'est moi la honte et l'assurance.

Je suis effrontée.

Je suis réservée.

Je suis hardiesse et je suis frayeux.

C'est moi la guerre et la paix.

Soyez-moi attentif, moi l'ignoble noble !

Soyez attentifs à ma pauvreté et à ma richesse !

...

Si vous me voyez sur le fumier,

ne passez pas non plus

et ne me laissez pas gisante,

et vous me trouverez dans les royaumes.

...

Je suis sotte et je suis sage.

...

Elancez-vous vers l'enfance

et ne la haïssez pas

parce qu'elle est chétive et petite."

____________________________

On pourrait donner une interprétation précise, conforme au Tantra, de ces expressions paradoxales. En, il serait possible de trouver des équivalents de ces déclarations dans les tantras. Quant au sens, je laisse à chacun le loisir de le méditer. Il est clair, dès lors que l'on se souvient que c'est la conscience qui parle.

dimanche 6 juin 2021

La Gnose, un Tantra méditerranéen ?


La Gnose n'est pas une sorte de secte bizarre, dualiste, puritaine et croyant en un salut basé exclusivement sur la connaissance. C'est, au contraire, une vision du monde et des au-delàs du monde, une vision cohérente et profondément humaine.

Et c'est une forme de christianisme ancien, peut-être antérieure aux christianismes qui ont triomphé. Son originalité tient en ceci : le Dieu de l'Ancient Testament, d'Abraham et de Moïse, est le Mal. Il n'est pas Dieu, mais un ange déchu, très puissant par rapport à nous, mais limité et surtout, rempli d'orgueil et du désir de dominer. Ce caractère mauvais est affirmé dans tous les écrits gnostiques : "Après la fondation du monde, Saklas [= le "Dieu" des "monothéismes", alias Yahvé/Allah]  dit à ses anges, 'Moi je suis un Dieu jaloux et sans moi rien ne s'est produit', étant confiant en sa nature." (Livre sacré du Grand Esprit invisible, 58, trad. Régine Charron)

Les religions qui dominent le monde est qui l'ensanglantent sont donc des cultes voués à un faux dieu, véritable créateur d'un univers qui n'est qu'une imitation du monde véritable, le Plérôme. Les Gnostiques sont des "complotistes" avant la lettre, mais à une échelle cosmique. Les religions abrahamiques sont les fausses religions allant de paire avec un faux monde, emprunt de la beauté du Plérôme originel, mais où tout sonne faux néanmoins, car tout n'est qu'une imitation engendrée par des êtres mauvais ("Dieu et ses anges") dans un désir de domination.

Le Christ a été envoyé pour réveiller ceux qui peuvent l'être au sein de ce cauchemar. Il est le serpent de la Genèse, le "Diable" des religions du faux dieu.

Cette vision n'est pas dualiste, car ce jeu des mauvais chefs est enveloppé dans un plan divin, dans "l'économie du Père" qui se manifeste ainsi pour se faire connaître et évoluer vers une réconciliation finale. Car il est la Source inconnaissable, avant tout :

"Père au nom ineffable, qui sortit des hauteurs du Plérôme,

lumière de la lumière des éons de lumière,

lumière du silence, de la providence du Père du silence,

lumière de la parole de vérité,

lumière des [éons] incorruptibles,

lumière illimitée,

rayonnement des éons de lumière du Père non manifesté,

inexprimable, immortel, éons des éons,

né de soi, engendré de lui-même, croissant de lui-même,

né ailleurs [=transcendant], éon véritable, en vérité !" (Id. 1)

Le véritable dualisme se rencontre chez les Esséniens (qui n'ont rien à voir avec ce que le New Age en a fait) et les Manichéens, ainsi que chez les Encratistes et les disciples de Paul de Tarse.

Les éons sont les puissances émanées de l'Inconnu. Ce mystère, ce "silence" se manifeste et se connaît ainsi. Il est alors celui qui est Né de soi, l'Androgyne primordial. Et, au lieu de la trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, la Gnose nous révèle que cet Être primordial est trois puissances : "père, mère et enfant". Ils sont émanés du "silence vivant", ils sont son "rayonnement". Un seul être aux trois aspects mâle, femelle et individuel, incarné. 

