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jeudi 29 avril 2021

Existe-il un percept sans concept ?

Parâ Devî

Selon une opinion courante, la perception serait plus pure, plus directe, plus proche du réel, que la pensée.

Cette opinion est courante dans la spiritualité contemporaine. De fait, elle est largement majoritaire. 

En Inde, elle a été défendue principalement par des philosophes bouddhistes comme Dharmakîrti. Selon lui, le langage et la pensée ne peuvent représenter la réalité telle qu'elle est. Elles déforment la réalité pour l'exprimer, en gommant ces que chaque chose réelle, chaque instant, ont d'unique. La pensée n'a rien à voir avec la réalité, ni avec la perception, qui perçoit la réalité, mais sans pouvoir l'exprimer ni, par conséquent, la partager. Les possibilité de l'art n'ont pas été explorées. 

Certains prétendus détenteurs du shivaïsme du Cachemire enseignent que cette doctrine - que ce dualisme épistémique d'un genre particulièrement radical - est ce qu'enseigne le Tantra. 

Mais cela est faux. C'est un mensonge. 

En réalité, le Tantra enseigne une tout autre vision des rapports entre pensée et perception. Selon cette philosophie, exprimée notablement dans le corpus de la Reconnaissance (pratyabhijnâ), la perception est une sorte de pensée subtile, un langage articulé, mais intérieurement, où les étapes du discours se succèdent si rapidement que l'être ordinaire n'y prend pas garde. Autrement dit, pensée (ou langage) et perception sont inséparables. Il n'y a pas de perception sans pensée, sans langage. 

Abhinavagupta, le plus célèbre philosophe de cette école, s'attache ainsi à montrer que même les actions les plus intuitives, comme courir, sont en réalité des pensées, des discours, qui se succèdent très rapidement. La perception est du discours (donc de la pensée) "compressé". Tout est langage. Aucune expérience n'est percept pur, toute expérience est tissée de langage : la différence entre pensée et perception tient seulement au degré d'articulation et à la vitesse du processus (krama). En effet, plus on articule, moins on va vite. Il suffit de lire en articulant mentalement, puis sans articuler mentalement, pour le vérifier. 

Cette idée que la perception est en réalité une sorte de pensée existe aussi en Europe. L'exemple le plus célèbre en est Descartes et sa fameuse analyse du morceau de cire : 

"Commençons par la considération des choses les plus communes, et que nous croyons comprendre le plus distinctement, à savoir les corps que nous touchons et que nous voyons. Je n'entends pas parler des corps en général, car ces notions générales sont d'ordinaire plus confuses, mais de quelqu'un en particulier. Prenons pour exemple ce morceau de cire qui vient d'être tiré de la ruche : il n'a pas encore perdu la douceur du miel qu'il contenait, il retient encore quelque chose de l'odeur des fleurs dont il a été recueilli ; sa couleur, sa figure, sa grandeur, sont apparentes ; il est dur, il est froid, on le touche, et si vous le frappez, il rendra quelque son. Enfin, toutes les choses qui peuvent distinctement faire connaître un corps se rencontrent en celui-ci.

Mais voici que, cependant que je parle, on l'approche du feu : ce qui y restait de sa saveur s'exhale, l'odeur s'évanouit, sa couleur se change, sa figure se perd, sa grandeur augmente, il devient liquide, il s'échauffe, à peine le peut-on toucher, et quoiqu'on le frappe, il ne rendra plus aucun son. La même cire demeure-t-elle après ce changement ? Il faut avouer qu'elle demeure et personne ne le peut nier. Qu'est-ce donc que l'on connaissait en ce morceau de cire avec tant de distinction ? Certes ce ne peut être rien de tout ce que j'y ai remarqué par l'entremise des sens, puisque toutes les choses qui tombaient sous le goût, ou l'odorat, ou la vue, ou l'attouchement ou l'ouie, se trouvent changées, et cependant la même cire demeure.

Peut-être était-ce ce que je pense maintenant, à savoir que la cire n'était pas ni cette douceur de miel, ni cette agréable odeur de fleurs, ni cette blancheur, ni cette figure, ni ce son, mais seulement un corps qui un peu auparavant me paraissait sous ces formes, et qui maintenant se fait remarquer sous d'autres. Mais qu'est-ce, précisément parlant, que j'imagine, lorsque je la conçois en cette sorte ? Considérons-la attentivement, et éloignant toutes les choses qui n'appartiennent point à la cire, voyons ce qui reste. Certes il ne demeure rien que quelque chose d'étendu, de flexible et de muable. Or, qu'est-ce que cela : flexible et muable ? N'est-ce pas que j'imagine que cette cire, étant ronde, est capable de devenir carrée, et de passer du carré en une figure triangulaire ? Non certes, ce n'est pas cela, puisque je la conçois capable de recevoir une infinité de semblables changements et je ne saurais néanmoins parcourir cette infinité par mon imagination, et par conséquent cette conception que j'ai de la cire ne s'accomplit pas par la faculté d'imaginer.

