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vendredi 4 août 2023

"Au-delà des mots"


On entend ce mantra : "C'est au-delà des mots !", comme si c'était un argument sans réponse.

Or, me vient ceci :

il y a ce qui dépasse la pensée. L'ineffable par excès. L'Un pur.

Mais il y a aussi ce qui est impensable. L'indicible par défaut. Le Multiple pur.

Par exemple, une idiotie telle qu'elle ne se peut penser, comprendre, dire. Elle est indicible.

Donc :

L'expérience de l'absolu ne peut se dire, jamais. Mais ce qui ne peut se dire n'est pas nécessairement une expérience de l'absolu. Ce peut être une expérience qui ne peut pas se dire parce qu'elle est trop fragmentée, chaotique, violente, agité, désordonnée, absurde ou stupide. 

Tout ce qui dépasse les possibilités du langage ne marque pas une expérience de l'absolu.

En pensant autrement, je pense mal, je commet l'erreur logique "A implique B, donc B implique A" (proposition contraposée en forme de négation de l'antécédant, donc sophisme ; par exemple "Les gens qui disent la vérité sont rejetés ; or, il est rejeté ; donc il dit la vérité").

Donc,

le simple fait de dire "c'est au-delà des mots" peut signifier que l'on parle d'une expérience de l'absolu. Ou bien... que l'on se sait pas parler, que l'on est imbécile, où que l'on parle d'une chose trop bête, idiote, inintelligente.

Il n'y a pas que l'absolu qui est au-delà des mots. Il y a des actes, des choix, des expériences qui sont au-delà des pouvoirs de la parole, et qui pourtant ne sont pas des expérience de l'Un, du Bien, du Beau absolu, de l'unité, de la non-dualité, etc.

Donc,

répéter bêtement que "c'est au-delà des mots" comme si c'était un argument, est parfois un simple témoignage de bêtise. "Au-delà de l'intellect"... encore faut-il en avoir un, d'intellect. Avoir des capacités cognitives suffisantes, les nourrir et ainsi les développer. Les voies "non dualistes" rejettent tout moyen de connaître l'absolu autre que la connaissance. Mais ces voies ne rejettent pas les moyens qui préparent à cette connaissance. Si je suis incapable de me concentrer, de retenir, de m'abstraire, etc., je suis incapable d'entendre, de réfléchir, de réaliser. Ou bien, même si j'entends, je comprendrai mal, ou partiellement. Ou alors, même si je comprends bien, cela ne restera pas.  

Donc il importe d'exercer son discernement.


dimanche 5 février 2023

Parole endormie, parole éveillée


 

En Inde, comme en Europe et dans toutes les cultures que je connais, la parole a valeur d'âme. Sans elle, le néant même ne saurait être dit, il ne peut pas même être "néant". Sa propre impuissance n'est impuissante que par la puissance de la parole.

En Inde, la parole est à la source des termes qui désignent l'absolu.

Âtmâ est d'abord le souffle, lequel fait corps avec la parole.

Brahman, l'absolu, désigne d'abord une formule, souvent une énigme, une équation entre macro et microcosme.

Akshara, l'Impérissable, désigne la syllabe ou plutôt le phonème, manifestation de la parole.

Nâda "la Résonance" est d'abord le signe graphique qui indique la résonance nasale, de même que bindu, "le Point". De même, visarga, l'extase créatrice, union de Shiva et Shakti, est d'abord le signe, fait de deux points, qui indique une légère expiration du souffle.

Le Tantra se nomme lui-même "voie du Mantra". Dans le Veda, le mantra désigne le verset poétique : encore une parole. Parole et pensée sont inséparables.

La parole est créatrice. "Je suis" est l'acte primordial. A est la première lettre ; HA est la dernière. Ainsi, l'être et la conscience d'être s'unissent et, par leur union, engendrent toutes choses. Ils s'unissent dans le Point M : AHAM, "Je suis".

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Cependant, il existe plusieurs états de la parole. Il y a la parole agitée, claire aux sens mais limitée par les conventions : la parole articulée. En amont, cette parole discursive est parole visionnaire, globale, source de la parole poétique, puissante. L'action corporelle est aussi parole : elle en est le prolongement dans le monde commun. 

La parole profane est endormie, elle est la Kundalinî inachevée. Parfaite en puissance, mais actuellement inaboutie, enroulée en elle-même. L'enroulement de la spirale est l'image du potentiel, d'un état endormi. Notre Kundalinî, notre conscience, notre parole, est éveillée, sans quoi il n'y aurait aucune expérience. Mais elle est partiellement éveillée seulement. A mi-chemin entre le néant et l'éveil, elle attend son propre réveil. 

La parole éveillée est poésie, parole efficace, parole qui s'élance du bruissement par-delà les mots, vers le frémissement au-delà du langage. Elle passe par les lettres, mais ne s'y arrête pas, sauf pour les rêves tourmentés que sont nos existences ordinaires. La vie passe par le corps et retourne à la vie, sans s'arrêter au corps.

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Le souffle expiré est la parole qui donne. Le souffle inspiré est la parole qui reprend. Entre les deux, le souffle égal est la parole qui équilibre. 

Cependant, comme le sommeil profond, ce souffle égal n'est pas l'éveil. De même, le sommeil profond, sans rêves, est bien unité pure. Mais l'unité pure n'est pas l'éveil. L'expérience de l'unité pure sans aucune différence n'est pas l'éveil

L'éveil est quand la conscience s'éveille à elle-même dans ce silence homogène du sommeil profond, ou dans l'agitation du rêve. Le souffle devient alors vertical. Un feu prend, une étoile s'allume dans la nuit. Il consume tout avant d'engendrer une nouvelle création, celle de la vie éveillée. Le vide se met à vibrer : Je suis. 

Le sommeil profond n'est qu'un état que la conscience, absolue liberté, joue à manifester. L'éveil n'est pas l'unité pure du sommeil profond. Certes, il n'y a pas plus "un" que le sommeil profond, ou l'évanouissement, ou le coma, ou la mort. Mais l'éveil n'est pas cet état indifférencié. 

L'éveil est la conscience qui se reconnaît, comme quand je me réveille d'un rêve, comme quand je reconnais mon visage, comme quand je sens soudain ma main en train de sentir les gouttes de la pluie. Or, nulle reconnaissance n'est possible sans parole. Donc l'éveil lui-même est manifestation de la parole. L'éveil n'est pas un état d'unité simple, mais un acte de retour sur soi, de ressenti de soi, de ressaisissement de soi, de réflexion, de... conscience, de soi. Je suis.

Tel est, du moins, l'enseignement du Veda et du Tantra.

mercredi 13 octobre 2021

Le secret de la parole


Révélation du Chemin du silence éloquent vers la parole audible :

tat kramaṃ te pravakṣyāmi sarvatraiva sugopitam |

tripurākhyā hi yā śaktiḥ svacchasaṃvedanāmayī || 10 ||

"Je vais te dire ce Chemin

à jamais caché !

Oui, cette Énergie nommée Tripourâ

est conscience très transparente."

na tatra vāgindriyāṇi mano vā'pyasti sarvathā |

sarvāstisārabhūtā'tmarūpī parameśvarī || 11 ||

"Là, il n'y a pas d'organe de la voix,

aucun mental, non plus.