Nous avons là bien des points communs avec le Tantra. Paramashiva engendre la Triade (Trika) des trois Puissances : Shiva, Shakti et Nara, l'individu, dont j'ai parlé dans un article récent. Ils engendrent les plans d'être dits "purs", les cinq premiers. Les différences se font jour, mais reviennent à l'unité, dans une boucle parfaite, un balancement ou, disons, une respiration équilibrée. La dualité apparaît, mais sans jamais faire oublier l'unité.

Puis un déséquilibre se produit, la Mâyâ l'emporte. Elle était déjà présente mais, à présent, la dualité ne revient plus d'elle-même à l'unité, les différences débordent et l'oubli s'empare des êtres. Car avant, dans le monde parfait du Plérôme tantrique, il y a déjà des êtres, équivalents des éons gnostiques. 

Et ces mondes imparfaits, déséquilibrés, échos pervertis du Monde originel, sont gouvernés par un Dieu qui n'en a que l'apparence, Ananta, ou parfois Brahmâ, assisté de ses "anges" tels que Vishnou. Le Tantra précise que ces être n'ont aucun pouvoir réel et que les religions qu'ils gouvernement ne sont que liens et aliénation.

Il y a donc une source unique, mais deux mondes, l'un harmonieux, l'autre chaotique, le notre. Et le monde véritable envoie ici-bas des Mantras, anges salvateurs qui font remonter tout ce qui est beau et bon vers la Source. Certains livres gnostiques comportent aussi des Mantras, essentiellement des voyelles, qui étaient chantées.

Et, dans sa version Shâkta, tout ceci est le libre jeu d'une unique Conscience, d'un seul être, pour le vertige de s'éprouver. Reste que le Tantra dit aussi que les religions sont principalement source de peur, de contraction et, donc, de souffrance. En vérité, il y a autre chose.

Ainsi, la Gnose du Tantra rejoint la Gnose révélée en Méditerranée au début de notre ère, avant d'être réprimée. Mais elle a survécu sous de nombreuses formes, dont les Yézidis, les Mandéens et les Ismaéliens, qui continuent à subir la haine d'Allah/Yaldabaôth et de ses archontes. La Gnose était déjà présente à Lyon vers 150.

Au final, la Gnose est donc un Tantra méditerranéen, une alternative fascinante et une source d'inspiration.

mardi 25 mai 2021

Le mystère de la chambre nuptiale



"Les parfaits, c'est par un baiser qu'ils conçoivent et engendrent. C'est pourquoi nous aussi nous [nous] embrassons mutuellement, et c'est pas la grâce qui est en nous mutuellement que nous recevons la conception. (31)

Il y avait trois femmes qui étaient proches du Seigneur : sa mère Marie et <sa> sœur et Marie Madeleine, qu'on appelait sa compagne. En effet sa sœur était une Marie, sa mère et sa compagne aussi. (32)

...

[Quant à Ma]rie Madeleine, le S[auveur l'aimait] plus que [tous] les disci[ples, et il] l'embrassait sur la [bouche sou]vent. (35)

 "Je suis venu  pour rendre [les choses d'en] bas semblables aux choses [d'en haut et celles de l'ex]térieur comme celles de [l'intérieur et pour les réunir] dans ce lieu".

"Va dans ta chambre et ferme la porte derrière toi, et prie ton Père qui est dans le secret", c'est-à-dire, qui est à l'intérieur de chacun. Et ce qui est à l'intérieur de chacun, c'est le Plérôme. Au-delà de lui, il n'y a rien de plus intérieur. (69)

Quand Eve était [en] A[d]am, la mort n'existait pas. Quand elle fut séparée de lui, la mort survint. A nouveau, du moment qu'il est entré et qu'il l'a reçu en elle, la mort doit cesser. (71)

Le [baptê]me comprend la résurrecti[on et la] rédemption, alors que la rédemption est dans la chambre nuptiale... [Notre] chambre nuptiale n'est autre que l'image [de la chambre nuptiale d']en haut. (76)

Ceux qui ont revêtu la lumière parfaite, les puissances [maléfiques] ne les voient  pas, ni ne les saisissent. On se revêtira de la lumière dans le mystère de l'union. (77)

