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mardi 11 janvier 2022

Le monde est-il forcément imparfait ?


 

"Il n'y a pas de bien sans mal" : une phrase qui nous vient quand on essaie de réconcilier la beauté que l'on voit dans le monde avec la cruauté qui se montre partout dans la nature. 

Du mal. Oui, mais quel mal ? Pour préciser, on répond que la mort est "nécessaire" à la vie, pour permettre au Grand Cycle de se perpétuer. Imaginez un monde surpeuplé de tous les êtres vivants ! Ce serait l'enfer, impossible...

Il me semble qu'au niveau des concepts, en effet, il est difficile de donner un sens à un terme sans son opposé. La gauche est à gauche par rapport à la droite, et ainsi de suite. 

Mais au niveau de la réalité même, je ne vois pas en quoi toute la cruauté que la vie nous montre serait nécessaire. La mort, oui. Admettons. Mais la mort aurait pu être une mort douce, paisible, en fin de vie. Or, la mort est, très souvent, brutale, cruelle et parfois pleine d'imagination dans les raffinements de souffrance qu'elle offre. Des parents dévorent leurs enfants, des parents se font dévorer par leurs enfants - les exemples ne manquent pas. La nature offre une inspiration inépuisable aux psychopathes.

Evidemment, on peut choisir de voir dans cette souffrance un "imaginaire" ou des "projections" sans réalité. Le "mal" ne serait qu'une construction sans correspondance avec "ce qui est". Mais faire ce choix, c'est choisir de mépriser l'intuition qui nous crie que, quand des chimpanzés s'entretuent, c'est mal. "Mal", cela veut dire que, sans avoir besoin de réfléchir, nous sentons que ce fait blesse notre sens du bien, ce sens inné du bien. Ce n'est pas imaginaire.

Alors faut-il nier notre besoin de bonté pour nous réconcilier avec "ce qui est" ? Mais ce choix n'est-il pas justement celui de toutes les compromissions ? "L'esclavage, bah... ça a toujours existé, vous savez... Donc, que voulez-vous..." Et pareil pour les viols, la torture et même le totalitarisme, les dérives autoritaires, les tourments de la bureaucratie et toute forme d'injustice. Faut-il se résigner pour avoir la paix ? C'est une tentation, une sorte de Syndrome de Stockholm. 

Je me retrouve face à une contradiction : D'un côté, cette intuition du bien, du juste, du beau, avec toute cette beauté que je vois dans le monde et dans l'intérieur ; De l'autre côté, le mal, la souffrance, un monde imparfait en lui-même. Non pas simplement incomplet, mais comme vicié, habité par le mal, comme si ce mal faisait partie de la fabrique du monde.

Y-a-t-il une explication ?

Une réponse est de dire que le monde est forcément imparfait, car "il n'y a pas de bien sans mal". Le seul bien pur serait alors dans le Non-manifesté, avant la manifestation ou au-delà. Mais il serait vain de chercher la perfection dans le monde qui, par définition, comporte de l'imperfection. 

Si l'on accepte cela, on peut alors se résigner et trouver une paix. Mais à quel prix ? J'essaierai alors de faire au mieux en ce monde, tout en sachant que le monde est imparfait, qu'il est "ce qui est", et ainsi de suite. En faisant cela j'étouffe mon intuition du bien qui me dit, sans que je puisse la faire taire, que le monde pourrait être autrement. Qu'il devrait être autrement.

Une autre réponse est de dire que le monde n'est qu'une version de ce qu'il pourrait être. Certes, il y a un Non-manifesté. Mais il y a plusieurs manifestations : Il y a une manifestation qui reflète le Non-manifesté et il y a une manifestation qui pervertit, qui trahit le Non-manifesté. La manifestation est comme un portrait. Or, un portrait peut être fidèle. Il peut aussi être trompeur. 

