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mercredi 2 février 2022

Ramana pensait-il que le monde est une illusion ?


J'ai publié il y a un an une traduction des principales œuvres sanskrites de Ramana Maharshi. Or, malgré sa popularité grandissante, son message reste ambigu.

Le cœur de son message, certes, ne l'est pas : plonger au cœur de soi et y rencontrer la source d'un bonheur invincible. 

Cependant, à côté de ce message si simple, il y a aussi les opinions de Ramana sur divers sujets essentiels. Et là, les choses sont moins claires.

Je résume en trois temps, trois facettes du débat sur la question de savoir quel est l'enseignement de Ramana :

1) Dans son récit initial, Ramana décrit simplement s'être immobilisé, comme mort. Il a alors senti en lui une "force", un "courant" qui s'est emparé de lui, de son attention. Cette force immortelle, au-delà du corps, mais sensible dans le corps, a pris possession (âvesha, notion tantrique shâkta) de lui. Désormais, il ne décidait plus rien, c'était cette force qui vivait en lui.

2) Dans les écrits produits par Ramana en collaboration avec Ganapati Muni et ses disciples, Ramana évoque une Puissance, une Shakti aux côté de l'Absolu immobile, les deux étant inséparables. L'Absolu est pouvoir, puissance, élan, vibration. C'est le Ramana "tantrique", celui qui a parlé d'un "courant", d'une "force", de sa rencontre intime avec un dynamisme, une vie, un esprit immortel. C'est le Ramana plein de dévotion, fasciné par les récits de la vie des saints, par la montagne sacrée d'Arunâchala. C'est le Ramana qui va faire construire un temple dédié à la Déesse, à la Shakti, à la Mère divine.

3) Et dans les écrits plus récents, plus définitifs, il joue une autre musique : le monde est une illusion qui disparaît quand on voit la vérité. Il n'y a plus d'expérience, plus de "courant", plus de "force", plus d'élan, mais seulement le monde qui s'évanouit dans l'unité absolue décrite presque comme un néant. La Puissance, Shakti, est une illusion destinée à disparaître dans  "la connaissance". Le corps est une maladie, tout est illusion. Et tout cela disparaît quand on comprend ce qu'il en est vraiment. L'expérience du monde n'est pas transformée en une autre expérience : elle disparaît, purement et simplement. Le Ramana qui continue à vivre, l'individualité qui aime, compatit et s'occupe des animaux, sont des illusions que seules perçoivent encore les ignorants.


J'avais déjà écrit un article sur le récit de la rencontre originelle de Ramana avec cette Force intérieure.

Et aussi, un article sur le Ramana "tantrique".

Sur le Ramana "monde illusoire", il y a les deux textes en tamoul, Padamalaî et Guru-vachaka-kovai, traduits en anglais puis en français. Mais il y a aussi, moins connu, la Shrî-ramana-parâ-vidyâ-upanishad. Fruit des leçons données en personne par Ramana à un déonmmé Lakshman Sharma, cette oeuvre sanskrite de 700 versets reflète fidèlement les opinions finales de Ramana. Voici un verset du début (9) qui affirme très clairement que le monde est une illusion qui ne peut survivre à la "connaissance" :

आधारसत्ये विमले तु तस्मिन् निजस्वरूपे मनसोपक्ल्प्तम्/
अविद्यया विश्वममुं निमील्य भाति स्वयं सत्यवदज्ञतायाम् // 

"Cet univers apparaît par ignorance (avidyâ),
construit par le mental sur ce fond immaculé et réel
qui est notre essence.
Cet univers cache (litt. "ferme les yeux") le réel
et apparaît comme réel
tant que [son fond immaculé et réel] n'est pas connu."

Et plus loin, au verset 14 :

निमीलितः स्वो भवितैव तावद्यावत् स्वतः सत्यमिदं विभाति /
तथा न भायान्मनसि प्रणष्टे नाशाय तस्मान्मनसो यतेत //

"Le Soi est caché tant que
le monde apparaît comme réel.
Quand le mental est détruit, 
il n'apparaît plus ainsi.
Il faut donc s'efforce de détruire le mental".

Autrement dit, dans l'expérience "celui qui sait", le monde n'apparaît plus. Le monde et son fond ne peuvent apparaître ensemble. L'apparence de l'un, cache l'autre, comme l'illustre le célèbre exemple de la corde et du serpent : si je prends cette corde pour un serpent, alors l'apparence du serpent cache la corde. Et si je vois la corde, alors le serpent disparaît. Les deux apparences ne sont pas compatibles. De même, l'apparence du monde n'est pas compatible avec l'apparence du Soi, du fond de conscience. On ne peut voir à la fois la forme et le fond, les reflets et le miroir. Si je vois que cette statue de lion est en or, je ne vois plus le lion. Tant que je vois la forme du lion, je ne vois pas l'or dont il est fait. Donc l'expérience du Soi n'est pas compatible avec l'expérience du monde.

De plus, le mental  EST ignorance (mano hi avidyâ, 12). Tant qu'il est présent, la vision du Soi est impossible. Et quand le Soi est vu, la vision du monde projeté par le mental est impossible. Ramana disait certes d'autres choses à l'oral, mais il a confié à ses "amis" les plus proches que tel est sa véritable opinion, son avis final. Le monde n'est pas créé par Dieu. Bien plutôt, Dieu, le monde et les egos sont créés par le mental, qui est ignorance. Et tout cela est donc illusion sans aucune réalité.

Pourtant, Ramana affirme ailleurs que l'expérience du monde est compatible avec l'expérience du Soi : c'est l'état naturel de "compréhension innée" (sahaja-samâdhi), naturelle, facile, où les perceptions des six sens coexistent (sahaja) avec la conscience fondamentale. Et Ramana lisait beaucoup. Il avait donc un organe mental. Mais si "le mental" est ignorance, alors Ramana était atteint d'ignorance. Difficile de résoudre ces contradictions. Un délice pour les amateurs de casse-tête insolubles. D'où, sans doute, les interminables duels "non-duels" dans les milieux néo-advaita.


Pour ma part, je crois que ces tensions entre différente formulation s'expliquent de deux manières :

1) On peut considérer l'enseignement final de Ramana ("le monde est illusion") comme une affirmation passionnée de la puissance de son expérience. Dès lors, il faudrait rajouter des "comme si" à tout ce qu'il dit. Dans l'expérience du Soi, tout se passe "comme si" le monde avait disparu ; "comme si" il n'y avait plus de mental ; "comme si" il n'y avait plus rien d'autre que le Soi, océan de béatitude.

2) D'autre part, on peut considérer cet enseignement final comme l'expression du tempérament profond de Ramana. Avec Ganapati Muni, Ramana a rencontré le Tantra. Mais cela ne convenait pas à son tempérament réservé, équinisme et casanier. Ramana n'avait pas l'âme d'un militant, d'un missionnaire. De plus, il ne considère pas le corps sous un jour positif. Il n'a jamais eu un mot positif à l'égard du corps comme manifestation de la Vie, par exemple. Non, pour lui, la vie incarnée elle-même est une maladie. Il faut en finir avec la vie. Pourtant, il ressentait, selon ses dires, le Soi comme un "courant de vie". Mais la formulation tantrique ne lui convenait pas, d'autant que Ganapati Muni voulait faire de Ramana sa marionnette pour libérer l'Inde. Et puis le Tantra est plein de superstitions. Ramana se méfiait de l'occulte et des pouvoirs surnaturels. 

Autrement dit, Ramana pensait que le monde est une illusion parce qu'il avait, à tout prendre, une expérience négative du monde. Il aurait pu formuler son enseignement autrement et il en a eu l'occasion. mais il ne l'a pas fait. Il aurait pu essayer une synthèse, un Tantra épuré, dépouillé de la fascination pour les pouvoirs surnaturels, à l'image du shivaïsme du Cachemire. Mais il ne l'a pas fait. Finalement, son cœur a penché vers le Vedânta et sa vision austère de la vie et quelque peu en contradiction avec les faits. Mais, ce faisant, il a voulu affirmer la puissance infinie de cette Force intérieure qu'il avait découverte dans sa jeunesse. 

Mais alors, pourquoi le lapin ?

mardi 11 janvier 2022

Le monde est-il forcément imparfait ?


 

"Il n'y a pas de bien sans mal" : une phrase qui nous vient quand on essaie de réconcilier la beauté que l'on voit dans le monde avec la cruauté qui se montre partout dans la nature. 

