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dimanche 7 mai 2023

Pourquoi le corps ?


Aujourd'hui, je sens la vie couler dans mes veines. A d'autres moments, je me sens abattu, voire dans la peine.

Or, il en ressort différentes philosophies. 

Quand je me sens plein de force, je suis enclin au Tantra. Je dis oui aux instincts, oui à la vie. Tout est réel, tout manifeste la vérité, tout proclame l'élan primordial. J'ai alors envie de tout, je me sens généreux. Je me fous du bonheur, de la paix, de l'équilibre, de la "santé" même. Ce ressenti me rend généreux, au point que la mort et la souffrance ne sont rien, englouties comme paille dans un feu de canicule.

Quand je me sens abattu, je ne crois plus en rien, je me sens enclin à voir du mensonge en tout et j'ai envie de tout condamner au nom d'une "pure conscience" très abstraite. Un désir de paix s'empare de moi, qui n'est au fond qu'un élan destructeur. Je me réfugie dans la non-dualité, dans l'impersonnel, dans les écrans, dans le virtuel, dans les jeux, dans les séries, peu importe, pourvu que je fuis et que je puisse détester cette vie qui semble me quitter.

Il y a donc comme une bipolarité. Une "polarisation", comme on dit.

Cependant, vous observerez autre chose :

dans les deux états, malgré les différentes visions et valeurs qui en ressortent, j'ai "envie". Envie de créer, envie de détruire. Mais envie. En vie. Quoi qu'il arrive, en effet, la vie continue. L'élan demeure, indestructible, quelque soient ses effets. 

Je ne peux refuser la vie. Si je la refuse, elle me détruit. Concrètement : si je déteste mes instinct, mes instincts me détestent. La vie semble alors se retourner contre elle-même. L'intelligence devient "le mental", le goût du sang devient obsession moralisante qui s'exprime, par exemple, dans des choix alimentaires extrêmes qui m'affaiblissent. Les maladies "auto-immunes" prolifèrent. La fécondité baisse. L'identité, la famille, le clan, l'ethnie, la hiérarchie (et donc les autres !) deviennent des ennemis. Et ceux qui ne souffrent pas ce poison sont jugés immoraux, barbares. Ceux qui ne veulent pas mourir sont jugés ennemis, à supprimer, à oublier. La vie entre en guerre contre la vie. C'est tout cela ce que nous voyons dans le monde aujourd'hui, et spécialement dans la "Vieille Europe". Bien sûr, il y a des îlots de résistance, de tous les bords politiques, du reste.

Bref, ce qui nous a permis d'arriver jusqu'à ce point de progrès, est désormais rejeté. Et toute cette puissance vitale qui nous a permis de survivre et de bien vivre, est détesté, condamné à longueur de vidéos, de pubs, de discours "spirituels", de séries, de films et de livres (pour ce qu'il en reste). 

Mais si nous laissons nos instincts s'exprimer, l'humanité n'ira-t-elle pas à sa perte ? Peut-être. Mais faire la guerre à la vie ne nous permettra pas de continuer à vivre.

Alors, que faire ? Existe-t-il une troisième voie ?

Oui. La voie de la sublimation. De la transmutation du plomb en or. La voie de l'alchimie a toujours été la voie. La voie de la transformation du corps. Ni expression chaotique, ni répression (au nom du progrès, de l'"éthique", des "victimes", de la "bienveillance", etc.), mais œuvre. Opéra. 

Cette œuvre, cette voie opérative, le Tantra la nomme vritti. "Opération". Plus précisément sâhasa-vritti : l'œuvre audacieuse. Le courage d'essayer la synthèse. Répétée, encore et encore, reprise et perfectionné. 

Or, cela passe par le corps. La culture du corps. Mais une vraie culture, intégrale. Un corps qui pense. Une pensée incarnée. Une philosophie intégrale. Une philosophie en marche. Non une philosophie de l'esprit pur et éthéré. Une philosophie de l'esprit incarné. Et de ce qui va avec. L'environnement, le climat, la lumière, le paysage. 

Voilà donc pourquoi je suis optimiste : je vois dans le soucis actuel du corps un regain de santé, de générosité, de grandeur d'âme. Être magnanime, c'est aussi danser, respirer. Je pense avec mon corps, en parlant, en marchant, en transpirant. Voilà aussi pourquoi le Tantra propose des actes. Chanter, faire vibrer le corps, l'immerger dans l'eau, le mettre face à un feu, le faire respirer, manger, boire, copuler. Qu'est-ce qui rend le corps plus fort ? Capable de plus ? 