Si la femme ne s'était pas séparée de l'homme, elle ne serait pas morte, non plus que l'homme. C'est la séparation de celui-ci qui fut le commencement de la mort. C'est pourquoi le Christ est venu pour réparer cette séparation survenue aux origines, réunir les deux, donner la vie à ceux qui étaient morts à la suite de la séparation, et les unir. (78)

Et la femme s'unit à son mari dans la chambre nuptiale. Et ceux qui s'unissent dans la chambre nuptiale ne se sépareront plus. (79)

Il faut dire un mystère ! Le Père du tout s'unit à la vierge qui descendit, et un feu l'illumina ce jour-là, et révéla la grande chambre nuptiale. (82)

Le saint homme est totalement saint, jusque dans son corps. S'il prend le pain, il le sanctifie. La coupe ou tout le reste qu'il prend, s'il les sanctifie, comment donc ne sanctifierait-il pas son corps ? (108)

Qui détient la connaissance de la vérité est libre (110)

Evangile selon Philippe, trad. Painchaud

lundi 10 mai 2021

A la fois un et multiple


Le gnosticisme est souvent qualifié de "dualisme". Cette appréciation est erronée.

J'en veux pour preuve ce passage du Traité en trois parties retrouvé en Egypte en 1945. C'est le plus long traité gnostique retrouvé presque intact. Il décrit la relation entre le Père créateur et les Eons (les "Touts"), entités à la fois indifférenciées et individuées, très proches des hénades de Proclus. Pour les Gnostiques, la création est plutôt une "émission". Je ne sais pas quel est le terme grec ainsi traduit en copte puis en français, mais il évoque bien sûr le terme utilisé par le Tantra pour désigner l'acte créateur : visarga, litt. "envois, émission, éjaculation, émanation, évacuation". 

Notre texte gnostique, donc prétendument dualiste, insiste sur l'harmonie entre unité et multiplicité :

"L'émission des Touts qui existent à partir de celui qui est ne s'est pas produite par mode de coupure, comme si c'était une séparation de celui qui engendre ; mais leur engendrement a pris la forme d'un déploiement, le Père se déployant vers ceux qu'il veut, afin que ceux qui sont issus de lui viennent à l'existence eux aussi. Car de même que le présent éon est unique bien que divisé en temps, et que les temps sont divisés en années, que les années sont divisées en saisons, et les saisons en mois, et les mois en jours, les jours en heures et les heures en instants, de même l'éon véritable est également unique bien que multiple, alors qu'on lui rend gloire au moyen des petits comme des grands noms, selon ce que chacun peut comprendre."

Chaque Eon est un Nom, c'est-à-dire une facette du diamant de l'absolu (le Père). La succession des unités de temps évoque la Voie du Temps enseignées par Abhinavagupta dans le chapitre VI du Tantrâloka, de l'instant jusqu'à l'éon, jusqu'à cet autre instant, cet autre présent qu'est l'éternité, c'est-à-dire la Vibration (spanda).

L'auteur, anonyme, poursuit :

"Par mode d'analogie encore, il est comme une source qui demeure ce qu'elle est, tout en s'écoulant en fleuves en lacs, en canaux et en aqueducs ; comme une racine qui se déploie en arbres et en branches, avec ses fruits ; comme un corps humain qui est partagé sans division en membres de membres, membres principaux et extrémités, membres grands et petits." (trad. Painchaud)

Ce texte est remarquable. Une série d'analogies du rapport entre l'Un et le Multiple. Ces mêmes analogies se rencontrent dans le Tantra (shaiva et vashnava), ainsi que dans le platonisme, dont le gnosticisme est un proche parent. 

Notons, enfin, le corps humain comme illustration de ce mystère du Tout "partagé sans division". Le corps est le temple du divin, car il est microcosme, et parce qu'il est l'image du mystère de l'harmonie de l'Un et du Multiple. Or, la célébration de ce mystère est précisément le propos du Tantra, de la "suprême non-dualité" (parama-advaita) en laquelle sont enfin réconciliés unité et dualité.

Encore une fois, la Gnose se révèle très proche du Tantra.

jeudi 6 mai 2021

Quelle place pour Eros dans la Gnose ?