Qu'est-ce maintenant que cette extension ? N'est-elle pas aussi inconnue, puisque dans la cire qui se fond elle augmente, et se trouve encore plus grande quand elle est entièrement fondue, et beaucoup plus encore quand la chaleur augmente davantage ? Et je ne concevrais pas clairement et selon la vérité ce que c'est que la cire, si je ne pensais qu'elle est capable de recevoir plus de variétés selon l'extension, que je n'en ai jamais imaginé. Il faut donc que je tombe d'accord, que je ne saurais pas même concevoir par l'imagination ce que c'est que cette cire, et qu'il n'y a que mon entendement seul qui le conçoive ; je dis ce morceau de cire en particulier, car pour la cire en général, il est encore plus évident.

Or quelle est cette cire qui ne peut être conçue que par l'entendement ou l'esprit ? Certes c'est la même que je vois, que je touche, que j'imagine, et la même que je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception, ou bien l'action par laquelle on l'aperçoit n'est point une vision, ni un attouchement, ni une imagination, et ne l'a jamais été, quoiqu'il semblât ainsi auparavant, mais seulement une inspection de l'esprit, laquelle peut être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte, comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses qui sont en elle et dont elle est composée." (Méditations métaphysiques, 1641, méditation II, Garnier p. 423 - 424).

Ainsi, toute perception est pensée ou langage, ce qui revient au même. C'est là un point central de la philosophie du Tantra, sans lequel il n'y a pas de Tantra. 

J'ajouterai en passant que cette place essentielle de la Parole est un point partagé par toutes les cultures indo-européennes, voire par toutes les cultures. Pas d'expérience sans parole, même s'il existe bien des nuances et des faces de cette Déesse.

vendredi 26 mars 2021

Le Yoga de l'écoute



D'où viennent les pensées ? D'où vient ce pouvoir de se parler à soi ? D'où vient cette puissance mystérieuse qui se perd en bavardage, qui m'entraîne et cause tant de souffrance ? Comment échapper à ce chaos ?

Certains disent que, quand je vois cette fleur, il n'y a d'abord aucune pensée. Puis que, dans un second temps, le mental plaque des mots, des concepts, sur cette pure perception. D'abord, la perception pure, vierge. Ensuite le langage, les concepts. C'est l'enseignement bouddhiste. Cette doctrine a le mérite d'être claire, facile à entendre. Au début du moins. Car ensuite, on s'avise qu'elle sépare la perception et le langage, la pensée. Elle engendre ainsi bien des paradoxes : Car c'est par la pensée, par le langage que cet enseignement est transmis. Comment un enseignement verbal qui affirme que tout discours est faux, pourrait-il être vrai ? 

Pourtant, cette doctrine est devenue dominante aujourd'hui. Partout, on affirme que la perception est vraie. D'un côté, le percept, le ressenti, vrais, vierges et purs. De l'autre, la jungle des concepts et des mots vilains. Bien et Mal. 

Or, il y a certes du vrai dans cette vision des choses, car dans la perception pure, non verbale, je goûte une paix délicieuse. Il y a dans la contemplation un repos ineffable du à une impression de simplicité. 

Pourtant, d'où viennent alors les mots ?

Il existe une alternative à cette vision bouddhiste. Celle du Tantra. Contrairement à ce que proclament certains charlatans, le Tantra n'est pas contre la pensée, contre le langage. Car, contrairement au bouddhisme, il n'oppose pas la perception à la pensée. Selon le Tantra, en effet, perception et pensée sont deux moments d'un seule et même mouvement. Ils ne que des moments d'un seul et même mouvement, des moments que l'on peut distinguer, mais non opposer. L'image traditionnelle est celle d'une graine qui germe, jusqu'à croître en un arbre immense. L'arbre est déjà dans la graine, les informations essentielles quant à la forme de l'arbre sont déjà présentes dans la graine. 

De même, le premier instant de toute perception est déjà de la pensée. Tout est pensée. Mais pas de la pensée articulée en mots bien séparés. La perception est de la pensée indifférenciée, un peu comme une mélodie. Une mélodie n'est pas absolument simple. Elle comporte des notes, des mouvements, des respirations, une ponctuation. Mais ces éléments ne sont pas complètement séparés. Au contraire, ils sont unis dans un seul et même mouvement global, qui fait que l'on peut parler d'une mélodie. La perception, c'est-à-dire la pensée intuitive, est comme une mélodie : elle est une, mais est enveloppe des différences, comme des phrases. On parle d'ailleurs du "phrasé" musical. La mélodie est comme un langage, mais un langage sans mots. 

