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vendredi 12 février 2021

Comment faire comprendre avec des mots ce qui n'est pas exprimé par les mots ?



Le Tantra admet que l'essence est au-delà des mots. Elle n'est exprimée par aucun mot. Et pourtant, le Tantra est un discours fait de mots. Comment justifier cette contradiction ?

Selon l'interprétation cachemirienne, assurément la plus aboutie du Tantra, cette contradiction se résout en trois points :

1 - Il y a une pédagogie en deux moments : affirmation, puis négation. Par exemple : "Vous voyez l'étoile, là, posée au bout de la branche de cet arbre ?" Cette affirmation est ensuite niée, quand on réalise que l'étoile n'est évidemment pas "sur" la branche. Et pourtant, même si l'affirmation initiale n'était pas complètement vraie, elle a aidé à repérer l'étoile. Il en va ainsi dans la pédagogie spirituelle : on affirme et on nie, c'est-à-dire que l'on procède par une série de corrections. Quand on dit que "L'essence est conscience", c'est pour corriger la croyance selon laquelle l'essence serait une obscure réalité éloignée de moi ; ensuite, j'ajoute "elle n'est pas un objet" afin de corriger la croyance selon laquelle l'essence serait un objet que je pourrais saisir sur le mode du "cela", alors qu'elle est bien plutôt cette activité qui saisit, mais qui elle-même ne se laisse pas saisir de cette manière, et ainsi de suite. Solve et coagula. Cependant, contrairement à ce qui est tenu dans le bouddhisme et le Vedânta, cette pédagogie n'est pas ici considérée comme un artifice, mais comme un des visages de la pulsation de l'Essence, laquelle n'est pas statique, mais dynamique. Et ce mouvement, en sa forme essentielle, si j'ose dire, comporte au moins deux temps, tels l'inspir et l'expir, le goût et le dégoût, la naissance et la mort, l'état de veille et l'état de sommeil profond. L'Essence elle-même est de nature dialectique : thèse, antithèse... Ainsi, il devient possible d'exprimer par la parole ce qui transcende la parole.

2 - L'Essence elle-même est parole. Elle n'est certes pas parole articulée, mais cette dernière est la libre transformation de la Parole indifférenciée qu'est la conscience universelle. Il y a continuité entre ces étapes ou ces plans - car le plan supérieur ne disparaît pas quand s'esquisse le plan inférieur - davantage que rupture ou dualité. L'Essence demeure intuition qui se différencie en mots, qui se perd et s'oublie dans ces mots, puis qui se ressaisit finalement dans ces mots mêmes, comme le soleil qui engendre les nuées, qui est voilé par elles, avant de les transpercer de ses rayons. Cette percée à jour de l'au-delà des mots dans les mots a lieu dans la philosophie et dans la poésie. Ces deux modes du discours sont des manifestations éclatantes de l'Essence comme pure intuition du Vrai ou "pure science" (sad-vidyâ), comparable à un éclair dans la nuit. 

3 - Enfin, il y a un mot qui exprime, et qui pourtant n'exprime pas un objet. C'est le mot "je", aham en sanskrit. Il est réalisation de la conscience, de l'Essence. Voilà pourquoi "aham" est le Mantra suprême, qui enveloppe d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet de la langue sanskrite, la langue parfaite qui va en effet de "a" à "ha". Or, la mission (plutôt que la "fonction" !) d'un Mantra est de ramener l'individu vers sa Source, vers l'Essence qu'il est. Enoncer "je" est la voie la plus courte pour ramener l'ego dans le Soi, si l'on veut s'exprimer ainsi. Du reste, n'est-ce pas la pratique recommandée par Ramana Maharshi ?

Si l'on médite ces trois points, l'on saura que l'Essence peut être exprimée par des mots, même si elle n'est la chose d'aucun mot, l'objet d'aucune phrase. Et l'on reconnaîtra l'Essence dans la conscience, et l'on progressera vers elle.

jeudi 19 mars 2020

Pourquoi est-il si difficile de partager l'éveil ?

Avoir confiance en soi  Changer de vie maintenant

"C'est au-delà des mots", "trop proche", "trop simple"...

Pourquoi les mots semblent-ils incapables de communiquer l'essentiel ?

Parce que le langage est issu d'une sélection naturelle, une très longue évolution.
Or, il n'a pas été sélectionné pour connaître le réel, mais pour agir sur lui.

L'expérience quotidienne me l'enseigne.

Si l'on me dit "Passe-moi le sel !", je passe à l'action, ou pas. Mais c'est fluide. Je n'ai aucune tentation de répondre par un "Ah mais, le sel, c'est au-delà des mots !" Pourquoi ? Parce que le langage est adapté à l'action. Tout discours est une injonction, une incitation à faire. Depuis les signes les plus primitifs jusqu'aux discours du président, tout langage incite à agir : "Sauve-toi !", "Votez pour moi !". Entre le signal primitif et le discours alambiqué, les feuilles, les fleurs et les fruits diffèrent, mais la souche est la même.

Si, en revanche, on me dit "Qu'est-ce que le sel ?", je reste interdit. Le flot de l'action est bloqué, comme grippé. Car qui peut dire ce qu'est le sel ? Et si l'on dit que c'est tel assemblage de particules, que sont ces particules ? Qu'est-ce que l'énergie ? Qu'est-ce qu'une force ? Qu'est-ce que le vide ? Qu’est-ce que le temps ?  Qu'est-ce qu'être ? Et, sous l'angle subjectif, qu'est-ce que le salé ? Qu'est-ce que le goût ? Qu'est-ce qu'une saveur ? Qu'est-ce que percevoir ? 
Bref, d'une simple question, on tombe en cent, toutes plus obscures les unes que les autres. Employer les mots pour connaître, c'est entrer dans un labyrinthe dont on ne sait même pas s'il a une issue.

