Affichage des articles dont le libellé est kubjika. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est kubjika. Afficher tous les articles

mardi 4 octobre 2022

L'éléphant dans le noir


Voici une fable racontée dans un tantra de la Déesse, la Collection de six mille versets (Shatsâhasra-samhitâ) :

"Ayant entendu parlé de la venue d'un éléphant, une foule s'en approcha, une foule d'aveugles. Chacun le décrit selon l'endroit qu'il touchait : queue, oreilles, patte, défenses ou ventre. Ceux qui touchaient sa queue disait que cet éléphant est une corde. Ceux qui touchaient ses oreilles, que l'éléphant était un éventail. Ceux qui touchaient ses pattes, qu'il était une colonne. Ceux qui palpaient son ventre, qu'il était un mur. Ceux qui mirent la main sur ses défenses, qu'il était une sorte de lance.

Ainsi dans l'erreur, ils se mirent à se disputer. Ceux qui les observaient commencèrent à rire. Les aveugles ne comprenaient pas. Pourquoi se moquait-on d'eux ? Ceux qui voyaient leur dire : 'Ne vous disputez pas ! L'éléphant est différent de ce que vous touchez. Mais vous avez tous touché l'éléphant ! Allez voire un docteur, qu'il vous ôte votre cataracte !"

Ainsi, le savoir ordinaire est vrai et faux.

Vrai parce qu'il connaît une partie de la vérité.

Mais faux parce qu'il prend cette partie pour le tout.

Cette fable est extraite d'un tantra d'une tradition tantrique extraordinaire et quasi inconnue, la tradition de Kubjikâ, étudiée par Mark Dyczkowski. Il a notamment publié une incroyable traduction d'une partie de l'un de ces tantras, en quatorze volumes !

cliquer ici pour commander ce livre en anglais

Quant à cette fable, d'origine jaina, elle est passée dans le bouddhisme et est aujourd'hui bien connue. Elle illustre comment nos idées sont des vérités partielles que nous prenons à tord pour des vérités complètes. Toutefois, toutes ces idées ne se valent pas, car elles sont plus ou moins complètes.


mardi 13 octobre 2020

L'espace au-dessus de la tête




Sur l'espace au sommet, l'ouverture vers l'Immense, la conscience en expansion perpétuelle, terme et centre du yoga tantrique :


 asya randhrāntarasthānam ājñādhyānaṃ tu śāmbhavam

na mantroccāraṇaṃ jñānaṃ na mudrā dhyāna cintanam // Kubjikâmatatantram, XIII, 78

"A l'intérieur de l'ouverture (au-dessus de la tête),

contemplation de l'énergie divine :

pas de Mantra à faire vibrer, ni de gnose,

pas de geste sacré, ni visualisation, ni méditation."


nāyāmo na nirodhaś ca granthibhedo na dhāraṇā

sarvopāyavihīno 'sau kiṃ tu sthānavikalpanā // K, XIII, 79

"Pas d'allongement (du souffle), ni d'arrêt,

pas (d'énergie qui) défait les nœuds (du corps subtil), ni concentration.

Il n'y a aucun moyen, 

alors que dire des pratiques rituelles !"


adhordhvaromasaṃsthāne tatra bhāvaṃ vinikṣipet

ūrdhvagranthir adhaḥkando madhye kiñcin na vidyate // K XIII, 80

"Que l'on ressente l'intervalle entre l'espace du bas

et l'espace du haut.

Entre le nœud du haut et le bulbe (=hara) du bas,

il n'y a rien."


tat sthānaṃ śāmbhavaṃ viddhi śambhurandhropalakṣitam

na kiñcic cintayet tatra īṣadāropaṇaṃ citau // K XIII, 81

"Sache que ce centre est le lieu divin,

la divine vacuité.

Là, que l'on ne pense à rien.

C'est une subtile élévation dans la conscience."


evaṃ saṃsmaraṇād eva jñānānandaṃ pravartate

vācāmātreṇa cānyeṣāṃ kurute pratyayān bahūn // K XIII, 82

"Ainsi, par simple rappel,

la félicité de la gnose devient vivante.

