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mercredi 2 décembre 2020

Ce n'est plus un ravissement



 Nicolas Barré écrivait ceci, vers 1670, sur l'âme anéantie en Dieu :

"Qu'est-ce qui se passe dans soi ?

par quels désirs, par quelles lois,

Elle vit ainsi consumée,

elle ne peut pas le savoir.

Et l'amour qui l'a transformée 

ne lui permet pas de le savoir.

Elle est sans yeux, elle est sans vie,

elle n'a plus de sentiment,

de désir, ni de mouvement.

Hors d'elle-même, en Dieu ravie,

Mais ravie d'une façon

dont il ne se fait point leçon

Dans tous les traités de l'extase.

ce n'est plus un ravissement

Qui violente et qui embrase :

c'est un anéantissement."

Le Cantique spirituel, 17-18

Cette dernière phrase est vitale. Après l'extase, le vide. Et du coeur de l'abyme, un nouveau ravissement. Dans le désert, autre un printemps. Puis un autre hiver, encore plus rude, une sècheresse plus aride. Puis les sèves reviennent... Et ainsi de suite. La vision bienheureuse est une chute sans fin dans une mer sans fond. 

lundi 18 septembre 2017

"Alors le coeur s'élargit..."

S'abandonner soi-même est simple. 
Du point de vue de l'ego, c'est impossible.



Mais de fait, "il y a peu à faire", 
dit Fénelon, qui n'est décidément pas cet homme
de lettres un peu fade que la culture bien-pensante
nous racole :

"Quand on est ainsi prêt à tout, c’est dans le fond de l’abîme que l’on commence à prendre pied[104] ; on est aussi tranquille sur le passé que sur l’avenir. On suppose de soi tout le pis qu’on en peut supposer; mais on se jette aveuglément dans les bras de Dieu ; on s’oublie, on se perd ; et c’est la plus parfaite pénitence que cet oubli de soi-même, car toute la conversion ne consiste qu’à se renoncer pour s’occuper de Dieu. Cet oubli est le martyre de l’amour-propre ; on aimerait cent fois mieux se contredire, se condamner, se tourmenter le corps et l’esprit, que de s’oublier. Cet oubli est un anéantissement de l’amour-propre, où il ne trouve aucune ressource. Alors le cœur s’élargit ; on est soulagé en se déchargeant de tout le poids de soi-même dont on s’accablait ; on est étonné de voir combien la voie est droite et simple. On croyait qu’il fallait une contention perpétuelle et toujours quelque nouvelle action sans relâche ; au contraire, on aperçoit qu’il y a peu à faire."

Fénelon, Oeuvres I, Pléiade, p. 577

Nous croyons qu'il y a beaucoup à faire.
En un sens, oui.
Mais pas par nous.
Seulement,
pour que tout se fasse 
à travers nous,
nous devons dire "oui"
encore et encore.
C'est tout ce que nous avons à faire.

Se laisser faire,
c'est tout faire.

dimanche 28 mai 2017

Trois sortes de méditation selon Madame Guyon

Madame Guyon, morte en 1717,
est l'un des plus profonds maîtres de méditation.
Et l'un des moins reconnus.



Quoi qu'il en soit, 
elle a donné de nombreux enseignements 
sur la voie la plus courte
vers l'union à Dieu, qu'elle appelle "état fixe" ou consommé.

Selon elle, il y a deux sortes de méditation,
qu'elle nomme joliment "simple regard".

D'abord, il y a la méditation comme effort d'abstraction intellectuel.
C'est la méditation métaphysique d'un Descartes, par exemple.
Ou bien c'est la considération des attributs de Dieu, de ses Noms,
la pensée de ses mystères et autres thèmes élevés.
Dans cette sorte de méditation, il y a aussi l'effort pour envisager
"Dieu tel qu'il est", en faisant effort pour écarter tout le reste.
Cela ressemble à ce que l'on appelle, aujourd'hui, méditation :
un état d'attention concentrée, détachée de tout contenu,
atteint au moyen d'une pratique répétée.

Ensuite, il y a la seconde sorte de méditation "de simple regard",
qui consiste à se laisser aller à aimer Dieu, à s'enfonçer en lui
"non par effort ni par contention d'esprit, 
mais par amour".

