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mardi 6 avril 2021

Plus beau que la non-dualité

 


J'avais déjà évoqué la figure de Madhusûdana Sarasvatî, (XV-XVIè siècles). Ce maître de l'Advaita Vedânta, considéré comme un "libéré vivant" (jîvan-mukta) pleinement établi dans l'absolu sans formes (nirgunabrahmânishtha), était aussi un dévot de Krishna qui voyait dans l'amour divin (bhakti) une voie spirituelle à part entière, peut-être supérieure même à la voie de la connaissance, comme le suggère plusieurs versets qu'il composa :

"Certains yogis, leur esprit maîtrisé grâce à l'exercice de la méditation, contemplent la Lumière suprême, vierge d'attributs et d'action.

Je leur souhaite de la contempler !

Mais moi, je souhaite que cette splendeur merveilleuse qui joue sur les rives de la Yamunâ me régale encore longtemps mes yeux !"

"Certains sont purs de corps et d'esprit et aspirent à la libération en contrôlant leurs sens, se détachant des plaisirs de ce monde et grâce au yoga. Mais moi, j'ai été délivré en savourant le nectar ambrosiaque - la gloire sans limites de Nârâyana !"

Il a ainsi composé une Alchimie de l'amour divin (Bhagavadbhaktirasâyana) et on lui attribue ce verset :

"Avant l'éveil, la dualité est une prison. 
Mais après l'éveil, elle est sagesse.
Imaginée en vue de l'amour divin,
la dualité est plus belle 
que la non-dualité elle-même."

Ainsi ce maître, originaire du Bengal et passé maître en logique et en Advaita Vedânta, fut-il finalement séduit par la Forme du Sans-forme.

Enfin, voici un article pour aller plus loin.


vendredi 24 juillet 2020

La méditation de Shiva dans la Bhagavad Gîtâ

A chola bronze figure of krishna | Olympia Auctions
Krishna / Kâlî, bronze Chola

Le Chant du Bienheureux ou Bhagavad Gîtâ est le livre le plus célèbre de l'hindouisme.
Le shivaïsme du Cachemire en propose une interprétation ésotérique.

Selon Mahesvarânanda, Krishna est Kâlî, c'est-à-dire la conscience universelle envisagée comme Temps. Le Temps est le pouvoir suprême selon le Mahâbhârata, dans lequel s'inscrit l'enseignement de la Bhagavad Gîtâ.

Krishna est Kâlî, la conscience comme Temps qui, simultanément, engendre tout et engloutit tout. Elle est la conscience en tant que vie, qui crée et qui détruit à chaque instant. De même que Krishna a ses 16 000 bergères, la conscience est douée de 16 000 énergies qui sont les différentes facettes de notre existence.

Si je reconnais la source de ces pouvoirs, je suis libre. Si je la méconnais, je suis prisonnier de ces mêmes énergies.

Dans ce cadre, la pratique principale est la méditation de Shiva, que j'ai évoquée ici à de nombreuses reprises et que j'expose plus en détail dans les Quatre yogas et l'Anthologie du shivaïsme du Cachemire, qui viennent de paraître chez Almora.

Dès lors, il est logique de retrouver cette pratique dans la Bhagavad Gîtâ. Par exemple ici, dans ce passage très célèbre où Krishna/Kâlî se révèle à Arjuna dans sa forme divine. Mais seul le divin peut voir le divin. Krishna a donc d'abord fait grâce à Arjuna de la vision divine (XI, 8). Or, cette vision divine n'est autre que la vision de Shiva, le geste de Bhairava qui définit la méditation de Shiva (shiva-mudrâ, shâmbhavî, etc.), décrite dans ces versets (XI, 23, 24) :

rūpaṃ mahat te bahuvaktranetraṃ
mahābāho bahubāhūrupādam /
bahūdaraṃ bahudaṃṣṭrākarālaṃ

dṛṣṭvā lokāḥ pravyathitās tathāham //

nabhaḥspṛśaṃ dīptam anekavarṇaṃ 
vyāttānanaṃ dīptaviśālanetram /
dṛṣṭvā hi tvāṃ pravyathitāntarātmā dhṛtiṃ na vindāmi śamaṃ ca viṣṇo //