Elle est l'essence de tout et de tous,

car elle est le Soi,

cette suprême Souveraine !"

na dharmo dharmavān vā'pi sarvadharmavivarjanāt |

sarvā'śrayacitiḥ svacchā kevalā vāgagocarā || 12 ||

"Elle n'est ni sujet, ni objet,

car il n'y a pas d'objet en elle.

Conscience fondement de tout,

elle est transparente, absolue,

au-delà de la parole."

tasya caitanyamātmeti na tato vidyate'dhikam |

tadeva sarvasvātantryamato māyākhyamīritam || 13 ||

"Il n'y a rien d'autre qu'elle :

'Le Soi est la conscience libre' [citation de Shiva-sûtra I, 1 !!!].

Cela seul est liberté universelle,

liberté aussi nommée 'Magie'".

atarkyā'paryanuyojyamāhātmyamakhilā'śrayam |

svayaṃ svātmānamamalaṃ vikalpayati bhūriśaḥ || 14 ||

"Elle n'est pas un objet logique,

elle est une majesté singulière,

fondement de tout.

Notre Soi intime, immédiat,

pur, qui imagine le Multiple."

līlayaiva sarvajagajjālameṣa samīrataḥ |

vikalpa eva śabdātmā sthūlamadhyavibhedataḥ || 15 ||

"Seulement par jeu !

elle anime ce tour de magie

qu'est le monde entier !

L'imagination elle-même, le bavardage,

est fait de mots.

Il est grossier ou subtil..."

sūkṣmakāraṇabhedābhyāṃ caturvidhamiti sthitam |

tatra sthūlantu yadrūpaṃ vaikharīti prakīrtitam || 16 ||

"A partir de son état subtil,
elle passe par quatre étapes.
Sa forme grossière est la parole articulée.

Le Secret de la déesse Tripourâ, Célébration de sa majesté, chapitre 58

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Notez l'emploi flottant du masculin, du féminin et du neutre.

Et le secret : même dans la parole grossière, articulée, le silence pur de la pur conscience est parfaitement présent, sans le moindre déclin.

mercredi 19 mai 2021

Dès cette vie même

The Soul's Prison, Evelyn de Morgan

L'éveil à la présence est d'abord intérieur, "entre deux pensées". Ensuite, cette même présence est perçue en présence des pensées, puis la présence même des pensées est cette présence, comme les vagues sont de l'océan. Les pensées sont peu à peu transformées au cours de ce chemin mystique, ce chemin muet. Ce qui sort de la bouche n'est plus obstacle, mais manifestation vraie de cette vérité qui est présence avant toute pensée :

"Dès cette vie même, lorsque l'âme est consommée dans l'unité et que cette unité ne peut plus être interrompue par les actions du dehors, il est donné à la bouche du corps une louange qui lui est propre, et il se fait un accord admirable de la parole muette de l'âme et de la parole sensible du corps, qui fait la consommation de la louange. L'âme et le corps rendent une louange conforme à ce qu'ils sont. 

La louange de la seule bouche n'est pas une louange, ainsi que Dieu le dit par son Prophète : 'Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est bien éloigné de moi'. 

La louange qui vient purement du fond, étant une louange muette, et d'autant plus muette qu'elle est plus consommée, n'est pas une louange entièrement parfaite, puisque l'homme étant composé d'âme et de corps, il faut que l'un et l'autre y concourent. 

La perfection de la louange est que le corps ait la sienne, qui soit de telle manière que, loin d'interrompre le silence profond et toujours éloquent du centre de l'âme, elle l'augmente plutôt ; et que le silence de l'âme n'empêche point la parole du corps, qui fait donner à son Dieu une louange conforme à ce qu'il est. En sorte que la consommation de la prière, et dans le temps et dans l'éternité, se fait par rapport à cette résurrection de la parole extérieure, unie à l'intérieur." 

Madame Guyon, Explication du Cantique des cantiques, dans Œuvres mystique, p. 343, édité par Dominique Tronc

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Il y aurait beaucoup à dire sur ce discours admirable. "Dès cette vie même" évoque la "liberté en cette vie même" (jîvanmukti) du shivaïsme du Cachemire. "Le silence toujours éloquent", expression qui revient sous la plume de la Dame Directrice, évoque le silence éloquent de Ramana Maharshi. 

Surtout, elle affirme clairement que l'individu est âme et corps : la perfection doit donc participer des deux. Plus précisément, l'extérieur sans l'intérieur n'est qu'hypocrisie, pharisaïsme. Mais l'intérieur sans l'extérieur n'est pas non plus parfait, car cette exclusion implique que la parole, la pensée, soit encore vécue comme obstacle au silence. La perfection, l'expérience complète, est quand la parole extérieur (ou la pensée "intérieure") exprime autant qu'elle le peut le silence intérieur. Telle est la véritable non-dualité, qui n'est pas exclusion de la dualité (la pensée), mais transmutation de la dualité qui devient alors adéquate à son essence silencieuse. L'extérieur (la dualité) se fait alors "louange" de l'intérieur (l'unité). 

Madame Guyon parle d'une "résurrection de la parole extérieure", de la dualité, mais cette fois sur fond d'unité.

Mais certes, cela demande d'abord une "mort" complète de toute l'âme en sa source une. Puis l'âme craint d'interrompre ce silence ineffable en parlant. Il est vrai que la tendance à parler est infiniment plus forte chez la plupart des individus. La tendance à rester muet intérieurement est bien rare. 

Cependant, Guyon ajoute :

"Mais comme l'âme, qui est accoutumée au silence profond et ineffable, craint de l'interrompre, c'est ce qui fait qu'elle a quelque peine à reprendre cette parole extérieure. Et c'est ce qui oblige son Epoux, afin de lui faire perdre cette imperfection, de l'inviter à faire entendre sa voix." 

Outre la louange, une autre œuvre de cette parole extérieure qui célèbre le silence intérieur, est le partage avec les autres âmes :

"Il l'invite aussi à parler aux âmes des choses intérieures, et leur apprendre ce qu'elles doivent faire pour lui être agréables. C'est une des principales fonctions de l'épouse que d'instruire et d'enseigner l'intérieur aux amies de l'Epoux, qui n'ont pas autant d'accès auprès de lui.... Voilà donc ce que l'Epoux désire d'elle : qu'elle lui parle et de cœur et de bouche, et qu'elle parle aussi aux autres pour lui." id.

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Ne pas laisser l'intérieur tarir dans un extérieur excessif, bien sûr. Mais ne pas non plus garder la lumière sous le boisseau. Car tout, dans la vie intérieure, est communication, relation, échange, circulation et flux.

dimanche 2 mai 2021

Se libérer du bruit par le Son


 J'ai entendu quelque part que le bruit est une cause notable de maladies et d'agressivité. Je veux bien le croire, moi qui ait vécu en Inde. Impossible de dormir à Calcutta ou à Madras sans être équipé d'oreillons et d'une bonne techniques yogique de derrière les Himalayas.

Ecoutez le Son intérieur. C'est l'une des pratiques les plus fascinantes, que l'on retrouve dans tous les tantras ou presque. Le Hatha Yoga l'a conservé et parle de la concentration sur les "dix sons". En fait, je pars du son entendu quand je pose mes mains sur les oreilles. Comme dans un coquillage où l'on entend la mer.

Et de là, le Son s'affine, comme "om", jusqu'au "son" de la conscience, jusqu'au son de la Lumière.

