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mercredi 8 septembre 2021

Sans le néant, rien


Le trésor de la mystique chrétienne française que j'ai évoqué la dernière fois, commence à peine d'être connu. Loin du cliché des pieux dévots embourbés dans leurs images baroques, l'école de l'oraison de silence ou de repos nous offre le secret d'une vie intérieure fondée sur le silence, le rien, le néant. Le contraire d'un dogme religieux.

Selon la tradition, la vie mystique est la vie en contact direct avec Dieu, au-delà des images et des concepts. D'ordinaire, ce chemin comprend trois grandes étapes : purification, éveil, et unification ou divinisation. Le but est donc la divinisation de l'homme, conformément à la tradition occidentale et platonicienne. Laisser le divin prendre le contrôle, dans un plein et libre consentement. 

Mais dans cette tradition française, l'illumination vient en premier, suivie de la purification, pour s'achever dans l'unité. 

Tout d'abord, l'illumination : on rencontre la lumière divine, on ressent, on éprouve, on comprend, on a le sentiment d'un éveil, d'un réveil. Cette étape est celle de la rencontre de la plénitude, de l'enthousiasme. On a enfin trouvé le trésor et, très souvent, on croit être arrivé. Mais comment peut-être arriver à la fin de l'infini ?

Néanmoins, c'est cette illumination qui donne la force de lâcher-prise et d'accéder à la seconde étape : la purification, la mort, le néant. Car les lumières et compréhensions ne sont pas Dieu, mais des reflets, des avant-goûts, même s'ils sont ressentis comme des plénitudes indicibles. L'individu y jouit de Dieu. Mais il garde, en quelque sorte, le contrôle. Or le but de la vie intérieure, comme nous avons dit, n'est pas de faire l'expérience de Dieu, mais de se laisser transformer radicalement en Dieu. Les énergies individuelles doit laisser la place aux énergies divines. Or, pour que cela soit possible, il faut se vider de soi, s'oublier, mourir, sombrer dans le néant et avancer dans les ténèbres, dans une "foi obscure", sans images ni concepts, laisser autre chose prendre le dessus. C'est l'étape de l'abandon en néant, sans assurance ni repère.

Comment est-ce possible ? C'est possible grâce à l'élan donné par la plénitude découverte d'abord dans l'illumination de la première étape. Mais ensuite, il fait mourir dans le vide qui seul peut laisser place au plein. Plus la mort est profonde, plus la vie sera profonde. Si la mort est superficielle, la vie intérieure sera superficielle. Que l'on ne se laisse pas impressionner par ces mots : il s'agit simplement de mourir. C'est la vie. Il faut arrêter de souffler pour enfin laisser les vents du large nous emporter au cœur de l'océan.

La plupart d'entre nous, certes, se contentent de telle ou telle lumière. Dans la tradition mystique française ces lumières, ces saveurs, ces ressentis - tout cela n'est qu'un début, un avant-goût, un viatique pour encourager l'âme à entrer dans l'intérieur véritable, qui est néant et néant de néant. Dans cette étape de purification, qui peut durer des dizaines d'années, l'individu est privé de tous ses supports et ses repères. L'hiver arrive. Mais sans hiver, point de printemps.

Enfin, l'individu, qui ne disparaît jamais, renaît en Dieu, par Dieu : "Ca n'est plus moi qui vit..." Cependant, même dans cette vie nouvelle, le vide règne, un néant du à la plénitude inconcevable qui se déverse à travers les puissances (les organes) de la personne. 

Jacques Bertot, un prêtre du XVIIe siècle, décrit ainsi cette étape ultime, dans laquelle l'évolution se poursuit :

