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samedi 10 avril 2021

Simplicité naturelle



Inexprimable est la simplicité naturelle de l'esprit,

Libre et vaste : par soi-même elle doit être reconnue.

Quand toute fabrication mentale, toute saisie

Et tout attachement s'effacent naturellement,

C'est ce que l'on appelle "reconnaître l'essence de de l'esprit".

Un fois libéré du filet des pensées,

Ne pas perdre la continuité de la présence à la nature primordiale,

Sans agir ni faire effort, ni rien vouloir,

Voilà ce qu'on appelle "préserver la méditation".

Quand les vagues des multiples pensées

Ne font plus, comme les nuages avec le ciel,

Ni bien ni mal à l'esprit, qui demeure serein,

C'est ce que l'on appelle "libérer l'esprit dans sa propre nature".

Lama Mipham 1846-1912, trad. Ricard

_______________________

Se donner directement à la limpidité de l'espace, sans support, sans but, sans rien à tenir, sans distraction. Les nuages, dons du ciel, s'offrent au ciel. Ma fin est mon commencement.

Cependant, que l'on me permette cette remarque : 

L'approche ici est purement cognitive. Il n'y a rien d'affectif. Il s'agit de se faire témoin des pensées et autres mouvements. Les émotions, désirs et élans sont réduits à des objets pour la "présence" qui est une sorte d'attention. 

Or, je me demande si cette approche n'est pas un peu contradictoire : elle est censée ne pas être "intellectuelle", mais elle est foncièrement intellectuelle, comme toutes les approches centrées sur la notion d'éveil. 

D'autre part, il n'y a pas d'effort, mais il faut quand même "préserver", "garder". Il n'est pas question de s'abandonner à une force plus grande que soi, de se laisser faire par cette force. Du coup, l'attention mise en jeu dans cette pratique reste "la mienne". Je sais bien que, selon Mipham, elle est censée basculer à un moment dans une attention qui n'est plus "mon" attention, mais toutefois tout part de nos forces et reste dans ce champs. 

Quand je m'efforce ainsi, même en vue de ne plus faire d'effort, je reste dans une certaine logique, celle du "mental", disons. Tout ceci reste "froid". La chaleur du cœur, du corps, n'est pas intégrée : seulement, on la laisse être car "elle ne fait plus ni bien ni mal". Suprême indifférence.

Or le problème est : Le mental peut-il se libérer du mental ?

lundi 1 février 2021

Le mental transmuté




citraṃ nisargato nātha duḥkhabījamidaṃ manaḥ |
tvadbhaktirasasaṃsiktaṃ niḥśreyasamahāphalam || 24 ||

"Quel miracle, Seigneur !
Ce mental, qui est
le germe naturel du mal-être,
engendre le fruit sans égal
du Bien souverain
quand il est arrosé
du nectar de ton amour."
Outpala Déva, Hymnes à Shiva, I, 24

Seigneur, Maître ! explique Kshéma Râdja : Miracle ! Merveille ! Prodige ! Ce mental qui est la cause de la souffrance et qui doit être abandonné par chacun car on s'identifie à lui, procure le fruit de la délivrance, l'ultime félicité, quand cet "arbre" est arrosé par l'élixir de ton amour. En effet, nul ne peut se délecter d'un poison, nulle part, en quelque monde ou plan de conscience que ce soit. Le seul remède est donc de participer à toi, de t'aimer. Ce verset suggère ainsi que tu es l'unique salut. 

Le Tantra n'enseigne pas le renoncement, mais la transmutation. La vie intérieure n'est pas une guerre, mais une culture, une participation à la vie cosmique, un amour (bhakti) de la Source qui invite à épouser son mouvement créateur. Le mental est la plus puissante de nos énergies. En fait, le mental est l'énergie divine, mais en sa forme immature, comme une plante toxique, mais médicinale si elle est bien cultivée et dosée. De même, si le mental est tourné vers sa source, s'il se met à aimer et à s'ouvrir à l'influence de sa propre origine, la conscience universelle, alors il entre dans un processus d'alchimie. Le toxique redevient philosophique, puis mystique : le bavardage devient pensée, puis intuition. Les mots se font plus rares, mais plus puissants et précis. Le silence n'est plus un néant inutile, mais une éloquence qui nourrit, élève et console. L'intuition retrouve sa place de guide. La pensée sert alors à révéler les détails et, surtout, à partager, voire à incarner, dans la mesure de nos forces. Au lieu de penser avant d'agir ou parler, je consulte ce silence vivant, limpide, bienveillant. Peu à peu, j'apprends à faire confiance. Je demeure en repos dans la contemplation savoureuse du cœur intime. 

Le mental devient l'or des heurs belles et bonnes, ma manne inépuisable, l'eau de vie.

lundi 28 septembre 2020

Que faire avec les pensées ?

Karaïkkal

 


Quand je découvre le silence intérieur, je m'y attache. C'est alors le début de la vie intérieure. 

Mais c'est aussi le début de nouvelles frustrations, car je désire l'absence des pensées. Or, il est impossible d'arrêter de penser. Comme dit Milarépa, le célèbre yogi et poète tibétain, "on peut essayer de planter une pensée avec neuf clous, elle ne tiendra pas en place". La pensée n'a pas de forme, on ne peut la saisir et l'enfermer.

Et donc, je fais des efforts, j'entretiens des espoirs fous, je me mets à écouter ceux qui promettent une "destruction du mental". Je tombe et je me relève. Une fois, mille fois. Mais les pensées reviennent. Les voix, ou la voix, revient. Toujours au rendez-vous. J'ai beau casser la radio, la déconstruire, la reconstruire, la mettre dans la cave, la jeter dans une grotte, l'affamer, l'orienter, la repeindre ou la maudire, rien n'y fait. Ces ondes-là sont intarissables. Du coup, ma colère augmente, ma frustration, mon cynisme, ou mon fanatisme. Mais les fantômes demeurent. Nous sommes tous un peu schizophrènes. Dédoublés, multiples. Et en guerre contre nous, contre ce bavardage intérieur, avant même d'être en guerre avec les autres, avec le monde. Nous détestons nos pensées, nos mots, nos paroles avant de haïr celles des autres.

Que faire ? 