La première méditation est bonne mais, selon cette mystique expérimentée,
ça n'est pas la meilleure. Tant que l'on médite sans amour, en effet, on est actif
et on espère contrôler ses pensées. Alors que par l'amour, on arrive au "dénuement...
mille fois plus excellent que l'abstraction : il est permanent et durable".
L'amour "met l'âme dans un silence goûté", savoureux. "Par cette voie, l'âme trouve en peu de temps son centre, ce qui n'arrive pas par la simple abstraction de l'esprit car, quoique l'âme y ait une certaine paix qui vient de l'abstraction des objets multipliés [, et donc un certain calme mental], cette paix n'est ni savoureuse ni si profonde que par la voie de la volonté". 
Par "volonté", ici, il ne faut pas comprendre la faculté de faire effort mais,
au contraire, le pouvoir de s'ouvrir, de se rendre disponible
à l'amour divin. La volonté est ici la faculté d'aimer, faculté qui est en chacun de nous.

Il y a donc deux voies de méditation :
- une voie de l'abstraction par effort, qui est laborieuse,
aride et qui ne donne que des résultats provisoires.
- une voie de l'amour.
Cette dernière a aussi ses difficultés :
la principale est qu'il faut y être passif, disponible,
à l'écoute d'un chant qui ne peut s'entendre
que dans le silence intérieur sans retour sur soi.
Ne pas faire d'effort demande un effort surhumain.
Plus encore : ne rien faire, c'est-à-dire se laisser faire
par ce qui est plus vaste que nous est, paradoxalement,
la pratique la plus difficile ; mais assurément,
elle est excellente et magique.

On se met donc en silence,
à l'écoute de la sensation intérieure, subtile,
de félicité. Et on se laisse bercer par elle.
On goûte ainsi le silence intérieur,
l'âme est peu à peu transformée.
Nos réactions au quotidien nous indiquent
nos résistances. Mais grâce à cette amour, à cette félicité intérieure,
ces obstacles fondent.
Evidemment, les douleurs et même les souffrances 
les plus profondes ne disparaissent jamais complètement,
de même que
les qualités divines ne sont jamais parfaitement incarnées...
mais on sent qu'il y a là un trésor inépuisable,
une manne véritable qui vaut tout le reste, et plus.

C'est la vie intérieure.

(les extraits viennent des Discours intérieurs, I, 43)

jeudi 29 octobre 2015

L'âme

Lumière sur l'âme, par un marseillais (!) aveugle (!!) du XVIIè siècle :

"Il n'y a ni haut ni bas, ni sommet ni superficie dans l'âme de l'homme, 
parce qu'étant spirituelle elle ne souffre ni divisions ni parties. Et ce que je vous dis est si véritable que toute votre âme est aussi bien au bout de l'un de vos doigts qu'en toute l'étendue de votre corps. De même que l'image d'une montagne est toute ramassée dans un petit œil aussi bien que dans un grand [sans que la montagne rapetisse et sans que l’œil grandisse], et qu'elle se trouve toute en deux cent yeux comme en un seul œil. 
L'âme n'est donc ni longue, ni large, ni profonde. 
Elle n'a ni degrés, ni étages. 
Elle n'est ni grossière, ni déliée, ni pesante, ni légère et n'a aucune des conditions qui conviennent à la matière."

François Malaval, La pratique facile, 1670

On le voit dans l'auto-portrait ci-dessous : les formes disparaissent dans le sujet, dans la conscience. Tout est limité dans la conscience sans limites. Tout est coloré dans la lumière incolore. Tout a forme sur le fond sans forme. Tout s'étend dans l'espace qui n'est ni ici, ni là. Tout passe dans l'instant qui ne passe pas.


lundi 26 octobre 2015

"Comme un enfant qui veut la mer dans un creux"

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Méditer, c'est faire quoi ?
C'est se laisser faire. 
Mystérieusement. 
Simplement. 
Délicieusement. 
Dans une évidence qui ne sait rien.
Encore un religieux marseillais, qui se sacrifia lors d'une épidémie en 1720. Clair comme le jour :

"La pensée qu'on est un petit atome perdu dans cette immensité, qu'une goutte d'eau mêlée dans les eaux de cet océan, qu'un petit rien réuni à ce tout unique, cette seule pensée, dis-je, opère plus dans une âme fidèle et docile que toutes les pratiques et les moyens ordinaires. Quelle témérité de prétendre par son opération et son travail arriver à ce terme invisible et insensible et hors de la sphère de notre activité. C'est justement un enfant qui veut enfermer la mer dans un petit creux, comme un insensé qui veut construire une échelle pour monter au soleil...
Jamais nous ne sommes assez persuadés de notre impuissance pour le bien et de l'inutilité de tous nos efforts, c'est pour cela que nous voulons toujours les y faire entrer pour quelque chose. Mais c'est aussi pour cela que Dieu, pour nous en faire voir l'inutilité, renverse tous nos projets et nous laisse dans le vide et dans le trouble.
Aussi ne devez-vous plus vous regarder que comme une ombre que Dieu anime, sous laquelle Il se rend sensible pour les différentes fonctions auxquelles Il l'occupe. C'est Lui qui se sert de votre langue pour parler, de votre cœur pour aimer...
C'est le néant, c'est rien, c'est."

