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jeudi 14 janvier 2021

La montagne de la séparation



Kshemarâja et Râmakantha citent un beau verset :

samādhivajreṇāpyanyairabhedyo bhedabhūdharaḥ |

parāmṛṣṭaśca naṣṭaśca tvadbhaktivalaśālibhiḥ ||

"Les autres ne peuvent briser 

la montagne de la séparation,

même avec le diamant du samâdhi !

Mais tes amoureux l'éprouvent et la détruisent tout à la fois."


Il y a plusieurs jeux de mots : "La montagne de la séparation (bheda) ne peut être séparée/brisée (abhedya)". Et "tes amoureux éprouvent cette montagne" : ils l'éprouvent (parāmṛṣṭa), ils la "réalisent", terme apparenté à vimarsha qui désigne la Shakti, la Déesse et le pouvoir essentiel de la conscience, le pouvoir au cœur de tous les autres, le pouvoir de ressentir, d'éprouver, de réaliser. "Eprouver" la séparation, c'est la détruire, car cette séparation entre soi et l'autre, entre soi et la conscience universelle, n'existe que dans la mesure où elle n'est pas pleinement éprouvé, connue, appréciée. Si je la regarde en face, je n'y goûte qu'unité. Le "diamant du samâdhi" ou de la parfaite concentration peut bien annuler provisoirement le sentiment de séparation, mais non pas durablement l'anéantir. 

Cette idée rejoint celle de Ramana Maharshi, quand il distingue avec force entre la résorption (laya) provisoire du mental au moyen de la concentration sur un objet, et la destruction (nâsha) définitive du mental par la plongée en soi. Cette plongée, cette quête (mârgana), est d'ailleurs désignée chez Ramana par un terme aussi apparenté à vimarsha : vicâra, l'examen, l'investigation, l'attention pleinement donnée, la plongée de tout notre être, de toute notre attention, à la source de notre être. La concentration (dhyâna, samâdhi) est un état mental, en ce sens qu'il ne change rien à la succession des états mentaux, en dehors d'un surplus de souplesse ou d'habileté (c'est ce que propose la "pleine conscience"). La concentration est un état mental ordinaire. Comme dit Vyâsa, il y a de la concentration dans tous les états mentaux, même dans la confusion ! En revanche, l'expansion de conscience, le geste d'éveil, la plongée en soi, est un geste d'attention radicalement différent. Il introduit une véritable rupture dans le bavardage, par l'irruption d'une sensation de douceur, de limpidité, de paix, de réalité, de lucidité et d'amour, qui sont incomparables.

mardi 10 septembre 2019

Conversion

1632 The Philosopher in Meditation by Rembrandt

Au hasard, dans l’irremplaçable Arcane de la déesse Tripourâ, en la part de la connaissance, chapitre seize :

paśya pratyāvṛttacakṣuḥ svātmānaṃ kevalāṃ citim /
âdeśakālam eva svaṃ paśyantyuttamabuddhayaḥ // 

"Regarde !
Le regard inversé, vois ton propre Soi,
regarde-toi toi-même,
pure et simple conscience.
Ceux qui sont parfaitement éveillés
se voient eux-mêmes/ contemplent le Soi
au moment même où il est pointé."

L'Arcane de Tripourâ, XVI, 26

pashya : "Vois !", "regarde !"
Comment ?
prati-âvritta-cakshuh : "ayant les yeux retournés"
Quoi ?
sva-âtmânam : toi-même, soi-même, ton propre soi, mon propre soi
Qui est comment ?
kevalam citim : "qui est seulement conscience" (citi=acte de conscience, dynamique, nuance par rapport à cit, conscience statique, passive, "témoin")
Quand ?
âdesha-kâlam eva "au moment même où cela est pointé/ indiqué"
(le Commentateur précise naivaṃvidhamātmatattvaṃ parokṣamityāha - paśyeti | nanu śravaṇānantaraṃ
mananādikrameṇa kālāntare paśyāmīti cedāha - ādeśa iti | upadeśakāle śravaṇakāle evetyarthaḥ Cet être du Soi est immédiatement présent, il dit donc 'vois !' Mais peut-être qu'il faut juste entendre cela, pour ensuite, à un autre moment, réfléchir, etc. graduellement ; si l'on fait cette objection, il dit "au moment même où cela est indiqué" : au moment où cela est enseigné, c'est-à-dire au moment même où cela est entendu")
le Soi, svam,
que
pashyanti "contemplent"
uttama-buddhayah "ceux qui sont parfaitement éveillés".
Le verset suivant précise :

cakṣurnaitad golakaṃ te manaścakṣurudāhṛtam /
yena paśyasi svapneṣu taccakṣurmukhyamucyate

"Ces yeux ne sont pas les boules de chair, mais les yeux de l'esprit, grâce auxquels on voit dans les rêves. Voilà le véritable regard, dit-on."