Mais attention : cette expansion continue sans fin ! La vie brûle jusque dans la vieillesse. Jusque dans l'agonie, jusque dans les saines larmes. Et jusque dans le sommeil profond, dans le vide, le sommeil. Car il existe un sommeil sain, bien sur. De sages siestes. 

Le point est : grandit, croît, brûle, explose. Tremble, mais tremble d'extase. Vis. La Kundalini, c'est la vie. La vie qui coule. Ni une quête absurde d'une vie idéale, ni un puritanisme nourri par la haine de la vie. Notre état naturel. Svastho bhavatu : Demeure dans l'état naturel, et tu oubliera le "bonheur" et toutes ces idées déprimantes, culpabilisantes. 

Plus : le but n'est pas la paix, mais l'harmonisation des forces en guerre. Et même plus que cela, mais pour le sentir, point besoin d'autre mots. Bref, en toutes choses : l'appétit, l'élan, la soif. Certains veulent l'éteindre dans un monde lisse, impersonnel. La rage égalitarisme a sa logique, qui conduit au néant. J'y vois un moment dans le cycle. Car cette énergie pervertie est un aspect de la totalité du mouvement qui est la vie.

Et cette totalité, cet élan absolu qui est la vie, je la ressens. Et alors, l'excitation est célébration. Le repos est admiration. Voilà l'éveil de la kundalini, et non pas une retraite anticipée. La méditation est bouillonnement, éveil au frémissement, guérison. Le vide n'est pas pour le vide. Le vide est pour le plein. Le rien est rien pour les choses. Shiva sans Shakti n'est qu'un cadavre indigne même d'une sépulture. Être canal, se faire vitrail, pour toutes les vagues. 

Le Tantra ne prône pas d'idolâtrer la vie. Mais de brûler avec élégance. Amor tutti.

vendredi 15 janvier 2021

Les choses sont la voie de la conscience



sarva eva bhavallābhaheturbhaktimatāṃ vibho |

saṃvinmārgo'yamāhlādaduḥkhamohaistridhā sthitaḥ || 10 ||

"Toi qui est puissant !
Triple est cette manifestation de la conscience :
plaisir, douleur et indifférence.
Or tout ceci - absolument tout -
mène les amoureux à ta Présence."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva I, 10

"Tout, absolument tout", sarva eva, tout "est cause de te gagner", pour ceux qui te sont dévoués, qui participent à toi et qui te partagent. Pour eux, "ce chemin de la conscience" (saṃvinmārgo'yam) est triple : à travers la joie, à travers la souffrance et à travers l'égarement. Ce sont là les trois modes (guṇa) de la manifestation contractée de la conscience, qui mènent à la conscience. C'est-à-dire les émotions ou mouvements d'attraction, de répulsion et les états de confusion, d'égarement. Le monde, manifestation de la conscience, cache la conscience pour ceux qui manquent d'ardeur : mais il la révèle pour ceux qui sont plein de zèle pour la conscience, pour leur essence intime. Le bleu, le jaune, le plaisir et autres phénomènes intérieurs ou extérieurs "ont la conscience pour cause", dit Kshemarâja, et sont donc la voie vers la conscience, car l'effet est une voie vers sa cause, comme la fumée indique le feu. Tout est la voie du centre vers le centre, circulation universelle de l'océan vers l'océan. Les choses, loin d'être des obstacles, sont des appuis (sopāna), comme les barreaux d'une échelle, pour s'absorber en toi. C'est en immergeant l'objet dans le Sujet que l'on réalise l'ultime Sujet, le Soi, l'intime absolu universellement manifesté.
Ainsi, l'alchimie de l'amour est de transformer le poison en nectar.

mercredi 25 novembre 2020

Alchimie des émotions

le Déesse joue à se priver pour mieux jouir



L'émotion est motion, mouvement, vibration, cœur de l'absolu. 

Si, contrairement aux autres traditions spirituelles de l'Inde, le shivaïsme du Cachemire ne rejette pas les émotions, c'est qu'il propose une alchimie des émotions. Et cette voie se trouve, en Inde, dans la tradition du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie. C'est le Nâtya-shâstra, le cinquième Savoir révélé par Brahmâ pour le salut des humains.