Une simple parole suffit 

à éveiller de nombreuses expériences spirituelles en autrui."

mardi 15 septembre 2020

L'éveil de la Kundalinî et la Lune












Mark Dyczkowski, dans sa traduction monumentale, cite de nombreux tantras inédits, restés à l'état de manuscrits.

Voici un extrait d'un commentaire sanskrit, anonyme, à la Collection en six mille versets :

"Il y a quinze phases lunaires depuis le début de la Quinzaine sombre [=Lune décroissante] jusqu'à la Nouvelle Lune [=quand la Lune recommence à croître]. 'Les sages disent que la Nouvelle Lune est destruction', c'est-à-dire résorption. [Puis, le lien de ces cycles macrocosmiques avec le cycle microcosmique de la respiration :] Le mouvement du Soleil de l'expir est dans le (canal) de droite (par rapport au canal central). 'Il va du lotus du coeur jusqu'au (niveau subtil appelé) 'shakti', à (environ) 20 centimètres au-dessus (de la tête). A gauche se trouve le flot de la Lune qui entre - c'est l'inspir." (Shatsahasrasamhitâvyâkhyâ, ad X, 50a, cité dans le Manthâna, vol. I, p. 368)

Ce commentaire, comme la plupart des textes de la tradition de Kubjikâ conservés dans la vallée de Kathmandou, ne montrent aucune connaissance des exégèses cachemiriennes. Cela montre que la pratique du souffle est bel et bien au coeur de la pratique du yoga Kaula. Elle n'est pas du tout propre au "shivaïsme du Cachemire". 

Un autre passage, tiré d'un autre tantra de la tradition Kaula de la Déesse Kubjikâ, décrit en détails cette même pratique, dans le contexte de la divinisation du corps, avant l'adoration du panthéon :

"On expire, on inspire puis on retient le souffle dans le corps. Quand (la sensation de l'inspire) pénètre la région de l'anus ("de la roue-racine"), il faut le bloquer par en bas et par en haut (simultanément). La (Kundalinî) en forme de serpent endormi et de boucle d'oreille, s'éveille et s'élance rapidement vers la fontanelle par le canal central. Elle perce/révèle les niveaux du corps subtil et entre dans le domaine ultimen la limite suprême à la fin (du corps, la conscience) Non-mentale (unmanâ).  Là est l'union de Shiva et Shakti dont l'étreinte/le barattement est émerveillement." (Shrîmatottara, XXIII, 16-19)

Ce même texte décrit ensuite comment la Kundalinî se "verticalise" par l'attention portée aux intervalles entre les respirations. La 'Lune' de la pleine conscience inonde alors le corps. C'est le 'yoga de l'immortalité, de l'ambroisie' (amritayoga).  

C'est encore et toujours la même pratique qui est décrite dans des contextes différents. Mais si l'on en ignore les clés pratiques, ces textes restent des énigmes.

vendredi 11 septembre 2020

La pratique de la méditation de Shiva : boire le nectar de l'espace


un disciple de Ramana Maharshi, avec une ceinture de méditation faite par Ramana lui-même



Le yoga de la posture de Shiva (bhairava-mudrâ, shambhavî-mudrâ) est la principale pratique de méditation enseignée dans le shivaïsme. Mais, comme elle est tenue "secrète dans tous les tantras" (sarva-tantreshu gopitâ), elle n'est pas exposée clairement, en une seule fois. Comme dit Abhinavagupta, les secrets peuvent être révélés, mais pas en une seule fois. Voilà pourquoi j'ai trouvé utile de rassembler les textes qui exposent différents points pratiques de cette manière de méditer, dans Les Quatre yogas et dans l'Anthologie qui va avec.

Cependant, je n'ai pas rassemblé absolument tous les textes, car je n'ai pas tout lu de ce qui nous reste.