Du mal. Oui, mais quel mal ? Pour préciser, on répond que la mort est "nécessaire" à la vie, pour permettre au Grand Cycle de se perpétuer. Imaginez un monde surpeuplé de tous les êtres vivants ! Ce serait l'enfer, impossible...

Il me semble qu'au niveau des concepts, en effet, il est difficile de donner un sens à un terme sans son opposé. La gauche est à gauche par rapport à la droite, et ainsi de suite. 

Mais au niveau de la réalité même, je ne vois pas en quoi toute la cruauté que la vie nous montre serait nécessaire. La mort, oui. Admettons. Mais la mort aurait pu être une mort douce, paisible, en fin de vie. Or, la mort est, très souvent, brutale, cruelle et parfois pleine d'imagination dans les raffinements de souffrance qu'elle offre. Des parents dévorent leurs enfants, des parents se font dévorer par leurs enfants - les exemples ne manquent pas. La nature offre une inspiration inépuisable aux psychopathes.

Evidemment, on peut choisir de voir dans cette souffrance un "imaginaire" ou des "projections" sans réalité. Le "mal" ne serait qu'une construction sans correspondance avec "ce qui est". Mais faire ce choix, c'est choisir de mépriser l'intuition qui nous crie que, quand des chimpanzés s'entretuent, c'est mal. "Mal", cela veut dire que, sans avoir besoin de réfléchir, nous sentons que ce fait blesse notre sens du bien, ce sens inné du bien. Ce n'est pas imaginaire.

Alors faut-il nier notre besoin de bonté pour nous réconcilier avec "ce qui est" ? Mais ce choix n'est-il pas justement celui de toutes les compromissions ? "L'esclavage, bah... ça a toujours existé, vous savez... Donc, que voulez-vous..." Et pareil pour les viols, la torture et même le totalitarisme, les dérives autoritaires, les tourments de la bureaucratie et toute forme d'injustice. Faut-il se résigner pour avoir la paix ? C'est une tentation, une sorte de Syndrome de Stockholm. 

Je me retrouve face à une contradiction : D'un côté, cette intuition du bien, du juste, du beau, avec toute cette beauté que je vois dans le monde et dans l'intérieur ; De l'autre côté, le mal, la souffrance, un monde imparfait en lui-même. Non pas simplement incomplet, mais comme vicié, habité par le mal, comme si ce mal faisait partie de la fabrique du monde.

Y-a-t-il une explication ?

Une réponse est de dire que le monde est forcément imparfait, car "il n'y a pas de bien sans mal". Le seul bien pur serait alors dans le Non-manifesté, avant la manifestation ou au-delà. Mais il serait vain de chercher la perfection dans le monde qui, par définition, comporte de l'imperfection. 

Si l'on accepte cela, on peut alors se résigner et trouver une paix. Mais à quel prix ? J'essaierai alors de faire au mieux en ce monde, tout en sachant que le monde est imparfait, qu'il est "ce qui est", et ainsi de suite. En faisant cela j'étouffe mon intuition du bien qui me dit, sans que je puisse la faire taire, que le monde pourrait être autrement. Qu'il devrait être autrement.

Une autre réponse est de dire que le monde n'est qu'une version de ce qu'il pourrait être. Certes, il y a un Non-manifesté. Mais il y a plusieurs manifestations : Il y a une manifestation qui reflète le Non-manifesté et il y a une manifestation qui pervertit, qui trahit le Non-manifesté. La manifestation est comme un portrait. Or, un portrait peut être fidèle. Il peut aussi être trompeur. 

Dans ce dernier cas, je pourrais dire que le monde est une version pervertie de sa Source. Une version viciée, pour une raison que je ne connais pas encore. Mais je sens qu'il y a quelque chose qui cloche. L'alternative entre Non-manifesté et manifestation est un faux dilemme. Le vrai choix est entre une manifestation belle et bonne qui exprime parfaitement le Beau et Bon, et une manifestation qui comporte du beau et du bon, mais qui n'est qu'une imitation, un pâle reflet, une version pervertie de la manifestation parfaite, originelle.

Quand je vis cette contradiction profonde, intime, et que je choisis de ne pas l'étouffer par la résignation, alors je vois qu'il y a deux grandes visions : L'une, selon laquelle il n'y a pas de perfection à trouver en ce monde, mais seulement dans le Non-manifesté ; Et une autre, selon laquelle une version parfaite de la manifestation est possible. Elle est notre vocation. Elle nous appelle. 

Et si elle est possible, alors mon intuition du bien fait sens, elle n'est pas "imaginaire". En me donnant à l'intuition du bien, ramener la manifestation vers le bien ; peut-être aller vers une autre manifestation après la mort, ou bien après la fin d'un cycle de cette manifestation. Un Nouvel Âge. Une aube neuve. 

Ainsi, nos tribulations auraient un sens, oui. Il y a un Non-manifesté parfait. Mais il y a aussi une évolution de la manifestation vers une manifestation plus parfaite, de plus en plus fidèle à son original, à sa source. Et donc, je ne vois pas de raison de se résigner face au mal. 

En revanche, je découvre le Non-manifesté en moi. Et cela m'aide. Et cela peut m'aider à aider ou, du moins, à faire moins de mal. Célébrer, à ma mesure, le Beau et Bon. Cela élargit l'âme, sans toutefois l'enfermer dans la résignation. Il y a un Bien qui est tout en tout. Cela donne une paix. Mais sans la résignation. Il y a une lumière qui brille sur ce monde. Mais cela n'implique pas du tout d'accepter qu'il n'y a "pas de bien sans mal". Le mal n'est pas acceptable. Ce qui est mauvais est mauvais. Mais il y a le Bien, au-delà. Cela ne donne pas l'indifférence, mais la paix. La paix pour faire ce qui doit être fait. Non une paix par déni, mais une paix qui vient d'au-delà. Cette paix ne supprime pas le mal, mais elle aide à le supporter et à le combattre.

Le monde n'est pas forcément imparfait. Il n'y a pas que ce monde. D'autres mondes sont possibles. D'autres auraient été possibles. La soumission à "ce qui est", si souvent prise pour de la sagesse, est folie, folie d'aveuglement. Pour répondre à nos conflits intérieurs profonds, il ne faut pas nier quelque chose, mais chercher une réponse de bon sens. Ne faisons pas comme le renard de la fable, qui déclare que les raisins ne sont pas bons, parce qu'il réalise qu'il ne peut les attraper. Tournons-nous plutôt vers des réponses complètes, qui ne coûtent pas la lucidité. Des réponses, peut-être, inspirées par ce je-ne-sais-quoi qui nous fait vivre malgré les imperfections de ce monde.

vendredi 7 janvier 2022

Un monde réparé

Fortuny, Vieil homme nu au soleil


Le but de la vie intérieure n'est pas de trouver le bonheur en libérant les émotions bloquées (ce qui est plutôt le principe des néo-doctrines), mais d'unir son cœur, sa volonté, au divin, comme le dit Mânasa Râma, un maître du Tantra traditionnel, dans sa Lampe de la liberté :

 samāveśātpatisamaḥ ||
"Grâce à l'absorption, on devient divin"

Selon certains, l'être individuel sera toujours distinct de l'être divin. Mais là n'est pas l'important. L'important, c'est que ma volonté, mes choix, soient en totale unité avec la volonté divine. Cela se passe avant les mots articulés, dans une conversation à peine esquissée, comme des murmures entre deux rives d'un lac.

prakāśamāno mahāprakāśaḥ ||
"La Lumière infinie brille en cet instant même"
Le divin peut bien être transcendant, échapper à toute prise. Nous baignons pourtant dedans, comme des éponges en la mer, selon l'image spirituelle de la tradition française. Rien n'est en dehors de cette Lumière qui éclaire tout. Pourtant, ce tout ne la reconnaît guère. La vie intérieure, c'est s'abandonner à cette Lumière, remettre son tout à ce tout véritable.

vimarśavatvāt ||
"Car elle est conscience"
Et pourquoi s'abandonner à cette Lumière ? Car elle est vivante. Elle n'est pas une clarté inerte, fantomatique, abstraite, mais la sensation d'être, ressentie par chacun au plus profond. D'ordinaire, chacun vit comme en divorce de cette sensation intime et vitale, de cet élan primordial. Guidés par nos lumières propres, nous restons aveugles à la Lumière évidente, tels des branches folles. Fermer les yeux en toute confiance et sentir, émerveillé, le regard intérieur s'ouvrir. Le cœur retourne dans le Coeur, et en un instant, tout est bien.