Abhinava Gupta, le plus grand philosophe du Cachemire et, sans doute, de l'Inde, est célèbre non seulement pour ses œuvres philosophiques et tantriques, mais aussi pour son commentaire au Nâtya-shâstra et pour son explication du Dhvany-âloka, La Révélation de la résonance, œuvre d'Ânanda Vardhana. D'ailleurs, les plus grands poéticiens de l'Inde sont Cachemiriens et ils sont, pour la plupart, précédés et préparés la réflexion d'Abhinava Gupta. En Inde, l'art est tantrique. Il est une voie de transmutation de l'humain en divin, et non une démarche de suppression (nirodha).

L'esthétique qu'il développent constitue un précieux modèle pour pressentir ce que peut être une existence libérée de la contraction, vécue pleinement, à la fois sensuelle et spirituelle.

Selon les sages de l'Inde, à commencer par Bharata qui a donné son nom au sous-continent, il existe neuf émotions principales dans le cœur humain, neuf émotions innées et donc universelles, neuf pétales du lotus du cœur, plus une neuvième émotion au centre :

Le désir sexuel

Le rire

La tristesse

La colère

L'enthousiasme

La peur

Le dégoût

L'émerveillement

Au centre de cette danse, la paix


A travers la magie des arts de la scène, de la musique, de la dance et de la poésie, ces neuf émotions naturelles sont transmutées :


Le désir sexuel devient l'Erotique

Le rire devient le Comique

La tristesse devient la Compassion

La colère devient la Furie

La dégoût devient l'Aversion

La peur devient la Terreur

L'enthousiasme devient l'Héroïque 

L'émerveillement devient le Miraculeux

Et la paix devient le Serein


Ce sont les Huit Puissances (shakti), les huit déesses, les huit Matrices (mâtrikâ) qui dansent autour du couple divin du Dieu être et de la Déesse conscience.

Chercher à supprimer les émotions, comme le prône le bouddhisme ancien ou le yoga de Patanjali, reviendrait à vouloir supprimer son cœur et la divinité elle-même !

La posture de l'esthète est analogue à celle du yoga de la reconnaissance : à la fois pleinement plongé dans l'expérience (bhoga), il est souverainement libre (moksha), car il reconnaît que le centre de son être est le centre créateur de tout. A l'image de la conscience universelle, actrice habile à jouer les personnages de l'univers, l'art nous introduit à cette état, car l'art nous faire vivre les choses de la vie courante, tout en introduisant une certaine attitude de détente, de relaxation profonde, rendue possible par les artifices de l'art. Voilà pourquoi art et spiritualité sont complémentaires, comme le sont la philosophique et la mystique, comme le sont encore la logique et la poésie.

L'art nous montre la voie de l'alchimie des émotions.

lundi 8 juin 2020

Alchimie externe et interne

Global Nepali Museum - The Sage Agastya Seated in Meditation on ...
le sage Agastya, avec sa ceinture de méditation, Népal

Le plus souvent, la description de la vie intérieure semble s'inspirer, en tout ou en partie, de l'alchimie.
Une expérience de reconstitution d'opération d'alchimie tantrique illustre cette relation.

La solidification du mercure, mūrchā. L'étape suivante est la sublimation (pātana).

Sur le plan mental, correspond à la pratique de la concentration sur un support. Mūrchā signifie aussi "évanouissement" et correspond aux expérience de laya ou "disparition" du mental. Ces disparitions sont provisoires. Pour être définitives, l'attention doit y plonger : c'est la dévotion, bhakti, élément essentiel de l'alchimie.

La solidification ou concentration du mental/attention est suivie de la sublimation de l'attention. Solve et coagula. Fermeture puis ouverture, contraction puis expansion, mort et renaissance.

C'est précisément ce que nous avons vu dans la vidéo du verset 80 du Vijnâna Bhairava Tantra :

D'abord l'attention est stabilisée, solidifiée (stabdhāṃ dṛṣṭim=mūrchā), puis elle est sublimée (nipātya ca=pātana) avant d'être totalement libérée (nirādhāraṃ kṛtvā) et d'"atteindre Shiva" (śivaṃ vrajet).