Le Vijnâna Tantra décrit ainsi cette aventure :

"Celui qui se familiarise avec l'Immense (révélé comme) Parole
Spontanément (entendue) dans le creux de l'oreille
- Son ininterrompu s'écoulant (comme le flot) d'une rivière -, 
Celui-là comprend l'Immense (en sa forme) ultime."

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Ainsi, un simple son organique nous délivre du tracas des bruits extérieurs. Un tintement toujours présent, continu comme un fleuve. Et ce son frais, vif, subtil mais profond, est comme une indication toujours présente qui pointe vers la Parole, vers l'Immense, l'absolu, comme Parole, comme parole qui "dit" tout, de manière indifférenciée. Les bruits ne sont que des gouttelettes jaillies de ce frémissement lointain et proche, ce ronronnement léger et grave comme la cloche de la fin des temps. Cela peut donc se "pratiquer" partout.

Le bruit du silence. Une parole pour l'éternité. Le chant des anges au creux de l'oreille.

jeudi 29 avril 2021

Existe-il un percept sans concept ?

Parâ Devî

Selon une opinion courante, la perception serait plus pure, plus directe, plus proche du réel, que la pensée.

Cette opinion est courante dans la spiritualité contemporaine. De fait, elle est largement majoritaire. 

En Inde, elle a été défendue principalement par des philosophes bouddhistes comme Dharmakîrti. Selon lui, le langage et la pensée ne peuvent représenter la réalité telle qu'elle est. Elles déforment la réalité pour l'exprimer, en gommant ces que chaque chose réelle, chaque instant, ont d'unique. La pensée n'a rien à voir avec la réalité, ni avec la perception, qui perçoit la réalité, mais sans pouvoir l'exprimer ni, par conséquent, la partager. Les possibilité de l'art n'ont pas été explorées. 

Certains prétendus détenteurs du shivaïsme du Cachemire enseignent que cette doctrine - que ce dualisme épistémique d'un genre particulièrement radical - est ce qu'enseigne le Tantra. 

Mais cela est faux. C'est un mensonge. 

En réalité, le Tantra enseigne une tout autre vision des rapports entre pensée et perception. Selon cette philosophie, exprimée notablement dans le corpus de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la perception est une sorte de pensée subtile, un langage articulé, mais intérieurement, où les étapes du discours se succèdent si rapidement que l'être ordinaire n'y prend pas garde. Autrement dit, pensée (ou langage) et perception sont inséparables. Il n'y a pas de perception sans pensée, sans langage. 

Abhinavagupta, le plus célèbre philosophe de cette école, s'attache ainsi à montrer que même les actions les plus intuitives, comme courir, sont en réalité des pensées, des discours, qui se succèdent très rapidement. La perception est du discours (donc de la pensée) "compressé". Tout est langage. Aucune expérience n'est percept pur, toute expérience est tissée de langage : la différence entre pensée et perception tient seulement au degré d'articulation et à la vitesse du processus (krama). En effet, plus on articule, moins on va vite. Il suffit de lire en articulant mentalement, puis sans articuler mentalement, pour le vérifier. 

Cette idée que la perception est en réalité une sorte de pensée existe aussi en Europe. L'exemple le plus célèbre en est Descartes et sa fameuse analyse du morceau de cire : 

"Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouie, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.

Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée." (Méditations métaphysiques, 1641, méditation II, Garnier p. 423 - 424).

Ainsi, toute perception est pensée ou langage, ce qui revient au même. C'est là un point central de la philosophie du Tantra, sans lequel il n'y a pas de Tantra. 

J'ajouterai en passant que cette place essentielle de la Parole est un point partagé par toutes les cultures indo-européennes, voire par toutes les cultures. Pas d'expérience sans parole, même s'il existe bien des nuances et des faces de cette Déesse.

vendredi 26 mars 2021

Le Yoga de l'écoute



D'où viennent les pensées ? D'où vient ce pouvoir de se parler à soi ? D'où vient cette puissance mystérieuse qui se perd en bavardage, qui m'entraîne et cause tant de souffrance ? Comment échapper à ce chaos ?

Certains disent que, quand je vois cette fleur, il n'y a d'abord aucune pensée. Puis que, dans un second temps, le mental plaque des mots, des concepts, sur cette pure perception. D'abord, la perception pure, vierge. Ensuite le langage, les concepts. C'est l'enseignement bouddhiste. Cette doctrine a le mérite d'être claire, facile à entendre. Au début du moins. Car ensuite, on s'avise qu'elle sépare la perception et le langage, la pensée. Elle engendre ainsi bien des paradoxes : Car c'est par la pensée, par le langage que cet enseignement est transmis. Comment un enseignement verbal qui affirme que tout discours est faux, pourrait-il être vrai ? 

Pourtant, cette doctrine est devenue dominante aujourd'hui. Partout, on affirme que la perception est vraie. D'un côté, le percept, le ressenti, vrais, vierges et purs. De l'autre, la jungle des concepts et des mots vilains. Bien et Mal. 

Or, il y a certes du vrai dans cette vision des choses, car dans la perception pure, non verbale, je goûte une paix délicieuse. Il y a dans la contemplation un repos ineffable du à une impression de simplicité. 

Pourtant, d'où viennent alors les mots ?

Il existe une alternative à cette vision bouddhiste. Celle du Tantra. Contrairement à ce que proclament certains charlatans, le Tantra n'est pas contre la pensée, contre le langage. Car, contrairement au bouddhisme, il n'oppose pas la perception à la pensée. Selon le Tantra, en effet, perception et pensée sont deux moments d'un seule et même mouvement. Ils ne que des moments d'un seul et même mouvement, des moments que l'on peut distinguer, mais non opposer. L'image traditionnelle est celle d'une graine qui germe, jusqu'à croître en un arbre immense. L'arbre est déjà dans la graine, les informations essentielles quant à la forme de l'arbre sont déjà présentes dans la graine. 

De même, le premier instant de toute perception est déjà de la pensée. Tout est pensée. Mais pas de la pensée articulée en mots bien séparés. La perception est de la pensée indifférenciée, un peu comme une mélodie. Une mélodie n'est pas absolument simple. Elle comporte des notes, des mouvements, des respirations, une ponctuation. Mais ces éléments ne sont pas complètement séparés. Au contraire, ils sont unis dans un seul et même mouvement global, qui fait que l'on peut parler d'une mélodie. La perception, c'est-à-dire la pensée intuitive, est comme une mélodie : elle est une, mais est enveloppe des différences, comme des phrases. On parle d'ailleurs du "phrasé" musical. La mélodie est comme un langage, mais un langage sans mots. 

La perception est, de même, un langage sans mots. D'où l'impression de paix qui se dégage d'un moment de contemplation esthétique. Voilà aussi pourquoi la méditation du Tantra invite à revenir à la perception pure. Non pas par haine du langage, non pas à cause de ce dualisme simpliste que l'on entend partout aujourd'hui dans le monde spirituel, mais parce que la perception est un état de la parole plus simple, plus puissant. 

Du coup, on sait d'où viennent les pensées, les mots : de la perception pure, qui est parole pure, mélodie secrète à la source du langage, car elle est déjà langage. Il ne s'agit donc pas de rejeter la pensée, mais de redécouvrir un plan de pensée différent, plus intuitif que discursif, plus simple, plus unifié, plus harmonieux. Là où le bouddhisme (et le New Age ainsi que le dév perso) voient une rupture entre perception et pensée, le Tantra invite à reconnaître une continuité.