"Là l’âme par ce néant devient en Dieu ce qu’une goutte d’eau est
dans la mer quand elle s’y perd, car ce néant tirant l’âme de son
propre que le péché lui avait communiqué, tire l’âme d’elle-même
et du particulier et ainsi la fait découler et perdre en Dieu.
Et comme l’âme perd son soi-même en perdant le particulier qui
la faisait subsister en elle-même, aussi trouvant Dieu et subsistant
en Lui par ce néant, elle ne Le trouve pas comme quelque chose
dont elle jouisse, mais plutôt elle en est possédée en perte totale de
soi. (...)
Là le néant augmentant sans fin, l’âme entend, sans entendre, à
sa mode, un très profond parler, qui est la génération du Verbe, et
qui est le don de la divine Sagesse en son pauvre néant. Et comme
l’âme avant cela n’était rien et que c’était son bonheur, ici, sans
sortir de son rien, au contraire son rien augmentant à l’infini, l’eau
de la divine Sagesse s’écoule, qui rend l’âme beaucoup féconde.
De là insensiblement s’écoule l’amour, et l’âme entend en son
néant que ce n’est pas un amour produit par ses puissances comme
au commencement, mais que c’est un amour tout différent, et que
vraiment c’est la communication d’un amour dans lequel et par
lequel l’union commence." (Le Directeur mystique, édition Dominique Tronc, p. 206)

Autrement dit, cette fin est un nouveau commencement. La disciple de Bertot, Madama Guyon, évoque l'image d'une pierre qui tombe dans un océan sans fin. La vie intérieure est une expansion sans fin, car il n'y a pas de fin dans l'infini. Elle est donc un vide sans terme qui débouche sur une plénitude toujours plus profonde, large et haute. 

On le voit, les maîtres de cette tradition insistent sur le fait que l'expérience est inconcevable, inimaginable, au-delà de tout ce que l'on peut expérimenter ici ou là. Et la clé de ce mouvement infini est le néant, le vide, le silence intérieur. Juste s'orienter vers le divin, en instinct et en confiance, puis rester ainsi en silence, comme une goutte dans l'océan, et laisser l'infini faire son œuvre. Il n'y a qu'ainsi que l'aventure de l'infini est possible, au-delà et encore au-delà, par-delà les abymes du silence, du vide et du rien. 

Pour avoir tout, renoncer à tout. Pour renoncer à tout, laisser le Tout se charger de tout et se laisser sombrer dans le rien plus vivant que toute vie.

mercredi 1 septembre 2021

Heureux rien !


 
Quand je dis que la lumière ne se peut voir en soi, je dis vrai : car
cette divine lumière est si pure, qu’elle ne peut être aperçue, c’est
plutôt un moyen par lequel on voit et on a une autre chose, que de
pouvoir dire qu’on la voit et qu’on l’ait. Vous voyez par la lumière
du soleil les objets, mais elle-même, étant fort pure, est invisible, et
vous ne la pouvez discerner qu’étant rempli d’atomes, si bien que
ce sont les objets qu’elle fait voir et ce n’est pas elle-même qui proprement est vue. J’ai parlé tant de fois de cette divine lumière que je ne vous en veux pas parler davantage ; vous pouvez avoir recours
à ce que je vous en dis autre part.

Tout cela étant très vrai, comme les âmes d’expérience vous en
peuvent certifier, il faut donc que vous vous contentiez de la soumission, et que sous cette voie vous marchiez à grands pas en vous perdant sans relâche, croyant que c’est vous trouver que de vous perdre, et que c’est vraiment posséder toutes choses que de n’avoir rien, ce divin Rien étant opéré par la miraculeuse et mystérieuse lumière divine ou lumière de foi.

Heureux Rien, que ta plénitude est grande, [324] à la charge que
jamais on ne te possédera, mais plutôt que tu posséderas l’âme, en
la perdant en ton vaste sein et en ta plénitude infinie ! Bienheureux
Rien ! Puisque après la lumière de gloire, une âme ne peut jouir de
Dieu plus à l’aise, ni en plus grande plénitude et en liberté plus
générale, que par ton moyen. Bienheureux ! Car en toi seul on peut
trouver Dieu sans crainte de Le perdre et sans soin de Le retenir, et
sans peine de Le posséder, puisqu’en vérité on Le trouve en toi sans
fond ni rive, c’est-à-dire on Le trouve Lui-même. Bienheureux !
D’autant qu’en toi se trouve toute joie, non des sens ni de l’esprit
(car il y aurait quelque chose et non ce rien parfait et entier). Mais
en Dieu, donc par Sa miséricorde, nous sommes capables de jouir,
non en nous, mais hors de nous. Ainsi qui dit jouir de Dieu hors du
rien, c’est-à-dire en la chose même la plus relevée que l’on peut
comprendre, ce n’est pas arriver à ce que Dieu nous a destiné, et ce
à quoi Il nous appelle : c’est pour Lui seul qu’Il nous a créés, et ainsi
Il nous a fait capables de Lui seul par le Rien et dans le Rien.
Heureux Rien donc, par lequel nous jouirons de Lui, et par le
moyen duquel nous arrivons à cette merveilleuse et miraculeuse
grâce ! Heureux Rien enfin, qui nous rend capable de jouir et de
vivre en Dieu aussi bien en agissant qu’en contemplant ! C’est vraiment en toi et par toi seul que nous devons nous perdre et nous
abîmer en Dieu, pour ne nous retrouver jamais, ni aucune chose
créée, sinon lorsqu’elles nous serons devenues le tout, même par
ton moyen !