"Je (contemple) ta forme immense" : l'espace.
"... aux nombreux visages et yeux" : l'expérience de reconnaître l'unique conscience en amont de tous les visages et de tous les regards.
"Toi, aux bras immenses" : l'expérience de l'immensité des bras qui s'étalent dans l'espace.
"Toi, aux multiples bras, genoux, pieds, aux nombreux ventres" : une seule conscience en amont de tous les corps.
"Te voyant, les mondes tremblent, et moi aussi" : le bavardage intérieur cesse, le Moi s'ouvre, entre en expansion par la puissance de la vibration.
"Tu sens l'espace, enflammé, aux multiples couleurs" : l'espace se rempli de teintes, de lumières pulsantes. Le corps s'ouvre et se répand dans l'espace, comme une lampe à travers les ouvertures d'un vase.
"Ton visage est illuminé" : la sensation de rayonner dans l'espace.
"Ton regard, vaste, s'allume" : le "troisième oeil" s'ouvre, le regard se réveille à soi.
"T'ayant vu, je tremble en moi-même, incapable de trouver un support stable, ni aucun repos" : l'attention ne trouve plus de référence dans l'espace, elle se noie en lui, comme la vague en l'océan.

Et ainsi de suite. Ce chapitre est une évocation de cette pratique "cachée dans tous les tantras". De même, la Bhagavad Gîtâ est l'enseignement du tantrisme non-dualiste, mais à travers des symboles et de manière détournée.

Il existe, à ma connaissance, au moins deux commentaires à la Gîtâ composés par des adeptes du shivaïsme du Cachemire. Ils restent à traduire. Mais surtout, il reste encore à proposer une interprétation de toute la Bhagavad Gîtâ dans la perspective ésotérique du shivaïsme du Cachemire.






jeudi 27 décembre 2018

Pleinement humain, pleinement divin




L'âme de nos vies,
ce sont nos problèmes.
Pas les petits problèmes,
mais les grands contradictions,
le profonds paradoxes.

Nous voulons le beurre et l'argent du beurre.
Nous désirons l'impossible.
Être tout.
Être rien.
L'universel et le singulier.
La paix et l'agitation.
Le divin et l'humain.

Comme le Christ,
pleinement homme,
pleinement Dieu.

"Faire ce qui est en haut
comme ce qui est en bas."

Contrairement à un dogme répandu,
ce paradoxe n'est pas le propre du christianisme.

Aux Indes (en Asie),
Krishna est, aussi, 
l'Omniprésent incarné.
Fort et faible.
Naissance du Non-né.
Mort de l'Immortel.
Par jeu.
Par amour. 
Gratuit.

Dévakî, sa mère, est la première à reconnaître en lui le Tout-présent, "impersonnel", l'Immense :

"Cette essence que l'on dit être impersonnelle,
originelle, l'Immense, la lumière sans modes,
immuable, le pur fait d'exister, indifférencié, 
immobile :
cela, c'est toi en personne !
Toi l'Omniprésent (vishnu),
la lampe intime.
Quand le monde est détruit...
tu es Cela Qui Demeure,
un."

(traduit du sanskrit : Shrîmad-bhagavatam, X, 3, 24-25)

Miracle de l'espace fait chair...
Plus loin, elle célèbre l'incarnation :

"Cette Personne transcendante
qui porte en son corps
l'univers à la fin de la nuit cosmique,
comme il convient à ce moment [du cycle],
est ta Présence que j'ai portée en mon sein.
Quelle merveille, ce spectacle d'une vie humaine !"

(id. 31)

Toute l'histoire de Krishna est la manifestation vivante 
de ce paradoxe. 
Jeu et sérieux. Sérieux du jeu. 
Au-delà et au-dedans de tout. 
Cette histoire parle de moi, de vous, de chacun d'entre nous. Appelés à incarner ce qui ne peut l'être.  

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