Et cet autre joyau, au chapitre suivant :

nirvikalpakavijñānādajñānaṃ na nivartate /
nirvikalpakavijñānaṃ kenacinna viruddhyate // 27 //
Tripurârahasya, Jnânakhanda, XVII

Le commentateur, un illustre inconnu, Shrî Nivâsa, habitant de l'Andhra (au temps pour le "shivaïsme du Cachemire") : nirvikalpakajñānaṃ pratyabhijñābhinnaṃ samādhirūpaṃ nājñānanāśakamiti

"L'ignorance n'est pas détruite par l'expérience sans concept,
(car) l'expérience sans concept n'est contredit par rien. - 27

Commentaire : La connaissance sans concept, en forme de samâdhi, (si elle est) privée de reconnaissance, (laquelle comporte des concepts), ne peut détruire l'ignorance."

Une conscience non-conceptuelle, à elle seule, ne peut détruire l'ignorance, car comme l'espace, elle embrasse tout et ne contredit rien ni personne. Je vis chaque jour des milliers de moments sans concept, sans bifurcation, sans mots : le sommeil profond et les intervalles. Pourtant, ils ne m'éveillent pas, car la conscience, c'est-à-dire Dieu, embrasse tout. Elle agit, mais dans l'amour, dans un absolu respect de la liberté de l'individu, sachant que l'individu n'est nul autre qu'Elle.

Ce texte est un trésor fiable. Je l'ai découvert à seize ans et je le lis et le relis chaque jour avec la même jubilation respectueuse. 

Ce matin, en écoutant Nothomb, cette autre réflexion m'est venue. "Autre", mais pertinente ici, quoique pour d'obscures raisons :

J'ai l'impression que l'on parle partout de la disparition de la nature, à juste titre. Mais l'on n'informe pas assez de celle de la culture. Or, autant la l'indiscutable raréfaction des insectes est un signe du fait dénoncé, autant l'effondrement lexical et syntaxique en est un autre, largement dénié. Il faut donc en parler. S'en troubler, car enfin, pas de nature sans culture. C'est une règle élémentaire de la grammaire cosmique.
Autre observation, dans le prolongement de cette décadence : il me semble que plus nous - les auteurs, les écrivains, les passeurs, les philosophes, les chercheurs - nous faisons des efforts pour rendre accessible un savoir, plus les lecteurs sont paresseux. Il y a là une sorte d'affreux balancier, ou peut-être une spirale infernale. Je l'avais remarqué en classe : plus les professeurs se démènent pour se faire comprendre, moins les oreilles écoutent. Oui, il y a un cercle vicieux du pédagogisme qui roule sur la vague du mercantilisme, sans doute. Cette obsession de la fausse simplicité, qui est une vraie pauvreté, nous énerve, nous rend débiles. Soyons exigeants avec nous-mêmes. Discipline. Il n'y a pas de nature sans l'artifice d'une discipline, pas de joie de galoper à l'aventure sans le stratagème d'un yoga : yoga-yukta, "attelé au joug" comme disaient les guerriers de l'Inde ; yuktibhih "grâce aux stratagèmes" ; pas de liberté sans contrainte.
Dans les humanités brahmaniques, trois piliers, trois "portes vers la liberté (moksha-dvâra) : la grammaire, l'exégèse, la logique. Ne serait-ce qu'un accident, une vieillerie anecdotique ?

Belle journée à tous, fuyons. Le yoga est à réinventer. Courage et cœur à l'ouvrage.

lundi 30 avril 2018

Samâdhi - nécessaire ou pas ?