anantollāsarūpā ||
"Elle est manifestation sans fin"
Le divin n'est pas un fond inerte, comme la terre. La Conscience, la Lumière, est manifestation, comme un miroir dont la nature même est de refléter. La Lumière brille. Elle est généreuse. Les formes, les choses, les cris et les larmes ne sont donc pas étrangères. Il ne s'agit pas de fuir, ni d'aimer le mal et la laideur, mais d'épouser la source créatrice afin de la laisser transmuter notre regard. Quelque chose cloche. Nous appelons un remède. Plonger vers l'intérieur est ce remède. Mais le monde revient, car il est la fécondité du divin. Seulement, le monde revient autrement, peu à peu revêtu d'un autre visage, un monde réparé.

dimanche 25 avril 2021

Méditation gnostique


 

L'Evangile de la vérité décrit notre monde, imitation de la Plénitude, mais engendrée par une entité jalouse du vrai Père et de la Mère véritable :

"Ainsi était-on dans l'ignorance du Père, puisqu'il est celui qu'on ne pouvait pas voir". 

La Source invisible, en effet, est au-delà de l'entendement et du langage. A la faveur de cette transcendance, le faux Dieu, l'usurpateur, a pu créer son illusion, véritable prison pareille à un cauchemar :

"Parce qu'il y avait de l'angoisse, du désarroi, instabilité, indécision et division, il en résultait maintes illusions, opérantes à cause de cela, ainsi que de vaines désinformations. 

Tout comme si des gens s'éteint endormis et s'étaient retrouvés au milieu de rêves déroutants - ou il y a quelque endroit qu'ils s'efforcent en hâte d'atteindre, ou ils sont incapables de bouger, alors qu'ils sont à la poursuite de certaines personnes ; ou ils s'engagent dans une rixe ou sont-eux-mêmes roués de coups, ou ils tombent des hauteurs ou sont aspirés en l'air, sans avoir d'ailes. Parfois encore, c'est comme si certains tentaient de les assassiner, sans que qui que ce soit ne les poursuive, ou comme si eux-mêmes avaient tué leurs proches, car ils sont souillés de leur sang - jusqu'au moment où se réveillent ceux qui sont passés parmi toutes ces choses. Ils ne voient rien, ceux qui se trouvaient pris dans toutes ces affaires déconcertantes, puisqu'elles n'étaient rien. 

De même, il en est ainsi de ceux qui ont écarté d'eux-mêmes l'ignorance, tout comme on écarte le sommeil, sans lui attribuer une valeur quelconque ni non plus considérer ses réalisations comme des réalisations solides, mais ils les ont dissipées, comme on dissipe un rêve nocturne. 

Et la connaissance du père, ils l'ont estimée, puisqu'elle est la lumière. C'est comme si chacun avait agi en étant endormi, au moment où il était dans l'ignorance, et c'est comme s'il s'était réveillé, en parvenant à la connaissance."

(trad. Anne Pasquier)

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Sur la base de l'ignorance, l'illusion se manifeste - une vie qui n'en est pas une, sans épaisseur ni profondeur, comme si la conscience se faisait prisonnière de sa propre surface.

Mais d'où vient cette ignorance ?

Pour le Tantra, elle est un pouvoir de la Conscience elle-même. C'est elle-même qui s'oublie, qui s'exclut, puis qui se manifeste à elle-même en oubliant que c'est là sa propre manifestation.

Le Mal omniprésent dans l'univers est du à cet aveuglement primordial. Selon le mythe gnostique, notre monde a été créé par le faux Dieu, celui d'Abraham et de ses serviteurs esclaves. Comme il n'est qu'une piètre imitation motivée par la jalousie et l'avidité, il est plein de mort et d'ombres. Cependant, d'un autre point de vue plus vaste, même cette prison de ténèbres est enveloppée dans la Plénitude et fait partie de son économie mystérieuse. 

Le monde n'est pas parfait. La nature n'est pas parfaite. Elle est comme un vitrail sali qui déforme la lumière. Il y a certes des couleurs, des éclats et des reflets de la Lumière originelle, mais le tout est souillé par la trahison du faux Dieu, incarnation cosmique de l'ego. A cause de sa démesure, tout est beau, oui, car tout vient de la Beauté. Mais aussi, tout est souillé, à divers degrés, jusque dans les moindres détails, par sa méchanceté maladroite. 

Voilà pourquoi le spectacle de la Nature nous trouble tant : A la fois beauté ineffable, et en même temps, souffrance indicible. Comme si nous savions que quelque chose n'allait pas. 

Voilà pourquoi tout nous émerveille, et en même temps, tout nous attriste. Nous sentons l'étonnement et la tragédie tout ensemble. Nous sentons la Puissance, mais aussi une blessure, sur laquelle nous ne parvenons pas à mettre de mots. La Nature éveille en nous le souvenir d'une perfection, et pourtant nous savons que, dans la Nature, quelque chose cloche. La mort, la perversion, la domination, la souffrance sans fin. La créativité à l'œuvre dans le monde semble être une Puissance, mais une Puissance pervertie. La création est bonne en sa racine, mais elle paraît avoir dévié vers une jouissance malsaine, où l'on ne peut vivre sans tuer, de sorte de le bon et le mauvais semblent ici inséparables.

Selon certains, le mauvais est nécessaire : pas de bon sans mauvais, pas de vie sans mort. Pourtant, nous sentons au fond de nous que ces raisonnement sonnent aussi faux. Non, la souffrance de la proie n'est pas nécessaire à la vie. Bon et mauvais ne sont pas deux bras sortis de la même source.

Notre vie est alors de nous tourner vers la Lumière. La récolter, la butiner telles des abeilles, nous en nourrir en tout et partout, avant de remonter vers la Plénitude originelle. Prendre soin, dans la mesure de nos forces.

Dans le Tantra, nous retrouvons ce même message. Il y a une création première, pleine et pure, où tout existe en harmonie avec tout, sans rien de mauvais. Puis un équilibre est rompu. La mesure est dépassée, le secret d'une extraordinaire synthèse est oublié. Et un faux Créateur intervient. 

Certes, tout cela est englobé dans une économie plus vaste, celle de la Conscience universelle. Mais nous sommes dans la Mâyâ, l'oubli presque total du tout originel. Nous sommes dans le fragmenté, l'incomplet, dans la contraction. Et nous sommes, dit le Tantra traditionnel, dans la peur. Car l'ignorance engendre la peur, omniprésente. Et la peur, ajoute le Tantra ésotérique, engendre les religions et les morales imparfaites, les mœurs et coutumes, imitations grotesques de l'intelligence morale innée.

Nous nous sentons alors frappés de nostalgie. La symphonie a laissé place à la cacophonie. Nous sommes d'autant plus confus que nous goûtons toujours le bon et le beau. Mais ils sont désormais déformés, tant il est vrai que le mauvais s'insinue partout, diviseur, mauvais joueur et sournois. Il agit pour gâcher, en contrefaisant le vrai bien, la beauté réelle.

Le remède est l'intelligence innée, la foi dans le "je suis", la sensation d'être, profonde, frémissante, vivante, la Mère envoyée au cœur de la prison pour délivrer les étincelles de lumière et, peut-être, pour sauver la prison elle-même en la soignant autant qu'il est possible. Car le mauvais n'est que l'ombre du bon. Et l'ombre n'est rien en dehors de la lumière. Elle n'est jamais absolue, sans quoi elle ne serait pas même visible comme ombre. Le mauvais n'est qu'une voie dissonante, qui certes nous murmure de l'intérieur, mais qui est vouée à disparaître au Jour de la vraie clarté. Les fausses divisions s'évanouiront dans l'ultime non-dualité, où unité et dualité sont réconciliées, où identités et différences forment un seul chœur. La puissance du mauvais ne tient qu'au fil de notre obéissance. Sans notre complicité, nul asservissement n'est possible. 

Le remède est dans la sagesse confiante en la voie du "je suis je". En cette pulsation est notre salut. Pain et vin de vie, sperme et sang du Dieu et de la Déesse.

vendredi 26 février 2021

La vision a lieu dans le monde



Le discernement est devenu possible grâce au maître.