Il n'y a qu'une seule issue : reconnaître que les pensées sont les manifestations du silence intérieure, de la présence, de la conscience, quel que soit le nom qu'on lui donne. Reconnaître, de tout notre être, que la mer fait des vagues. C'est normal. Naturel. Quel fada irait essayer d'enlever les vagues de l'océan avec sa petite cuillère ? Aimer la mer et détester les vagues, c'est de la folie.

Rejeter l'intellect, le mental, la raison, le langage, les mots, la parole, etc. c'est du dualisme pathologique, un dualisme pire que tous les autres. Une source de souffrance plus grande que les souffrances ordinaires. 

Et donc, je me détends. Je ne cherche plus à éteindre. A faire taire. Je me détend. Je laisse venir, je laisse partir.

Au-lieu de m'obséder du sens de ces pensées, ou de leur absurdité, je les ressens. Comme des vagues de lumière. Comme des bulles de clarté. Et tout s'apaise. 

Ça n'est pas parfait, je me laisse distraire, reprendre par les tensions, par les habitudes. Mais au moins, je sais qu'il y a une issue. Les pensées ne sont plus incompatibles avec la présence silencieuse. Comprendre ça est plus important que s'éveiller au silence entre les pensées. Je dirais même, infiniment plus important, absolument vital. Sans cela, il n'y a pas de vie intérieure. Que des morts.

C'est cela, la véritable libération, l'éveil, la non-dualité. 

Plus de famine spirituelle ! Plus de frustration. Plus de dilemmes. Plus d'excuses. Plus de gâchis. Les pensées, comme tous les mouvements en général, deviennent mes alliées. Mes amies. Plus de colère. Plus de peur. Plus d'hésitation. Plus de regrets.

Se détendre et reconnaître que les pensées sont les vagues de la conscience infinie, est un point vital. Et une source de joie et d'émerveillement... intarissable.

mardi 23 juillet 2019

Comment faire pour se recentrer malgré l'agitation ?



Quand je pratique la méditation, je dois ensuite continuer cette pratique dans la vie quotidienne. 

Ce qui se passe alors, c'est que je constate encore et encore l'agitation qui m'envahit. Il se peut même que la pleine conscience rende plus vive la conscience de mon agitation physique et mentale. Face à ces prises de conscience répétées, le découragement guette. Que faire ? De toutes façons, il est impossible de maîtriser le corps et l'esprit, c'est-à-dire le mouvement. Quoi que je fasse, il y aura toujours du mouvement, et du mouvement qui m'échappe.

L'expérience du mouvement est la grande épreuve de la vie intérieure. Celle-ci commence que je fais l'expérience du silence, de l'immobilité. Je découvre alors un espace sans bavardage, sans mouvement. C'est comme arriver au-dessus des nuages. Mais souvent, la vie intérieure meurt quand le mouvement réapparaît. Quand je parle de "mouvement" ici, il s'agit du mouvement impliqué par une vie normale : la vitesse, le bruit, plusieurs choses à faire en même temps, les tensions de la vie en commun, et non pas seulement les paisibles mouvements de la nature.  

Il y a alors plusieurs possibilités :
- Je peux m'efforcer de conserver une certitude ("il y a autre chose ; le soleil brille au-dessus des nuages ; là-haut, c'est la paix, je l'ai vu"), comme un souvenir. C'est l'approche des traditions non-dualistes comme le Vedânta, mais aussi de certaines philosophies. L'avantage est que cette certitude n'est pas atteinte par l'agitation. L'inconvénient est que cela n'est pas toujours ressenti et qu'une certitude peut s'effondrer. Et que faire quand je suis intellectuellement confus ou trop fatigué pour penser ?
- Je peux m'efforcer de conserver une paix, une immobilité, en dépit du mouvement. C'est la voie de la plupart des techniques de méditation : observation neutre des mouvements, censée déboucher sur une sorte de retour à l'immobilité. L'avantage de cette approche est sa simplicité. L'inconvénient est que cela nourrit une certaine inquiétude, paradoxalement : je dois constamment vérifier l'immobilité, pratiquer pour atteindre l'immobilité, apaiser la tempête énergético-mentale. Voilà pourquoi, si je suis agité, cette méditation de conscience neutre peut exacerber l'agitation.
- Je peux plonger dans le ressenti viscéral, la vibration intérieure. C'est l'approche mystique, moins connue. L'avantage est que je ne dépends plus du calme physique ou mental, comme dans le cas de la certitude, mais sans dépendre de mon acuité intellectuelle. De plus, je n'ai pas à lutter contre le mouvement. Pourquoi ? Parce que le ressenti viscéral se situe à la racine même de tout mouvement, physique ou mental. Et contrairement à l'approche méditative classique du "laisser les mouvements aller et venir", elle ne dépend pas de mon état de lucidité ni de mon pouvoir d'attention. C'est plutôt un geste de laisser-aller. Une sorte de plongée intime vers l'intérieur, vers le centre de soi. Et comme ce centre est la source de toutes les émotions, qui sont des mouvements bien sur, l'agitation est traitée, mais pas directement ni par observation directe.

Comme le conseille Madame Guyon, "ne pas s'efforce plus que de raison de ramener le sens à son devoir", c'est-à-dire l'agitation vers le silence, "parce que cet effort qu'elle fera pour l'apaiser et l'attirer à son goût ne lui peut être que préjudiciable en tel état pour plusieurs raisons : premièrement, parce qu'il est inutile, le sens n'obéissant pas à la raison [=j'ai beaucoup connaître les bienfaits de la méditation, l'agitation continue]. Secondement, voyant ses efforts inutiles, elle aura de l'inquiétude , croyant que la furie de cette partie inférieure est un empêchement pour jouir de son doux repos, et que ce désarroi est un grand mal ; et cette inquiétude est très contraire à cette oraison de repos, et la tristesse à son goût [=l'effort d'attention ajoute parfois une couche de tension supplémentaire et enclenche un cercle vicieux]. La troisième raison est que, travaillant son esprit pour apaiser les révoltes de la partie inférieure, la volonté embrasse plus d'affaires qu'elle n'en peut digérer [= on ne peut plus rien faire d'autre, la paix disparaît et l'agitation revient dès que l'on doit réaliser des tâches complexes]... La quatrième est que le pénible et inutile travail que prend l'âme d'apaiser le sens troublé, lui fait perdre  le goût de son repose savoureux." Autrement dit, il n'y a plus de plaisir. L'âme est déchirée entre le mental et le coeur : "L'entendement [=le mental] a honte de voir qu'il n'entend pas ce que l'âme veut [parce qu'il est pris par d'autres tâches], et ainsi il va de part à autre comme étourdi et tout étonné, car il ne s'assied et ne se repose en aucune chose." Autrement dit, le problème de l'approche l'attention est qu'elle se situe au plan mental : la paix mentale est sa condition, elle en dépend. Tandis que l'approche par le ressenti viscéral ou, disons, le coeur, ne se situe pas au plan mental. Le coeur se tient en lui-même, sans se soucier de rien d'autre, que le mental soit agité ou non. Il n'y a pas conflit. Bien sûr, je peux être distrait de cette plongée au centre de Moi, dans le coeur. Mais ça n'est pas comme de la distraction mentale. C'est plutôt comme un changement affectif, comme si j'arrêtais d'aimer. Et du coup, ça n'est pas du tout la même pratique. En tous les cas, cela ne dépend pas de l'agitation mentale et physique. Il peut y avoir une résistance, mais ça n'est pas un problème d'agitation, plutôt de lâcher-prise. 

