Affichage des articles dont le libellé est unité. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est unité. Afficher tous les articles

lundi 29 août 2022

Le secret du bouddhisme et l'unité de toutes les traditions


Toutes les traditions contiennent des diamants de l'unique lumière, chacun à sa manière unique.

Cependant, cinq traditions sont au centre du mandala de ma vie intérieure : le Tantra ou shivaïsme du Cachemire au centre, puis la mystique catholique, la Vision de Douglas Harding, enfin le Dzogchen et la Mahâmudrâ. 

On pourrait y voir un fantasme confus de mélanger des spiritualités trop différentes, en particulier les deux dernières, qui sont bouddhistes. 

En effet, depuis son origine le bouddhisme réfute tout Dieu créateur, toute identité, tout Soi, l'existence de toute entité transcendante. Ce ne sont, aux yeux du bouddhisme originel, que des illusions qui engendrent la souffrance. Le bouddhisme semble donc aux antipodes du théisme chrétien ou shivaïte.

On reconnaîtra la parenté de ce bouddhisme avec certaines doctrines "progressistes" qui veulent détruire toute identité - ce qui a paradoxalement l'effet inverse - toute essence, tout ce qui pourrait être permanent, bien définit. 

Toutefois, il existe plusieurs courants dans le bouddhisme. Certains proclament l'existence d'une réalité transcendante et créatrice, quasi personnelle. Par exemple selon le Dzogchen bouddhiste, tout dérive d'un Bouddha primordial, un Bouddha d'avant les temps et les choses. Il est "le Roi créateur de toutes choses", selon le titre d'un tantra dzogchen.

On pourrait y voir une déviation du bouddhisme originel. Et beaucoup de Bouddhistes voient les choses ainsi. Pour ma part, j'y vois autre chose : Plutôt une manifestation de l'instinct de vérité. Je crois que nous avons un sens inné du vrai, du juste et du beau. Et je crois que l'unité est présente en tout et en tous. Rien ne peut exister sans unité. 

Quand le bouddhisme s'efforce de déconstruire toute forme d'unité ou d'identité, il est donc voué à l'échec. Cela ne veut pas dire que le bouddhisme n'apporte rien d'important, mais cela veut dire que les dogmes initiaux doivent être remis en question. C'est inévitable.

Ce destin se manifeste dans la tendance du bouddhisme à enseigner le contraire de ce qu'il enseigne, un peu comme une confession à demi-mots. 

De cette belle fatalité, le Yogâchâra, "l'école de la pratique du yoga", l'une des plus importantes traditions philosophiques du bouddhisme, est l'exemple le plus frappant. Et ceci n'est pas un détail anecdotique, car le Yogâchâra est la base philosophique du Zen, du Tantra bouddhiste, du Dzogchen et de la Mahâmudrâ.

Comment le Yogâchâra confesse-t-il l'unité ? En admettant l'unité de la conscience. 

Habituellement, ses philosophes réfutent la thèse d'une conscience une et permanente à travers le temps, d'un Soi transcendant. Il n'y a que des cognitions, des épisodes instantanés qui, comme les photos d'un film, engendrent l'illusion d'une unité, d'une identité dans les personnes et dans les choses.

Toutefois, même si les cognitions sont des illusions, elles ont de l'unité. Même un rêve est "un" rêve. Un mirage est "un" mirage. Or, d'où vient cette unité s'il n'existe aucune unité ?

Mais attention, le bouddhisme ne nie pas les différences. Seulement, ces différences sont embrassées dans une unité : "une" tasse, "un" croissant, "un" moment, "une" personne. Chaque perception, chaque pensée, est fait à la fois de différences et d'une unité : une richesse merveilleuse (vaicitrya) qu'évoque le verset bouddhiste (de Dharmakîrti expliqué par Jnanashrîmitra) que j'avais cité dans un billet précédent

Quand on perçoit une boule de pâte à modeler qui mélange du bleu et du jaune par exemple, on ne peut pas séparer le bleu, le percevoir séparément, sauf à imaginer un nouvel objet bleu. Et pourquoi ? Parce que, explique Jnânashrîmitra, il y a une indéniable unité de la conscience. Et cette unité enveloppe toute une variété de différences. Et c'est cette unité-des-différences qui définit la conscience, et qui est la non-dualité. 