Dans ce symbolisme, le mercure (rasa, la semence divine tombée sur terre) symbolise l'attention volatile et fascinante, le "mental", le souffle et le sperme. Dans tous les cas, il s'agit de les immobiliser pour les transmuter.

Ce chemin est le chemin de la méditation de Shiva, les yeux ouverts, l'attention inversée.

vendredi 13 décembre 2019

Le temple alchimique selon le Tantra

Alchimie du silence

Voici une belle présentation visuelle d'un laboratoire alchimique (rasa-mandapa), avec ses instruments, selon la tradition du Mercure, le Tantra alchimique :

Cliquer ici

Le laboratoire alchimique (rasa-shâlâ) est bâti comme un mandala, avec un linga de Rasa-Bhairava et un yoni au centre, et les différents ateliers et instruments (yantra) sur les côtés.




Source

L'un des principaux tantras de la voie des Maîtres du Mercure (rasa-îshvara) est l'Océan mercuriel (Rasa-ârnava-tantra), dont voici le début :

"Tout est en lui.
Tout vient de lui.
Il est tout, partout.
Tout est fait de lui,
Toujours.
Hommage au Soi
De tout et de tous !

Dans un agréable jardin
A la cime du mont de cristal,
Orné de myriades de joyaux,
Traversé de lianes et d'arbres variés,
Vierge de tout défaut caché,
Le Dieu des dieux trônait à son aise,
La gorge teintée de bleu sombre,
Le visage paré de ses trois yeux.
La Déesse, fille de la montagne,
Se prosterna en touchant de son front
(Les pieds de Dieu).

La sublime Déesse demanda :

Dieu des dieux !
Dieu qui enveloppe toute divinité !
Toi qui consume le corps
D’Éros et de Thanatos !
Par ta grâce, j'ai entendu avec attention
Tout ce qui est enseigné
Dans les traditions du Kula, du Kaula,
Du Kaula intégral,
Du Kula des Parfaits et du
(Kula des Yoginis).

Si tu désire me prendre auprès de toi,
Si je te suis chère,
Ô maître !
Alors je suis bien digne
Que tu me révèle
Cette liberté en cette vie même
Qui est suggérée dans tous les tantras,
Et qui pourtant n'y est pas
Mise en pleine lumière....

Le sublime Dieu, le Bhairava, répondit :

Bien ! Excellent, ô toi
Qui possède cette fortune qui contient et surpasse toutes les autres !
Excellent, ô joie des montagnes !
Ta question est excellente, ô Déesse !
Tu l'a posée pour le bien des amoureux.

La sublime Déesse demanda :

Dieu des dieux !
J'ai entendu cette définition
De la liberté incarnée.
Si tu as de la compassion pour moi,
Révèle-moi le moyen de l'atteindre !

Dieu répondit :

Maîtresse des dieux !
C'est par l'Œuvre que l'on
Parvient à conserver le corps.
On considère que l'Œuvre est double :
A la fois mercure et souffle vital.
Cristallisés, le mercure et le souffle vital
Guérissent les maladies.
Morts, ils ressuscitent.
Maîtrisés, ils procurent le pouvoir
De voler dans l'espace,
Ô Bhairavî !

Souveraine des dieux !
La liberté naît de la connaissance,
La connaissance naît de la conservation du souffle.
Alors, ô Déesse, le corps se conserve.
Et quand il se conserve, ô Déesse,
Le mercure puissant
Engendre sans délai
Un corps sans vieillesse ni mort,
Et aussi une vision spirituelle claire,
Grâce à l'application du mercure.
Ô Déesse, vraiment,
On obtient la connaissance théorique
Puis la connaissance (qui libère).
Les mantras de celui qui
Goûte le mercure neutralisé
Deviennent efficace.

Mais tant que l'on n'a pas reçu la grâce,
On ne se libérera point des liens.
Comment, (sans la grâce),
Comprendrait-on ?
Quand le mercure est neutralisé,
On devient le maître.
Pour ceux qui sont avides d'alcool et de viande,
Plongé dans l'adoration du vagin et du phallus,
Et dont l'intellect est, par conséquent, réduit à néant,
La connaissance du mercure est
(Certes) bien difficile à atteindre !