Voici donc un extrait d'un tantra plus tardif (XIè siècle ?), révélation centrale d'une tradition moins connue, celle de Kubjikâ, qui semble avoir joué un rôle dans l'émergence du Hatha Yoga à cette époque.

Ce passage décrit une pratique assez obscure de la "maîtrise de la Mort" (mrityunjaya). Il s'agit de retenir le souffle à plein en contractant les muscles autour de l'anus.

Mais le point que je retiens concerne la bouche : elle doit rester ouverte, la langue 'sans point d'appui', planante au centre de la bouche, qui est ouverte. Ce point est très clair dans le passage suivant. Or, c'est l'un des points-clé de la méditation de Shiva : les yeux grands ouverts, la bouche grande ouverte. Le fait de 'boire l'ambroisie lunaire' est sans doute une description de l'expérience intérieure qui découle de cette pratique. Le "regard vers le haut" est mentionné un peu plus loin dans ce tantra, le Kubjikâmata : ūrdhvadṛṣṭiṃ parāṃ kṛtvā evam etat samabhyaset // XXIII, 167. C'est l'autre point-clé de la méditation de Shiva.

Comme on voit, le Hatha Yoga va ensuite reprendre ces mêmes expressions et images (amrita, lambikâ, pâna, shâmbhavî, khecârî...) mais en leur donnant un sens très différent. Dans le yoga tantrique, ces termes ne désignent pas des techniques grossières (loucher, se couper le frein de la langue, boire un mystérieux liquide, etc.), mais une pratique subtile, sans visualisation, qui permet d'engendre un silence intérieur saisissant. Cela va avec la méditation sur l'espace. En fait Khecârî-mudrâ et Shâmbhavî-mudrâ sont, dans le version tantrique du moins, différents aspects de la même pratique. Le secret est révélé peu à peu, comme les pièces d'un puzzle. 


athānyam api vakṣyāmi prayogaṃ mṛtyunāśanam

"A présent je vais exposer une pratique qui tue la mort."


saṅkocya mūlacakran tu janmasthaṃ dhārayet kṣaṇāt //XXIII,158

"D'abord il faut contracter la région de l'anus (litt. "la roue-racine")

et se concentrer ensuite sur la zone génitale."


saṅghaṭṭe pīḍanaṃ kṛtvā lambakaṃ tu vidārayet

lambakāmṛtasantṛpto jayen mṛtyuṃ na saṃśayaḥ // XXIII,159

"Quand (le souffle expiré et le souffle inspiré) fusionnent (à la fin de l'inspir),

il faut contracter (l'anus, puis) passer à travers la gorge (lambaka, avec le souffle de l'expir).

Rassasié de l'ambroisie de la gorge, 

on maîtrisera assurément la Mort."


dāhaśoṣas tu santāpo vaivarṇaṃ vā mahādbhutam(?)

nāśayeta varārohe anenābhyāsayogataḥ // XXIII,160

"O belle femme ! 

au moyen de cet exercice,

on détruira la fièvre brûlante 

ou une pâleur anormale."


rasanāṃ śūnyamadhyasthāṃ kṛtvā caiva nirāśrayam

na dantair daśanān spṛṣṭvā oṣṭhau naiva parasparam //  XXIII, 161

"Il faut placer la langue dans le vide au centre (de la bouche),

sans qu'elle ne la touche (nirâshraya). 

Il ne faut pas que les dents ne se touchent, ni les lèvres."


tyajya sparśanam eteṣāṃ jinen mṛtyuṃ na saṃśayaḥ

eṣa mṛtyuñjayo yogo na bhūto na bhaviṣyati // XXIII, 162

"Abandonnant le contact entre ces éléments,

on vaincra la Mort, assurément.

Il existe pas, il n'existera jamais, 

un yoga (plus puissant que) ce yoga de la victoire sur la Mort."

mercredi 2 septembre 2020

L'arbre de la Déesse

ShriDesk | The Peepal Tree - King of Trees
Pippâla

L'arbre est sacré dans toutes les cultures. 
Il l'est aussi dans la tradition Kaula de la Déesse du Tamarinier, cincinî-mata. Cincinî est un nom du Tamarinier, l'un des "arbres kaula", mais c'est aussi une sorte d'onomatopée du "son" de la conscience. Du reste, cincinî consonne avec cit, la conscience.