Les mots de bouche viennent de l'extase d'être, de l'étonnement d'être. C'est cela qu'il s'agit de reconnaître ici et maintenant. C'est cela le Yoga de l'écoute.

Et alors, maintes contradictions disparaissent. L'enseignement se fait par des mots et pointent un état au-delà des mots, mais de même nature que les mots, car c'est un état verbal, puisque tout est langage. 

Il s'agit de redécouvrir un langage de silence, une manière de penser sans mots, plus fluide, unifiée, qui apporte paix et joie. Ainsi j'échappe au chaos du bavardage intérieur, je découvre chaque jour une nouvelle manière de vivre. Sans rejeter ma langue, sans cracher sur le verbe conventionnel, sans tirer sur l'ambulance des mot, déjà si mal en point... Et tout est un, sans confusion, en pleine beauté douce et sans heurts. Goûter "je suis je" est panacée.

Cet état est découvert et savouré par la pratique de la plongée dans le "je suis", Parole primordiale. Dès lors, la poésie retrouve droit de cité. Cela me semble vital aujourd'hui, à une époque où l'on constate partout l'effondrement des capacités linguistiques et cognitives, comme si l'appauvrissement des lexiques allait de paire avec la disparition de la biodiversité. Et l'on échappe ainsi aux joutes stériles sur "l'au-delà des concepts qui est encore un concept", etc. 

Je me laisse aller dans l'extase de la pensée intuitive, pareille à une danse aquatique, pleine de pulsations lentes, de vagues d'être, limpides et fortes. Cette pensée intuitive est Mantra, pensée libératrice. Elle n'est pas faite de mots, mais elle n'est pas statique non plus. Elle est un monde de frémissements, d'élans, d'ondes en expansion, de tourbillons délectables... un univers de joie, source de tout et d'une vision riche, inépuisable. Une musique. Tout est ainsi réconcilié, même la guerre et la paix. Tout est ainsi transmuté, peu à peu, sans fin, de merveilles en surprises. 

"Les états de yoga sont merveilles", dit Shiva.

Tel est le véritable Yoga de l'écoute, pareille à la lumière douce et chaleureuse d'une fin de journée ensoleillée. Luxe, calme et volupté. 

vendredi 12 février 2021

Comment faire comprendre avec des mots ce qui n'est pas exprimé par les mots ?



Le Tantra admet que l'essence est au-delà des mots. Elle n'est exprimée par aucun mot. Et pourtant, le Tantra est un discours fait de mots. Comment justifier cette contradiction ?

Selon l'interprétation cachemirienne, assurément la plus aboutie du Tantra, cette contradiction se résout en trois points :

1 - Il y a une pédagogie en deux moments : affirmation, puis négation. Par exemple : "Vous voyez l'étoile, là, posée au bout de la branche de cet arbre ?" Cette affirmation est ensuite niée, quand on réalise que l'étoile n'est évidemment pas "sur" la branche. Et pourtant, même si l'affirmation initiale n'était pas complètement vraie, elle a aidé à repérer l'étoile. Il en va ainsi dans la pédagogie spirituelle : on affirme et on nie, c'est-à-dire que l'on procède par une série de corrections. Quand on dit que "L'essence est conscience", c'est pour corriger la croyance selon laquelle l'essence serait une obscure réalité éloignée de moi ; ensuite, j'ajoute "elle n'est pas un objet" afin de corriger la croyance selon laquelle l'essence serait un objet que je pourrais saisir sur le mode du "cela", alors qu'elle est bien plutôt cette activité qui saisit, mais qui elle-même ne se laisse pas saisir de cette manière, et ainsi de suite. Solve et coagula. Cependant, contrairement à ce qui est tenu dans le bouddhisme et le Vedânta, cette pédagogie n'est pas ici considérée comme un artifice, mais comme un des visages de la pulsation de l'Essence, laquelle n'est pas statique, mais dynamique. Et ce mouvement, en sa forme essentielle, si j'ose dire, comporte au moins deux temps, tels l'inspir et l'expir, le goût et le dégoût, la naissance et la mort, l'état de veille et l'état de sommeil profond. L'Essence elle-même est de nature dialectique : thèse, antithèse... Ainsi, il devient possible d'exprimer par la parole ce qui transcende la parole.

2 - L'Essence elle-même est parole. Elle n'est certes pas parole articulée, mais cette dernière est la libre transformation de la Parole indifférenciée qu'est la conscience universelle. Il y a continuité entre ces étapes ou ces plans - car le plan supérieur ne disparaît pas quand s'esquisse le plan inférieur - davantage que rupture ou dualité. L'Essence demeure intuition qui se différencie en mots, qui se perd et s'oublie dans ces mots, puis qui se ressaisit finalement dans ces mots mêmes, comme le soleil qui engendre les nuées, qui est voilé par elles, avant de les transpercer de ses rayons. Cette percée à jour de l'au-delà des mots dans les mots a lieu dans la philosophie et dans la poésie. Ces deux modes du discours sont des manifestations éclatantes de l'Essence comme pure intuition du Vrai ou "pure science" (sad-vidyâ), comparable à un éclair dans la nuit. 

3 - Enfin, il y a un mot qui exprime, et qui pourtant n'exprime pas un objet. C'est le mot "je", aham en sanskrit. Il est réalisation de la conscience, de l'Essence. Voilà pourquoi "aham" est le Mantra suprême, qui enveloppe d'ailleurs toutes les lettres de l'alphabet de la langue sanskrite, la langue parfaite qui va en effet de "a" à "ha". Or, la mission (plutôt que la "fonction" !) d'un Mantra est de ramener l'individu vers sa Source, vers l'Essence qu'il est. Enoncer "je" est la voie la plus courte pour ramener l'ego dans le Soi, si l'on veut s'exprimer ainsi. Du reste, n'est-ce pas la pratique recommandée par Ramana Maharshi ?

Si l'on médite ces trois points, l'on saura que l'Essence peut être exprimée par des mots, même si elle n'est la chose d'aucun mot, l'objet d'aucune phrase. Et l'on reconnaîtra l'Essence dans la conscience, et l'on progressera vers elle.

vendredi 5 février 2021

En amont de la magie


Au-dessus de la poésie, en amont de cette création, demeure la source créatrice. La magie des mots ne jaillit pas des mots seuls :

"La jouissance (dans la beauté) ne provient pas des mots seuls, mais plutôt de l'ouverture de cet engorgement engendré (en notre âme) par les ténèbres aveugles, filles de la confusion. En cette jouissance qui dépasse (celle du) monde et autrement nommée 'délectation', et qui comporte attendrissement, expansion et dilatation, seule la résonance est reine. Quand elle est reconnue, alors le pouvoir jouissif (de la poésie) s'ensuit fatalement. Car cette jouissance n'est rien d'autre que l'ineffable émerveillement qui surgit de la dégustation."