Mon Soi suffit à me rendre heureux.

Je suis pure et simple Lumière consciente,

toutes les séparations ont disparues.

(Mais) la dualité est aussi une manifestation du Soi.

La vision de l'Être a lieu dans le monde :

même en ayant un corps, je suis délivré".

Râmeshvar Jhâ, La Liberté de la conscience, Arfuyen


Le maître tantrique de Bénarès fait ici allusion à la "vision de l'Être" (tattva-darshana), la vision qui libère. C'est l'éveil spirituel (bodha), la connaissance libératrice. Cette connaissance est celle du Soi, de la pure conscience.

Mais le monde ?

Eh bien, le monde est une manifestation de la Conscience universelle. Le corps aussi, de même que le mental et les sentiments. Rien n'existe en dehors de la conscience, de même que les vagues ne s'élèvent que dans la mer. Le corps est donc inclus dans l'expérience spirituelle. Elle dépasse le monde, mais elle le contient aussi, comme l'espace contient toutes choses.

La vie "intérieure" a lieu dans le monde, car le monde n'existe qu'à l'intérieur de la conscience. 

La connaissance détruit-elle le monde ?



Il y a, en Inde, l'idée que la connaissance (jnâna, bodha) est la cause de la délivrance spirituelle. C'est la doctrine de plusieurs écoles qui, apparemment, affirment la même chose. Mais en réalité, il y a des différences et des débats.

Ainsi, dans l'Advaita Vedânta. Selon Shankara, la connaissance est supposée "détruire" l'ignorance et ses effets. Quand vous voyez la corde telle qu'elle est, le serpent et la peur qu'il a engendré disparaissent. La connaissance anéanti l'ignorance : cela semble logique. Mais, comme le monde est censé être un effet de l'ignorance, la connaissance est censée le faire disparaître. Et, si le monde ne disparaît pas, alors cela veut dire qu'il n'est pas un effet de l'ignorance, ou pas que. Cela veut dire qu'il n'est pas un simple faux-semblant. Or, de fait, le monde ne disparaît pas, jamais, pour aucun "éveillé", sans quoi cette doctrine même n'aurait pu être transmise, car bien sûr, toute transmission se fait dans un monde fait de différences.

Le problème est donc le suivant : Soit, la connaissance fait disparaître le monde ; mais alors, pourquoi ne disparaît-il pas en effet ? Est-il réel après tout ? Soit, la connaissance ne fait pas disparaître le monde ; mais alors, cela signifie-t-il que le monde n'est pas seulement un produit de l'ignorance ?

Ce problème a engendré des tensions dans le Vedânta. D'un côté, les partisans de la position "dure", au premier chef desquels se trouve Shankara. Selon lui, la connaissance a le pouvoir de faire disparaître ce qui n'est pas réel, et seulement ce qui n'est pas réel. La connaissance n'a d'effet que sur ce qui n'est pas réellement. Par exemple, sur le serpent, mais pas sur la corde, car la corde est le substrat réel de l'illusion du serpent. Or, le monde est changeant et pétri de différences. Il doit donc être illusion. Par conséquent, la connaissance doit le détruire, le faire disparaître, comme la vision de la corde fait disparaître celle du serpent. 

Ainsi, connaissance du monde et connaissance vraie sont incompatibles. Shankara l'affirme clairement :

pūrvabuddhimabādhitvā nottarā jāyate matiḥ

"La cognition ultime (uttarā) ne naît pas

tant que la cognition précédente n'a pas été supprimée"

Dans ce vers, il y a un terme crucial bādhita, "écarté, attaqué, opprimé, stressé, harcelé, frappé, bloqué, coincé..." Comme on voit ce terme exprime quelque chose de violent, de fort. Cependant, ce vocabulaire n'est pas propre au Vedânta, il est celui de la connaissance en général. On le traduit donc souvent par "réfuté". Il y a donc au moins deux idées dans ce vers : premièrement, que la connaissance du monde n'est pas vraie ; deuxièmement, qu'elle ne peut cesser d'elle-même. La connaissance vraie la supprime. Quelle est cette connaissance ? La ligne suivante nous l'apprend :

dṛśirekaḥ/â svayaṃ siddhaḥ/â phalatvātsa/ânca na bādhyate

"Seule la conscience n'est (jamais) supprimée,

car elle est évidente et parce qu'elle est le 'résultat' (de l'enseignement du Vedânta)" (Upadeshasahasrî II, 3)

La conscience est réelle parce que rien ne peut la supprimer, la faire disparaître, la bloquer, l'interrompre. Elle est "évidente", "prouvée par soi", "établie pas soi", "spontanément présente", "réalisée d'elle-même", car, si elle ne l'était pas, rien ne pourrait l'être. Elle est le substrat de toute expérience ou, mieux, elle est l'expérience elle-même. 

Mais en quel sens est-elle un 'résultat' ? Et, si elle est un résultat, comment pourrait-elle être permanente et, donc, réelle ? Car c'est une doctrine constante de Shankara que tout effet est impermanent. En gros, tout ce qui a un début, a une fin. Si donc la conscience, qui est aussi l'éveil, est le 'résultat" d'une action, elle est impermanente comme le reste et sera, à son tour, réfutée par une autre cognition. Shankara explique ailleurs que cette nature de 'résultat' doit s'entendre en un sens figuré. La conscience résulte de la suppression de la connaissance du monde, comme le soleil 'résulte' de la disparition des nuages. En réalité, il a toujours été là, mais on ne le voyait pas. 

L'idée importante est que conscience du monde, de ses différences, et conscience de la conscience une, sont incompatibles. L'apparition de l'une, c'est la disparition de l'autre.

Or, il n'en va certes pas ainsi dans l'expérience. Durant la méditation ou le sommeil, la conscience des différences cesse, en effet. Mais elle réapparaît toujours. 

Alors, comment comprendre cette affirmation de Shankara et du Vedânta ? 

Une première réponse consiste à dire que, si le monde ne disparaît pas à jamais, c'est que la véritable connaissance du Vedânta n'a pas encore été acquise. Shankara suggère cette possibilité. D'ailleurs, il va parfois jusqu'à dire que la "libération en cette vie" n'est pas la libération finale, car le délivré vit encore une sorte de dualité, même s'il a conscience que cette dualité n'est pas la réalité. 

Une autre réponse est celle du Vedânta dans son ensemble ("greater Vedânta", comme on a employé cette expression à propos de Sundardâs ou Nishcaldâs). Elle consiste à dire que le monde ne disparaît pas, il cesse simplement d'être pris pour la réalité, il cesse d'être perçu/pensé comme autre chose que l'absolu, "être, conscience et félicité". La connaissance est la connaissance que le monde est illusion, ou que le monde compris à part de la conscience, est illusion. L'apparence ne cesse pas, seule son interprétation est modifiée, ce qui peut modifier indirectement l'apparence même, mais non la faire disparaître purement et simplement. Dans cette optique, les affirmations traditionnelles du genre "La connaissance détruit le samsâra, la mort et la naissance", sont à prendre au sens figuré. La connaissance, en effet, anéantit la peur du samsâra. Mais il est vrai que le Vedânta "dur" ne décrit guère ce que peut être le monde sans cette peur. Il n'y a plus de souffrance psychologique quand on a acquis la connaissance, certes, mais la douleur physique ne disparaît pas. Il y a encore du karma à épuiser, jusqu'à la mort physique, qui marque la véritable délivrance. Quelques textes décrivent une expérience plus positive de la "délivrance en cette vie même", comme la Vague de félicité du libéré-vivant (Jîvanmukânandalaharî) ou le Yogavâsishtha, mais ce ne sont pas des textes de Vedântas "pur et dur"...

Une troisième possibilité serait de dire que la connaissance que procure l'Advaita Vedânta n'est pas la connaissance vraie, ou pas la connaissance complète.

vendredi 29 janvier 2021

Que leur reste-t-il à faire ?