(D'un autre côté),
Ceux qui s'attachent aux six doctrines,
Privés de l'enseignement du Kula,
Ne réalisent pas non plus le mercure,
Ô Déesse :
Ils s'abreuvent à un mirage !
Mais celui qui mange de la viande de vache
Et l'immortelle liqueur,
Celui-là est un membre de la divine Famille, le Kula,
Que je respecte.
Les autres (prétendus) experts en mercure
Sont inférieurs.

Dans la transmission traditionnelle,
Il n'y a qu'une vérité :
Celle du travail du mercure.
C'est par lui qu'on atteint la réalisation.
Pas de réalisation sans mercure.
Tant que l'on n'ingère point
La semence de Dieu,
Le fluide vital qui procure la transcendance,
D'où viendrait la liberté ?
D'où viendrait la conservation du corps ?
Les "sages" qui affirment que la sagesse
Consiste à s'adonner
A l'alcool et à la viande
Sont égarés par le pouvoir magique
De Dieu.
Ils divaguent quand ils disent :
"Nous sommes délivrés,
Nous nous en allons vers
Le sanctuaire de Dieu".
Ils ne se préoccupent pas
De la conservation de leur corps,
Ces imbéciles !
Parce que leur connaissance
Est chaotique, ô Maîtresse des dieux,
Ils sont conditionnés par les êtres et les choses.

Atteindre en ce corps même
Le pouvoir de voler dans l'espace,
C'est être Dieu.
C'est à cette connaissance mercurielle
Que tu dois chaque jour t'exercer,
Ma bien-aimée !"

L'alchimie tantrique est celle de la tradition du Kula, du Clan, de la Famille divine, transmise par les Parfaits et les Yoginis depuis des temps sans commencement.

On me demandera : Quel rapport avec le "shivaïsme du Cachemire" ? 

Eh bien, tout simplement, il existe dans le Trika, la branche du Kula dont relève ledit shivaïsme, une voie alchimique, une voie mercurielle dont l'adage est "Dans le corps, comme dans le métal". 

Son but est la liberté dans un corps immortel, à travers une "oeuvre en deux parties" : dans le métal et dans le corps. Le métal crucial est le mercure, semence de Dieu tombée dans la matière. Mélangé à ses scories, il n'atteint pas sa perfection, celle de l'or. De même, le sperme est la semence de Dieu dans le temple de la chair. Mais, emprisonné dans les scories du sang, sa véritable nature demeure cachée. De même, le mercure insaisissable, le vif-argent, est le mental qui, une fois préparé par l'Oeuvre, devient capable de transmuter le monde en paradis.

Le lieu de l'oeuvre mercurielle est le Pavillion du mercure, temple au centre duquel se trouve un emblème de mercure, au centre d'un mandala, entouré d'un triangle dont les trois angles sont les trois déesses du Trika. Cet emblème ou linga, ou encore "colonne de semence mercurielle" est le Seigneur du mercure, qui jaillit des tréfonds de la terre, attiré par l'Enchanteresse du mercure (Rasânkoushî Bhairavî), écho d'une très ancienne fable de la mémoire humaine.

Au quatre coins du labo (action, kriyâ shakti) en forme d'oratoire (contemplation, jnâna shakti), lieu de l'union, se trouvent les instruments et ingrédients de l'Oeuvre, répartis selon les éléments. On commence face à l'est et l'on finit au nord. L'adepte parcoure ainsi les dix-huit opérations : huit pour la spagyrie, huit pour le Grand Oeuvre, une pour transmuter le métal, et une, enfin, pour transmuter la chair.

Toute ce travail s'accomplit dans l'amour divin (bhakti). Le tantra du shivaïsme non-duel que je paraphrase ici, le Tantra de l'Océan mercuriel (Rasârnava, vers le Xe siècle), souligne que rien n'est possible sans dévotion. 
De même, il faut à la fois un maître - des conseils oraux - et des textes. 
Il faut aussi être dévoué à la tradition du Kula, avec ses symboles, ses mantras et ses mandalas. 
Il faut une initiation, sachant toutefois que l’initiation du Kula est toujours une transmutation (vedha), et que l'Oeuvre elle-même fait ici office d'initiation. Elle en est, du moins, l'essence vitale. 
Enfin, il faut à l'adepte une partenaire. Car, selon l'alchimie tantrique, l'adepte ne pourra ingérer le mercure si son corps n'a pas été préparé - à l'instar du mercure lui-même - par le yoga de l'union sacrée. 
Cette voie insiste sur l'importance de l'expérience directe, et critique les autres voies pour leurs bavardages invérifiables. 