Il est dit que la tradition a sa source dans l'arbre sacré au pied duquel enseignait en silence Mitradeva dans la région de Goa. 

Plus profondément, l'arbre EST l'enseignement divin dans ses aspects "avec forme" et "sans forme", manifesté et non manifesté. Ainsi, la Déesse nous révèle :

"Que l'on sache que l'arbre est (le divin) 'avec forme', 
tandis que son ombre est le divin 'sans forme'.
Les fleurs sont le divin manifesté, 
tandis que leur parfum est le divin non-manifesté.
Il n'y a rien de plus haut que cela/ rien d'autre que cela.
Qui le sait jouit de la liberté."

(Manthâna Bhairava Tantra, Yogakhanda, version 2, XI, 18-19, édité par M. Dyczkowski dans The Manthânabhairavatantra..., intro. vol. 2, p. 115) 

Il est dit ailleurs que les arbres ne doivent pas être coupés, ni abîmés, ni gênés, ainsi que les lianes et les fleurs.

mardi 18 août 2020

L'éveil de la Kundalini par l'écoute du souffle

Seated Shaivite Saint Karaikkal Ammaiyar | South asian art ...
La yoginî Karaikkal



La pratique du souffle est au cœur des traditions Kaula.

Dans le tantra fondamental de l'une de ces traditions, le Kubjikâmata, une profonde description de cette profondissime pratique est révélée. Comme dit le Dieu, elle est "cachée dans les tantras antérieurs", c'est-à-dire dans les tantras Kaulas antérieurs, c'est-à-dire dans les tantras des traditions de Parâ (Trika) et Kâlî (Krama). La tradition de Kubjikâ se présente comme "la tradition ultérieure", "nouvelle" ou "finale" (pashchima). En fait, nous la connaissons tous un peu, car c'est d'elle, avec la Shrîvidyâ, que proviennent les sept cakras et une partie du Hatha Yoga.

C'est Mark Dycskowski qui attiré mon attention sur ce passage extraordinaire, qui mériterait un livre à lui tout seul. A cette occasion, je rappelle que Markji a publié une oeuvre incroyable sur le Manthânabhairavatantra, en 14 volumes. Un trésor. Avec ceux de Sanderson et de Wallis, les livres et vidéos de Mark sont une référence pour le shivaïsme du Cachemire et le tantrisme.

Voici cet extrait, d'une incroyable densité :

yad etat paramaṃ bījaṃ haṃsākhyaṃ hṛdi saṃsthitam /
vinā tenopalabdhiṃ ca na jānāti kadācana // 12.54 //
"Cet ultime (Mantra-)Germe, appelé 'Hamsa' (Oie migratrice),
est présent tout entier (sam-) dans le (chakra du) Cœur.
Or, sans ce (Mantra), il n'y a pas d'expérience,
on ne connaît rien !"

[Ce Mantra est la Conscience universelle, divine, absolue, telle qu'elle est présente 'dans' corps ; sans elle, pas de corps, rien ; sans conscience, aucune expérience, aucune connaissance ; le Hamsa est donc la Conscience universelle du point de vue de sa libre incarnation ; elle semble alors 'transmigrer' de corps en corps, à l'image d'une oie migratrice, d'où son nom]

tasya rūpatrayaṃ bhadre nādaṃ saṃyogam eva ca /
viyogaṃ ceti suśroṇi lakṣaṇīyaṃ prayatnataḥ // 12.55 //
"Ce (Mantra) a trois aspects, ô toi qui m'es chère ! :
Résonance, Union, et Séparation,
ô toi qui a de belles hanches.
Il faut les repérer avec zèle."