śāntakallolaśītācchasvādubhaktisudhāmbudhau |
alaukikarasāsvāde susthaiḥ ko nāma gaṇyate || 21 ||

"A leur aise en la délectation
d'une saveur qui n'est pas de ce monde,
en l'océan du nectar de l'amour,
délicieux, limpide, frais,
toutes tempêtes apaisées,
en vérité, que leur reste-t-il à faire ?"
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 21

Tes amoureux, explique Kshéma Râdja, sont "apaisés", guéris des tempêtes de l'attentions qui exclut, qui divise. Pour eux, l'attention joue encore, sans quoi la vie en ce monde serait impossible. Mais l'énergie d'exclusion, de concentration, sculpte pour eux sans oublier son propre fond d'universelle conscience. Le détail captive, mais non plus au point d'engendrer l'illusion de la séparation. 

Comment-sont ils guéris de la fièvre du doute ? En s'immergeant dans la mer de ton amour. Ils y goûtent une joie qui n'est pas de ce monde. Pourtant, il n'y a qu'une seule réalité, l'existence infinie (mahâ-sattâ) qui infuse tout, jusqu'aux illusions de tous les mondes. Mais quand je vois cela, remué jusqu'au tréfond, alors ce monde n'est plus ce monde. Il devient, comme dit Kshéma dans le commentaire au verset précédent, une joie qui est "le miracle de la félicité qu'est ce monde" (jagad-ānanda-camatkāra). Il n'y a plus dualité entre ce monde et la joie, entre l'objet et le sujet, entre le fini et l'infini, entre les vagues et la mer. Tout est là pourtant, clair et net ; mais englouti dans l'ambroisie de l'émerveillement, du miracle d'être.

Cet océan est "frais" car il est délivré de la fièvre du samsâra avec ses machinations absurdes. Il est "limpide", car il est le fond dans lequel se reflètent toutes choses, l'univers. Il est "délicieux" car il est l'épanouissement de la félicité. Ainsi, la félicité ne se déploie pas malgré le monde : bien plutôt, le monde est expansion, explosion de félicité, le monde est le bâillement divin. Telle est la pratique de la non-dualité, qui ne sépare pas la théorie de la pratique. 

Cette "joie qui n'est pas de ce monde" est le miracle, l'émerveillement savoureux d'être envahi par l'être divin. Tes amoureux sont donc "à l'aise", nulle séparation ne les angoisse, ils ne s'en soucient nullement. Il ne leur reste rien à faire. N'avoir cure de rien, tout laisser au Tout : telle est la sécurité. 

vendredi 15 janvier 2021

Les choses sont la voie de la conscience



sarva eva bhavallābhaheturbhaktimatāṃ vibho |

saṃvinmārgo'yamāhlādaduḥkhamohaistridhā sthitaḥ || 10 ||

"Toi qui est puissant !
Triple est cette manifestation de la conscience :
plaisir, douleur et indifférence.
Or tout ceci - absolument tout -
mène les amoureux à ta Présence."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva I, 10

"Tout, absolument tout", sarva eva, tout "est cause de te gagner", pour ceux qui te sont dévoués, qui participent à toi et qui te partagent. Pour eux, "ce chemin de la conscience" (saṃvinmārgo'yam) est triple : à travers la joie, à travers la souffrance et à travers l'égarement. Ce sont là les trois modes (guṇa) de la manifestation contractée de la conscience, qui mènent à la conscience. C'est-à-dire les émotions ou mouvements d'attraction, de répulsion et les états de confusion, d'égarement. Le monde, manifestation de la conscience, cache la conscience pour ceux qui manquent d'ardeur : mais il la révèle pour ceux qui sont plein de zèle pour la conscience, pour leur essence intime. Le bleu, le jaune, le plaisir et autres phénomènes intérieurs ou extérieurs "ont la conscience pour cause", dit Kshemarâja, et sont donc la voie vers la conscience, car l'effet est une voie vers sa cause, comme la fumée indique le feu. Tout est la voie du centre vers le centre, circulation universelle de l'océan vers l'océan. Les choses, loin d'être des obstacles, sont des appuis (sopāna), comme les barreaux d'une échelle, pour s'absorber en toi. C'est en immergeant l'objet dans le Sujet que l'on réalise l'ultime Sujet, le Soi, l'intime absolu universellement manifesté.
Ainsi, l'alchimie de l'amour est de transformer le poison en nectar.

mardi 29 septembre 2020

Comment ne pas maudire le monde ?


 


Nous maudissons sans cesse les choses : le mauvais temps, l'excès de chaleur, la maladie, la malchance, cette chienne de vie. Sans oublier l'humanité et les autres. 

Or, que nous puissions nous mettre en colère contre les autres, cela paraît banal et sensé, à défaut d'être juste, car nous pouvons leur parler, nous disputer avec eux, et surtout, nous pouvons ne pas être d'accord. Donc la haine concerne les rapports entre personnes, entre êtres doués de conscience. 

Mais à quoi bon maudire une pierre contre laquelle notre pied a tapé ? Pourquoi lever le doigt contre la pluie, qui ne veut rien, qui n'a aucune opinion ? 

Pourtant, cela est courant. Maudire, même en passant, même avec humour, la pluie, les nuages, tel arbre qui ne se trouve pas au bon endroit... 

Je ne dis pas cela pour dire qu'il ne faut pas juger ainsi, car ce serait demander l'impossible. Même si je comprenais pourquoi cela est mauvais, je ne pourrais m'empêcher de continuer. Sans doute si je médite, si j'ai entendu un bon prêche sur l'harmonie universelle et si je me sens bien, je maudirais moins. J'aimerais plus. Mais les malédictions reviendrons à la première série de malchances. Ou alors, cette intuition que "tout est parfait" deviendra un dogme, un mantra que je vais me forcer à répéter, les dents serrées.

De fait, la spiritualité, le plus souvent, n'apporte pas d'aide durable. Le marché de la spiritualité propose des produits qui, comme tous les produits du marché, sont périssables. L'obsolescence est, ici aussi, programmée. Sans cela, point de commerce. Chacun y va de son remède, simple, clair, à la portée de tous... Mais d’approfondissement ? il n'est pas question. Le service après-vente est ici aussi fiable que pour les machines à laver. 

Mais le plus grave n'est pas là. Le plus grave est dans la spiritualité authentique. Celle qui nous ouvre à l'Autre, à la réelle possibilité d'une autre vie. Car une fois revenus ou redescendus dans la caverne, l'obscurité n'en est que plus amer. En comparaison de la paix de l'unité, les tourments de la dualité semblent aussi vains que laids. Nous aspirons à une seule chose : fuir seuls vers le Seul, faire de l'Unique nécessaire notre unique nécessaire, échapper à cette vallée de larmes, à cette machinerie trompeuse. Ici, chacun pourra modifier ce jargon à sa guise pour s'y mieux reconnaître. Car l'emballage ne change rien au contenu.

De fait, plus je médite, plus je me trouve dans un dilemme : d'un côté, j'entrevois la lumière ; de l'autre, je réalise combien mes ténèbres sont ténébreuses, combien creuses sont les illusions du monde. Difficile, alors, de ne pas maudire le monde.

Voilà pourquoi toutes les philosophies, les spiritualités, les religions, maudissent le monde. Voilà ce que Nietzsche appelait le "nihilisme" : condamner le monde au nom d'une réalité idéale, spirituelle. Et de là, le mépris. Et de là, la domination de femmes. Car la femme incarne la vie. Et de même pour les enfants. Je ne dis pas cela pour tomber dans l'excès inverse et affirmer que "tout est parfait", "devenons aveugles et tout deviendra plus lumineux". Non. Je me contente de décrire. La spiritualité, étant la découverte d'une autre vie, plus parfaite, est rejet de cette vie-ci. C'est inévitable.

Mais cette impasse n'est pas la fin de l'histoire. Voilà pourquoi, dès le début de la vie intérieure, je dois réaliser, comprendre, "intellectuellement" (mais exactement et distinctement), que les apparences sont des manifestations du divin. Le laid comme le beau. 

Ce qui ne revient pas à se résigner, car j'accepte aussi que le cosmos est porté par un indéniable élan vers le beau, vers le mieux. Il y a de l'évolution, donc il y a de l'imparfait. Mais je m'ouvre aux perceptions, fort de cette lumière intellectuelle. Je ne nourris plus le dilemme intérieur/extérieur.

Une fois découvert l'autre monde, je ne rejette pas le monde.

Pourquoi ?

Parce que je pressens que "l'autre monde" est ce monde, mais vu d'un autre regard. De même qu'un dessin ambigu peut montrer une femme laide ou une femme belle, deux amoureux ou une tête de mort, de même ce monde est le paradis quand mon âme se fait limpide. 