Dans ce dernier cas, je pourrais dire que le monde est une version pervertie de sa Source. Une version viciée, pour une raison que je ne connais pas encore. Mais je sens qu'il y a quelque chose qui cloche. L'alternative entre Non-manifesté et manifestation est un faux dilemme. Le vrai choix est entre une manifestation belle et bonne qui exprime parfaitement le Beau et Bon, et une manifestation qui comporte du beau et du bon, mais qui n'est qu'une imitation, un pâle reflet, une version pervertie de la manifestation parfaite, originelle.

Quand je vis cette contradiction profonde, intime, et que je choisis de ne pas l'étouffer par la résignation, alors je vois qu'il y a deux grandes visions : L'une, selon laquelle il n'y a pas de perfection à trouver en ce monde, mais seulement dans le Non-manifesté ; Et une autre, selon laquelle une version parfaite de la manifestation est possible. Elle est notre vocation. Elle nous appelle. 

Et si elle est possible, alors mon intuition du bien fait sens, elle n'est pas "imaginaire". En me donnant à l'intuition du bien, ramener la manifestation vers le bien ; peut-être aller vers une autre manifestation après la mort, ou bien après la fin d'un cycle de cette manifestation. Un Nouvel Âge. Une aube neuve. 

Ainsi, nos tribulations auraient un sens, oui. Il y a un Non-manifesté parfait. Mais il y a aussi une évolution de la manifestation vers une manifestation plus parfaite, de plus en plus fidèle à son original, à sa source. Et donc, je ne vois pas de raison de se résigner face au mal. 

En revanche, je découvre le Non-manifesté en moi. Et cela m'aide. Et cela peut m'aider à aider ou, du moins, à faire moins de mal. Célébrer, à ma mesure, le Beau et Bon. Cela élargit l'âme, sans toutefois l'enfermer dans la résignation. Il y a un Bien qui est tout en tout. Cela donne une paix. Mais sans la résignation. Il y a une lumière qui brille sur ce monde. Mais cela n'implique pas du tout d'accepter qu'il n'y a "pas de bien sans mal". Le mal n'est pas acceptable. Ce qui est mauvais est mauvais. Mais il y a le Bien, au-delà. Cela ne donne pas l'indifférence, mais la paix. La paix pour faire ce qui doit être fait. Non une paix par déni, mais une paix qui vient d'au-delà. Cette paix ne supprime pas le mal, mais elle aide à le supporter et à le combattre.

Le monde n'est pas forcément imparfait. Il n'y a pas que ce monde. D'autres mondes sont possibles. D'autres auraient été possibles. La soumission à "ce qui est", si souvent prise pour de la sagesse, est folie, folie d'aveuglement. Pour répondre à nos conflits intérieurs profonds, il ne faut pas nier quelque chose, mais chercher une réponse de bon sens. Ne faisons pas comme le renard de la fable, qui déclare que les raisins ne sont pas bons, parce qu'il réalise qu'il ne peut les attraper. Tournons-nous plutôt vers des réponses complètes, qui ne coûtent pas la lucidité. Des réponses, peut-être, inspirées par ce je-ne-sais-quoi qui nous fait vivre malgré les imperfections de ce monde.

dimanche 9 mai 2021

Le désir, élan vers le divin ou force aveugle ?



 Selon le Tantra, comme selon d'autres traditions, le désir est un élan vers le divin. Même chez l'animal, même dans les choses inertes, il y a cet élan. Pour le dire de façon plus nette : tout mouvement est mouvement de l'absolu vers l'absolu. La gravité elle-même, et la solidité des corps, sont des manifestations d'un désir divin, d'une force qui dépasse l'apparence anecdotique du désir. 

Ainsi, tout fait sens ; force, mouvement, élan, instinct, pulsion, besoin, désir, volonté, choix, tout participe d'une même énergie unifiée, que le Tantra nomme "frémissement universel", sâmânya-spanda, ce mouvement commun à tout.

Cependant, quand on observe la Nature, on constate plutôt que le désir est absurde. 