Samâdhi...
"Être en samâdhi"
"Cette musique me fait tomber en samâdhi"
"Il m'a mis en samâdhi !"
"Il est tous le temps en samâdhi"
"Faire l'expérience du samâdhi"
"Travailler sur les obstacles au samâdhi"
"Une vie saine favorise le samâdhi"
"Les yeux fermés en samâdhi"
"Samâdhi ou l'expérience ultime"



Depuis le XIXe siècle au moins, il y a cette idée que l'expérience du samâdhi est l'expérience ultime, le sommet de la vie intérieure, qu'elle est l'équivalent de l'éveil.

Dans ce cas, on parle en sanskrit de nirvikalpa-samâdhi, un samâdhi "sans pensées", ou a-samprajnâta-samâdhi, un samâdhi "sans analyse intellectuelle", ou bien d'unmanî-bhâva "état non mental", etc. [note pour les amateurs : un-manî est traduit par "non-mental", mais littéralement, cela signifie, "celle qui a le mental excité, perturbé, perplexe" (ud-manas)]

Samâdhi est un mot sanskrit que, dans ce cas précis, on rechigne à traduire, surtout parce qu'il a été sacralisé : l'expérience du samâdhi serait le nec plus ultra de la spiritualité. 

Et derrière cette idée, popularisée par Vivékânanda au XIXe siècle, se trouve un présupposé empiriste : le plus important est l'expérience, car toute connaissance vraie est expérience, le reste n'est que bavardage ; l'expérience est concrète ; le reste est abstrait, donc nébuleux, vague, superficiel, "intellectuel", sans poids, etc. 

Vivékânanda, qui avait reçu une éducation anglaise, était adepte des idées de David Hume, selon qui toutes nos idées dérivent de l'expérience, même les plus sublimes ou abstraites. Donc, si Dieu ou une "non-dualité" existent, il faut pouvoir en faire l'expérience, comme un scientifique est censé, selon un préjugé vulgaire, "voire" l'énergie, comme la gravité, par exemple. 

Malgré la naïveté de cette philosophie empiriste, c'est elle qui est devenue prédominante aujourd'hui. Il est vrai que ce qui n'est pas sensible est subtil, et inaccessible, au premier abord et sans un entraînement conséquent, à l'entendement du profane. Ce qui se voit, se sens, se ressent, semble réel par contraste. Ce qui est abstrait, intelligible à l'intelligence seulement, semble lointain et confus, sans réalité.

Quoi qu'il en soit, le mot samâdhi lui-même, littéralement, est composé de deux préfixes et d'une racine : 

sam- "complètement", "correctement" + â, différentes significations, mais ici, ce préfixe inverse le sens ou la direction de la racine verbale qui suit + racine -dhâ "placer", "poser son attention sur", "penser à", "méditer", "considérer", "contempler", "se concentrer sur". 

Le préfixe â précise que la concentration ou l'attention ne son pas tournée vers l'extérieur, mais retournées vers l'intérieur. La terminaison en -i exprime l'action ; on trouve du reste une autre formation équivalente : samâdhâna.
Avec cette même racine, on a d'autres mots pour désigner différentes sortes de concentration : 
prati-samdhâna "recueillement", 
anu-samdhâna "synthèse", "recollection", 
ava-dhâna "appliquer son attention", "être attentif".

Samâdhi signifie donc, littéralement "le fait ou l'action de se concentrer complètement vers l'intérieur", à rebours de l'extraversion habituelle.
Bref, c'est une concentration vers l'intérieur.

Dès lors, on comprend mal pourquoi samâdhi a été traduit par "conscience cosmique", ou divine, par "enstase" (=immobilité intérieure), ou même par "super conscience", "conscience divine", "absorption divine", etc. Il faut dire qu'au XIXe, le samâdhi était associé (et l'est encore aux yeux des gogos) à des phénomènes sensationnels, genre l'arrêt du cœur, la lévitation prétendue, ou encore le fait de rester des jours entiers sans respirer, en "suspension". 

Râmakrishna lui-même, le gourou de Vivékânanda, s'est offert en modèle de ce samâdhi : il prétendait pouvoir rester des semaines en état de suspension, un genre d'hibernation sans glaçons. Notons, au passage, que Râmakrishna, présenté comme un "mystique de l'Advaita Védânta", n'a jamais étudié l'Advaita Védânta. Il a été influencé par quelques idées tantriques : selon lui, l'éveil spirituel c'est l'extase, et "il est impossible d'atteindre l'éveil sans un éveil de la koundalinî". Rien à voir avec l'Advaita Védânta, ni avec le tantra non-dualiste (rappelons que pour cette tradition, la Koundalinî n'est qu'un nom de la conscience).