Abhinava Goupta, Un Regard sur la lumière de la résonance (poétique), Dhvanyâlokâlocana

La poésie est la grâce qui érupte en l'ordre de la langue depuis son intérieur, puisque la Parole intuitive, intelligence universelle, est la source des mots pensés et dits. Elle est, en somme, l'effet le plus fidèle à sa cause. Et si nous lui sommes fidèles, elle nous entraîne dans son sillage. 

mercredi 27 janvier 2021

Quand la racine divine se dévoile



śiva ityekaśabdasya jihvāgre vasataḥ sadā |
samastaviṣayāsvādo bhakteṣvevāsti kopyaho || 20 ||

"Quand seul le nom 'Dieu'
vit au bout de la langue,
alors - merveille ! -
les amoureux goûtent
en tous les objets des sens
un plaisir ineffable."
Utpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 20


Quand nous avons le divin "sur le bout de la langue", cela signifie que nous sommes animés par la réalisation, par la conscience de cet élan indifférencié qui vit en amont de toutes nos pensées, de toutes nos paroles. Le désir pur. 

Qui vit sciemment en cette aube de tout apprécie toute chose comme étant le jeu divin, l'œuvre divine. Nous goûtons alors une joie (āsvāda) ineffable, indéfinissable, en tous les objets des sens. Au lieu de nous égarer, ils sont alors l'expansion de la conscience, l'explosion de la présence. Dilatation silencieuse, goûtée dans un pur silence intérieur, plein de cet émerveillement qu'est "la méditation de Shiva" dont il était question dans le verset précédent.

dimanche 17 janvier 2021

L'arbre de la Parole



āmūlādvāglatā seyaṃ kramavisphāraśālinī |
tvadbhaktisudhayā siktā tadrasāḍhyaphalā'stu me || 13 ||
"Cette liane de la parole
éclot naturellement (en discours et bavardages) ;
arrosée par le nectar de ton amour,
puisse-t-elle me donner le fruit de ta riche saveur."
Utpaladeva, Hymnes à Shiva, I, 13

La "liane de la parole" s'enracine, nous dit le commentateur Kshemarâja, dans le plan transcendant de la Parole, c'est-à-dire de la conscience universelle absolument libre. Toutes les langues, tous les discours viennent d'elle, par transformation graduelle. En réalité, chacun peut et doit en faire l'expérience en observant avec zèle d'où proviennent les mots, comment ils surgissent. Ils ne jaillissent pas du néant, mais de la plénitude du Verbe. Cette plénitude se fait intuition, puis pensée, puis parole articulée dans les différentes zones de la gorge et de la bouche. 
Cette énergie engendre alors le monde de la pensée ordinaire, aliénante car elle suscite toutes les croyances qui emprisonnent la conscience : elle devient prisonnière de sa propre créativité, pervertie en un bavardage sans fin ni harmonie. 
Mais si elle prête attention à elle-même, si elle se dévoue à elle-même, si elle s'éveille en se ressaisissant, alors "elle s'arrose du nectar de l'amour", car aimer c'est prêter attention, et alors la Parole devient mise à l'unisson avec la conscience universelle, unification dans la pleine conscience au-delà des mots du langage conventionnel. La Parole n'est plus alors creux bavardage, mais Verbe efficient et célébration de l'unité libre, la "riche saveur" de l'émerveillement d'être, miracle qui éclot en toutes choses.

mardi 8 décembre 2020

Le langage, obstacle ou moyen ? Le cas de la poésie




Il existe un cliché selon lequel les mots ne seraient qu'un obstacle entre nous et le silence intérieur de notre essence véritable.

Pourtant, ce sont bien des discours qui célèbrent ce qui est au-delà de tous les discours. Les philosophes du shivaïsme du Cachemire ont dès lors pris le parti de ne pas séparer les paroles du silence, bien qu'ils distinguent entre ces pôles d'innombrables nuances. A les écouter, le silence intérieur est parole subtile, et la parole articulée est ce silence qui se fait audible.

Ce continuisme conciliateur est encore plus manifeste dans le cas de la réflexion cachemirienne sur la poésie.

Voici les versets "de bon augure" (mangala) de quelques œuvres de poétique. Ces inaugurations sont précieuses, car elles sont censées contenir le message de l'œuvre entière :

svecchā-kesariṇaḥ svaccha-svacchāyāyāsitendavaḥ /
trāyantāṃ vo madhuripoḥ prapannārti-cchido nakhāḥ //
"Ô ennemi de Madhu !
toi qui fut lion selon ton propre désir/toi qui est un lion par ton désir :
puisse (tes) griffes,
dont l'éclat immaculé fait honte à la Lune,
(nous) protéger en tranchant les souffrances
de tes dévots."
Ânanda Vardhana, Lumière de la résonance

jagattritayavaicitryacitrakarmavidhāyinam /
śivaṃ śaktiparispandamātropakaraṇaṃ numaḥ //
"Je salue Shiva,
artiste créateur de la fresque merveilleuse
des trois mondes,
allié à la simple vibration qu'est sa Puissance."
Kuntaka, L'âme de l'expression indirecte

niyatikṛtaniyamarahitāṃ hlādaikamayīmananyaparatantrām /
navarasarucitāṃ nirmitimādadhatī bhāratī kaverjayati //
"Gloire à la parole du poète,
créatrice d'œuvres étincelantes
à l'éclat des neufs saveurs esthétiques,
affranchie des règles de la nécessité,
elle qui n'est que délectation
et qui ne dépend de rien d'autre."
Mammata, Lumière de la poésie

namaskṛtya parāṃ vācaṃ devīṃ trividhavigrahām /
gurvalaṅkārasūtrāṇāṃ vṛttyā tātparyamucyate //
"Je me prosterne devant la Parole suprême,
Déesse au triple corps,
afin d'expliquer le sens des paroles concises
énoncés par le maître (Vâmana) à propos des ornements poétiques."
Ruyyaka, Le Manuel de l'ornementation poétique

Vâmana qui, au début de ses "paroles concises" (kāvyālaṅkārasūtra) s'était lui-même prosterné devant "la lumière ultime, chère aux poètes" (praṇamya paramaṃ jyotirvāmanena kavipriyā).

śarad-indu-sundara-ruciś cetasi sā me girāṃ devī /
apahṛtya tamaḥ santatam arthān akhilān prakāśayatu //
"Puisse la Déesse Parole,
bel éclat d'une lune d'automne,
manifester en mon cœur
l'étendue de toutes les vérités,
après (en) avoir écarté les ténèbres !"
Vishva Nâtha Kavirâja, Le Miroir des lettres

vāgdevī vadane mama sphuratu yā dhvanyātmanollāsinī varṇavyaktimupāgatā ca tadanu sthānaprayatnādibhiḥ /
bhāvānāṃ padasaṃjñayā vidadhatī tredhā samullekhanāny ānandānanusaṃdadhāti viduṣāṃ prāptā mahāvākyatām
"Puisse la Déesse Parole fulgurer sur mon visage,
elle qui illumine la résonance poétique
en manifestant chaque syllabe
à travers les différents points d'articulation,
elle qui agence sur trois plans les lettres
à travers le sens des mots qui décrivent les choses,
lettres qui sont autant de félicités dont elle fait la synthèse,
elle que réalisent les discours les plus hauts des êtres cultivés !"
Vishveshvara Kavicandra, Le Clair de lune de l'émerveillement


mercredi 4 novembre 2020

Le non-dualisme de la parole, une invitation à célébrer la vie ?



 Le non-dualisme du Vedânta, dont le plus célèbre représentant est Shankara, est le plus représenté aujourd'hui encore quand on parle des philosophies de l'Inde. 

Il y en a pourtant d'autres. Outre le shivaïsme du Cachemire avec la philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), il y a le non-dualisme de la parole (shabda-advaita) de Bhartrihari (Ve siècle ?), lui aussi lié au Cachemire semble-t-il.