Il n'a pas de but divin. A vrai dire, il n'a pas de but du tout, en dehors de la perpétuation. La solidité de la matière perpétue cette pierre dans son être. Le désir sexuel, comme l'instinct de reproduction, perpétuent l'individu et l'espèce. Le désir, sous la forme de l'instinct, se présente alors davantage comme une "ruse de la Nature". Et croire que l'instinct manifeste quelque chose de divin, fait partie de cette ruse. 

L'amour, sous ses différentes formes apparentes, recouvre une même force aveugle, c'est-à-dire qui n'a d'autre but que la reproduction du cycle de l'existence. Schopenhauer, inspiré par le bouddhisme et l'hindouisme, appelait "Volonté" ce mouvement. Nos représentations ne servent qu'à le justifier, à lui donner des apparences de raison, alors qu'il n'y a pas plus, dans l'amour sentimental par exemple, de sens que dans la poussée des pédoncules de patate vers la lumière. 

D'où la violence et la cruauté de la Nature. Détails que l'écologisme spiritualiste se garde de mentionner. Cherchez et vous trouverez.



La spiritualité aborde rarement ces sujets. Les religions abrahamistes et l'écologisme nous parlent de la violence humaine, rarement de la violence animale. Pourtant, elle existe, elle est omniprésente. Les animaux d'une même espèce s'entretuent, les parents dévorent leur progéniture, etc. Sans oublier les catastrophes naturelles. Tout cela semble donner raison à la thèse d'un monde absurde et pose une question terrible aux croyants : Si Dieu est bon, comment expliquer que le mal soit omniprésent dans la nature ?




Il existe deux types de réponses spirituelles, qui peuvent se combiner :

1) Le mal dans la Nature est l'œuvre d'une entité mauvaise.
2) Le mal dans la Nature est un effet d'une forme d'ignorance.

Cette dernière solution a été explorée en profondeur en Inde. Voilà sans doute pourquoi la théorie de l'évolution y est peu attaquée par les religieux et spiritualistes. La théorie du karma est compatible avec la théorie de l'évolution.



Cette théorie du karma existe dans le Tantra. L'idée est la suivante : Emportée par le vertige de sa liberté sans limites, la Conscience universelle s'oublie dans sa manifestation. Elle s'identifie à des corps séparés qui se font violence. La Conscience transformée en lion dévore la Conscience transformée en gazelle, car la Conscience s'oublie dans le lion et la gazelle. La promesse de cette théorie est que, si le lion et la gazelle reconnaissaient leur véritable nature de Conscience universelle, toute violence cesserait. Le lion deviendrait végétarien, ou cesserait d'exister.




Et, même en temps ordinaire, la Nature recèle cette liberté extatique, comme les braises couvent sous la cendre. Le Tantra affirme en effet que, sous n'importe quelle expérience, même la plus terrible, la plus violence, la plus douloureuse, gît un fond d'extase béatifique. 



Dès lors, le désir peut être à la fois absurde, car aveugle chez des êtres qui sont aveugles ; et plein de sens. Le désir absurde est un désir immature. Le point-clé de cette vision du désir est de ne pas faire de différence de nature entre l'Homme et les autres animaux. Tous participent du même mouvement universel. Le désir aveugle, la pulsion sexuelle mécanique, l'instinct de tuer, seraient des formes incomplètes et, donc, immatures, du Désir divin. 

Autrement dit, la Conscience universelle ne serait pas pur amour, au sens où elle serait capable d'évoluer. Vers le pire comme vers le meilleur, comme toute entité douée de liberté. L'expérience universelle serait alors une expérimentation de possibles multiples, bons et mauvais, et le sens de ce Tout serait de progresser vers le meilleur. La Conscience serait malade, aveuglée, égarée par ses propres pouvoirs. Le sens du Désir, même absurde en apparence, serait de s'extraire de ces mécanismes aveugles et de s'élever vers des manifestations de plus en plus complètes, adéquates et pleines de sens. Le désir absurde est peut-être l'enfance du désir. Schopenhauer a raison de voir dans l'amour une illusion, une ruse de la Nature. Mais ces drames ne sont qu'un aspect ou un moment de la totalité de l'aventure du désir.