[Ces trois aspects du Hamsa sont l'Union (=l'inspir, le souffle redescend dans le Coeur), la Séparation (=l'expir, le souffle quitte le Coeur vers le haut) et la Résonance (=la fin de l'expir, au-dessus de la tête)] 

caitanyatritayaṃ cātra ātmaśaktiśivātmakam /
avinābhāvayogena caitanyatritayasthitam // 12.56 //
"C'est là que se trouve la triple conscience,
qui est Dieu et qui est la Puissance (shakti) du Soi.
(Ce Hamsa) est présent à travers cette triple conscience,
dans une continuelle union (de l'inspir et de l'expir, donc de Shiva et Shakti)."

tenopacaryate bhadre haṃsadevaḥ parāparaḥ /
saṅkoce tu parā śaktir vikāse bhairavaḥ smṛtaḥ // 12.57 //
madhye ātmā sadā tiṣṭhet pūryaṣṭakasamanvitaḥ /
vikāsaś cordhvanāḍis tu saṅkoco'dhaḥ prakīrtitaḥ // 12.58 //
"Voilà pourquoi, ô toi qui est belle,
Dieu est métaphoriquement 'Hamsa', (car) il est (à la fois) transcendant et immanent.
Or, selon la tradition (smritah), la Puissance suprême est contraction ;
Dieu est expansion.
Entre (eux) se tient toujours le Soi,
orné de l'Octuple cité."

[Dieu est 'Hamsa', l'oie migratrice, non seulement parce que la conscience 'transmigre' et se 'contracte' ainsi aux dimensions du corps, mais aussi parce qu'il va et vient 'dans' le corps en tant que souffle de la respiration ; l'esprit est respiration. "L'Octuple cité" est l'âme, le psychisme (citta) constitué des cinq sens, du mental, de l'ego, de l'intellect et des habitudes de tous ces organes. Le Coeur aux huit 'pétales' est le siège particulier de l'âme]

madhye nābhir iti proktas trayam etat sudurlabham /
ūrdhvanāḍīnirodhena adhonāḍīnikuñcanāt // 12.59 //
"Au centre (de ce va-et-vient se trouve) le (chakra du) Nombril, dit-on.
Ces trois (aspects) sont à la fois faciles et difficiles à repérer (sudurlabham).
(Comment ?) - En bloquant le canal (central) vers le haut
et en contractant le canal (central) vers le bas."

[Ici, le centre du va-et-vient n'est plus le Coeur, mais le Nombril. Bizarrement. "Facile et difficile à obtenir" (su-dur-labha) : on retrouve la même expression à propos du Hamsa à la fin du Vijnâna Bhairava Tantra, 156. Normalement, sudurlabham signifie "très (su) difficile (dur) à obtenir (labha) ; mais je crois qu'ici l'expression est quelque peu ironique, comme dans le Vijnâna, vu que le Hamsa est simplement la respiration]

madhye cittaṃ samādāya mathanaṃ tatra kārayet /
yonimadhyagataṃ liṅgaṃ yonyodarapuṭīkṛtam // 12.60 //
"D'abord, on pose l'attention au centre.
Et là, on baratte.
Le Linga est au centre du Yoni,
enveloppé en son sein."

[Le Mandala est un Triangle dans lequel se trouve un Point, le Linga ; ce Point est ici la fin de l'expir : le va-et-vient du souffle est le Yoni, le Triangle - sachant que le Linga est lui-même Yoni et que le Yoni n'est que l'expansion du Linga : leur 'vibration' , unité-dans-la-dualité, est l'absolu]

tanmadhye cātmano rūpaṃ lakṣayeta punaḥ punaḥ /
mathanaṃ hy etad ākhyātam ajñānamalanāśanam // 12.61 //
"Et au centre (du Linga) se trouve l'essence du Soi/ de soi,
qu'il faut reconnaître encore et encore,
car c'est là ce que l'on nomme 'barattage/copulation'
qui détruit la souillure de l'ignorance."