Le yoga est une alchimie interne.
L'alchimie est un yoga externe.

Ils sont inséparables, "comme les deux ailes d'un oiseau".

jeudi 13 décembre 2018

Prendre soin du corps ?



Un bel extrait d'un Tantra d'alchimie, l'Océan mercuriel (Rasa-arnava) ou Mer savoureuse. Traduit de l'original sanskrit (I, 1-31):




Tout est en lui.
Tout vient de lui.
Il est tout, partout.
Tout est fait de lui,
Toujours.
Hommage au Soi
De tout et de tous ! 

Dans un agréable jardin
A la cime du mont de cristal, 
Orné de myriades de joyaux,
Traversé de lianes et d'arbres variés, 
Vierge de tout défaut caché, 
Le Dieu des dieux trônait à son aise,
La gorge teintée de bleu sombre,
Le visage paré de ses trois yeux.
La Déesse, fille de la montagne,
Se prosterna en touchant de son front
(Les pieds de Dieu). 

La sublime Déesse demanda :

Dieu des dieux !
Dieu qui enveloppe toute divinité !
Toi qui consume le corps
D'Eros et thanatos !
Par ta grâce, j'ai écouté avec attention 
Tout ce qui est enseigné
Dans les traditions du Kula, du Kaula, 
Du Kaula intégral, 
Du Kula des Parfaits et du
(Kula des Yoginis).

Si tu désir me prendre auprès de toi,
Si je te suis chère,
Ô maître !
Alors je suis bien digne 
Que tu me révèle
Quelle est cette liberté en cette vie même
Qui est suggérée dans tous les tantras,
Et qui pourtant n'y est pas
Mise en pleine lumière....

Le sublime Dieu, le Bhairava, répondit :
Bien ! Excellent, ô toi
Qui possède cette fortune qui contient et surpasse toutes les autres !
Excellent, ô joie des montagnes !
Ta question est excellente, ô Déesse !
Tu l'as posée pour le bien des amoureux.

Ô Déesse qui contient toute divinité !
La liberté incarnée est difficile à gagner,
Même pour les dieux.
Elle est la conscience de ne faire qu'un avec Dieu
Pour qui est doté d'un corps sans vieillesse ni mort.
La liberté présentée comme une délivrance
Qui a lieu à la mort du corps
Est une liberté bien vaine !
Déesse, si l'on est libre quand le corps meurt,
Alors les ânes aussi sont libres !
Et si la liberté consiste dans l'excitation sexuelle,
Pourquoi les ânes ne sont ils point libres ?
Et pourquoi pas les boucs et les taureaux,
Et pourquoi pas tout le monde,
Ô Mère (du monde) ?
Par conséquent, il faut veiller sur le corps
Grâce aux élixirs,
Et surtout par l'entremise du mercure 
Et du fluide vital (qui est sa contrepartie dans le corps).
Si la liberté consistait seulement
A vénérer le sperme, l'urine et les excréments,
Alors pourquoi, ô grande Déesse,
Les chiens et les porcs ne sont-ils pas libres ?
De même encore, 
La liberté prônée dans les six doctrines,
Présentée comme faisant suite à la mort,
N'est pas objet d'expérience directe,
A la manière d'un fruit 
Dans la paume de la main.

Souveraine des dieux !
Cette essence réelle, cette substance véritable, 
Est ineffable.
Je vais pourtant te la révéler...

Même l'homme vertueux,
Livré aux rituels mantriques,
Ne parvient pas à conserver son corps.
Les dieux mêmes, ô maîtresse des dieux,
On bien du mal à conserver leur corps !
Alors que dire des hommes 
Qui habitent la surface de cette terre...

Si le corps périt,
Comment pratiquer une spiritualité ?
En l'absence de spiritualité,
Que deviendrait la pratique spirituelle ?
En l'absence de pratique,
Que deviendrait le yoga ?
En l'absence de yoga, à quoi bon 
Rêver de salut ?
Et en l'absence de salut, 
A quoi bon parler de liberté ?
Et s'il n'y a pas de liberté,
Il n'y a plus rien !