Le désir est donc une force aveugle en chemin vers le divin.

vendredi 30 avril 2021

Les fausses notes, essentielles ?

Chacun aspire à l'harmonie. Pas de fausse note, des accords fluides. 

Cependant, certaines fausses notes semblent nécessaires pour exprimer une plus vaste beauté. Ainsi la beauté en musique, comme ailleurs, ne se réduit pas à l'harmonie. Il y a aussi un charme du rugueux, du sensible, du chaloupé, du contre-temps, de la tension créée par la disharmonie, avant un retour final à l'harmonie. Une mélodie est toujours un écart par rapport à l'harmonie, de même que toute histoire est un bouleversement, avant un retour ultime à l'équilibre. Personne n'écouterait un accord perpétuel, ni ne regarderait un film où tout irait toujours parfaitement bien.

Dans cet article fascinant, l'Auteur explore ces thèmes à la lumière du débat, dans la musique européenne, entre une vision arithmétique et une vision sensualiste. Si la beauté musicale est affaire de justes proportions, comme l'enseignait Pythagore, comment expliquer que certaines fausses notes participent à la beauté d'une mélodie ?

C'est un point très important et qui ne concerne pas que la musique, mais aussi la morale individuelle et la politique. Quelle est la place du Mal ou du mauvais dans l'univers ?

Voici un râga indien, Jog, qui joue justement sur des variations entre tierce majeure et mineure :



dimanche 25 avril 2021

Méditation gnostique


 

L'Evangile de la vérité décrit notre monde, imitation de la Plénitude, mais engendrée par une entité jalouse du vrai Père et de la Mère véritable :

"Ainsi était-on dans l'ignorance du Père, puisqu'il est celui qu'on ne pouvait pas voir". 

La Source invisible, en effet, est au-delà de l'entendement et du langage. A la faveur de cette transcendance, le faux Dieu, l'usurpateur, a pu créer son illusion, véritable prison pareille à un cauchemar :

"Parce qu'il y avait de l'angoisse, du désarroi, instabilité, indécision et division, il en résultait maintes illusions, opérantes à cause de cela, ainsi que de vaines désinformations. 

Tout comme si des gens s'éteint endormis et s'étaient retrouvés au milieu de rêves déroutants - ou il y a quelque endroit qu'ils s'efforcent en hâte d'atteindre, ou ils sont incapables de bouger, alors qu'ils sont à la poursuite de certaines personnes ; ou ils s'engagent dans une rixe ou sont-eux-mêmes roués de coups, ou ils tombent des hauteurs ou sont aspirés en l'air, sans avoir d'ailes. Parfois encore, c'est comme si certains tentaient de les assassiner, sans que qui que ce soit ne les poursuive, ou comme si eux-mêmes avaient tué leurs proches, car ils sont souillés de leur sang - jusqu'au moment où se réveillent ceux qui sont passés parmi toutes ces choses. Ils ne voient rien, ceux qui se trouvaient pris dans toutes ces affaires déconcertantes, puisqu'elles n'étaient rien. 

De même, il en est ainsi de ceux qui ont écarté d'eux-mêmes l'ignorance, tout comme on écarte le sommeil, sans lui attribuer une valeur quelconque ni non plus considérer ses réalisations comme des réalisations solides, mais ils les ont dissipées, comme on dissipe un rêve nocturne. 

Et la connaissance du père, ils l'ont estimée, puisqu'elle est la lumière. C'est comme si chacun avait agi en étant endormi, au moment où il était dans l'ignorance, et c'est comme s'il s'était réveillé, en parvenant à la connaissance."

(trad. Anne Pasquier)

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Sur la base de l'ignorance, l'illusion se manifeste - une vie qui n'en est pas une, sans épaisseur ni profondeur, comme si la conscience se faisait prisonnière de sa propre surface.

Mais d'où vient cette ignorance ?

Pour le Tantra, elle est un pouvoir de la Conscience elle-même. C'est elle-même qui s'oublie, qui s'exclut, puis qui se manifeste à elle-même en oubliant que c'est là sa propre manifestation.