Selon leurs ennemis chrétiens, les Gnostiques se livraient à la débauche et prônaient une éthique proche de celle du Libre-Esprit et du Tantra non-dualiste. Il y aurait ainsi eu un Marc le Mage à Lyon vers 180. Ce "Tantra" européen serait alors aussi ancien, voire plus ancien, que celui de l'Inde

Pourtant, quand on lit leurs textes, on est surpris par leur rejet de la chair. Les spécialistes ont conclu que les Gnostiques étaient des ascètes d'un genre platonicien. D'autant plus que certains, en particulier les Séthiens, dénoncent le monde et le corps comme étant des prisons fabriquées par le faux Dieu Yahvé/Yaldabaôth/Allah. 

Cependant, la présence du baiser rituel, du bain, des onctions d'huile suggèrent une autre vision. Surtout, la présence de métaphores sexuelles, notamment celle de la "chambre nuptiale" : chaque âme doit retrouver son ange et s'unir à lui pour remonter au Plérôme, à la plénitude originelle. D'ailleurs, le Plérôme est débordant d'entités ineffables, les Eons, qui sont accouplées. Les Eons engendrent les états de conscience par ces étreintes, et d'abord l'Eglise primordiale, l'Assemblée invisible. C'est ce que semble dire le Traité en trois parties :

"Innombrables et illimitée, la progéniture (du Père ineffable) est pourtant invisible (ici-bas). C'est qu'elle est issue de lui, (qui est invisible), Père et fils, à la manière de baisers : par l'effet de leur surabondance, le baiser de personnes s'embrassant mutuellement dans une conscience bonne et insatiable est unique, bien que s'exprimant en de multiples baisers." (trad. Painchaud modifiée)

L'image est fascinante. Le Père est l'absolu. Le Fils est la conscience que l'absolu a de soi. Père et Fils sont donc les analogues de Shiva et Shakti dans le Tantra. Et le problème auquel répond ce passage est celui de la coexistence de l'unité et de la multiplicité. La solution est déjà présente dans le mystère de toute activité organique, et dans le "baiser" : la multiplicité des câlins ne s'oppose pas à l'unité de l'amour. C'est bien le même amour qui se manifeste de diverses manières. Le mouvement ne contredit pas la stabilité. Nous retrouvons la même idée dans la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la philosophie du Tantra. En fait, cet extrait aurait pu apparaître dans un tantra ou dans un texte du shivaïsme du Cachemire.

Dès lors, on peut imaginer que le rejet du mariage et de la procréation par les Gnostiques n'est pas incompatible avec une pratique sexuelle semblable à celle du Tantra. Rejet du mariage, symbole d'une relation de domination, avec son cortège de jalousies et de drames. Or, les Gnostiques reconnaissent dans la jalousie et la volonté de dominer, la marque du faux Dieu. On peut alors faire l'hypothèse qu'ils ont aspiré à d'autres sortes de relations, non pas utilitaires ni destinées à conserver et à reproduire l'œuvre maléfique du faux Dieu, mais au contraire à émanciper les âmes de cette prison, par le désir. 

Est-ce un hasard si l'amour courtois est né, en France, dans les régions influencées par la gnose ?

Eros me semble donc être au cœur de la Gnose.

samedi 23 juin 2018

Sommeil de l'ignorance

L'éveil est une métaphore ancienne.
Pourquoi ?
Parce que nous avons parfois la sensation de vivre comme dans un rêve, comme prisonniers de notre surface, enfermés dans des images qui passent sans nous concerner vraiment.



On appelle parfois ce sentiment le sentiment "gnostique", parce qu'il prône le salut par la connaissance. Il dénonce la vie comme illusion, rêve, sommeil, par exemple dans ce passage de l’Évangile (ou "bonne nouvelle") de la vérité, daté du second siècle, qui décrit "l'oubli du Père", de la Source :

Tout comme si des gens s'éteint endormis et s'étaient retrouvés au milieu de rêves déroutants :