A son sujet, le professeur François Chenet écrivait :

"Bhartrihari développa une métaphysique non-dualiste du Bramna-Parole principielle conçu comme le Principe ultime qui vient à se transformer (shabda-parinâma) et à se différencier. Or, c'est une telle unité sous-jacente qui rend compte de la possibilité de la différenciation et de la division. Comme "toute différence présuppose l'unité", les divisions et différenciations présupposent l'unité à titre de principe explicatif. Les divisions et différenciations ne prennent sens qu'eu égard au monde empirique et phénoménal ; mais pour ceux qui ont accédé à la connaissance de l'essence du langage, les divisions phénoménales des concepts et des formes ne revêtent plus aucune signification réelle. C'est pourquoi, selon Bhartrihari, l'étude de la Grammaire (vyâkarana) est la porte qui achemine à la délivrance. En vérité, cette percée à travers le voile du langage pour se hausser au-delà de l'opposition même de l'être et du non-être, qu'à en vie Nietzsche, c'est aux grandes philosophies à visée sotériologiques indiennes seules [...] qu'il revenait de l'opérer moyennant un saut opérant un changement radical de plan." (Catégories de langue et catégories de pensée en Inde et en Occident, p. 61)

Le shivaïsme du Cachemire, c'est-à-dire le tantrisme qui est, avec le védisme, une voie de la Parole (vâc), a développé les pistes offertes par Bhartrihari. 

Or, j'observe que le védisme est, avec le tantrisme, la tradition la plus positive. Indo-européenne d'origine, apparentée aux grandes traditions grecques et européennes, elle célèbre la vie en tous ces aspects. Elle est un témoignage unique d'une spiritualité pré-abrahamique conservé presque intacte.

Comme le védisme et le tantrisme ont en commun de célébrer la vie et la parole, on peut se demander s'il n'y a pas plus qu'une corrélation. L'importance donnée à la parole semble bien liée à une vision plus positive de la vie. Par quel truchement ? Par la poésie. La parole, c'est la poésie, la création par la parole. Or, la création incite à célébrer ce que l'on crée. La vie. En fait, la parole est l'essence de la vie humaine, voire de la vie même. Cela m'apparaît de plus en plus clairement. Bien sûr, la parole ne suffit pas, et même une certaine poésie peut être mise au service des pulsions de mort, comme on le voit dans certaines traditions. Il y a des poèmes qui appellent au meurtre, à la mort, à la haine de tous les autres, il y a des poèmes qui célèbrent une caricature de l'unité, à l'image de l'Œil de Sauron, "l'Unique", imitation pervertie de l'unicité du tout et des parties. Ne confondons pas monothéisme et monolâtrie. 


Le shivaïsme du Cachemire, la Voie du Mantra, explique clairement cette ambivalence de la Parole. Mais avec un peu de connaissance, elle redevient source de liberté et de délectation. La Parole est la porte vers la liberté (moksha) et vers la jouissance (bhoga). Les traditions qui dénigrent la parole, qui valorisent l'inculture et la paresse mentale, confondue avec une transcendance, sont des poisons. Il n'y a pas de spiritualité de la vie sans valorisation de la Parole. Cela ne suffit peut-être pas, mais c'est nécessaire.

vendredi 21 août 2020

Non-dualité de la conscience et du langage

Shiva and Parvati | Cleveland Museum of Art


"L'absolu est au-delà des mots" : telle est l'une des opinions les plus répandues. Le bouddhisme et le Vedânta défendent cette idée d'un gouffre entre le langage et l'éveil (bodha, terme qui désigne aussi la conscience). Selon eux, les mots n'ont rien à voir avec l'être (tattva), avec "ce qui est", mais seulement avec des constructions sans rapport avec l'être. "Être et penser ne sont pas le même" pourrait être la réponse bouddhisto-védântique à Parménide. 

Mais pour autant, ça n'est pas la réponse de (toute) l'Inde. Or, comme ce sentiment d'une impuissance du langage est aujourd'hui si répandue, il n'est pas inutile de la questionner. Le bouddhisme a certes rencontré la "déconstruction" (un courant de pensée très influent né en France) et le capitalisme, dans une sorte de "convergence des luttes". Que la chose est ironique ! quand on songe que, justement, ces pensées nient tout universel, toute identité, toute constante... Il est vrai (!) que la pensée postmoderne, comme on l'appelle aussi, se fait une fierté d’asséner des contradictions comme si elles étaient des solutions. Mais ce faisant, 1) ce courant favorise un matérialisme qui nie la personne et l'humanité et 2) favorise la marchandisation de la personne et de l'humanité - y-compris de la culture et, précisément, du langage. Du reste, ce dernier connaît un effondrement inouï dans toutes les cultures contemporaines. J'y vois une relation de cause à effet et je me désole de la spiritualité non-duelle qui célèbre "l'impersonnel" et "le percept brut" de la manière la plus unilatérale. Je confesse qu'à écouter cette rhétorique, je me sens invariablement envahi du même genre de malaise qui m'assaille quand j'essaie de trouver la sortie d'un magasin IKEA. Y aurait-il un lien ? Allez savoir.

Pour clarifier ma position sur l'humanisme, je dirai simplement que la vie intérieure se déploie en trois phases : l'individu ignorant le divin ; l'individu mourant dans le divin ; l'individu renaissant dans le divin. Telle est la marche, naturelle et surnaturelle, de l'individu en chemin dans l'être, toujours déjà atteint mais auquel l'individu n'est jamais pleinement adéquat. Un discours de déconstruction de l'individu, avec les identités auxquelles il s'identifie, est nécessaire et légitime concernant la seconde phase. Mais cette déconstruction n'est pas la fin du chemin. Bien plutôt : mort ET renaissance. Tel est le cycle de la vie. Il y a une illusion de l'individu ; mais il y a aussi une vérité de l'individu. 

Or, ceci vaut aussi bien pour le langage. Cette intuition, que l'on retrouve dans le tantrisme et, éminemment, dans le shivaïsme du Cachemire, a son origine dans une tradition peu connue et hautement originale, celle de la "théorie de l'absolu comme langage" (shabda-brahmâ-vâda), développée par un génie du VIe siècle (?), Bhartrihari. 

Il dit :

na so 'sti pratyayo loke yaḥ śabdānugamād ṛte /
anuviddham iva jñānaṃ sarvaṃ śabdena bhāsate // 1.131 //


"Dans le monde, il n'existe pas d'expérience/ d'intuition/ de réalisation (pratyaya) qui ne se conforme au langage.
Toute expérience/ cognition (jnâna) apparaît comme tissée de langage."