Le Mal omniprésent dans l'univers est du à cet aveuglement primordial. Selon le mythe gnostique, notre monde a été créé par le faux Dieu, celui d'Abraham et de ses serviteurs esclaves. Comme il n'est qu'une piètre imitation motivée par la jalousie et l'avidité, il est plein de mort et d'ombres. Cependant, d'un autre point de vue plus vaste, même cette prison de ténèbres est enveloppée dans la Plénitude et fait partie de son économie mystérieuse. 

Le monde n'est pas parfait. La nature n'est pas parfaite. Elle est comme un vitrail sali qui déforme la lumière. Il y a certes des couleurs, des éclats et des reflets de la Lumière originelle, mais le tout est souillé par la trahison du faux Dieu, incarnation cosmique de l'ego. A cause de sa démesure, tout est beau, oui, car tout vient de la Beauté. Mais aussi, tout est souillé, à divers degrés, jusque dans les moindres détails, par sa méchanceté maladroite. 

Voilà pourquoi le spectacle de la Nature nous trouble tant : A la fois beauté ineffable, et en même temps, souffrance indicible. Comme si nous savions que quelque chose n'allait pas. 

Voilà pourquoi tout nous émerveille, et en même temps, tout nous attriste. Nous sentons l'étonnement et la tragédie tout ensemble. Nous sentons la Puissance, mais aussi une blessure, sur laquelle nous ne parvenons pas à mettre de mots. La Nature éveille en nous le souvenir d'une perfection, et pourtant nous savons que, dans la Nature, quelque chose cloche. La mort, la perversion, la domination, la souffrance sans fin. La créativité à l'œuvre dans le monde semble être une Puissance, mais une Puissance pervertie. La création est bonne en sa racine, mais elle paraît avoir dévié vers une jouissance malsaine, où l'on ne peut vivre sans tuer, de sorte de le bon et le mauvais semblent ici inséparables.

Selon certains, le mauvais est nécessaire : pas de bon sans mauvais, pas de vie sans mort. Pourtant, nous sentons au fond de nous que ces raisonnement sonnent aussi faux. Non, la souffrance de la proie n'est pas nécessaire à la vie. Bon et mauvais ne sont pas deux bras sortis de la même source.

Notre vie est alors de nous tourner vers la Lumière. La récolter, la butiner telles des abeilles, nous en nourrir en tout et partout, avant de remonter vers la Plénitude originelle. Prendre soin, dans la mesure de nos forces.

Dans le Tantra, nous retrouvons ce même message. Il y a une création première, pleine et pure, où tout existe en harmonie avec tout, sans rien de mauvais. Puis un équilibre est rompu. La mesure est dépassée, le secret d'une extraordinaire synthèse est oublié. Et un faux Créateur intervient. 

Certes, tout cela est englobé dans une économie plus vaste, celle de la Conscience universelle. Mais nous sommes dans la Mâyâ, l'oubli presque total du tout originel. Nous sommes dans le fragmenté, l'incomplet, dans la contraction. Et nous sommes, dit le Tantra traditionnel, dans la peur. Car l'ignorance engendre la peur, omniprésente. Et la peur, ajoute le Tantra ésotérique, engendre les religions et les morales imparfaites, les mœurs et coutumes, imitations grotesques de l'intelligence morale innée.

Nous nous sentons alors frappés de nostalgie. La symphonie a laissé place à la cacophonie. Nous sommes d'autant plus confus que nous goûtons toujours le bon et le beau. Mais ils sont désormais déformés, tant il est vrai que le mauvais s'insinue partout, diviseur, mauvais joueur et sournois. Il agit pour gâcher, en contrefaisant le vrai bien, la beauté réelle.