- ou il y a quelque endroit qu'ils s'efforcent en hâte d'atteindre
- ou ils sont incapables de bouger, alors qu'ils sont à la poursuite de certaines personnes
- ou ils s'engagent dans une rixe 
- ou sont eux-mêmes roués de coups
- ou ils tombent des hauteurs
- ou sont aspirés en l'air, sans avoir d'ailes.
- parfois encore, c'est comme si certains tentaient de les assassiner, sans que qui que ce soit ne les poursuive
- ou comme si eux-même avaient tué leurs proches, car ils sont souillés de leur sang,

jusqu'au moment où ils se réveillent.
Ils ne voient rien, ceux qui se trouvaient pris dans toutes ces affaires déconcertantes, puisqu'elles n'étaient rien.
De même, il en est ainsi de ceux qui ont écartés d'eux-mêmes l'ignorance, tout comme on écarte le sommeil, sans lui attribuer une valeur quelconque ni non plus considérer ses effets comme des effets solides, mais ils les ont dissipés, comme on dissipe un rêve nocturne.
Et la connaissance du père, ils l'ont estimée, puisqu'elle est la lumière. C'est comme si chacun avait agi en étant endormi, au moment où il était dans l'ignorance, et c'est comme s'il s'était réveillé, en parvenant à la connaissance.

Écrits gnostiques, La Pléiade, p. 68

Ce sentiment de dormir, de rêver sa vie est "gnostique", mais il se retrouve, bien sûr, dans le bouddhisme et l'hindouisme en général.

Dans sa version archaïque, c'est-à-dire dans le bouddhisme ancien, le Sâmkhya ou le Védânta, la prise de conscience du rêve entraîne le réveil et la fin du rêve. C'est le nirvâna.

Dans sa version plus mûre, c'est-à-dire dans le Mahâyâna et le tantrisme, la prise de conscience du rêve n'entraîne pas sa disparition, mais sa transformation. C'est la liberté-en-cette-vie, jîvan-mukti, synthèse de la liberté et de la vie, de la connaissance et de l'amour (moksha et bhoga).




lundi 1 janvier 2018

Gnostique ?

Le tantrisme est-il gnostique ?


Pour répondre à cette question récurrente, il faudrait d'abord 
définir le gnosticisme, tâche notoirement difficile.

Selon le christianisme, la gnose est une sorte d'hérésie,
une variante du christianisme et, plus profondément,
un modèle qui peut inspirer et séduire à travers les siècles.
Ce ne serait pas seulement un mouvement religieux
daté historiquement,
mais un type de doctrine du salut.
Ce type serait l'idée du salut par la connaissance,
une connaissance ésotérique..

Cette définition me semble trop large,
car toute doctrine offre un salut par la connaissance,
plus ou moins réservée à une élite.
Nulle secte ne prône l'ignorance pure et simple,
et toute doctrine est élitiste,
même le thomisme.
De plus, quand on regarde les textes gnostiques,
on s'aperçoit que la connaissance qu'ils proposent
est plutôt une foi en des mythes et des rites.
Avec des mantras, même.
Pas vraiment une connaissance.
Et quand connaissance il y a, c'est du platonisme.

Mais alors, où se trouve la différence ?

A mon avis, elle est la suivante :

Est gnostique toute pensée qui place 
le Mal entre le Principe et le Monde.

Est non-gnostique toute doctrine qui place
le Mal après la création du Monde.

Cette différence de placement est cruciale.
Elle décide du statut de l'Homme et du Monde.
Donc aussi de la Nature, du Corps, du Désir et de la Femme.

Le propre d'une vision gnostique,
c'est d'affirmer que le Mal est intervenu avant même
la création du monde.
Alors que dans la doctrine chrétienne commune,
le Mal est intervenu après la création.
La création est donc bonne, à l'origine.
C'est seulement ensuite qu'elle est contaminée.

Or, on peut ainsi questionner les doctrines non-chrétiennes :
Où situent t-elles le Mal ?
Avant ou après le Monde ?
Avant ou après l'Homme ?
Avant ou après l'Individu ?

Les réponses peuvent s'avérer très inintéressantes.

Selon le Kevala-advaita de Shankara, le Mal est l'ignorance.
Or, l'ignorance intervient entre le Principe et... tout le reste.
Il s'agit donc d'une pensée gnostique : la présence du mal est originaire
et elle jette le soupçon sur absolument tout.
Dès lors, il n'est même pas possible d'envisager ne serait-ce qu'une
expérience bonne et belle/
Rappelons que, pour Shankara, même la "liberté en cette vie", une vie éveillée,
n'est pas réellement possible. C'est un compromis,
et seule la mort est le véritable salut.