Pratyaya est un terme aux multiples sens, mais qui désigne d'abord l'expérience en général. En contexte spirituel, en particulier Kaula, pratyaya signifie à la fois la réalisation spirituelle et les signes ou manifestations empiriques de cette réalisation, comme par exemple la transe ou l'immobilité. L'idée est que même les expériences apparemment les plus "directes" sont en réalité de nature linguistique, même celles qui semblent "sans discours" (nirvikalpa), comme celles des yogis. En fait, l'absolu (brahman) lui-même est langage (shabda).

vāgrūpatā cet utkrāmed avabodhasya śāśvatī /
na prakāśaḥ prakāśeta sā hi pratyavamarśinī // 1.132 //

"Si l'essence éternelle de la conscience
- (à savoir), la parole - venait à mourir,
alors la (conscience en tant que) manifestation
ne pourrait plus (rien) manifester !
Car, en effet, la (conscience) est retour sur soi."
Extrait de : Les phrases et les mots (Vâkyapadîya)

Ce verset contient en bref toute la philosophie tantrique de la Reconnaissance (Pratyabhijnâ) : prakāśa et vimarśa, personnifiés respectivement par Shiva et par la Déesse. Que la conscience (avabodha, bodha, mais aussi samvit, samvedana, samvitti, cit, citi, caitanya) soit "lumière" manifestante, tous l'accordent. Qu'ils soient bouddhistes ou védântins, la plupart des philosophes indiens reconnaissent qu'il existe quelque chose comme une conscience, et que cette conscience est la "lumière" ou "illumination" (c'est le sens premier de prakāśa), mise en lumière des être et des choses, qui accompagne nécessairement toute expérience, sans quoi... il n'y aurait que ténèbres. La conscience est donc "manifestation", acte de manifester, par exemple ce vase devant moi (=en moi, "dans" cette manifestation, en dépendance d'elle).

Mais il y a quelque chose de plus, une autre dimension dans la conscience (c'est-à-dire dans l'expérience, anubhava, pratyaya, jnâna). C'est cette dimension que le bouddhisme, le sâmkhya et le Vedânta ont manqué selon Bhartrihari, et que le tantrisme va explorer. Cette dimension est désignée par le terme intraduisible vimarśa. Mais ce qui est certain, c'est que vimarśa a à voir avec le langage. Il désigne en effet l'acte de juger, d'évaluer, d'estimer, de penser, etc. Dans les discours bouddhistes ou védântiques, vimarśa équivaut d'ailleurs à vikalpa, l'acte de visée d'un objet, qui est simultanément exclusion de tout ce qu'il n'est pas. Par exemple, regarder ce vase, c'est faire abstraction de tout ce qui, autour, pourrait aussi être perçu. 

Or, les philosophes tantriques vont faire le lien entre ce pouvoir de penser et la Puissance féminine qui est au centre du tantrisme, en particulier dans ses niveaux les plus ésotériques. Mais, même au niveau le plus exotérique (le shivaïsme comme religion universelle), il est clair que la Déesse est très importante. Elle ne se réduit pas à une illusion. En fait, elle est la conscience, ou plutôt le cœur vivant de la conscience, justement désigné par le mot vimarśa. Être (Shiva) et penser (Shakti) sont donc inséparables, "comme les mots et leur sens", selon la formule célèbre du poète Kâlîdâsa. Nous sommes à l'opposé du bouddhisme et du Vedânta "bouddhicisé" (channa-bauddha). Le Vedânta de Bhartrihari, au contraire, est sans doute plus proche de l'esprit védique : l'absolu est langage et son "corps" premier, c'est le Veda, la parole primordiale, qui elle-même se rassemble (comme la Kundalinî se contracte dans le Linga au centre du Yoni, le Point au centre du Triangle) dans le "bourdonnement" om. 

Cette philosophie est donc une philosophie de la continuité. Au lieu de marquer les ruptures, comme le font le bouddhisme et la Vedânta en instituant le monachisme, l'ascétisme et le renoncement aux plaisirs, le tantrisme souligne les continuités : de l'absolu jusqu'à nos mots de tous les jours, c'est un seul acte de conscience, une seule "vague" (ûrmi). Bien sûr, les mots ne sont que des fragments de l'absolu et ils sont conditionnés par les besoins, l'égoïsme, etc. Ils ne peuvent exprimet adéquatement l'absolu. Mais Bhartrihari et la Reconnaissance voient dans ces fragments des fragments de l'absolu, plutôt que des illusions venues dont on ne sait où. La manifestation cache, mais ce faisant, elle dévoile. D'où une vision de la vie intérieure comme célébration de la vie, comme unification et réconciliation. Et cela aussi bien dans le langage. Est-ce un hasard si les maîtres du shivaïsme du Cachemire sont aussi, à défaut d'être de grands poètes, des maîtres de poésie ?

Bien sûr, l'absolu est langage, mais pas langage des mots. L'absolu est langage "compressé", ramassé en intuition, comme la vision globale d'une ville depuis une colline. Les discours sont ensuite le déploiement de ce langage intuitif, marche articulée dans l'espace (pour les substantifs) et dans le temps (pour les verbes). 
Bhartrihari et le tantrisme (la Reconnaissance) explorent avec une finesse sans précédent ce rapport entre les mots et leur source, qui est la conscience - cette conscience pure qui est déjà un langage. Abhinavagupta en particulier consacre de profondes analyses à ces moments où la conscience comme langage pré-discursif (d'avant les mots), affleure à nu dans l'expérience, comme par exemple lorsque je courre à perdre haleine. Dans ces moments, en effet, il y a pensée (choix, sélection, opération, action) ; mais pourtant il n'y a pas de mots. Car articuler ralentit l'action, me privant de cette précieuse vitesse qui pourrait, par exemple, me permettre de sauver ma vie en courant.

L'attention portée à ces actions courantes (c'est le cas de le dire !) est, selon Bhartrihari et le tantrisme, la clé de l'éveil spirituel. Les mots et les gestes se révèlent alors comme des prolongements du Soi, en un seul geste, comme les vagues sur la mer ne sont rien d'autre que le mouvement total de la mer. 

samedi 16 mai 2020

Comment l'éveillé.e vit son corps ?

L'ascèse de la Déesse, bien particulière

Par "éveil", j'entends la découverte d'une nouvelle manière de vivre, une vie sur fond de silence, d'espace et d'un certain ressenti viscéral.

Mais comment cette ouverture de l'attention à sa source et à son arrière-plan se traduit-il dans le champ sensoriel ?

Voici ce qu'en dit Vasishta
Dans son enseignement sur l'éveil, il ne parle pas explicitement du ressenti viscéral, mais seulement du silence intérieur et de l'espace. Il parle pourtant au Cachemire, à l'époque des grands maîtres tantriques (vers 950) dont il connaît l'enseignement. Il cite le Vijnâna Bhairava Tantra et les Spanda-kârikâ. Ses fables sont pleines d'allusions à l'approche sensuelle de la spiritualité, mais dans une perspective centrée sur le lâcher-prise (tyâga), geste qui découle de la vision des choses telles qu'elles sont (vairâgya, tattva-jnâna, etc.). Son message est simple : quand je m'éveille à ce qui est, je lâche prise. Car voir la réalité, c'est voir que tout est illusion et qu'il n'y a que conscience, être pur. C'est revenir à l'espace et oublier les choses.

Et quand je lâche prise, toute mon "énergie" se réorganise. Je suis "libre en cette vie" (jîvan-mukta). Cela ne se traduit pas par des comportements spéciaux. Vasishta est clair sur ce point : l'éveil est tout intérieur, sans rapport avec un pouvoir quelconque, et il ne se transmet pas comme une substance.

Seule l'expérience subjective change. L'enseignement original de Vasishta est que l'éveillé peut agir comme n'importe qui, sans toutefois perte sa "fraîcheur intérieure" (antah-shîtalatâ). 