La sublime Déesse demanda : 

Dieu des dieux !
J'ai entendu cette définition
De la liberté incarnée.
Si tu a de la compassion pour moi,
Révèle-moi le moyen de l'atteindre !

Dieu répondit :

Maîtresse des dieux !
C'est par l'Œuvre que l'on 
Parvient à conserver le corps.
On considère que l'Œuvre est double :
A la fois mercure et souffle vital.
Cristallisés, le mercure et le souffle vital 
Guérissent les maladies.
Morts, ils ressuscitent.
Maîtrisés, ils procurent le pouvoir 
De voler dans l'espace,
Ô Bhairavî !

Souveraine des dieux !
La liberté naît de la connaissance,
La connaissance naît de la conservation du souffle.
Alors, ô Déesse, le corps se conserve.
Et quand il se conserve, ô Déesse,
Le mercure puissant
Engendre sans délai 
Un corps sans vieillesse ni mort,
Et aussi une vision mentale lucide,
Grâce à l'application du mercure.
Ô Déesse, vraiment, 
On obtient la connaissance théorique
Puis la connaissance (qui libère).
Les mantras de celui qui
Goûte le mercure neutralisé
Deviennent efficace.

Mais tant que l'on n'a pas reçu la grâce,
On ne se libérera point des liens.
Comment, (sans la grâce),
Comprendrait-on ?
Quand le mercure est neutralisé,
On devient le maître.
Pour ceux qui sont avides d'alcool et de viande,
Plongé dans l'adoration du vagin et du phallus,
Et dont l'intellect est, par conséquent, réduit à néant,
La connaissance du mercure est
(Certes) bien difficile à atteindre !

(D'un autre côté),
Ceux qui s'attachent aux six doctrines,
Privés de l'enseignement du Kula,
Ne réalisent pas non plus le mercure,
Ô Déesse :
Ils s'abreuvent à un mirage !
Mais celui qui mange de la viande de vache
Et l'immortelle liqueur,
Celui-là est un membre de la divine Famille, le Kula,
Que je respecte.
Les autres (prétendus) experts en mercure
Sont inférieurs.

Dans la transmission traditionnelle,
Il n'y a qu'une vérité :
Celle du travail du mercure.
C'est par lui qu'on atteint la réalisation.
Pas de réalisation sans mercure.
Tant que l'on n'ingère point
La semence de Dieu,
Le fluide vital qui procure la transcendance,
D'où viendrait la liberté ?
D'où viendrait la conservation du corps ?
Les "sages" qui affirment que la sagesse
Consiste à s'adonner
A l'alcool et à la viande
Sont égarés par le pouvoir magique
De Dieu.
Ils divaguent quand ils disent :
"Nous sommes délivrés,
Nous nous en allons vers 
Le sanctuaire de Dieu".
Ils ne se préoccupent pas
De la conservation de leur corps,
Ces imbéciles !
Parce que leur connaissance
Est chaotique, ô Maîtresse des dieux,
Ils sont conditionnés par les êtres et les choses.

Atteindre en ce corps même
Le pouvoir de voler dans l'espace,
C'est être Dieu.
C'est à cette connaissance mercurielle
Que tu dois chaque jour t'exercer,
Ma bien-aimée !

vendredi 23 janvier 2015

La Semence divine


Rasânkushî


Dans le Tantra de l'Océan mercuriel (Rasârnava), la Déesse demande à Dieu de lui dire l'origine du mercure. Comment est-il descendu (avatara) sur terre ?
Dieu répond qu'il est engendré par leur union :

"A jamais,
Tu es la mère de tous les êtres.
Et je suis leur père.
Le mercure est le fluide vital (rasa)
Engendré par nous deux :
Il est né de la grande étreinte !"

Il décrit ensuite les différentes sortes de mercure. Le cinabre (sulfure de mercure en cristaux rouges, abondant autour de certaines sources en Inde) est la semence de Dieu tombée à terre. Parmi les substances terrestres, le mercure est, avec l'or, la plus puissante. Mais il faut aussi comprendre que cette semence est notre âme et son support charnel - le sperme (masculin) et le sang (féminin).
Le mercure est l'objet. La conscience est le sujet. Et la semence sexuelle est le lien entre les deux, entre la conscience manifestée et la conscience manifestante. Car, nous dit Abhinavagupta, la semence a pour cause la félicité (la conscience manifestante) et elle résulte de la félicité (conscience manifestée). 