La perception est, de même, un langage sans mots. D'où l'impression de paix qui se dégage d'un moment de contemplation esthétique. Voilà aussi pourquoi la méditation du Tantra invite à revenir à la perception pure. Non pas par haine du langage, non pas à cause de ce dualisme simpliste que l'on entend partout aujourd'hui dans le monde spirituel, mais parce que la perception est un état de la parole plus simple, plus puissant. 

Du coup, on sait d'où viennent les pensées, les mots : de la perception pure, qui est parole pure, mélodie secrète à la source du langage, car elle est déjà langage. Il ne s'agit donc pas de rejeter la pensée, mais de redécouvrir un plan de pensée différent, plus intuitif que discursif, plus simple, plus unifié, plus harmonieux. Là où le bouddhisme (et le New Age ainsi que le dév perso) voient une rupture entre perception et pensée, le Tantra invite à reconnaître une continuité.

Les mots de bouche viennent de l'extase d'être, de l'étonnement d'être. C'est cela qu'il s'agit de reconnaître ici et maintenant. C'est cela le Yoga de l'écoute.

Et alors, maintes contradictions disparaissent. L'enseignement se fait par des mots et pointent un état au-delà des mots, mais de même nature que les mots, car c'est un état verbal, puisque tout est langage. 

Il s'agit de redécouvrir un langage de silence, une manière de penser sans mots, plus fluide, unifiée, qui apporte paix et joie. Ainsi j'échappe au chaos du bavardage intérieur, je découvre chaque jour une nouvelle manière de vivre. Sans rejeter ma langue, sans cracher sur le verbe conventionnel, sans tirer sur l'ambulance des mot, déjà si mal en point... Et tout est un, sans confusion, en pleine beauté douce et sans heurts. Goûter "je suis je" est panacée.

Cet état est découvert et savouré par la pratique de la plongée dans le "je suis", Parole primordiale. Dès lors, la poésie retrouve droit de cité. Cela me semble vital aujourd'hui, à une époque où l'on constate partout l'effondrement des capacités linguistiques et cognitives, comme si l'appauvrissement des lexiques allait de paire avec la disparition de la biodiversité. Et l'on échappe ainsi aux joutes stériles sur "l'au-delà des concepts qui est encore un concept", etc. 

Je me laisse aller dans l'extase de la pensée intuitive, pareille à une danse aquatique, pleine de pulsations lentes, de vagues d'être, limpides et fortes. Cette pensée intuitive est Mantra, pensée libératrice. Elle n'est pas faite de mots, mais elle n'est pas statique non plus. Elle est un monde de frémissements, d'élans, d'ondes en expansion, de tourbillons délectables... un univers de joie, source de tout et d'une vision riche, inépuisable. Une musique. Tout est ainsi réconcilié, même la guerre et la paix. Tout est ainsi transmuté, peu à peu, sans fin, de merveilles en surprises. 

"Les états de yoga sont merveilles", dit Shiva.

Tel est le véritable Yoga de l'écoute, pareille à la lumière douce et chaleureuse d'une fin de journée ensoleillée. Luxe, calme et volupté. 

dimanche 12 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 122 La vacuité dans la perception

Thiruvasagam - Wikiwand
Manikkavacagar

L'expérience du vide dans la perception :

vastvantare vedyamāne sarvavastuṣu śūnyatā |
tām eva manasā dhyātvā vidito 'pi praśāmyati || 122 ||

"Quand on perçoit une chose,
il y a vacuité quand à toutes les autres choses.
Quand on contemple cette vacuité par l'attention,
on s'apaise, alors même que la chose perçue continue à l'être."




jeudi 9 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 119

Sambandar (?) | Bronzes of India - A personal collection
Sambandhar, pays tamoul

L'expérience de la mémoire :

vastuṣu smaryamāṇeṣu dṛṣṭe deśe manas tyajet |
svaśarīraṃ nirādhāraṃ kṛtvā prasarati prabhuḥ || 119 ||

"Quand on se souvient des choses,
que l'attention les abandonne aussitôt vues.
Le corps devient libre de tout support objectif
et le Seigneur s'avance."


Autre traduction :

"Quand, à la vue d'un lieu,
on se souvient des choses,
que l'attention lâche prise.
Le corps n'est alors plus une chose, le Seigneur s'avance."

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