Je ne suis sans doute pas clair. Disons simplement qu'à mon avis, la plongée dans le coeur est une pratique... plus pratique. Elle dépend moins de l'attention, du mental. Parce que le gros problème de ces approches cognitives, à mon sens, c'est qu'elles prétendent vous libérer du bavardage, à condition d'être déjà bien calmés. Assez, du moins, pour pratiquer. Alors que l'approche du coeur ne dépend pas de ces conditions. Et donc le mouvement est intégré.
Ca n'est pas très clair, mais j'espère que vous avez l'intuition de ce dont je parle.



lundi 4 mars 2019

Est-ce le mental qui crée le monde ?



La "loi d'attraction", vieille idée de la Pensée Nouvelle, ancêtre du Nouvel Âge, affirme qu'il nous arrive ce que nous désirons.

Autrement dit, nous créons notre réalité.
Mais qui crée ?
Là est l’ambiguïté. 

Est-ce le mental/l'esprit individuel ?
Ou est-ce la conscience universelle ?

En Inde, une école bouddhiste a défendu la thèse selon laquelle c'est l'esprit individuel qui crée son monde. Totalement. Jusqu'au moindre atome.
Cette école a été très influente. Elle a inventé les idées de base du yoga, du tantra et, indirectement, de la Loi d'Attraction.

Mais ses limites l'ont conduite à être dépassées par des systèmes non-bouddhistes. Sa limite principale, c'est l'impossibilité d'expliquer notre monde commun, s'il est vrai que nous sommes, chacun, en train de rêver de notre côté. Même en admettant un passé immémorial commun (mais où ? dans quel monde ?) et donc des habitudes communes, il reste difficile d'expliquer la communication entre les individus. Un philosophe de cette école, Vassoubandhou, a proposé l'hypothèse de la télépathie : Quand un homme en tue un autre, par exemple, c'est simplement qu'il a réussi à le lui faire croire. Tout est habitude mentale, autrement dit "croyances". Mais même cela reste difficile à expliquer dans un monde où nos rêves restent séparés, faute d'une base commune. Evidemment, comme c'est un système bouddhiste, l'hypothèse d'une conscience universelle était tabou.e. 

Cette école a donc inspiré d'autres pensées, plus libres d'explorer ses possibilités. C'est le cas du shivaïsme du Cachemire et du Yoga selon Vasishtha, un immense poème non-dualiste (mais non védântique) de près de 30 000 versets, dont j'ai traduit une version abrégée. Selon ce dernier, chacun crée un monde par son imagination. Et les individus qui peuplent ce monde peuvent à leur tour imaginer, mais dans les limites du monde que nous avons imaginé. C'est un système en poupée russe où les rêves s'emboîtent sans fin. Les lois du monde sont les lois du mental qui nous a rêvé. Et nous sommes les législateurs du mondes que nous rêvons. Mais tout cela est possible parce qu'il existe une seule conscience universelle qui unifie ces rêves. Sans quoi ce serait le chaos. Toutefois, ce texte ne développe pas ce dernier point.

C'est la philosophie de la Reconnaissance, au sein du shivaïsme du Cachemire, qui va le faire dans le Poème pour reconnaître le Maître en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), composé par Outpala Déva, et que j'ai traduit en 2005. Ce puissant mystique et profond philosophe y démontre les limites de la pensée bouddhiste. Oui, tout est rêve, mais nos rêves individuels sont articulés entre eux par la conscience universelle ou, disons, transpersonnelle. Autrement, rien ne serait possible. 

De plus, le modèle du rêve est problématique, car un rêve est basé sur le passé : il est le prolongement des habitudes personnelles. Mais, si tout est dans la conscience, d'où viennent ces habitudes ? Le bouddhisme, cantonné dans sa vision mécaniste du réel, ne répond pas à cette question. La philosophie de la Reconnaissance, elle, répond que cette diversité de phénomènes qu'on appelle un "monde" est une libre création de la conscience. Le monde n'est pas la simple répétition d'un passé. C'est une création où il y a du nouveau, de l'imprévisible, car la conscience est liberté créatrice. 

La conscience est activité, activité de mise en relation, de synthèse, de séparation et d'unification. Cette intuition que la conscience est activité est le cœur du shivaïsme du Cachemire.

Dès lors, l'individu, en lui-même, ne crée qu'à l'intérieur de la création universelle. L'individu est, en son fond, libre conscience, sans quoi il ne pourrait rien créer du tout. Mais il est conscience contractée, conscience qui s'ignore partiellement. Il se connaît libre dans l'esprit et le corps, mais non pas en toutes choses. Sa liberté est limitée car sa conscience est incomplète. 

Et quand l'individu agit, il s'immerge brièvement dans la conscience universelle, mais il ne le reconnaît pas, et il s'attribue cette efficience de son action, alors que rien, absolument rien, n'est possible sans conscience. 

En réalité, l'individu est conscience universelle, mais librement limitée car identifiée à un corps-esprit. Mais la conscience reste libre de s'éveiller à elle-même. Elle gagne alors en pouvoir à mesure qu'elle entre en expansion. 