Le problème, c'est que le mot samâdhi n'a pas toujours désigné ce genre de ravissement temporaire, tout spectaculaire qu'il semblât aux cœurs tendres. Et bien des gens croient encore qu'il faut en passer par là pour "atteindre" le sommet de la spiritualité. D'autres, fanatiques de Patanjali, croient qu'il faut "bloquer les émotions", pour atteindre un samâdhi, un yoga qui serait paradoxalement une séparation (vi-yoga) entre l'esprit et la matière. 

Pourtant, dans la plupart des traditions, samâdhi désigne tout simplement la concentration. C'est le cas dans l'Advaita Védânta originel : le dhyâna-yoga consiste simplement à se concentrer sur l'enseignement pour bien le méditer et le comprendre, à l'exclusion de out le reste. 

Et surtout, dans la voie de l'Advaita Védânta, il n'est pas nécessaire de bloquer les émotions et les pensées. Il faut juste les maîtriser suffisamment pour pouvoir se concentrer sur l'enseignement de la non-dualité et s'éveiller à la conscience-témoin de tous les objets. Rien de plus, rien de moins. 

Le samâdhi comme blocage (forcément) temporaire de la respiration, du corps et des pensées, n'est pas un moyen de libération selon Shankara. 

De plus, même si c'est là une "expérience de non-dualité", au-delà du mental, il est ridicule de déployer tant d'efforts pour l'atteindre, puisque nous faisons tous, naturellement et chaque jour, une expérience d'absence du mental : c'est le sommeil profond. 

Mais, comme chacun le constate, cela ne mène à aucun éveil. En effet, selon le Védânta, la cause de la souffrance n'est l'ignorance, qui est une erreur intellectuelle. Seul l'intellect peut la corriger. L'intellect est donc le lieu et l'outil de l'éveil, qui est simplement la compréhension que "je suis la conscience, témoin éternel de tous les objets changeants, lesquels sont donc sans réalité". 

Pas besoin de samâdhi "sans pensées". Ou alors, comme dit Gaudapâda, samâdhi désigne le Soi, la pure conscience qui révèle les pensées, et qui a donc toujours été différente des pensées, et libre d'elles. C'est comprendre cela, l'éveil. Ceux qui s'efforcent de stopper les pensées sont, selon Gaudapâda, "pitoyables", car leur démarche est une impasse.

Dans le bouddhisme, samâdhi est plutôt synonyme de compréhension ou d'intuition (insight) : on peut ainsi "avoir des samâdhis", en grand nombre et simultanément, sur tout un tas de sujets. Samâdhi désigne alors un eurêka, une compréhension sur un sujet donné. D'ailleurs, ce sens se retrouve en hindî, la langue moderne du Nord de l'Inde. Samâdhâna désigne une solution, une réponse à un problème, une trouvaille intellectuelle. 

Dans le shivaïsme du Cachemire, comme dans le Védânta, le samâdhi compris comme absence de pensées est notre vraie nature. 

Secondairement, le samâdhi consiste à savourer les moments ou, naturellement, il n'y a pas de pensées, et où notre vraie nature est révélée à nu, sans être accompagnée de pensées. Par exemple, entre deux pensées. Ou bien, si cela semble trop dur, à se familiariser avec l'intervalle entre deux respirations. En particulier, écouter la fin de l'expir, comme un "om" ou la résonance d'un bol tibétain qui va mourir dans le silence. 

Mais ensuite, et tiercement, reste à s'éveiller vraiment, à bonnement samâdhiser, en reconnaissant que "je suis la conscience qui révèle les pensées, et qui se révèle en les révélant, comme une lampe s'illumine en illuminant ses alentours". Là encore, pas besoin de bloquer les pensées. 

L'important est de s'éveiller à ce qui est donné : la lumière-conscience n'est cachée ni voilée par rien, et ne peut l'être, car c'est par elle et grâce à sa lumière que tout apparaît ou disparaît. Comment pourrait-elle ne pas être évidente ? 

Il n'y a pas à atteindre un état spécial comme précondition à je-ne-sais-quoi ou à s'efforcer de ressentir des guili-guili-gratouillis. Il suffit que moi, conscience souveraine (car la conscience ne dépend de rien, elle dont tout dépend), comprenne que les choses - dont les pensées - sont ma manifestation et ne peuvent rien contre moi, mais au contraire révèlent ma gloire, l'étendue de mon pouvoir, moi qui suis, par nature et par grâce, "à l'image et ressemblance" de la conscience divine.