Chacune de nos représentation quotidienne illustre cette non-dualité, dans laquelle unité et différences sont compatibles. Rien de plus banal, rien de plus miraculeux. Il est peut-être impossible de rendre raison de ce paradoxe. Et pourtant, nous en faisons l'expérience à chaque instant.

Grande est la portée de cette découverte, de cet "éveil" : la conscience de l'unité ne détruit pas les différences ; la conscience des différences ne cache pas l'unité. C'est une seule conscience en réalité, une seule et même expérience, déjà donnée ainsi. 

Reconnaître cette non-dualité, cette harmonie, ce paradoxe, c'est l'éveil à l'émerveillement. C'est ce que disent le bouddhisme et le Tantra, et tous les autres avec eux, chacun à sa manière.

Le secret du bouddhisme, c'est donc qu'il célèbre l'unité de la conscience. Et en particulier, les deux traditions bouddhistes du Dzogchen et de la Mahâmudrâ sont de magnifiques chants à la louange de l'unité-des-différences. Voilà pourquoi elles font partie de ma famille spirituelle, même si je ne suis pas "bouddhiste".

Et parce que toutes les traditions tendent à la célébration de cette unité, elles sont frappées du sceau de l'unité.

mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

______________________________

Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

samedi 17 avril 2021

Réconciliation


Ne vivre que la dualité, ne voir partout que des différences, c'est la condition ordinaire, pleine de souffrance.

Mais ne voir que l'unité, ou aspirer à ne vivre que l'unité, c'est aussi une condition incomplète et une sorte de souffrance, la souffrance d'être amputé de sa totalité.

La cause de tous les maux est bien l'ignorance. Mais qu'est-ce que l'ignorance ? L'ignorance ne consiste pas à projeter des différences là où il n'y a qu'identité. L'ignorance consiste en un état de conscience contracté, incomplet, limité. Par exemple, la conscience des différences, sans aucune conscience de l'identité de tout, est ignorance, parce qu'il lui manque cette conscience de l'identité.

Cependant, la conscience de l'identité seule, sans aucune conscience des différences, est aussi incomplète. A ce titre, la "réalisation de l'un", d'une conscience identique qui exclue toute différence, est aussi un aspect de l'ignorance. Celle-ci, au fond, consiste à réduire le Tout à l'une de ses parties.

La connaissance vraie est donc la connaissance complète. Celle-ci est la conscience de l'identité et de la différence réconciliées. C'est une non-dualité intégrale, et non une simple exclusion de la dualité. 

La vie intérieure n'est donc pas un simple mouvement du Multiple vers l'Un, ni de l'extérieur vers l'intérieur, mais un double mouvement : d'abord découverte de l'Un, puis découverte du Multiple qui émane de l'Un sans quitter l'Un ni diviser l'Un. Conscience de l'identité et conscience des différences sont donc compatibles, comme dans l'expérience quotidienne : Quand je passe l'aspirateur, j'ai conscience d'une multiplicité de différences, de détails fins, je vois les changements ; mais pour autant, ma conscience demeure identique, tout cela, "passer l'aspirateur" demeure une seule action, identique à elle-même, comme des perles enfilées sur un seul et même élan qui est une seule et même conscience, à savoir le désir de réaliser cette action de passer l'aspirateur et de rendre cette pièce-là plus propre qu'avant. 

La vie spirituelle ne consiste pas à passer de la différence (=de la dualité) à l'identité, puis à oublier les différences. La vie spirituelle consiste à passer de la conscience des différences sans presque aucune identité (ou avec une identité minimale et non reconnue, comme quand je passe l'aspirateur), à une conscience de l'identité qui semble d'abord exclure celle des différences, pour enfin revenir aux différences, mais reconnues comme une manifestation de la conscience. 