Pour le tantrisme en revanche, la situation est différente.
Car le Mal - l'ignorance - intervient après l'apparition du monde
et de l'individualité.
Ainsi, le shivaïsme décrit cinq plans de conscience
où l'individualité et la dualité (donc le monde) apparaît,
mais sans ignorance.
Cette ignorance apparaît ensuite seulement, sous la forme de Mâyâ,
l'oubli de l'unité. Et c'est alors que le samsara apparaît, le monde
de souffrance dans lequel nous sommes jetés.
Mais il y a une complication : selon le gnosticisme,
il existe aussi un monde avant le notre,
c'est le Plérôme, monde de la plénitude divine originelle.

La question, au fond, est de savoir s'il peut exister
un "monde parfait" ou pas.
Et si notre monde est plutôt bon, ou plutôt mauvais.
En fait, il est impossible de trancher la question de façon simple,
même pour le tantrisme.

jeudi 16 septembre 2010

Gnose en famille

La demeure de Mark Dyczkowski à Narad Ghat, Bénares



Mark Dyczkowski fût l'un de mes maîtres à Bénares. Je l'ai évoqué dans un autre billet. Il a publié, il y a peu, l'œuvre de sa vie : une édition critique et une traduction copieusement annotée d'un des tantras les plus baroques de la tradition tantrique kaula ("de la sainte famille" du Seigneur). L'étude de ses noms est à lui seul un sujet de plusieurs centaines de pages, mais on la connaît surtout sous le nom de la déesse Koubjikâ, incarnation d'une conscience émerveillée par l'immensité de l'Être qu'elle anime et qui la ravi tour à tour. Ce tantra, le Manthana Bhairava, est le plus long de la tradition avec près de 24 000 versets. Dyczkowski en traduit le quart dans quatorze fort volumes. On ne sort pas indemne d'une telle lecture, pas plus que l'on ne peut rester indifférent aux enseignements de Mark, tempêtant tel un second Nandi (le taureau du seigneur) dans sa demeure au bord du Ganges !
Ce texte est un tantra, une Parole sacrée de bout en bout. Peu de rituels, mais des hymnes lyriques à n'en plus pouvoir. C'est une fractale, une cathédrale baroque, psychédélique, mais habitée aussi par une ferveur incroyable, bref un évangile tantrique, si la chose a un sens.
Voici, après un premier extrait, un chapitre sur... quoi ? Je n'ose même pas m'essayer à l'écrire. Ceci n'est qu'un essai de traduction, avec ses hésitations et ses errements, que je vous livre tel quel.
C'est la Déesse qui parle, car qui pourrait mieux parler que la Parole elle-même ?



Section de la déesse Vierge du Tantra de Bhairava-le-baratteur, Chapitre 40

Il n'y a plus les liens de l'existence

Dès lors que l'on connait

Ce qui est sans but ni moyen,

Sans raison, ni adoption ni rejet. 142

Ô Toi qui m'es cher !

De même qu'un vautour qui plane dans le ciel

Emporte sa proie dès qu'il l'a aperçue,

De même - ô Toi qui est beau ! - 143

Le meilleur des yogins doit extraire l'essence vitale (bindu)

De l'esprit en le possédant (aveśena)/ de force (?).

De même que la (Puissance) de Rudra[1],

Une fois évanouie,

Est la fin de l'énonciation du mantra, 144

De même, ô toi qui est séduisant !

L'essence vitale (de l'esprit[2] s'élève)

A la suite de l'Énonciation (du mantra).

Une fois réalisée la posture (karaṇam) du vide (kha)

Qui (consiste à) être dans le vide,

On doit stabiliser (sthiram) le vide dans le lieu du vide. 145

Ensuite, on unit la Tortue (kūrmam ou kāmam ?) avec le Faste,

Puis, avec les deux à la fin des voyelles.

On doit l'inciter grâce au souffle ascendant.

Alors, on atteint la face du vide. 146

Le Faste est le fil de la Tortue

Qui est la purification grâce à la vérité suprême.

Il est (alors) sans aucun doute purifié.

On doit le purifier sur la voie du deux-fois né. 147

Par cette même voie,

On doit reconnaître (vilakṣayet, les signes de) la possession (grahaṇam, par la divinité).

On doit savoir (que cette possession se manifeste) par un tremblement quand (la Puissance) est dans le nombril.

Quand (elle) chemine dans la tête, on bâille, 148

Des larmes coulent, les sourcils se froncent/ tremblent (bhrūbhaṅgam) et l'esprit est dans la plus complète confusion (vyākulatā).