Non pas limpide pour le monde, car je n'affirme pas que le monde soit parfait. Ce serait là une affirmation stupide au regard des horreurs que contient l'univers, sans parler du mal qu'y font les humains. Comment, en effet, tenir qu'une nature bâtie sur la mort, est parfaite ? Certes, je vois bien l'emboîtement des actions, comment le haut dépend du bas, etc. Mais affirmer que le monde est "parfait" reviendrait en outre à affirmer qu'il pourrait bien se fixer ainsi à jamais. Ce qui est parfait est achevé, terminé, fini, complet, fixe donc. Mais le monde n'est pas fini, complet, achevé. Le monde est habité par le désir, par le manque, par l'élan vers un Autre. 

Nous devons garder à l'esprit ces deux exigences pour trouver l'attitude juste : Ne pas maudire le monde ; Ne pas nous y résigner non plus.

Accueillir le monde, non pour s'y soumettre, non pour le soumettre.

Alors quoi ?

Alors se faire transparent. Se faire vitrail pour une autre lumière, venue de l'intérieur : présence, conscience ineffable, indéfinissable. Ce par quoi tout est, cause de tout, au-delà de tout. L'espace infini dans lequel apparaît la sphère de nos expériences, le monde, beau ou laid. Je suis une ouverture. Je suis l’œil du mystère. La clairière de l'être, disait Martin. 

Je suis la bouche sans visage, d'où s'écoule la parole, parole qui a l'insigne pouvoir de construire ou de détruire, de bénir ou de maudire. Certes, une pomme n'apparaît pas dans ma main du seul fait de la nommer. Mais c'est tout comme. 

Tout est dans le rapport à la parole. Parole esclave - bavardage intérieur. Parole libre - au service d'un Verbe autre. Qui passe par nous mais qui n'est pas de nous. Qui brille dans le monde, bien que brouillé. Brouillé par les maladies de la parole. Par le bavardage. Mais aussi par je-ne-sais-quel vice insondable - tout le mal du monde ne vient pas de mon "mental". De même qu'il y a un mystère du Bien, il y a une énigme du Mal. 

Quoiqu'il en soit, je ne maudis pas le monde. 

Et dans ma "méditation" : je ne ferme pas les yeux s'ils ne se ferment pas d'eux-mêmes. Au contraire, j'ouvre bien grand. Comme pour m'abreuver de la lumière du monde. Car le monde est l'éclat du divin. Aveuglant par cet éclat même. Ténèbres d'intensité. Il me délivre des ténèbres intérieures de l'excès de mots. Il est précieux. En privation sensorielle, je deviendrais fou. J'ai besoin de son ancrage, de la clarté, de son aube salutaire renouvelée chaque matin. 

Mais je suis appelé à me tenir ouvert, vide à l'intérieur. Ne rien rejeter. Les yeux grands ouverts. Ne pas fuir systématiquement à l'intérieur, sauf si une saine fatigue m'y invite. Pas de refuge. A l'inverse, me réfugier dans l'immensité de l'ovale du monde, dans sa sphère de lumière, de couleurs, de détails. Sans rien m'approprier. Laisser mon attention butiner, sans rien saisir. Savourer sans revendiquer, car tout m'appartient, si je ne prends rien. Instant après instant. 

Et c'est patience, écoute, abnégation, travail, pratique, purification, préparation, pleine conscience, non-violence, créativité, accueil, tradition, transmission, compréhension, réalisation, récitation, prière. C'est le rien qui enveloppe tout. 

Méditer les yeux grands ouverts. Me voir tel que je suis : limpide. Rien à faire : voilà ma mission. Être espace pour le monde : voilà mon oeuvre pour lui. Être un rien qui laisse venir, qui laisse partir. Ne rien bloquer. Détendre, libérer, relaxer, relâcher. N'est-ce pas de l'amour ?

jeudi 28 mai 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 55 56 57



Vijnâna Bhairava Tantra, versets 55, 56 et 57 :

pînāṃ ca durbalāṃ śaktiṃ dhyātvā dvādaśagocare |
praviśya hṛdaye dhyāyan muktaḥ svātantryam āpnuyāt || 55 ||
"Que l'on médite d'abord l'énergie, forte et faible,
dans l'espace au-dessus de la tête.
On médite ensuite l'entrée dans le coeur.
Délivré, on obtiendra alors la liberté souveraine."

bhuvanādhvādirūpeṇa cintayet kramaśo 'khilam |
sthūlasūkṣmaparasthityā yāvad ante manolayaḥ || 56 ||
"Que l'on médite le Tout graduellement,
sous la forme des chemins des mondes, etc.,
en leur forme grossière, subtile puis suprême,
jusque à ce que, à la fin, l'attention/ le mental disparaisse."

asya sarvasya viśvasya paryanteṣu samantataḥ |
adhvaprakriyayā tattvaṃ śaivaṃ dhyatvā mahodayaḥ || 57 ||
"Que l'on médite l'être divin de tout cet univers,
en entier et jusqu'à son sommet,
selon la méthode des chemins.
Alors surgira l'infini (mahâ)."


mercredi 22 janvier 2020

Transformer le monde ou le faire disparaître ?

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Il y a plusieurs visions des conséquences de l'éveil sur le corps et le monde.

Toutes ont en commun de dire que le problème est l'ignorance et que la solution est la connaissance.

Mais à partir de ces prémisses, il est possible de repérer au moins trois visions des conséquences de l'éveil (bodha) ou de la connaissance (jnâna) sur le monde.

1) L'éveil fait connaître que le monde est illusion, mais sans le faire disparaître
2) L'éveil fait disparaître le monde
3) L'éveil ne fait pas disparaître le monde, mais le transforme

___________________________

Les deux premières hypothèses s'inscrivent dans le Vedânta et sont l'objet d'âpres débats au sein de cette tradition riche de nombreuses factions plus ou moins déclarées selon les époques et les lieux.


1) D'un côté, les partisans, majoritaires, d'une disparition de la croyance en la réalité du monde, sans disparition de l'apparence même du monde. Cette vision se retrouve dans le Madhyamaka : l'éveillé est comme le magicien. Il voit la même magie que les autres, à cette différence qu'il n'est pas dupe. 

La vie éveillée serait comparable à un rêve lucide. La connaissance détruit les idées fausses, non les apparences. Le rêve se poursuit, plusieurs points de vue coexistent.

Cette vision a l'avantage d'être simple, claire et crédible, car en accord avec l'expérience commune. Cependant, on peut se demander à quoi il sert de comprendre que le monde est une illusion, si cette illusion demeure, avec toute ses souffrances, ses maux, ses injustices, etc.

2) D'un autre côté, il y a les partisans d'une disparition du monde lui-même. Selon eux, quand ont voit la corde, le serpent disparaît nécessairement. La vision du serpent et la vision de la corde ne peuvent coexister. Dire que l'on voit le serpent en sachant qu'il n'existe pas, revient à confesser qu'on ne voit pas la corde. En effet, le propre de l'illusion n'est-il pas de s'effacer sous la lumière de la connaissance ?

La vie éveillée serait comparable au réveil d'un rêve. La puissance de la connaissance est incompatible avec la poursuite du rêve. Ombre et lumière ne peuvent coexister au même lieu, du même point de vue.

Cette vision présente l'attrait d'une grande cohérence avec les principe internes du Vedânta. Mais il se heurte à l'expérience commune : qui pourrait affirmer qu'il ne perçoit plus le monde, sans par là-même se contredire ?

Ces deux hypothèses ne forment pas véritablement des écoles, sauf chez certains passionnés. Il serait plus juste de dire qu'il s'agit de problèmes présents dès l'origine dans la pensée du Vedânta et que le Vedânta, pour diverses raisons, n'est jamais parvenu à surmonter entièrement. 

3) Une troisième hypothèse est celle de la transformation du monde : la connaissance du monde, de son origine, de sa substance et de son fond, suffit à changer jusqu'en son fond et en sa substance, sa figure, comme nous pouvons tous en faire l'expérience en observant une figure ambiguë. Quand je réalise que je ne suis pas dans le monde, mais que le monde, de fait apparaît et donc existe dans la conscience et par elle, comme les reflets dans un miroir, alors je perçois le monde comme mon corps. Le monde ne disparaît pas. Il devient vivant. Le corps ne disparaît pas. Il s'universalise. Un autre modèle pour donner à penser cette expérience est celle de l'art, en particulier du théâtre, du roman ou du cinéma. Nous y faisons l'expérience des choses de la vie (autrement, comment y croire ?), mais dans une situation de connaissance qui transforme son objet (autrement, pourquoi aller voir de la souffrance ?).