[le 'barattage' (mathana/manthâna) désigne aussi la copulation et le va-et-vient de la respiration : c'est de ce barattage que proviennent toutes choses, à commencer par le Mandala des Six Roues, de même que le nectar, le poison, etc. ont émergé du barattage de l'océan de lait par les dieux et les titans]

madhyamanthānayogena jñānāgnir jvalate kila /
jvalite tu tadā vahnau jyotir evaṃ pravardhate // 12.62 //
"Au moyen de ce barattage du centre/ grâce à ce yoga du barattage du centre,
le Feu de la Conscience s'allume vraiment.
Or quand ce Feu brûle, 
la Lumière s'intensifie."

[quand on se met à l'écoute de la fin de l'expir, c'est-à-dire à l'écoute du souffle 'égal' (samâna), le souffle 'vertical' (udâna) s'éveille, s'allume : c'est l'éveil de la Kundalinî, laquelle n'est qu'un autre nom de la Conscience]

pravardhanān mahājyoter ānandam upajāyate /
mathanād bhagaliṅgābhyāṃ yathānandaḥ prajāyate // 12.63 //
"Grâce à l'intensification de cette Lumière absolue,
la félicité naît à sa suite.
Par le barattage/ la copulation du Yoni et du Linga, 
la félicité naît de la même manière."

mathanāc chivaśaktyos tu tathānandaḥ prajāyate /
niścayatvaṃ bhaved devi śivaśaktyor abhedataḥ // 12.64 //
mathanaṃ hy etad evoktam amṛtotpādakaṃ priye /
tenāmṛtena cātmānaṃ plāvyamānaṃ vicintayet // 12.65 //
"Or, la félicité naît (aussi) de la copulation
de Shiva et Shakti.
L'état de certitude (inébranlable) adviendra (de même)
de l'union de Shiva et Shakti, ô Déesse !
En effet, on dit que cette même copulation/ barattage
est source de l'ambroisie/ du nectar d'immortalité,
ô toi qui es belle.
Que l'on médite le Soi/ soi-même
inondé de cette ambroisie."

eṣā sā paramā vṛttiḥ paratattvam idaṃ smṛtam /
etat tat paramaṃ brahma paramānandalakṣaṇam // 12.66 //
"Telle est l'opération/ la pratique (vritti) ultime,
tel est le principe suprême, selon la tradition.
Tel est l'absolu suprême
qui se reconnaît à la félicité (qu'on éprouve) !"

tad ānandaparānandaṃ śaktityāgam iti smṛtam /
eṣa te maṇipūras tu sarahasyaṃ prakāśitam // 12.67 //
"Telle est la félicité suprême de la félicité (de la copulation).
Tel est, selon la tradition, le Sacrifice (offert) à la Shakti.
Voilà, le secret du Chakra du Nombril t'a été révélé !"

[je lis shakti-yâga à la place de shakti-tyâga, qui ne me paraît pas faire sens. Le rattachement au Nombril me semble quelque peu forcé ; d'ordinaire, cette pratique centrale, dans tous les sens du terme, est centrée sur le centre du Coeur, comme c'est d'ailleurs le cas au début de ce passage. Enfin, la place de tad ânanda-, on pourrait aussi lire sadânanda : "la félicité de toujours/ la vraie félicité"]

vendredi 7 août 2020

Cachée entre l'expir et l'inspir

The Heritagist: India


kharaṇḍadaṇḍamadhyasthā aṇucitkalayāpinī //
prāṇāpānāntare līnā ānandaśaktirucyate /
kālavelāvicitrāṅgī tanvī tattvaprabodhakī //
nirānandapade līnā bhīṣaṇī paramāvyayā /

"Cachée entre l'expir et l'inspir,
on dit qu'elle est l'Energie de Félicité.
Elle habite au centre du canal de l'espace,
infuse dans le dynamisme conscient de l'âme.
Fine, ses membres ornés des temps et des moments,
elle est Celle Qui Éveille à ce qui est.
Elle repose dans la félicité de la paix,
terrible, suprême et immortelle."