Claude-François Milley, Lettre, vers 1710

samedi 5 septembre 2015

Contemplation et vie quotidienne


"La contemplation n'est pas une considération des œuvres de la nature, ni une réflexion sur les passages des Saintes Écritures ou des Pères, ou des vies des Saints, ou des livres spirituels, ni la méditation de la vie et de la mort du Sauveur du monde, ni une haute spéculation sur les attributs de Dieu. Ce n'est pas non plus une variété de raisons dans la volonté, ni un ressouvenir des choses pieuses dans la mémoire, ni une fiction d'images et de figures dans l'imagination. Ce n'est enfin ni tendresse ni douceurs ni sensibilités, mais une vue simple et amoureuse de Dieu présent, appuyée sur la foi que Dieu est partout et qu'il est tout....
La contemplation est une oraison qui a le privilège d'être perpétuelle et de se pouvoir faire partout. Il faut à la vérité se prescrire une ou deux heures par jour, durant lesquelle on se dégage de toute occupation et de toute affaire, pour vaquer particulièrement à ce saint exercice. 
Toutefois, au milieu même des affaires et des occupations, on peut contempler, plus moins attentivement, selon l'esprit, le naturel et la profession d'un chacun. Car comme la contemplation n'est que la vue simple et amoureuse de Dieu présent par le secour de la foi, l'esprit n'est pas occupé de pensées ni de raisonnements, et il ne perd pas sa liberté de s'appliquer à ce qu'il lui est nécessaire de connaître et de considérer de temps en temps, dans le commerce et pour les nécessités de la vie. Il suffit alors de sentir Dieu en la pointe de l'esprit...
N'est-il pas vrai que la quantité des objets qui s'offrent à nos yeux à tout moment, ne nous empêche jamais de voir la lumière ?"

François Malaval, La belle ténèbre, 1670, pp. 91-92

Les Torrents de Madame Guyon en audio, un classique de l'école du coeur :

mardi 5 mai 2015

Mon Bien-Aimé



Mon Bien-Aimé est comme les montagnes,
Comme les vallées sauvages,
Comme les îles exotiques,
Comme les fleuves puissants,
Comme le murmure des vents du Sud pleins d'amour,

Comme la nuit tranquille
Lorsque pointe l'aurore,
Comme la musique silence,
Comme la solitude harmonieuse,
Comme le festin qui charme et rempli d'amour.

Notre lit est tout fleuri,
Entouré de cavernes de lions,
Tendu de pourpre,
Établi dans la paix,
Couronné de mille boucliers d'or.

Jean de la Croix, Le Cantique spirituel

Le Cantique des cantiques, inspiration de Jean :

lundi 2 février 2015

Le conseil du frère Gilles


Lorsqu'on demanda à notre bienheureux Gilles comment l'âme doit se conduire dans la contemplation divine, il répondit :

"Mon frère, n'augmente pas, ni ne diminue ; et fuis la multitude".

Gregorio da Napoli, La Dottrina mirabile, 40. 
G. est un moine capucin du Grand Siècle, cité dans Les Mystiques franciscains
texte traduit de l'italien par ces amateurs d'alchimie.

vendredi 30 janvier 2015

Comment pratiquer le silence ?



Cet exercice de silence se doit faire à l'exemple de celui de Dieu, qui n'a qu'une seule parole bien simple, spirituelle et sans bruit...

Cela se fait par une seule et simple vue ou souvenir de Dieu, qui tombe doucement dans le fond de l'esprit, et de l'esprit, encore plus doucement et plus amoureusement en Dieu, et ce avec une vive foi et une douceur indicible.

Attachez-vous y donc sans étude, et vous efforcez sans force, de faire cette heureuse chute de votre souvenir en Dieu le plus souvent, paisiblement, simplement, amoureusement, gaiement et librement qu'il vous sera possible, sans aucun bandement d'esprit, ne regardant pas cet exercice comme une tâche qu'il vous faut faire, mais comme une récréation sainte et libre, et dont la discontinuation vous est indifférente, quoique involontaire, faisant tout votre possible pour la continuer sans empressement ni attache, laissant à Dieu de vous conduire pour aller et venir comme il Lui plaira.

Martial d'Etampes, L'Exercice du silence, 1639



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