Jacuqes Bertot, Le Directeur mystique, 1726

lundi 8 juin 2020

Dans le divin rien

Fichier:Georges de La Tour 007.jpg — Wikipédia


Le vide est le trône du cœur :

"Ici, l'âme...demeure comme sans mouvement, et sans envie d'en avoir : aussi ne voit-elle rien, ni de plus bas ni de plus haut, et même elle n'a plus d'idée de Dieu formée par le concept. Et son opération ne trouvant plus de contrariété en elle, ne se fait plus sentir comme avant. On dirait que l'âme est comme toute fondue dans une certaine vacuité abyssale où l'on ne voit ni fin ni commencement... L'on ne saurait donner de préceptes pour cet effet, ni bien décrire ce que c'est."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 83

lundi 12 novembre 2018

Avant rien


Maintenant nous voici arrimés
À l’immobile, ignorant les nuages, 
Sans souffle, au bord des choses qui ne sont que
Surface, avec la perspective somptueuse 
De regarder enfin au-dedans de Rien.

Lionel Ray, Matière de nuit

Regarder au-dedans de rien n'est pas absence de regard.
Au contraire, c'est l'occasion d'un regard se révélant à soi. Un doigt qui se touche, une épée qui se tranche.
A la faveur de rien, la vision se voit. En regard de rien, une lueur s'illumine.
Comme un stylo tombe sur la table de cuir. Mat.
Il n'y a là rien, rien de sombre.
La lumière n'éclaire t-elle pas les ténèbres ?
La lumière est la discrète. En son sein souverain chaque chose reçoit clarté. Jusqu'au rien, enfin.




mercredi 30 décembre 2009

mercredi 12 août 2009

Non-méthode

Le rien est disposé à tout ce que Dieu voudra, ne désire rien, ne fait élection de rien, il ne refuse aussi rien ; Dieu y agit comme bon lui semble et il est tout soumis à l'opération divine. Voilà l'état où doit être une âme au respect de Dieu, mais elle n'en vient pas là sans de grands combats, des morts continuelles et longues souffrances. Il est vrai que la jouissance de Dieu vaudrait bien qu'on endurât toutes les croix du monde jusqu'à la fin des siècles.
En cet état de silence intérieur, on ne peut point donner de lois d'exercice, ni l'âme n'en peut prendre aucun, mais elle doit attendre ce qui lui est donné de Dieu en toute simplicité, sa règle et sa méthode étant de n'en point avoir. Tantôt elle souffre tantôt elle agit, d'une façon ou d'une autre selon qu'il plaît à Dieu lui en donner les impressions.

Le Chrétien intérieur, pp. 136-137

lundi 12 janvier 2009

Plutôt le vol de l'oiseau




Plutôt le vol de l'oiseau, qui passe et ne laisse pas de trace,

Que le passage de l'animal qui reste rappelé par le sol.

L'oiseau passe et s'oublie, et c'est fort bien ainsi.

L'animal, là où il ne se trouve plus et où par conséquent il ne sert

plus de rien,

Montre qu'il s'y est trouvé, ce qui ne sert à rien de rien.


Le souvenir est une trahison envers la Nature,

Parce que la nature d'hier n'est pas la Nature.

Ce qui fut n'est rien, et se rappeler c'est ne pas voir.


Passe, oiseau, passe, et apprend-moi à passer !


Fernando Pessoa, Je ne suis personne, C. Bourgeois Editeur, 1994,p. 148.

Pessoa a eu de nombreux pseudonymes, manière d'expérimenter la plasticité de l'âme qui fait son essence :

"J'ai davantage d'âmes qu'une seule.

Il est plus de moi que moi-même."

Ricardo Reis
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