Ce n'est donc pas l'individu qui crée le monde. C'est la conscience universelle, ou Dieu en langage dualiste, qui crée. L'individu crée une création seconde, mentale, imaginaire et plus ou moins limitée, dans les limites justement des lois librement crées par la conscience universelle. L'individu est conscience, mais s'il se reconnaît conscience universelle, il n'est plus tout à fait individu. 

Et, si nous revenons à la croyance de la Loi d'Attraction, il est clair que le mental, c'est-à-dire la conscience contractée, ne saurait mettre à son service la conscience universelle au-delà des décrets de cette conscience universelle elle-même. En d'autre termes, l'individu ne saurait utiliser Dieu. Il peut seulement l'adorer ou bien reconnaître que sa propre essence est divine, c'est-à-dire qu'elle est conscience libre. 

Et donc, pratiquement parlant, la Reconnaissance ne reconnait pas l'existence d'une quelconque "Loi de l'Attraction", avec ou sans majuscule. Seule la conscience est créatrice. La conscience individuelle peut certes créer, mais seulement dans ses mondes imaginaires, qui sont comme les créations divines, mais qui sont très limitées. En somme, c'est le point de vue du "bon sens" commun. 

Bien sûr, l'individu peut s'adresser à Dieu, à sa propre conscience en vérité, sous une forme appropriée à ses désirs. La conscience est "le joyau qui exauce les désirs" en prenant une forme conforme à nos désirs. Cette forme est une icône anthropomorphe, dotée des attributs symbolisant ce que l'adepte désire : un dieu ou une déesse. Mais le shivaïsme du Cachemire n'encourage pas ce genre de pratique, pourtant très courante dans le tantrisme. De plus, il en souligne les limites. Prier ainsi (fut en "récitant un mantra") n'a jamais qu'une efficacité limitée. En tous les cas, il n'est jamais promis que "l'univers répond à nos pensées", ni que les pensées positives se traduisent par des événements positifs.

Voilà pourquoi le shivaïsme du Cachemire, dans l'ensemble, n'encourage pas le genre de vision de l'ego ambiguë que l'on voit dans le New Age. "Je m'aime", dans le shivaïsme du Cachemire, signifie "quand j'aime mon faux Moi j'aime, sans le savoir, le Moi véritable et divin". Mais la hiérarchie reste claire : l'individu demeure au service du divin, et non l'inverse, inversion qui, au contraire, est caractéristique du New Age. Selon la Loi d'Attraction (et donc selon le New Age), ma volonté en tant qu'individu n'a pas de limites. "Tout est possible". L'individu est au centre de tout. Cette vision ultra individualiste s'explique sans doute en partie par l'origine commerciale du New Age. Le mouvement de la Pensée Nouvelle est en effet né aux Etats-Unis au XIXe siècle, en plein essor du commerce mondial.

Selon la Reconnaissance, comme pour la plupart des approches non-dualistes, l'individu ne peut s'épanouir, paradoxalement, que s'il reconnaît sa dépendance à un principe plus vaste. Une autre différence importante est que le New Age dénigre l'intellect, la raison et la science (sauf quand cette dernière semble légitimer ses croyances), tandis que le shivaïsme du Cachemire, comme la plupart des traditions, encourage à penser.

Et donc, selon le shivaïsme du Cachemire, le mental ne crée pas le monde. Lui et le monde sont créés par la conscience universelle. Le mental peut alors créer ses propres univers, mais sans pouvoir réduire le monde à ses désirs.

samedi 26 janvier 2019

L'éveil est-il la fin de toute activité ?



Ce que nous croyons faire d'ordinaire n'est le plus souvent que l'action de mécanismes inconscients. Nous croyons décider, en réalité nous sommes endormis et des habitudes "agissent" inconsciemment. Nous nous identifions à ces habitudes, à ce faux Moi. Nous nous croyons libres parce que nous nous identifions à ce faux personnage, ou à ces masques, selon les circonstances. C'est un mélodrame sans fin.

Une grande partie du bavardage mental est consacré à justifier après coup ces "choix" : ainsi le colérique va rationaliser sa colère, la bavarde sa compulsion à bavarder, et tous s'attachent à justifier leur souffrance et affirmant haut et fort "Mais quand je souffre, je me sens vivre !", alors qu'ils ne font ainsi qu'alimenter leur propre tourment, qu'ils n'ont certes pas choisis en conscience, car qui désire souffrir ? 

Mais nous ne sommes pas ces fictions. Et la souffrance elle-même nous pousse à nous réveiller. Nous prenons conscience des tensions, du fait que nous ne sommes presque jamais pleinement à l'aise et que la "radio intérieure" ne s'arrête jamais. Cette prise de conscience est l'éveil. Alors, dans cette présence, les tensions peuvent se dénouer, les compulsions s'apaisent. 

Mais est-on forcé alors à ne plus agir ?

Ce serait encore un de ces dilemmes créés par le mental.
En effet, croire que "je ne peux agir" sans quitter la paix profonde, c'est encore s'identifier aux pensées, causes principales de l'égarement. C'est se définir par "rapport à", "en opposition à", ce qui est le propre du mental.

Mais l'observation en présence révèle que "je suis" aussi bien en l'absence d'une pensée qu'en sa présence. C'est cela l'éveil à notre vraie nature au-delà du mental. Réaliser que je suis la Lumière qui illumine aussi bien l'apparition d'une pensée, que sa disparition. 

Mais ici la tentation est grande de s'installer dans une posture de transcendance factice, du genre : "moi je m'en fiche du mental, car je suis tellement au-delà !" Ce qui est, bien sûr, encore un schéma mental nourri par le ressentiment envers les pensées, les émotions, les sensations, les autres et le monde. Car l'expérience prouve aussi qu'il n'y a aucune séparation : la conscience éveillée est au-delà de tout, mais elle est aussi la vie, la substance de tout. 

Mais pour le vivre, il ne suffit pas de prononcer mentalement ces mots, il faut lâcher l'énergie de crispation et "sauter" dans l'inconnu, dans le silence en présence, vide et clair.

Autrement, nous resterons pris dans un dilemme décrit par la tradition du Tantra du Cachemire : nous croyons que nous ne pouvons être libres qu'à condition de ne rien faire, et nous nous sentons comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. La tension s'accumule alors et nous replongeons bientôt dans l'agitation, avec une dose de culpabilité supplémentaire. Ou alors, nous sacrifions la paix et nous nous disons que "cette paix sera pour plus tard ; pour le moment, je vis !" Paix et activité semblent incompatibles.