Mais Abhinavagupta présente une version du Trika sacramentelle, non pas yogique ou alchimique, quoiqu'il emploie leur vocabulaire imagé : dans le Kula sacramentel on fait l'amour et on offre les sécrétions sexuelles au couple divin. C'est le "sacrifice primordial" (âdiyâga) de la semence extérieure

Dans la branche alchimico-yogique du Trika, en revanche, on travaille sur la semence intérieure, principalement en évitant qu'elle s'épanche au dehors. Autrement dit, il s'agit du hathayoga, avec ses techniques de "rétention spermatique". 

Ainsi il y a deux approches du sexe dans le tantra : sacrementelle ou yogique. 

Dans l'approche sacramentelle, on fait l'amour de façon ordinaire, mais avec une attention extraordinaire portée au ressenti. 
Dans l'approche yogique, on emploie des techniques pour engendrer un ressenti extraordinaire. 
Ce qui ne revient pas à dire que l'approche sacramentelle ignore les arts d'Eros... Au reste, il existe plusieurs traditions des arts de l'amour en Inde. A côté de celle de Vâstyâyana, bien connue à travers son Kâmasûtra, il existe une approche plus affinée, tantrique, avec notamment le manuel de Mînanâtha, la Lampe d'Eros (Smaradîpikâ). Mînanâtha n'est autre que Matsyendranâtha, l'introducteur (avatâraka) du Kula sur terre.

Quoiqu'il en soit, le mercure ou fluide vital est un synonyme de la conscience, de la vibration de vie. Dieu donne l'exemple du son du silence :

"Souveraine des dieux !
Pour qui le Seigneur du mercure
Est présent au creux de l'oreille,
Dans l'espace du cœur,
La délivrance des péchés et des renaissances
Est immédiate."

Evidemment, il peut s'agir des préceptes alchimiques, que l'adepte doit toujours garder présent en son cœur. "L'espace du cœur" est une métaphore classique de l'intellect. Mais à chaque fois, l'interprétation spirituelle est légitime, car les termes employés sont les mêmes. A dessein.
Cependant, il y a toujours, dans l'alchimie tantrique comme dans les autres, une ambiguïté. On ne sait jamais s'il est question de transmutation par le mercure chimique ou pas. Par exemple, notre tantra dit :

"La science du vol (magique) est inférieure.
La science des trésors (cachés) est médiocre.
Quant à la science des mantras,
Elle est supérieure.
Mais la science mercurielle
Est suprême !
Celui qui dénigre la science mercurielle
Alors qu'il connaît à fond
Les mantras et les tantras,
Celui-là va en enfer,
Ou il sera découpé
Et entassé !
La science ultime,
La science mercurielle
Est presqu'impossible à obtenir
Dans les trois mondes.
Elle procure jouissance et délivrance.
On ne doit donc la confier
Qu'à celui qui a les qualités
Requises...
Certains disent que "c'est vrai".
D'autres disent que "ce n'est pas vrai".
Je stipule que celui qui croit réalisera en ce monde.
Celui qui n'a pas cette foi, 
Celui qui insiste que "clea n'existe pas",
Celui-là,
Ô Bien-aimée !
Ne réalisera jamais,
Même après des millions d'existences !
Celui qui (prétend) être délivré 
Par la connaissance de l'absolu
(Mais) qui méprise la (science) mercurielle,
Celui-là est un pécheur.
Je ne le sauverai jamais
Du devenir !
Il renaîtra mille fois comme chien !
Des millions de fois comme chat !"

Des milliards de fois comme fourmis, asticots, etc., etc.
Bref, faut pas se moquer des alchimistes. L'auteur a visiblement souffert des sceptiques, comme beaucoup de par le monde. 
Mille fois chien, pourquoi pas ? Tout dépend du temps et du lieu... Mais des millions de vies de chats ? C'est vrai que ça fait peur. Des milliards de boîtes de pâté... Ça fait frémir.
Reste que ce tantra confirme le message central du Kula : une liberté incarnée, concrète. Mais qui ne passe pas pour autant par des techniques et des tribulations alambiquées (sans jeu de mot, bien entendu).


The Hermaphrodite in Ovid.
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