Le remède est l'intelligence innée, la foi dans le "je suis", la sensation d'être, profonde, frémissante, vivante, la Mère envoyée au cœur de la prison pour délivrer les étincelles de lumière et, peut-être, pour sauver la prison elle-même en la soignant autant qu'il est possible. Car le mauvais n'est que l'ombre du bon. Et l'ombre n'est rien en dehors de la lumière. Elle n'est jamais absolue, sans quoi elle ne serait pas même visible comme ombre. Le mauvais n'est qu'une voie dissonante, qui certes nous murmure de l'intérieur, mais qui est vouée à disparaître au Jour de la vraie clarté. Les fausses divisions s'évanouiront dans l'ultime non-dualité, où unité et dualité sont réconciliées, où identités et différences forment un seul chœur. La puissance du mauvais ne tient qu'au fil de notre obéissance. Sans notre complicité, nul asservissement n'est possible. 

Le remède est dans la sagesse confiante en la voie du "je suis je". En cette pulsation est notre salut. Pain et vin de vie, sperme et sang du Dieu et de la Déesse.

samedi 27 février 2021

La non-dualité en France au XVIe siècle



Extrait de l'Histoire du panthéisme, p. 134 :

Les Libertins Spirituels (picards, vers 1545) "tiennent qu'il n'y a qu'un seul esprit de Dieu qui soit et vive en toutes créatures. Par ce moyen ils anéantissent tant des âmes humaines que des autres angéliques : ils feignent que les anges ne sont qu'inspirations ou mouvements et non pas créatures ayant essence. Suivant eux il n'y a qu'un seul esprit qui est partout. Au lieu de nos âmes il disent que c'est Dieu qui vit en nous, qui donne vigueur à nos corps, qui nous soutient et fait en nous toutes les actions appartenantes à la vie. Les âmes des hommes ne sont que l'esprit universel de Dieu qui besogne en tous, lequel ils appellent 'l'Esprit de Dieu qui ne peut mal faire'." La personnalité humaine "n'est qu'une fumée qui passe et non pas chose permanente". Cet esprit unique est le principe de toute activité et de tout mouvement. "C'est un seul esprit qui fait tout. Tout ce qui se fait au monde doit être réputé directement son œuvre. Et ce faisant ils n'attribuent à l'homme nulle volonté non plus que s'il était une pierre, et ôtant toute distinction du bien et du mal, parce que rien ne peut être mal fait, à leur intention, en tant que Dieu en est auteur." Calvin raconte qu'ils ne craignaient pas de faire un indigne abus abus de ce principe dans les circonstances de la vie journalière : "Cette grosse touasse de Quintin [un maître libertin spirituel] se trouva une fois en une rue où on avait tué un homme. Il y avait là d'aventure un fidèle qui disait "Hélas, qui a fait ce méchant acte ?" Incontinent, Quintin répondit en picard : "Puisque tu le veux savoir, c'était moi". L'autre, comme tout étonné, lui dit : "Comment seriez-vous bien si lâche ?" A quoi il répliqua : "Je ne suis pas moi : c'est Dieu !" - Comment, dit l'autre : Faut-il imputer à Dieu les crimes qu'il commande être punis ? Adonc ce pouacre dégorge plus fort son venin, disant : "Oui, c'est toi, c'est moi, c'est Dieu. Car ce que moi ou toi faisons, c'est Dieu qui le fait. Et ce que Dieu fait, nous le faisons, parce qu'il est en nous." De la même façon ils se moquaient des malheurs d'autrui. Mais toute sagesse les abandonnait quand le malheur les frappait eux-mêmes : "Si quelqu'un a enduré ou mal en sa personne, ou dommage en ses biens, ils en rient et disent que tout cela n'est que bon, et que nous plaindre de celui qui l'a fait, ce serait contester contre Dieu. Mais si on leur attouche seulement le petit doigt, ils oublient toutes ces belles raisons et se débordent plus en colère que nuls autres". La conclusion en est : "Puisque Dieu est l'auteur de toutes choses, il ne faut plus discerner entre bien et mal, mais dire que tout est bien fait, moyennant que nous ne fassions scrupule de rien. En Dieu n'habite point de péché. Il fait toutes choses et ce qu'il fait est tout bon.". Croire au mal est donc la plus grande erreur de l'esprit humain. Sur ce point "la science de l'homme est folie devant Dieu".

vendredi 17 août 2018

La conscience universelle est-elle malade ?