Manthâna Bhairava Tantra, Kumârikâkhanda, II, 4b-6a

Ceci est la réponse de la Déesse à Dieu, le début de l'explication du Soûtra en Trois Versets Et Demi, la quintessence du Tantra (ce mot étant ici pris en son sens traditionnel de "gnose divine", la conscience que la conscience universelle a d'elle-même).

Dans la culture, les tantras (livres) Shaivas sont la quintessence. Leur quintessence est le Kaula, l'intime gnose échangée entre Dieu et la Déesse. Sur cet arbre ancien, quatre branches puissantes : la tradition primordiale (pûrva) de la Triade (Trika) ; la tradition secrétissime de Kâlî (Krama, à ne pas confondre avec la personne du même nom bien connue dans les purânas, etc.) ; la tradition érotique de Tripurâ ; et enfin la tradition ultime de Kubjikâ. 

De profondes arcanes sont cachées dans les relations entre les branches de ce Mandala de la Réalisation (samvitti). Ainsi, Trika et Krama se complètent : Éros et Thanatos. Tripurâ et Kubjikâ ont été révélées un peu plus tard. Ces deux traditions sont à l'origine du système à sept chakras bien connue aujourd'hui. Enfin, dans la Triade et Tripurâ, Dieu enseigne la Déesse. Alors que dans Kâlî et Kubjikâ, la Déesse répond au questions de Dieu, comme dans le passage ci-dessus.

Dans cette révélation de la Déesse Lovée (kundalinî, vakrâ) elle-même, la Déesse se révèle et se réalise dans l'Intervalle, c'est-à-dire sur le Chemin du Temps ; puis, elle s'épanouit sur la voie du Centre (madhyanâdî), c'est-à-dire sur le Chemin de l'Espace. 

Elle est l'intime Présence en chacun, le dynamisme de la Présence, source de toutes les présences et de toutes les absences, au-delà de l'absence comme de la présence, acte infini à la racine de toutes les actions, mouvement total dont tous les mouvements sont comme les ornements. 

Et cela se révèle dans l'Intervalle. L'alchimie commence ainsi, là, dans cet Équinoxe. Le souffle Égal s'éveille alors, devient le Vertical qui consume tout ce qui doit l'être, jusqu'à l'Omniprésent, origine du mental, par-delà le mental. Et tout cela est félicité.

Ce passage transmet ainsi, en bref, tout l'enseignement du Tantra.

samedi 2 avril 2016

La pratique de l'union sexuelle, à deux et seul

yonimoudrâ



Dans la tradition du Cœur/Corps (kula), il existe bien des branches, comme d'un immense figuier juteux. L'une d'elles est celle de la Déesse Koubjikâ, "celle qui est contractée". Elle est la conscience, l'énergie sans limite, qui pour "entrer" dans le corps, doit se contracter, se lover, d'où son nom de Koundalinî. Elle gît dans le chakra de la Cité des Joyaux (manipura), juste au-dessous du nombril. Par la pratique de l'union sexuelle ou de l'observation du souffle, elle se détend et retrouve son immensité verticale, elle se redresse, se dilate à l'infini :

"Le (yogi/yogini) doit observer son propre corps...
Ecoute, Déesse !
Je vais te dire clairement l'Envol de la Shakti :

Le Germe suprême, appelé "hamsa"
habite le (chakra du) Cœur.
Si on n'en a point l'expérience,
on ne sait rien !"

Le Hamsa est l'âme individuelle, qui habite dans la Roue du Cœur, entre Shakti, en bas, et Shiva, en haut. Hamsa désigne une espèce d'oie sauvage qui migre chaque année, à l'image de l'âme qui transmigre de corps en corps. Hamsa désigne aussi la respiration : l'expir est Shakti, l'inspir Shiva, et l'Âme ou le Soi est l'intervalle entre eux, ou la conscience individuelle qui naît de leur interaction. Ainsi, tout se résume à la triade : Dieu, Déesse et Âme : le Père, la Mère, et leur Enfant. Telle est la base d'une autre branche de la tradition du Cœur, celle de la Triade (trika) ou de la Déesse Suprême (parâ). 