Mais si tout est "lâché" parce tout est vu comme illusion, alors le corps ne sera-t-il pas négligé ?
Non, répond Vasishta, car il faut distinguer deux sortes d'habitudes (vâsanâ) : les mauvaises incompatibles avec l'éveil ; et les bonnes, compatibles avec l'éveil. Les mauvaises habitudes sont mauvaises parce qu'elles sont fondée sur l'aveuglement, sur une vision confuse du réel, une vision qui lui attribue une réalité indépendante qu'il n'a pas. S'éveiller, c'est comprendre cela, c'est voir l'illusion comme illusion. En ce sens, le monde disparaît, il cesse comme réalité indépendante de la conscience. Mais il subsiste comme apparence. Et donc, le corps est toujours présent, juste purifié des mauvaises habitudes.

La destruction des mauvaises habitudes, c'est la "destruction du mental" (mano-nâsha) ; les bonnes habitudes qui demeurent et prospèrent forment l'intellect de l'éveillé, appelé "être" (sattva), que l'on peut traduire par "vérité".

Mais que devient le corps ?
Voici un chapitre du Yoga selon Vasishta qui répond à cette question :

"L'(éveillé) vit dans l'état ultime,
(mais) il (semble) vivre comme la roue
continue à tourner (même une fois lâchée).
Il règne sur la cité du corps,
sans s'en trouver pollué."

La métaphore de la pollution urbaine ! L'éveillé.e vit en ville, mais avec la pureté de l'air des campagnes. Il vit spontanément : ne faisant rien, tout se fait. Vasishta ne précise pas davantage, il dit simplement que l'éveillé agit spontanément "selon la conduite" (yathâcâra), selon ce qui lui arrive (yathâprâptam). Il n'y a pas de sens à ce qui arrive : digérer totalement ce fait, c'est devenir soi-même le sens ultime. La réponse à toutes les questions est ce silence vivant. Dès lors, la ville ressemble à un jardin :

"Pour qui perçoit cela, la grande cité du corps propre
n'engendre que jouissance et liberté (à la fois),
comme un jardin d'agrément.
Elle crée du bien-être, non du mal-être !"

"A la fois jouissance et liberté" : le beurre et l'argent du beurre. Ne possédant rien, je jouis de tout. N'étant rien, je suis tout. Ne devenant rien, je deviens tout. Ne voulant rien, toutes mes volontés s'accomplissent.  

"Ô Râma, agréable est cette cité du corps,
dotée de toutes les qualités.
Pour qui sait, elle déborde de toutes les beautés (vilâsa),
illuminée par le soleil de la lumière du Soi."

"Pour qui connaît son corps et son esprit,
elle est belle de tout ce qui est beau et bon.
Elle tend seulement au bien-être
et au bien suprême, non au mal-être."

"Pour l'ignorant, cette (cité du corps) 
est une source de souffrances interminables.
Pour qui sait, elle est un trésor de plaisirs
inépuisables."

"Elle procure le bien-être à ceux
qui connaissent le Soi/ qui se connaissent eux-mêmes.
Elle offre à la fois jouissance et liberté :
elle est comme la cité du roi des dieu, l'Immortelle."

"L'être qui habite ce (corps) 
jouit de tout, alors même qu'il est le Soi 
en tout et en chacun.
Il jouit des choses humaines engendrées par l'univers."

"Qui sait ne fuit jamais les choses
qui se présentent à ses facultés (corporelles ou mentales).
Il ne cherche pas non plus autre chose.
Il demeure ainsi, comblé."

"Les ingrats qui détruisent le corps,
qui est notre refuge primordial,
sont plein d’œuvres malsaines (et, pour eux), 
leurs propres facultés sont des ennemis invincibles."

(Yoga-vâsishta IV, 23, 24)

Selon Vasishta, les pratiques religieuses, les rituels, les pèlerinages et les ascèses, sont incapables de procurer jouissance et liberté. 
Pourquoi ? 
Parce qu'elles reposent sur une ignorance secrète, un égoïsme caché. Tant que je ne renonce pas à l'ego, aucun renoncement extérieur ne débouchera sur la liberté. Et dès lors que je renonce à l'ego, les renoncements extérieurs ne servent plus à rien. On pourrait dire qu'ils "purifient" les habitudes. Mais selon Vasishta, ils nourrissent l'ego, la fierté d'être sans ego. 
La clé est plutôt le geste intérieur du lâcher-prise qui fait suite à l'observation lucide du monde. Seule la réflexion le permet. Elle est la véritable religion qui relie à l'être. Et quand, en plus, elle prend la forme de la poésie, de l'imagination affinée par la culture, elle descend au fond du cœur, du corps, dit Vasishta. Elle est alors le "joyau qui exauce les souhaits". La parole, source d'aliénation pour l'ignorant prisonnier des ses croyances, de ses habitudes, devient pouvoir libérateur. Or la parole, c'est le corps. 

L'éveillé.e vit le corps comme une libération, une confirmation de la liberté.

dimanche 29 mars 2020

La conscience est parole

Untitled (Open Mouth), B&W print, 64 x 46 cm (framed), 2011 Marzena Nowak

Le silence est éloquent, disait Ramana. Il parlait du silence intérieur qui est l'expérience nue, la pure présence, la vie à l'état brut. 

Or, ce silence est "éloquent". Il dit. Sans mots. Parce que qu'il dit ne peut l'être. "Le semblable connait le semblable" : avec des mots, on dit des mots. Pour dire ce qui ne peut l'être, il faut le dire autrement. Sans articuler. A travers le souffle indifférencié, inarticulé, venu directement du fond des entrailles.

Utpaladeva écrit :

abhinnavācyādyā vāg eṣā, nityacitsvarūpatvenānādyantāparatantrā, bhāvāntarānapekṣaṃ śuddham etat svātantryam aiśvaryasaṃjñam //

"Cette (expérience) est parole originelle, une avec ce qu'elle signifie. Etant expérience toujours présente, elle ne dépend pas d'une origine et d'un but. Elle ne dépend pas d'un contexte. Elle est donc pure liberté, autrement dit, elle est souveraineté". (I, 5, 13)


Le propos ici est de reconnaître le sacré dans le profane, de remettre ce que je désire, dans ce qui m'est imposé : l'expérience brute, brutale, du monde. La vie.
Or, nous dit Utpaladeva, la vie est parole. Une parole qui n'est pas encore séparée de ce qu'elle dit. Elle est donc la langue universelle, parole de vérité, puisqu'elle est ce qu'elle veut dire. Elle est aussi désir, désir originel, qui ne fait qu'un avec son objet. Donc désir comblé, désir qui n'est pas manque.
"Cela" est "cette" (eshâ, etat), car elle est proche, elle est l'expérience ordinaire, l'expérience authentique (akritrimâ), spontanée (sahajâ) qui ne dépend de rien d'autre, et pas d'un contexte (bhâva-antara-apeksham, litt. "elle n'a pas besoin d'autres phénomènes"), elle est absolue, elle parle sans hésiter, sans bafouiller. Ce qu'elle dit ? Elle dit tout. Une seule parole qui dit tout. Un seul silence, gros de tous les signes possibles. Elle ne parle pas "une" langue, ne dépend d'aucun convention. L'expérience ne dépend pas des expériences. Elle coule d'elle-même (svarasa-uditâ), comme un mouvement immobile. Elle est complète, sans être confinée en elle-même. Elle est, au contraire, pure ouverture, inépuisable fécondité. 

Je trouve que c'est une belle description de l'expérience. 
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