(Quand la Puissance) est dans la gorge, les membres tremblent

Et il laisse échapper divers cris (rāvam). 149

La tête tremble, il glossolalise/ délire (pralāpaḥ ?)

Et (laisse échapper) le grand cri "hūṃ !"

Sache que le (yogin) unit en Rudra aspire à y être toujours (niṣṭhā). 150

Je vais encore expliquer l'état de non existence (abhāvastham).

Écoute comment il advient.

Il n'y a pas de suppression (des activités sensorielles et mentales),

Pas d'énoncé (de mantra),

Pas de visualisation, ni de concentration sur un objet (lakṣayojanā). 151

Une fois connu (cet) état naturel, on est assurément délivré.

L'intention est le plus grand lien.

Elle est la cause de toute génération et de toute cessation. 152

Renonçant à (l'intention), le yogin est délivré.

Tant qu'il (nourrit) une intention, il ne peut être délivré.

On ne médite ni l'esprit, ni ses objets, ni son sujet. 153

Tant que l'on nourrit une intention,

Les couples de contraires sont présents.

Il n'y a (alors) ni Point, ni Résonance,

Ni Śiva, ni Śakti, 154

Car ce sont-là des traces d'ignorance,

Ce sont les liens du saṃsāra.

Dans le sans forme (amūrtau), il n'y a pas d'intention.

Qui sauve ? Et de quoi ? 155

Une fois l'intention renoncée, on a renoncé

A tous les liens que sont les espoirs.

Car l'espoir est le plus puissant des liens.

Le monde entier en est prisonnier. 156

Tant qu'on ne l'a pas laissé,

Comment pourrait-on être délivré ?

Là où tout s'est résorbé,

Il n'y a plus de liens pour ceux qui aspirent à la délivrance (mokṣavādin). 157

Celui qui ne désire (utkaṇṭha) pas même la délivrance

Atteint la délivrance.

Quand on est délivré,

On ne conçoit ni lieu[3], ni visualisation, ni concentration. 158

Cette vision se caractérise par le fait qu'elle embrasse tout,

Car elle est partout présente en acte.

Comment pourrait-on viser ce qui n'a pas de trait caractéristique ?

Comment pourrait-il y avoir un esprit dans le non mental ? 159

Le sage doit voir les choses ainsi :

Comment y aurait-il un "lieu" du non mental ?

On doit établir (kārayet) l'esprit (cittam) dans le "il n'y a pas".

Quant au "il y a", qu'on le délaisse tout entier. 160

Quand on s'élève jusque dans l'état de "il n'y a pas",

On constate que "il y a (un état de "il n'y a pas")".

On doit (donc) laisser à la fois le "il y a" et le "il n'y a pas",

Et méditer que tout est vide. 161

La connaissance expérientielle (vijñāna)

Du mobile et de l'immobile

Dépend de l'activité mentale.

Connaissant à la fois ce qui a des parties/facultés et ce qui n'en a point,

On est alors délivré des liens. 162

Pour autant que l'on médite

La Gnose qui est le seul fondement de la connaissance intuitive (vijñāna),

On est délivré (kevalī-) par le souffle,

On abandonne les traces de l'ignorance,

Affranchi des compréhensions mentales,

Des afflictions, du contrôle du souffle, etc. 163

Tout ce que l'on a fait par ailleurs

Est à présent fondé dans ce qui n'a pas de parties. 164

Dès lors, ayant reconnu que le mobile et l'immobile sont par nature vides,

(Le yogin) imprègne chaque chose, indivis (en lui-même),

Comme l'espace n'est pas "cassé" quand le pot est cassé. 165

Le monde entier repose (alors) dans l'état de délivrance.

Ce qui lie, c'est la confusion (vyāmoha).

Quand on guéri de cette confusion, (seule) demeure la délivrance

Qui est la nature même (des choses). 166

Fin du chapitre 40


[1] Les tantras désignent ainsi le mantra hūṃ, mais aussi la "Puissance" qui prend possession du corps de l'initié kaula.

[2] Le bindu, "point" est aussi la résonance nasale à la fin du mantra.

[3] Pas de lieu (sthāna) sur lequel projeter en imagination une hiérarchie divine (sthānaprakalpana).

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