Agir et connaître sont bien différents. Si on me demande de passer le sel, je n'ai pas besoin de savoir ce qu'est le sel, etc. Je peux agir dans l'ignorance. Je ne peux connaître dans l'ignorance. 

Shankara dit que le "Tu es cela" n'est pas un acte, mais une connaissance. Mais c'est, en fait, l'acte d’attirer l'attention sur un fait présent. C'est donc bien un acte. Comprendre une parole qui n'inciterait à absolument aucune action, c'est impossible. Comprendre un discours, c'est comprendre ce qu'il incite à faire. Par exemple, à "voter pour Untel".
L'expérience du doigt qui pointe le vide, ici au-dessus des épaules est, elle aussi, un geste, a minima un acte de l'attention. Il s'agit de faire, et non purement de connaître. Et même connaître, c'est faire, mais de manière plus subtile. Si l'on me dit : "Votre pot d’échappement fume", c'est une transmission de connaissance qui, clairement, incite à l'action.

Mais connaître purement ? 
Oui, c'est possible. Et vital.
Mais pas par le langage. 
Disons ceci : plus le langage est complexe, plus il dérive du côté de l'action. Plus il est simple, plus il demeure du côté de la connaissance.
La connaissance pure, la contemplation, est sans mots. Elle n'est pas discursive, mais intuitive, au sens où elle est directe. 

Je récapitule :
Les mots, c'est l'action.
La connaissance, c'est le silence. Se taire. Muet. Arrêté. Suspendu.
Quand je suspend, la connaissance surgit, la conscience se réveille. Une autre sorte d'activité émerge. Comme si je changeais de vitesse.

Mais ça, les mots ne peuvent le décrire, car les mots ne sont pas fait pour ça.
C'est pourquoi, si l'on me demande de décrire la connaissance pure, l'expérience brute, 'l'éveil", je pointe le vide au-dessus des épaules. 
Le moins de mots possible.
C'est comme pour tout. Si l'on me demande "Qu'est-ce que le sel ?", ma première réaction, après un moment d'arrêt (justement), sera de pointer le sel en ajoutant, peut-être, "C'est ça !"
J'en resterai à un langage subtil, le plus sobre.

D'où l'intérêt des "expériences", des jeux d'éveils, des paroles qui pointent en peu de mots, comme "Dans un expir, se laisser planer" ou "Entre deux pensées, l'arrêt". Ce sont des signes qui pointent l'expérience nue, comme des boutons que chacun peut comprendre intuitivement et faire ce qu'il y a à faire.

A côté de cela, de cette connaissance pure, il y a la quête de connaissance par les mots : la théorie. 
Mais si je ne m'arrête pas sans cesse, je me perds dans des labyrinthes.
Donc la pratique de l'arrêt est vitale. Il suffit de s’arrêter.
Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais ça marche très bien.

jeudi 17 janvier 2019

Libre des mots



Quand je prends conscience du bavardage,
il s'apaise. 
Un espace apparaît dans lequel ce brouillard mental se révèle comme ce qu'il est : des mots dans le silence.

L'attention bascule alors. Je ne suis plus le jouet de ces bribes de langage, de ces schémas mentaux. Je suis le silence entre les mots, dans les mots. Un silence radieux. Doux. Vivant. 

Il se peut que d'abord je perçoive le silence comme une chose. Mais très vite, je suis ce silence. Impossible à décrire. L'au-delà des mots est... au-delà des mots. 

Et pourtant, c'est la source des mots. De toutes les langues. 

Et vivre dans la claire reconnaissance d'être silence rend créatif. Ou plutôt, le Silence parle à travers nous. pas seulement à travers la bouche, mais à travers tout notre corps. 

Les mots perdent leur pouvoir trompeur. Ils redeviennent musique de l'indicible. La bouche se détend. Le ventre se dénoue. Les muscles se déposent. L'énergie circule. Le cœur prend son envol.

Ce qui ne peut être dit est la source de toute expression.
Ce qui ne peut être fabriqué est la source de toute création.
Ce qui ne peut être communiqué est l'âme de toute communion.

Dans la tradition du Cachemire, il est dit que l'être-silence est Parole au comble de l'intensité. Ramana célébrait l'éloquence du silence. En silence, en poésie ou en actes quotidiens. 

Sentez l'intuition éclore dans le silence comme des vagues sur la mer. Puis devenir mots articulés mentalement, puis mouvements du corps, gestes et paroles dans la bouche, dans l'espace qui vous entoure. Un seul mouvement. Un seul geste qui ne quitte pas le silence. Les mots entendus ne sont plus une menace. Les mots superflus retournent au silence et les mots du silence émergent avec force, limpide, tranchants et en harmonie avec cet espace de paix profonde.

Les mots ne sont pas ennemis du silence. Ils sont les enfants de notre Moi profond, du mystère que nous sommes. Mais comme des parents qui subissent leurs enfants parce qu'ils manquent de présence, nous sommes victimes du bavardage quand nous vivons dans l'inconscience. Les mots tissent alors des toiles de tensions, des mondes infernaux.

C'est à explorer dans le quotidien. Le yoga des tempêtes est le plus puissant, ce qui n'exclut pas, bien sûr, de communier avec des doux alizés des jours de grand calme.
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