Autrement dit, Présence et pensée semblent ne pas pouvoir coexister. C'est d'ailleurs la croyance de la plus célèbre tradition non-dualiste, le Védânta, qui affirme que la connaissance (la paix, la présence) et l'action sont aussi incompatibles que la lumière et les ténèbres.

Mais en réalité, cela se passe-t-il ainsi ?
Quand je me reconnais dans l'instant, ici, au-delà du mental, en une prise de conscience qui est un ressenti subtil, presque sans mots, alors je peux aussi reconnaître que je suis l'élan à l'origine de toute activité. 
Cet élan, je le ressens sans séparation, jaillissant du centre de mon corps-mental, comme une source puissante. C'est la Shakti, la Vie, la Force.

Alors, débarrassé de l'illusion du faux Moi, j'agis d'une autre façon. J'agis et je ressens que la source de mes actes est la source de tous les actes. Mon acte est l'Acte atemporel, parce qu'il surgit dans l'instant, comme tout ce qui est réel. Je le ressens directement, plus proche que n'importe quel autre ressenti, même si au début cela peut sembler subtil. Je ressens que l'élan intime ne fait qu'un avec l'énergie qui est la totalité des mouvements, que "je suis" cet élan conscient qui ne fait qu'un avec la conscience éveillée. Je suis l'Acte à la racine de tous les mouvements, car je ne suis pas telle vague, mais l'océan entier.

Alors, comme disent les Shiva Soûtras :

"Quand la croyance en la séparation a disparue, une autre sorte d'activité" remplace celle basée sur l'ego, "qui engendre une nouvelle création" (bheda-tiraskâre, sarga-antara-karmatvam). L'activité du corps-mental est l'énergie divine à la source de tout. Cet état est parfois décrit comme un état de fluidité. La vague réalise qu'elle est l'océan, un seul et même flot. Et même s'il y a des icebergs, eux aussi sont de la même eau. Et l'eau circule.

Alors le faux dilemme entre paix et action n'a plus lieu d'être. La paix profonde est dans la réconciliation avec l'activité vitale, y-compris avec le mental. Ainsi nous évitons de tomber dans le ravin qui consiste à prendre le mental pour un ennemi, impasse équivalente à celle qui consiste à voir dans le corps un ennemi de l'esprit. En réalité, il n'y a pas d'ennemis. Il y a juste un aveuglement indéfinissable qui corrompt tout, un Diable qui divise ce qui n'a pas lieu de l'être. Et même ce Diable d'ego fait partie de la totalité, car sans lui, point de souffrance et, sans souffrance, point d'éveil.

L'éveil n'est donc pas la fin de toute activité, 
mais l'aube d'une nouvelle création, d'un nouveau monde.


mardi 22 janvier 2019

La vigilance, une pratique de toute la vie ?



Nous croyons parfois que l'éveil est un changement d'état psychologique définitif, à la suite duquel il devient impossible d'être "repris" par le jeu du mental, sachant que "mental" (manas) désigne ici toutes les énergies du corps-esprit.

Je ne sais pas si cet idéal est réaliste. 
Selon la tradition du Cachemire, les mots sont la base du mental. En se combinant, ils transforment la conscience universelle que nous sommes en des personnages aux destins plus ou moins tourmentés. Pourtant, c'est la conscience qui crée le mental, comme l'océan "crée" les vagues. Autrement dit, nous sommes victimes de nos propres énergies. Vivre dans l'inconscience, c'est vivre dans la souffrance. Le seul moyen de s'en libérer est de reconnaître ces énergies.

Le mental redevient alors une manifestation de l'Immensité silencieuse. Au lieu de cacher leur source, les pensées la révèle, comme les vagues manifestent la puissance de l'océan. Les sensations se révèlent sensations de l'unité. Le sommeil est pure unité ; le rêve est créativité ; la volonté est l'élan créateur de la conscience, et ainsi de suite.

Mais, toujours selon la tradition du Cachemire, il reste toujours possible de se faire prendre au jeu du mental, de se laisser ensorceler, en quelque sorte, par les sons combinés en phrases, par les signes.

Qu'est-ce qu'un signe ?
Un signe est une perception/sensation qui a le pouvoir de renvoyer à d'autres perceptions/sensations. L'exemple classique est la madeleine de Proust. Si nous nous observons, nous verrons que toute la journée nous sommes dans les signes, dans le labyrinthe des signes, comme un jeu de miroir sans fin. Nous percevons très peu. Nous allons de signe en signe, comme un singe de branche en branche. 

Le mental fonctionne comme un dictionnaire : les mots renvoient à d'autres mots, qui eux-mêmes renvoient à d'autres mots, etc. Naïvement, nus croyons que les mots désignent la réalité ; mais en réalité, ils désignent d'autres mots. Ils s’entre-définissent. Voilà pourquoi le mental n'entre pas en contact avec le réel, mais seulement avec ses propres constructions. C'est comme un dictionnaire. Les mots désignent les choses, mais les choses...sont des mots constituées d'autres mots, eux-mêmes constitués de mots...

Comment sortir de ce labyrinthe ?
En ressentant les mots. En les percevant, en savourant aussi leur impact dans l'ensemble du corps, du corps subtil, du corps ressenti. 
Une autre approche pourrait être de "dire" les mots mentalement, mais plus fort. Ainsi il devient plus aisé de réaliser que les pensées ne sont que des mots, des sons.

En pratique, c'est difficile.
Voilà pourquoi, selon la tradition du Cachemire, nous pouvons toujours être repris. De fait, même ceux qui ont une longue expérience de la pratique de la Présence au quotidien se laissent prendre. Très souvent. Bien plus qu'on ne le croit d'ordinaire. C'est cette vérité que rappelle Kshéma Râdja dans son Commentaire aux Shiva Sûtra III, 19. Il cite un Tantra de la tradition Kaula, l’Éradication des ténèbres :

Les énergies du Corps
égarent insensiblement
[le yogi/la yogini].
Terrifiantes, elles capturent l'individu avec l'ego,
alors qu'elles planent dans l'immensité de la conscience.