Selon la plupart des traditions spirituelles, l'éveil transforme le monde. Parfois, cette transformation est si profonde, que l'on peut parler, par hyperbole, d'une "fin d'un monde" et du début d'un autre. Mais cet accent mis sur la rupture ne saurait masquer la continuité du processus, foncièrement organique.

C'est aussi la thèse du shivaïsme du Cachemire ou de la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), ainsi que du bouddhisme Yogâcâra et du dzogchen tibétain.

Pour l'éveillé comme pour les autres, l'objet est le même. Mais c'est le regard ou le jugement porté sur l'objet, qui changent, comme dans le cas d'une image ambivalente ou d'une oeuvre esthétique, un poème par exemple.

Cette approche a l'avantage d'être cohérente, en accord avec l'expérience commune, tout en préservant l'idée d'un changement objectif et radical. C'est donc la thèse la plus satisfaisante.

Bien entendu, il faudrait développer tout ceci, mais cette esquisse donne du moins une idée générale, à partir de laquelle chacun pourra suivre son chemin.



vendredi 12 juillet 2019

Le monde de l'impossible



Dans notre monde, une chose ne peut en devenir une autre sans cesser d'être elle-même. Comme dit le philosophe grec Proklos, "dans la matière, les contraires se détruisent et se chassent mutuellement. L'espace occupé par l'un ne peut participer à l'autre. Une chose blanche ne devient pas noire, sauf par la destruction du blanc, le chaud ne devient pas froid sans la disparition de la chaleur" (In Parmenidem, 739.27).

Plus, en effet, nous descendons au plan de l'objet, plus les choses deviennent antagonistes. Le monde de la matière est celui de l'inertie, de la pesanteur, de la résistance. Chaque chose se pose en s'opposant aux autres. Chaque être est un Un qui se définit et se conserve en excluant le Multiple.
Là où la conscience est plus vive, le Tout tient moins de la machine et davantage de l'organisme. La conscience est alors vie, c'est à dire âme.

Quand la conscience est encore plus vibrante, il existe un monde où les formes apparaissent, plus vives mêmes que les formes ordinaires, mais sans exclusion. Au contraire, chaque partie reflète le Tout et les autres parties. Tout est en tout, chaque être valorise les autres en accueillant leur forme, à l'image d'un infini collier de diamants.

Enfin, la conscience même, pleine ébullition du Moi, est pure extase, sortie de soi, don, épanchement, le contraire même d'un Soi figé et enfermé dans sa pureté. Elle va jusqu'à se transformer librement en ce monde du conflit qu'est le monde de la matière.

Du point de vue juste, tout coexiste dans une unité sans confusion. C'est l'intuition qui guide nos vie, l'espoir qui éclaire nos angoisses sur l'Au-delà et l'intuition qui guide nos gestes. Il y a un monde parfait où chaque chose étincelle dans sa singularité, sans pourtant s'opposer à rien. C'est le monde de l'impossible, apocalypse de la conscience.

lundi 1 avril 2019

Si le monde n'est qu'illusion, d'où viennent sa beauté et sa richesse ?

La conscience contre la conscience


La plupart des spiritualités sont ambiguës à propos du monde, du corps, des femmes et de tout ce qui incarne la vie en général.

Il y a d'un côté la tentation de dénigrer le monde, de ne voir dans la beauté du cosmos qu'une tromperie redoutable, d'autant plus qu'elle est belle.

Il y a de l'autre la tentation de célébrer le monde, de ne voir dans la diversité de la nature qu'une expression de l'art de l'absolu, quelque soit la manière dont cet absolu est conçu par ailleurs.

Tout se passe comme face à un tour de magie. Face à ce mystère, à cette manipulation, on peut réagir soit en se scandalisant de cette tentative de manipulation, soit en s'émerveillant de cette surprise, du miracle de la multiplicité, de l'inépuisable créativité de la conscience.

Toute cette ambivalence se retrouve dans le mot sanskrit mâyâ qui désigne, à l'origine, la magie divine. C'est aussi l'ambiguïté de toute illusion : un faux-semblant est... faux, mais aussi "semblant", c'est-à-dire semblable, manifestant un peu de ce qu'il manifeste, tout en le cachant, en le déformant.

Cette hésitation (vikalpa) sur le statut du monde peut se retrouver à l'intérieur d'une même tradition. Cette tension, en forme de problème, en constitue alors le moteur et comme l'âme.

A titre d'exemple, voici ce que dit de la Nature un texte du shivaïsme du Cachemire, en expliquant un verset d'Abhinava Goupta : 

kīdṛśam ? - ityāha vicitra iti | rudra - kṣetrajñabhedabhinnā 
nānāmukhahastapādādiracanārūpāḥ tanavaḥ ākārā 
viśiṣṭasaṃsthānarūpeṇa āścaryabhūtāḥ | tathā anyonyabhedena sātiśayāni 
karaṇāni cakṣurādīni | 

De quelle sorte est cet "univers" ? Il est "varié", "merveilleux", "étonnant", "coloré", "charmant" [je traduisant en glosant vicitra par ses différentes acceptions]. 
Les formes des "corps" sont agencées en différentes sortes de têtes, de bras, de jambes, etc., différenciées [aussi] selon les différentes [espèces], depuis les Roudra [sorte de Bouddha shivaïte] jusqu'aux âmes incarnées [litt. "percipient d'un d'un champs"] qui sont des merveilles selon leur milieux particuliers. 
De même, les "organes" tels que les yeux, se surpassent les uns les autres de par leurs différences. 

(Parama-artha-sâra-vivriti, 5)

J'ai mis les mots qui expriment la beauté du monde en gras : vicitra, âshcârya, atishaya). Et ce qui est extraordinaire, justement, c'est qu'ici c'est la variété, la multiplicité même, la dualité elle-même, qui est désignée comme cause de la beauté, avec des mots comme nânâ, bheda, vishishta, etc. Le fait que la beauté tient à la variété s'incarne dans l'adjectif vicitra, qui signifie à la fois "varié" et "beau". 

Je vous livre aussi le passage qui suit immédiatement, car il éclaircit un autre point important, bien qu'il ne soit pas le sujet principal de cet article :

tadyathā - rudrapramātṝṇāṃ niratiśayāni 
sarvajñatvādiguṇagaṇayuktāni, taiḥ kila sarvamidam ekasmin kṣaṇe yugapat 
jñāyate, saṃpādyate ca | kṣetrajñānāṃ punaretānyeva karaṇāni 
parameśvaraniyatiśaktiniyantritāni santi 
ghaṭādipadārthamātrajñānakaraṇasamarthānyeva, na taiḥ sarvaṃ jñāyate, 

nāpi kriyate /

Par exemple, les Roudras sont sans pareils en raison de l'abondance de leur pouvoirs tels que l'omniscience. Toutes choses sont en effet créées par eux, dans l'instant même où ils les perçoivent. En revanche, les âmes incarnées [ordinaires] ont des organes [ou des "facultés", des pouvoirs], qui sont encadrées et restreintes par la Shakti (appelée] "Nécessité" et qui appartient au Maître suprême. Elles sont seulement capables de créer et de connaître des objets comme les vases, par exemple : elles ne connaissent pas tout, elles ne créent pas tout.

Autrement dit, les âme éveillées, le Roudras, sont toutes-puissantes car elles connaissent tout et, pour elles, connaître une chose c'est créer cette chose. Pour les âmes ordinaires en revanches, celles qui sont la Conscience universelle, mais limitées à quelques organes seulement, la créativité et la connaissance sont limitées : elles s’inscrivent dans le cadre de la "Nécessité" (niyati), autrement dit des lois de la Nature, lesquelles sont les libres décrets de la conscience universelle. Ce qui est liberté pour la Conscience universelle, apparaît comme Nécessité aux conscience individuelles, bien qu'il s'agisse au fond de la même conscience qui joue librement à être tel ou tel individu avec ses organes et ses pouvoirs propres. Donc en réalité, c'est la conscience qui joue librement à se soumettre à ses propres règles, dans les règles de l'art pour ainsi dire. La conscience universelle se réalise comme conscience individuelle, laquelle peut créer, mais selon les lois de la conscience universelle, sauf si elle se reconnaît elle-même comme conscience universelle.