En ce sens, nirvikalpa-samâdhi, souvent traduit par "samâdhi sans concept", désigne plutôt une compréhension (samâdhi) qui ne laisse place à aucun doute (nirvikalpa). 

Et alors le bavardage se calme, les pensées et tout le reste baigne dans un silence vivant, la respiration s'apaise, le corps s'allège, les sens s'affinent, l'imagination se délie, la parole retrouve sa force, la vie son sens.

Voilà le seul samâdhi nécessaire, véritable et savoureux.

dimanche 27 octobre 2013

Qu'est-ce que le samadhi ?



"Samādhi" est l'un de ces mots que l'on répète, le sourcil relevé, dans les salles de yoga. Tout le monde, ou presque, identifie le mot à sa définition dans les Yoga-sūtra(s) soi-disant "classiques" de Patañjali.
La difficulté consisterait à le traduire. Certains ont proposé de le rendre par "enstase". C'est juste un exemple.
Dans la langue sanskrite commune (celle du Mahābhārata), samādhi désigne une solution à un problème. Par exemple, un accord à l'amiable dans une dispute. En hindī, samādhāna désigne aussi une solution ou une réponse à un problème, à une énigme. Comme il s'agit d'un nom d'action, samādhi désignerait une position (dhā) correcte (sam=samyak) sur (ā) une question donnée. Le terme s'emploie couramment en mathématiques et en droit. 
En un sens dérivé, samādhi désigne le fait de se recueillir sur, de méditer un sujet en lui donnant toute son attention, en y déposant, en quelque sorte, tout son esprit. Dans le contexte du yoga, samādhi désigne une forme de concentration achevée et, finalement, un état d'unité du sujet et de l'objet. En ce sens, le samādhi est la connaissance parfaite du réel, l'objectivité réalisée : le sujet devient totalement transparent, il épouse parfaitement la forme de l'objet sans jamais en dévier, à l'image d'un miroir. Dans le bouddhisme, enfin, samādhi désigne une forme de méditation, de contemplation, qui peut être intellectuelle, non-discursive, et surtout être un instant d'intuition, de compréhension du réel. Un samādhi est alors une sorte d'eurêka. Ces aperçus peuvent se succéder rapidement et ils sont potentiellement infinis.
On voit ainsi deux grands sens de samādhi se dégager :
1-Le samādhi comme concentration, achevée ou non (le samâdhi peut être furtif; la vie mentale est une succession de brèves concentrations).
2-Le samādhi comme compréhension, stabilisée ou évanescente, discursive ou intuitive.


Le Yoga selon Vasiṣṭha (Cachemire, vers 950) évoque ces deux acceptions dans une perspective critique. En effet, il critique d'abord le yoga comme concentration ou unification du sujet et de l'objet :

Si l'on atteint simplement l'état de samādhi sans pensées, que l'on comprenne ce domaine immaculé comme étant (une sorte de) sommeil profond impérissable. (III, 1, 36)

Il s'agit donc d'un état qui, en lui-même, n'est pas la liberté que recherche cet enseignement (son titre originel est, en effet, L'Enseignement qui est le moyen de se libérer). En effet, à elle seule, cette concentration, qui peut être très longue, ne procure que du repos pour le corps et l'esprit. L'ignorance, c'est-à-dire l'identification au corps, aux sensations et aux pensées, y reste présente à l'état latent. Dès que les objets des sens réapparaissent, les traces résiduelles de l'imagination passée se réveillent et le yogî est emporté à nouveau dans le cycle des renaissances. On y accède bien, en un sens, à l'absolu. Mais on ne le reconnaît pas. La concentration n'offre qu'un répit temporaire, comme une grand-mère qui fait du tricot : elle oublie un moment ses soucis.