Les "énergies de la conscience" sont littéralement les "maîtresses des sanctuaires" du corps subtil. 
Elles se déploient dans la conscience, dans l'espace sans limites "au-dessus de la tête", dans cette ouverture transparente qui les accueille. Mais elle "capturent" l'être aliéné (pashu) avec l'ego, ici personnifié par Brahmâ. Sa ressemblance avec la Source (brahman) n'est pas un hasard. Ces deux mots ont la même racine, mais l'un est neutre, l'autre masculin. Pourquoi la même racine ? Parce que le ressenti "je suis" est la Source. Il devient l'ego lorsqu'il semble se confondre avec le mental, il devient alors "je suis contrarié", "je suis laid", "je suis énervé" et ainsi de suite.

Kshéma Râdja explique que "même celui qui a atteint le réel peut devenir le jouet des énergies mentales s'il est distrait".

La vigilance est donc une pratique de toute la vie.
Bien sûr, il y a une vigilance mentale, plus ou moins forcée, et il y a la vigilance qui est la nature même de la conscience. Néanmoins, tout cela repose sur l'attention, la vigilance. En ce sens, il y a bien quelque chose à faire et à pratiquer, même si l'on a réalisé que tout est un.

dimanche 20 janvier 2019

Le mental est-il mon ennemi ?



Quand la souffrance est trop intense,
vient parfois un moment où l'on 
se tourne vers la vie intérieure,
la possibilité pressentie
d'une vie de paix et de joie,
fondée sur la connaissance expérimentale.

L'expérience de la vie intérieure 
comprends deux moments :
l'éveil et l'intégration.

L'éveil est la réalisation de notre Moi profond au-delà du mental, par exemple en savourant la pure présence entre deux pensées.

L'intégration est la réalisation que le mental est lui aussi pure présence silencieuse, comme les vagues ne sont pas séparées de la mer.

L'éveil est facile. Il s'agit de voir que, même sans aucun bavardage intérieur, "je suis". Il y a ici une dimension de réflexion pour voir aussi les implications de cette vision. Autrement, on se dit "bon, et alors ?". Le tout n'est pas de trouver le trésor. Encore faut-il reconnaître qu'il s'agit bien du trésor. Si on le prend pour un tas de cailloux, on passe à côté. Mais se voir soi-même est facile. Se voir sans image ni concept. C'est facile car simple. Il n'y a pas de couches, ni de facettes, aucun voile ne peut recouvrir notre essence, sauf la croyance qu'il existe des voiles.

L'intégration est difficile. L'obstacle principal est la croyance que les pensées interrompent la Présence. Il est très difficile de reconnaître la présence au-delà des pensées en plein cœur de l'agitation des pensées. Il faut donc d'abord reconnaître cette présence en l'absence des pensées, entre deux pensées.

Mais du coup naît la croyance que les pensées et le silence de la pure conscience sont incompatibles. C'est l'obstacle ultime. A cause de cette croyance, on est "en famine", on croit que l'on ne peut "méditer" tant qu'on est plongé dans l'agitation du quotidien. De ce fait, on reporte sans cesse la "méditation" en se disant que, plus tard, quand les enfants seront grands, quand la crise sera passée, quand on aura fini les courses, quand on sera au calme, on pourra alors se consacrer à l'essentiel.

En réalité, cette idée que le mental est un adversaire du silence, de la paix profonde, est ce qui nous empêche profondément de vivre la paix. D'autant plus que c'est, typiquement, une manipulation mentale, une entourloupe dont nous sommes à la fois bourreaux et victimes.

Donc la méditation où je regarde pour de bon si vraiment les pensées empêchent la clarté silencieuse de briller, est vitale. Sans cela, on se retrouve dans l'impasse. La plupart d'entre-nous sommes bloqués là. Et il en va de même pour les sensations, les émotions, les tensions... Nous les jugeons comme des ennemis. Alors qu'il faut accepter aussi ces tensions, ces refus, ces fuites et ces distractions. 
Pourquoi l'espace sans limites craindrait-il les pensées ?

Une pensée est une phrase, faite de mots, lesquels sont faits de syllabes. Les syllabes sont des sons, qui sont des vibrations. La conscience est vibration. La tradition du tantra non-duel rappelle cette expérience : le bavardage qui empoisonne les vies humaines est fait de mots, faits de syllabes. Ces syllabes sont les Yoginis, les Dakinis, les énergies de l'Être, du silence, du vide tout-puissant qui palpite ici-même, en cet instant.

N'est-il pas ridicule que l'océan ait peur des tempêtes ? Dire "oui", c'est dire oui au "non" aussi ! Et dire "oui" au "non", c'est concrètement prendre conscience des tensions, du bavardage... mais sans commentaire. Et si un commentaire surgit, il est aussi accepté, accepté énergétiquement. Il ne s'agit pas d'accepter son SENS, mais juste de l'accueillir comme sensation. Et alors il se détend. 

Il ne s'agit pas, en effet, de croire à la pensée "je suis quelqu'un de nul et malheureux" et de l'accepter en s'y résignant. Ce serait une sinistre torture ! Non, mais ce qui est puissant, c'est de l'accueillir comme vibration dans notre corps subtil qui lui-même "flotte" dans l'espace infini. L'écoute de la tension se dilate dans le silence. Sans rien forcer. Sans crainte, sans avoir peur de la peur.

Mais cela ne suffit pas. Il faut encore réaliser que la pensée est présence silencieuse. Une pensée est un mot, un mot n'est pas séparé du silence vivant dans lequel il émerge. Il faut le comprendre intellectuellement et le vivre pour en être convaincu. C'est vital. Sans cela, point de paix profonde. Comment pourrait-on vivre tranquille tant que l'on se croit menacé par le mental ?

Même si l'on vit un moment de silence, on reste angoissé par le retour du mental, des tensions, de l'agitation. Est-ce la vraie paix ? est-ce la joie véritable ?

Non. Donc il faut regarder les pensées pour voir si, oui ou non, elles sont la paix même, ou bien si la paix ne revient qu'après la disparition d'une pensée. Tant que la Présence reste conditionnée, ça n'est pas la Présence.

Une autre impasse est celle de la transcendance hautaine : se réfugier dans un "mais je suis la Présence qui n'est pas affectée par les pensées". Il y a alors encore coupure entre les pensées et la Présence et l'idéal d'une Présence ininterrompue reste un doux rêve.

Bien sûr, nous pouvons croire qu'il est possible de vivre à jamais sans aucune pensée. Mais cela n'est justement possible que dans l'acceptation des pensées. Tant que nous croyons que le mental est notre ennemi, nous resterons les esclaves du mental.