Mais en réalité, il n'y a qu'une énergie qui assume ces trois aspects, un point qui devient un triangle, un "deux en un", une Résonance, une Vibration qui, en palpitant à la vitesse de l'infini, devient simultanément Union et Séparation, unité et dualité, mouvement qui, en se ralentissant, devient la respiration et la totalité des mouvements de l'énergie vitale, comme prendre et rejeter. Il faut reconnaître tout cela dans l'expérience :


"Ô Toi qui a de belles fesses !
Ce Germe (présent dans le Cœur)
a trois formes :
la Résonance, l'Union et la Séparation.
On doit en faire l'expérience
avec la plus grande attention".

Et ces trois formes sont les formes d'une seule Conscience, d'un seul Acte conscient, fluide, dynamique, libre :

"Cette triple Conscience est
le Soi, Shiva et Shakti.
Cette Conscience aux trois facettes
n'est jamais fragmentée !


yonimoudrâ


Ô ma Belle !
C'est donc une métaphore,
de dire qu'elle est
Dieu comme Hamsa (dans le Cœur),
en bas (Shakti) et en haut (Shiva)."

Le Soi se met à vibrer dans le Cœur. Un seul point devient deux points : une ligne droite, entre le Bas et le Haut, entre Shakti et Shiva. Entre les deux, le Chemin du Centre, axe de toutes les expériences possibles, porteur de tous les états de conscience.

"Quand la Shakti suprême se contracte,
Shiva se dilate, dit la tradition.
Le Soi habite toujours entre eux,
porteur de l'Octuple Cité."

L'Octuple Cité, c'est l'univers, avec les cinq Eléments, le Soleil, la Lune et le Soi. Ou bien, à l'échelle individuelle, ce sont les cinq sens, le mental, l'intellect et l'ego.

"L'état de Dilatation (de Shiva), c'est le Haut du Chemin (du Centre).
L'état de Contraction, c'est le Bas.
Entre le deux se trouve le Nombril.
Bien rare est la compréhension de ces trois (aspects) !"

Dans le Nombril se trouve la Roue de la Cité des Joyaux (manipoura), d'où la Shakti prend son Envol : 

"En fermant le Haut du Chemin du centre
et le Bas aussi,
le (yogi) doit placer l'attention au Centre",

c'est-à-dire au Nombril, ou entre l'expir et l'inspir...

"...et pratiquer là le Barattage (manthana).
Le Linga est au centre du Yoni,
contenu dans l'espace du Yoni.
En leur centre,
on contemplera le Soi,
encore et encore :
voilà ce que l'on nomme le Barattage,
capable d'anéantir l'impureté
de l'ignorance.

C'est vrai !
Au moyen de ce Yoga du Barattage du Centre,
s'embrase le Feu de la Connaissance.
Or, quand il flamboie,
une Lumière jaillit en lui
et grandit.
Quand cette Lumière totale
est parfaite,
naît la Félicité.

Quand Linga et Yoni
se frottent l'un à l'autre (dans le Barattage),
naît la Félicité.
De même, quand Shiva et Shakti
se frottent l'un à l'autre,
la Félicité
est engendrée.
Et alors, Déesse, naîtra aussi
la certitude de l'unité
de Shiva et Shakti.
Tel est le Barattage
qui engendre le nectar immortel.
On ressentira que ce nectar
inonde le Soi,
ma Belle !

Telle est l'expérience ultime,
l'être suprême, dit la tradition.
Et voici aussi l'Immense en sa transcendance,
définit comme Félicité.
Et voici aussi la Félicité qui dépasse toute félicité,
l'Envol de la Shakti.
Telle est la tradition,
tel est le secret de (la Roue) de la Cité des Joyaux
que je t'ai révélé..."

Tantra de la Déesse Koubjikâ, XII, 53-67

On pourrait dire encore bien des choses à ce sujet. 
A chacun de méditer ces paroles...

Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...