Un matin d'octobre 2003, si ma mémoire est bonne, j'étais assis à écouter un homme qui se présentait comme l'un des héritiers de la philosophie de la Reconnaissance (en gros, le "shivaïsme du Cachemire"). Je me souviens qu'il faisait chaud. Et humide. Nous étions dans la chambre de sa nouvelle maison, quelque part à Bénarès, et j'avais passé la nuit sur le sol de ciment du salon, avec pour seul couchage deux pièces de tissus. Réveillé à quatre heures du matin par les hurlements stridents de la pompe à eau, je n'étais pas d'humeur facile. Mais j'étais lucide. 

Assis sur le toit, nous lisions un texte sanskrit du philosophe Abhinava Goupta, le Paramârtha Sâra. A un moment, mon maître du moment expliqua, conformément à la pensée de l'auteur, que "tout est le jeu de la conscience" - de cette conscience qui est Dieu, ici appelé Shiva, mais peu importe.

Je lui demandais alors ce que Dieu pouvait bien trouver d'amusant à jouer au jeu de la Shoah. 



Il me répondit (mais il ne connaissait sans doute pas la Shoah) que c'est Dieu qui joue à se prendre pour ceux qui tuent, et également pour ceux qui sont tués. Donc personne ne tue réellement, personne n'est vraiment tué. C'est comme dans un rêve : si je rêve que je tue, est-ce que je commets un crime ? Si je rêve que je suis tué, est-ce que je suis victime ? 
D'un côté, il ne se passe rien de réel (mais ça c'est plutôt la réponse du Védânta) ; de l'autre l'assassin et sa victime sont un seul et même être. C'était ce que voulait dire mon maître. 
Son idée était que si l'on se fait du mal à soi, et seulement à soi, alors on ne fait pas de mal. Cette apparence de mal, c'est le propre du jeu. "On dirait que"..., comme disent les enfants. Le présupposé est que l'on ne peut se faire de mal à soi-même. La conscience universelle se fait la guerre à elle-même. Mais c'est un jeu, non un mal, car tout ce qu'elle fait, elle se le fait à elle-même.

Je lui répondais que cette idée peut être inquiétante. Quand une personne se fait du mal à elle-même, elle n'est pas réputée être en bonne santé... 
Dieu est-il malade ? Si Dieu, c'est-à-dire la conscience universelle, joue à être à la fois bourreau et victime, ne doit-on pas admettre la conséquence : Dieu souffre d'une sorte de psychose. La dualité n'est-elle pas la psychose d'une conscience qui se déchire elle-même ?

Quand on voit les horreurs de la vie (et pas seulement de la vie humaine), comment peut-on encore parler de "jeu de la conscience", sans parler d'amour ? Si, vraiment, Dieu joue librement à se torturer, il est soit sadique, soit masochiste, soit les deux. Dans tous les cas, il est gravement malade, à un échelle infinie, si l'on admet que l'univers est infini. 

Et le fait que la conscience universelle se divise en des personnages ne ressemble-t-il pas beaucoup à un trouble de dissociation ? Comme dans un film récent, Dieu serait un psychopathe aux innombrables personnalités dissociées.


C'est ce que la bataille de la Bhagavad Gîtâ met en scène avec tout le tragique de la plus grande épopée indienne, le Mahâbhârata. L'humanité s'auto-détruit, c'est-à-dire que Dieu s'autodétruit. Et la "conscience-témoin" serait alors l'équivalent de la conscience du malade dissocié, qui est prisonnière de sa posture de "témoin" des personnalités qui se succèdent en elle, sans pouvoir y remédier. Dans le Mahâbhârata, l'humanité périt et Krishna, l'avatar divin, meurt d'une flèche dans le pied. Tout s'achève dans le feu, la cendre et la solitude. 

Le "jeu de la conscience" ne serait-il pas une maladie cosmique ? 

Mon maître n'avait pas la réponse et j'avoue que ces objections ne me semblent pas avoir reçues de réponses convaincantes.
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