Les pensées ne disparaissent jamais complètement. Mais elles changent de qualité. Elles ne sont plus ressenties comme des irruptions qui interrompent le silence intérieur. Le bavardage se fait plus rare. Les pensées surgissent en harmonie avec le silence, comme dans vagues de clarté dans l'immensité intérieur.

mercredi 9 janvier 2019

Comment se libérer du mental ?

Le philosophe Kant disait que nous avons deux mères, deux matrices : notre mère biologique et notre langue maternelle.
Deux matrices, source des sensations, des réactions corporelles, et des réactions mentales, du bavardage intérieur, respectivement.

Une réaction corporelle, c'est par exemple un frémissement qui remonte le dos en entendant une voix.
Une réaction mentale, ce sont les mots qui surgissent à la suite de cette première réaction : "Ah mince, encore lui ! Que vais-je lui dire ? Je vais encore me laisser avoir, c'est pas juste, alors que mes collègues, eux..." et ainsi de suite.

La réaction corporelle résonne avec la réaction mentale, qui a son tour alimente l'émotion négative, générant ainsi un puissant cercle vicieux dont il semble impossible de se délivrer.

La tradition du Cachemire reconnaît cette puissance du corps et du mental. Ce sont des énergies, des shaktis appelées des Yoginîs, de terribles déesses aux mille visages et insaisissables. 
Elles sont les "mères" des êtres vivants car elles les conditionnent. Ne sommes-nous pas les jouets des émotions et des mots ? Or tout cela engendre de la souffrance. A cause de ces réactions, semble-t-il, nous perdons "la saveur de l'Immortel". Ces réactions, en effet, nous cachent le silence et semblent nous couper de la Vibration du cœur. A la place, nous sommes comme possédés et emportés par des démons qui vient en nous mais qui ne sont pas nous. Nous sommes pris par tel ou tel entité, la tradition tantrique les appelle des "saisisseurs" (graha) comme les planètes qui symbolisent aussi ces étrangers qui dorment en nous et qui s'éveillent régulièrement pour faire de nous leur jouet. 



Et tout cela va si vite, que d'ordinaire cela échappe à notre attention. En un instant, tout se combine et le cercle fatal est lancé. Nous devenons bourreaux ou victimes, ou les deux, et il semble trop tard, comme si la liberté nous était enlevée.

La peur (shankâ en sanskrit) se répand comme un poison. Et la peur d'avoir peur... et ainsi de suite. Autre facette du même cercle vicieux. Ou encore, la colère monte, puis la colère d'être en colère, puis la colère d'être assez bête pour se laisser (encore une fois !) prendre au piège de la colère contre la colère...

Nous ne jouissons plus de nos énergies. Ce sont elles qui se jouent de nous.

Nous pouvons bien comprendre ce jeu, nous dire que "c'est le mental". Mais comment vivre pour de bon cette liberté ? Est-ce même possible ?

On dit souvent "voir l'émotion, c'est en être libre".
C'est vrai.
Voir la colère, dans le feu (!) de l'action, c'est ne plus être la colère. De fait, il y a une distance.
Mais ça n'est pas le plus important.

Le plus important, c'est de sentir l'énergie et de la laisser s'étaler dans l'espace, comme une fleur qui éclot. Nous le savons, mais il faut oser le pratiquer.
Sur le vif de l'émotion à vif.

Ainsi, voir que "le mental", c'est du bavardage. Or le bavardage, ce sont des mots. Or ces mots, ce sont des sons. Voir les pensées, ça n'est plus les penser, les interpréter. C'est les percevoir. De l'interprétation, retour à la perception. Ne plus écouter le bavardage comme un message à déchiffrer, mais comme des sons à écouter. Ainsi l'attention quitte le labyrinthe des interprétation, le jeu de miroir du mental avec ses signes qui renvoient sans fin à d'autres signes, et elle "revient" au présent qu'elle n'avait jamais quitté.

Pourquoi ne pas écouter les pensées comme des mantras ? Quand on récite un mantra on ne prête pas attention au sens. Pareille pour une chanson dans une langue inconnue. Du coup, on est plus sensible à la mélodie, au rythme, au timbre, à la vibration. Il n'y a plus interprétation qui nous arrache au présent, mais perception et donc unité.

Comment se libérer du mental ?
En l'écoutant comme on écoute nonchalamment une musique. Sans tension. Une fraîcheur surgit alors. Le silence devient vivant. Le bavardage s'apaise. Nous ne somme plus hypnotisés. Les mots ne sont plus nos maîtres, ils redeviennent instruments de la musique du silence.

J'appelle cela le yoga du silence, yoga de la présence, Smara Yoga.



Si vous souhaitez découvrir concrètement cette pratique, je vous invite à un atelier d'un weekend sur Béziers (pour les autres rencontres, cliquer sur l'image en haut à droite de la page),

Lieu : Ici, à Ahimsa Yoga
67, avenue Jean Moulin
Béziers

Moments : maintenant, les 9 et 10 février de 10h à 17h

Renseignements et inscriptions :
06 68 49 39 83

coachingsabinewirt@gmail.com

mardi 20 novembre 2018

Nos yoginîs intérieures


Pourquoi le "mental" est-il une telle source de terreur (mentale, bien sûr) ?

Dans la culture indienne, les yoginîs sont des sortes de fées ou de sorcières ambivalentes. Capables du meilleur comme du pire, elles prennent toutes les formes et se manifestent souvent pour tromper les hommes ou prendre possession des enfants et des femmes enceintes.

Mais ces énergies sont aussi nos énergies corporelles et mentales. 
Les Aphorismes révélés par Shiva (Shiva-sûtra) en parlent d'emblée :

La connaissance est un lien. I, 2

Quelle connaissance ? Jnâna désigne non pas n'importe quelle connaissance, mais la croyance ou plutôt le sentiment d'être incomplet. Ce sentiment est plus fondamental que le mental, le sixième sens. C'est une sorte d'instinct de manque, racine de tous les désirs. C'est l'oubli, instant après instant de la plénitude intérieure. C'est aussi le prix de l'individualité.