Quoi qu'il en soit la beauté ne vient pas seulement de l'Un, mais aussi du Multiple. La beauté du cosmos, c'est-à-dire sa variété ordonnée, exprime la richesse de l'absolu. Elle n'est pas une illusion trompeuse sans raison, mais seulement parce que le mystère que nous sommes désire librement se tromper soi-même ainsi.

lundi 4 mars 2019

Est-ce le mental qui crée le monde ?



La "loi d'attraction", vieille idée de la Pensée Nouvelle, ancêtre du Nouvel Âge, affirme qu'il nous arrive ce que nous désirons.

Autrement dit, nous créons notre réalité.
Mais qui crée ?
Là est l’ambiguïté. 

Est-ce le mental/l'esprit individuel ?
Ou est-ce la conscience universelle ?

En Inde, une école bouddhiste a défendu la thèse selon laquelle c'est l'esprit individuel qui crée son monde. Totalement. Jusqu'au moindre atome.
Cette école a été très influente. Elle a inventé les idées de base du yoga, du tantra et, indirectement, de la Loi d'Attraction.

Mais ses limites l'ont conduite à être dépassées par des systèmes non-bouddhistes. Sa limite principale, c'est l'impossibilité d'expliquer notre monde commun, s'il est vrai que nous sommes, chacun, en train de rêver de notre côté. Même en admettant un passé immémorial commun (mais où ? dans quel monde ?) et donc des habitudes communes, il reste difficile d'expliquer la communication entre les individus. Un philosophe de cette école, Vassoubandhou, a proposé l'hypothèse de la télépathie : Quand un homme en tue un autre, par exemple, c'est simplement qu'il a réussi à le lui faire croire. Tout est habitude mentale, autrement dit "croyances". Mais même cela reste difficile à expliquer dans un monde où nos rêves restent séparés, faute d'une base commune. Evidemment, comme c'est un système bouddhiste, l'hypothèse d'une conscience universelle était tabou.e. 

Cette école a donc inspiré d'autres pensées, plus libres d'explorer ses possibilités. C'est le cas du shivaïsme du Cachemire et du Yoga selon Vasishtha, un immense poème non-dualiste (mais non védântique) de près de 30 000 versets, dont j'ai traduit une version abrégée. Selon ce dernier, chacun crée un monde par son imagination. Et les individus qui peuplent ce monde peuvent à leur tour imaginer, mais dans les limites du monde que nous avons imaginé. C'est un système en poupée russe où les rêves s'emboîtent sans fin. Les lois du monde sont les lois du mental qui nous a rêvé. Et nous sommes les législateurs du mondes que nous rêvons. Mais tout cela est possible parce qu'il existe une seule conscience universelle qui unifie ces rêves. Sans quoi ce serait le chaos. Toutefois, ce texte ne développe pas ce dernier point.

C'est la philosophie de la Reconnaissance, au sein du shivaïsme du Cachemire, qui va le faire dans le Poème pour reconnaître le Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), composé par Outpala Déva, et que j'ai traduit en 2005. Ce puissant mystique et profond philosophe y démontre les limites de la pensée bouddhiste. Oui, tout est rêve, mais nos rêves individuels sont articulés entre eux par la conscience universelle ou, disons, transpersonnelle. Autrement, rien ne serait possible. 

De plus, le modèle du rêve est problématique, car un rêve est basé sur le passé : il est le prolongement des habitudes personnelles. Mais, si tout est dans la conscience, d'où viennent ces habitudes ? Le bouddhisme, cantonné dans sa vision mécaniste du réel, ne répond pas à cette question. La philosophie de la Reconnaissance, elle, répond que cette diversité de phénomènes qu'on appelle un "monde" est une libre création de la conscience. Le monde n'est pas la simple répétition d'un passé. C'est une création où il y a du nouveau, de l'imprévisible, car la conscience est liberté créatrice. 

La conscience est activité, activité de mise en relation, de synthèse, de séparation et d'unification. Cette intuition que la conscience est activité est le cœur du shivaïsme du Cachemire.

Dès lors, l'individu, en lui-même, ne crée qu'à l'intérieur de la création universelle. L'individu est, en son fond, libre conscience, sans quoi il ne pourrait rien créer du tout. Mais il est conscience contractée, conscience qui s'ignore partiellement. Il se connaît libre dans l'esprit et le corps, mais non pas en toutes choses. Sa liberté est limitée car sa conscience est incomplète. 

Et quand l'individu agit, il s'immerge brièvement dans la conscience universelle, mais il ne le reconnaît pas, et il s'attribue cette efficience de son action, alors que rien, absolument rien, n'est possible sans conscience. 

En réalité, l'individu est conscience universelle, mais librement limitée car identifiée à un corps-esprit. Mais la conscience reste libre de s'éveiller à elle-même. Elle gagne alors en pouvoir à mesure qu'elle entre en expansion. 

Ce n'est donc pas l'individu qui crée le monde. C'est la conscience universelle, ou Dieu en langage dualiste, qui crée. L'individu crée une création seconde, mentale, imaginaire et plus ou moins limitée, dans les limites justement des lois librement crées par la conscience universelle. L'individu est conscience, mais s'il se reconnaît conscience universelle, il n'est plus tout à fait individu. 

Et, si nous revenons à la croyance de la Loi d'Attraction, il est clair que le mental, c'est-à-dire la conscience contractée, ne saurait mettre à son service la conscience universelle au-delà des décrets de cette conscience universelle elle-même. En d'autre termes, l'individu ne saurait utiliser Dieu. Il peut seulement l'adorer ou bien reconnaître que sa propre essence est divine, c'est-à-dire qu'elle est conscience libre. 

Et donc, pratiquement parlant, la Reconnaissance ne reconnait pas l'existence d'une quelconque "Loi de l'Attraction", avec ou sans majuscule. Seule la conscience est créatrice. La conscience individuelle peut certes créer, mais seulement dans ses mondes imaginaires, qui sont comme les créations divines, mais qui sont très limitées. En somme, c'est le point de vue du "bon sens" commun. 

Bien sûr, l'individu peut s'adresser à Dieu, à sa propre conscience en vérité, sous une forme appropriée à ses désirs. La conscience est "le joyau qui exauce les désirs" en prenant une forme conforme à nos désirs. Cette forme est une icône anthropomorphe, dotée des attributs symbolisant ce que l'adepte désire : un dieu ou une déesse. Mais le shivaïsme du Cachemire n'encourage pas ce genre de pratique, pourtant très courante dans le tantrisme. De plus, il en souligne les limites. Prier ainsi (fut en "récitant un mantra") n'a jamais qu'une efficacité limitée. En tous les cas, il n'est jamais promis que "l'univers répond à nos pensées", ni que les pensées positives se traduisent par des événements positifs.

Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire, dans l'ensemble, n'encourage pas le genre de vision de l'ego ambiguë que l'on voit dans le New Age. "Je m'aime", dans le shivaïsme du Cachemire, signifie "quand j'aime mon faux Moi j'aime, sans le savoir, le Moi véritable et divin". Mais la hiérarchie reste claire : l'individu demeure au service du divin, et non l'inverse, inversion qui, au contraire, est caractéristique du New Age. Selon la Loi d'Attraction (et donc selon le New Age), ma volonté en tant qu'individu n'a pas de limites. "Tout est possible". L'individu est au centre de tout. Cette vision ultra individualiste s'explique sans doute en partie par l'origine commerciale du New Age. Le mouvement de la Pensée Nouvelle est en effet né aux Etats-Unis au XIXe siècle, en plein essor du commerce mondial.

Selon la Reconnaissance, comme pour la plupart des approches non-dualistes, l'individu ne peut s'épanouir, paradoxalement, que s'il reconnaît sa dépendance à un principe plus vaste. Une autre différence importante est que le New Age dénigre l'intellect, la raison et la science (sauf quand cette dernière semble légitimer ses croyances), tandis que le shivaïsme du Cachemire, comme la plupart des traditions, encourage à penser.

Et donc, selon le shivaïsme du Cachemire, le mental ne crée pas le monde. Lui et le monde sont créés par la conscience universelle. Le mental peut alors créer ses propres univers, mais sans pouvoir réduire le monde à ses désirs.

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