Celui qui a pris la posture du lotus et qui a salué Brahmā, mais qui ne s'est pas libéré en sa vraie nature, comment peut-on dire qu'il est en samādhi ? (V, 62, 7)
Le mot "samādhi" désigne la compréhension du réel, éveil qui consume tous les espoirs telles des brindilles. Le samādhi, ce n'est pas rester sans parler. (V, 62, 8)
Le mot "samādhi" désigne le discernement (prajñā) suprême, posé en équilibre (samāhitā, adjectif verbal de samādhi), toujours comblé, et qui voit le réel tel qu'il est. (V, 62, 9)

Le samādhi est la compréhension du réel. Il est l'éveil de l'Eveillé (buddha), la vision des choses comme elles sont, vision qui conduit à l'apaisement (viśrānti), à l'extinction (nirvāṇa) du mal-être, à la fraîcheur intérieure (antaḥśītalatā), à la liberté (mukti). On le voit, ce texte, source majeure du non-dualisme contemporain (c'était par exemple le livre de chevet de Papaji, alias Poonja), est d'inspiration bouddhiste. Samādhi y désigne la contemplation du réel tel qu'il est, la connaissance. Je propose donc de traduire samādhi par "contemplation" et, occasionnellement, par "compréhension". Du reste, certains passages (qui ne me reviennent pas en mémoire pour l'heure), rapprochent (par une étymologie traditionnelle, nirukti) samādhi de dhī "intelligence", "vision", et de dhyāna "méditation", "visualisation", "contemplation".


Donc "être en samādhi", c'est simplement voir les choses telles qu'elles sont, sans imagination. La tradition contemplative chrétienne ne dit pas autre chose. Ainsi Louis Lavelle, héritier de Madame Guyon et de la mystique chrétienne à travers Fénelon, dit-il de la sagesse :
"Il y a une certaine indifférence qui est la condition de l'unité, de l'activité, du contact avec le réel et qui exige que je sois toujours sans souvenir, sans désir, sans rêverie et sans projet" (Chemins de sagesse, p. 132).


Vasiṣṭha n'aurait pas dit autre chose. D'ailleurs, comme le Bouddha, il n'a jamais rien dit.

dimanche 21 février 2010

La question qui tue


La vache-cosmique dit : Pour parler, je n'ai pas besoin d'exister. Quelle merveille !

Carotte-le-lapin : On s'en fiche, et puis c'est le contraire : tu n'as pas besoin de parler pour exister ! Alors médite au lieu de délirer ! Tout ça, c'est du mental. Il faut supprimer le mental ! Le mental est la seule cause de toutes nos souffrances, c'est légo !

Dharma-le-chien : L'ego, patate... euh, non, carotte. Mais si le mental est, par lui-même, erreur et obstacle à l'Éveil, alors s'ensuivent deux choses:
Premièrement : "Le mental est un obstacle" est une construction mentale, donc cette idée que le mental est un obstacle est un obstacle, etc. etc.. Voilà pour ceux qui aiment jouer avec les paradoxes et les tautologies.
Mais la deuxième implication me paraît autrement plus importante. Voici :
Si le mental est LE obstacle à l'Éveil, pourquoi ne s'éveille-t-on pas lors d'un profond sommeil ?
Question simple et dévastatrice pour qui croit que le mental est notre ennemi (encore une contradiction performative, mais passons).
J'explique pour ceux qui n'ont pas compris (dont la Vache, j'en ai bien peur) : Le mental (mind), c'est les pensées, les émotions, etc. Le sommeil profond, c'est par définition l'absence de tout cela. Si la cause (le mental) cesse, l'effet (souffrances "spychologiques", etc.) devrait cesser, conformément au raisonnement selon quoi "quand le mental est présent, la souffrance est présente, quand le mental est absent, la souffrance disparaît". Or, il n'en est rien. La cessation de la souffrance est provisoire. Et puis, seulement réveil (matin), pas d'Éveil.

Carotte : Mais tout ça, c'est encore le mental !

Dharma : Et ?

Carotte : Mais le mental, c'est mal !

Dharma : Donc la disparition du mental devrait déboucher sur un bien.

Carotte : Assurément. Du reste, on ne peut vivre sans dormir. On donnerait son empire pour ce rien. Le sommeil profond rééquilibre les constituants corporels, on se sent reposé, rasséréné, revigoré, réjuvéné, rené. Presque un Éveil. Voilà suffisamment d'indices pour satisfaire le mental de monsieur, non ?

Dharma : Soit. Mais pourquoi on ne s'éveille pas du rêve du mental, alors que le mental cesse ? D'ailleurs, il y a pire : chaque intervalle entre deux pensées est comme un petit sommeil profond, une petite mort du mental. Des milliers de milliers de morts par jours, et pas d'Éveil. Pourquoi ?
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