Mais ce sentiment se manifeste dans le mental. Or le mental est inséparable du bavardage mental. Si nous n'avions pas de langage, ce sentiment de manque, d'impuissance, ne pourrait se développer. A remarquer qu'ici, "langage" désigne aussi les langages non-humains, ceux des animaux et des dieux. Ce sont des énergies capables de créer des objets imaginaires en découpant la réalité, en la fragment avant de jouer avec, un peu comme avec des Légos.
Les sûtras suivant révèlent la nature de ces énergies redoutables :

La famille des mères est l'incarnation des énergies créatrices. I, 3

Les mères sont les énergies mentales. Comme le mental est le langage et que le langage est fondé sur les sons, cette "famille" (varga) est faite des sons de l'alphabet. Ici cela désigne l'alphabet sanskrit, "parfait", achevé, complet, source dont sont dérivés tous les autres alphabets. Mais peu importe. L'essentiel à retenir est que la langue "maternelle" est notre matrice, la créatrice de notre monde et de notre subjectivité incarnée. Elle est notre "famille" (kula), notre corps énergétique qui façonne notre personnalité. 
Il est dit ailleurs que la langue engendre nos pensées (vikalpa). 

Elle est ainsi la véritable (sadbhâva) mère (mâtâ) de l'individualité (pramâtâ). Tout cela est plein de jeux de mots difficiles à rendre, mais le sens est clair. Mâtri-sadbhâva, la Déesse-Parole, est la véritable Mère, mâtâ, du sujet, de la personne (mâtâ aussi en sanskrit).

Ce bavardage créateur est notre véritable "famille" (kula, varga), celle qui crée et agence nos croyances. La Parole est la Matrice du sujet (factice) et de l'objet, le monde relatif à ce sujet, car il existe bien sûr différents niveaux de subjectivité, de conscience, avec les mondes correspondants. La personnalité qui rêve n'est pas la même que celle qui se réveille. Mais tout cela est forgé par la Parole, par la Shakti, par la conscience, connue habituellement sous le nom de "mental". 

Le mystère que nous sommes possède le pouvoir de liberté, le pouvoir de se tromper soi-même, c'est-à-dire la conscience, Mâyâ, Shakti, le Frémissement, le Désir, la Vague, le mental, le corps : différents aspects d'une même créativité.

Et ces énergies sont redoutables. Le bavardage mental nous aliène, l'imagination nous emporte au loin, nous rend comme étrangers à nous-mêmes. Le jeu de ces yoginîs, de cette Shakti, est alors la Grotte (guhâ), le Noeud (granthi), le Lien (bandha), la Prison (kancuka) que nous prenons pour la réalité. Telle est la véritable Matrice de notre monde (jagat-yoni).

Mais cette énergie charnelle et aussi bien mentale et verbale est liberté, notre absolue liberté.

Incomprise, elle est source de souffrance.
Reconnue, elle est liberté, extase, joie.

Une seule énergie, immature, est limitation.
Eveillée, réveillée, parvenue à maturité, elle est libre créativité, félicité.

Le fondement de l'expérience limitée, de la connaissance mentale limitée, est la Matrice, c'est-à-dire la Parole :

La source de la connaissance (limitée) est la Matrice. I, 4

La Matrice est la Parole, c'est-à-dire la subjectivité, c'est-à-dire le mental. Et aussi bien, le corps, le bouillonnement des énergies charnelles. 

Ainsi, les yoginîs sont nos énergies.
Si on s'identifie seulement à leurs créations, alors nous sommes leur esclave.
SI nous nous reconnaissons comme leur source, alors nous sommes leur maîtresse et le jeu du mental devient notre libre jeu créateur. Les énergies, domptées, deviennent nos pouvoirs.
Tout dépend de la reconnaissance de la source du mental.
La personne, libre des masques des personnages, peut alors redevenir ce qu'elle est. Elle peut réaliser son destin de fille, de fils de Shiva et Shakti.

dimanche 21 février 2010

La question qui tue


La vache-cosmique dit : Pour parler, je n'ai pas besoin d'exister. Quelle merveille !

Carotte-le-lapin : On s'en fiche, et puis c'est le contraire : tu n'as pas besoin de parler pour exister ! Alors médite au lieu de délirer ! Tout ça, c'est du mental. Il faut supprimer le mental ! Le mental est la seule cause de toutes nos souffrances, c'est légo !

Dharma-le-chien : L'ego, patate... euh, non, carotte. Mais si le mental est, par lui-même, erreur et obstacle à l'Éveil, alors s'ensuivent deux choses:
Premièrement : "Le mental est un obstacle" est une construction mentale, donc cette idée que le mental est un obstacle est un obstacle, etc. etc.. Voilà pour ceux qui aiment jouer avec les paradoxes et les tautologies.
Mais la deuxième implication me paraît autrement plus importante. Voici :
Si le mental est LE obstacle à l'Éveil, pourquoi ne s'éveille-t-on pas lors d'un profond sommeil ?
Question simple et dévastatrice pour qui croit que le mental est notre ennemi (encore une contradiction performative, mais passons).
J'explique pour ceux qui n'ont pas compris (dont la Vache, j'en ai bien peur) : Le mental (mind), c'est les pensées, les émotions, etc. Le sommeil profond, c'est par définition l'absence de tout cela. Si la cause (le mental) cesse, l'effet (souffrances "spychologiques", etc.) devrait cesser, conformément au raisonnement selon quoi "quand le mental est présent, la souffrance est présente, quand le mental est absent, la souffrance disparaît". Or, il n'en est rien. La cessation de la souffrance est provisoire. Et puis, seulement réveil (matin), pas d'Éveil.

Carotte : Mais tout ça, c'est encore le mental !

Dharma : Et ?

Carotte : Mais le mental, c'est mal !

Dharma : Donc la disparition du mental devrait déboucher sur un bien.

Carotte : Assurément. Du reste, on ne peut vivre sans dormir. On donnerait son empire pour ce rien. Le sommeil profond rééquilibre les constituants corporels, on se sent reposé, rasséréné, revigoré, réjuvéné, rené. Presque un Éveil. Voilà suffisamment d'indices pour satisfaire le mental de monsieur, non ?

Dharma : Soit. Mais pourquoi on ne s'éveille pas du rêve du mental, alors que le mental cesse ? D'ailleurs, il y a pire : chaque intervalle entre deux pensées est comme un petit sommeil profond, une petite mort du mental. Des milliers de milliers de morts par jours, et pas d'Éveil. Pourquoi ?
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