Il n'y a donc qu'une seule conscience, libre de se manifester comme identique à elle-même, comme différente, comme une ou multiple, comme unifiée ou fragmentée, comme immuable ou changeante. Mais le but de la vie consciente est la réconciliation de ces opposés. Comment ? Par synthèse : l'identité transcende les différences, mais en les incluant. Les différences manifestent l'identité, mais en l'incluant.

Les différences sont donc inclues dans la vie spirituelle, et non pas exclues. Le monde, le corps, la pensée, l'individualité et les autres formes relatives d'identité sont donc inclues. L'exclusion elle-même n'est pas exclue. Elle est l'un des pouvoirs de la Conscience, l'un de ses aspects.

La connaissance est donc bien la cause unique de la réalisation spirituelle. Mais cette connaissance, à première vue conscience de l'unité, ne s'oppose pas absolument, mais seulement provisoirement, à la conscience de la dualité. L'émergence de la conscience de la dualité est l'action. L'action est une transformation de la connaissance. La connaissance s'oppose à l'ignorance, mais elle ne s'oppose pas à l'action, car l'action est le prolongement extérieur de la connaissance. L'action est l'état de conscience où les différences se...différencient, comme une graine qui se déploie. Et ce qui se différencie ainsi, c'est l'unité. La dualité est une manifestation à l'extérieur de la conscience de l'unité. L'unité est la dualité, mais indifférenciée. Tous ces couples d'opposés forment un jeu qui nous aide à comprendre le sens et le but de la vie spirituelle. 

Il ne s'agit pas de détruire, mais de réintégrer en réconciliant. Et cette réconciliation est amour et félicité.

jeudi 14 janvier 2021

La montagne de la séparation



Kshemarâja et Râmakantha citent un beau verset :

samādhivajreṇāpyanyairabhedyo bhedabhūdharaḥ |

parāmṛṣṭaśca naṣṭaśca tvadbhaktivalaśālibhiḥ ||

"Les autres ne peuvent briser 

la montagne de la séparation,

même avec le diamant du samâdhi !

Mais tes amoureux l'éprouvent et la détruisent tout à la fois."


Il y a plusieurs jeux de mots : "La montagne de la séparation (bheda) ne peut être séparée/brisée (abhedya)". Et "tes amoureux éprouvent cette montagne" : ils l'éprouvent (parāmṛṣṭa), ils la "réalisent", terme apparenté à vimarsha qui désigne la Shakti, la Déesse et le pouvoir essentiel de la conscience, le pouvoir au cœur de tous les autres, le pouvoir de ressentir, d'éprouver, de réaliser. "Eprouver" la séparation, c'est la détruire, car cette séparation entre soi et l'autre, entre soi et la conscience universelle, n'existe que dans la mesure où elle n'est pas pleinement éprouvé, connue, appréciée. Si je la regarde en face, je n'y goûte qu'unité. Le "diamant du samâdhi" ou de la parfaite concentration peut bien annuler provisoirement le sentiment de séparation, mais non pas durablement l'anéantir. 

Cette idée rejoint celle de Ramana Maharshi, quand il distingue avec force entre la résorption (laya) provisoire du mental au moyen de la concentration sur un objet, et la destruction (nâsha) définitive du mental par la plongée en soi. Cette plongée, cette quête (mârgana), est d'ailleurs désignée chez Ramana par un terme aussi apparenté à vimarsha : vicâra, l'examen, l'investigation, l'attention pleinement donnée, la plongée de tout notre être, de toute notre attention, à la source de notre être. La concentration (dhyâna, samâdhi) est un état mental, en ce sens qu'il ne change rien à la succession des états mentaux, en dehors d'un surplus de souplesse ou d'habileté (c'est ce que propose la "pleine conscience"). La concentration est un état mental ordinaire. Comme dit Vyâsa, il y a de la concentration dans tous les états mentaux, même dans la confusion ! En revanche, l'expansion de conscience, le geste d'éveil, la plongée en soi, est un geste d'attention radicalement différent. Il introduit une véritable rupture dans le bavardage, par l'irruption d'une sensation de douceur, de limpidité, de paix, de réalité, de lucidité et d'amour, qui sont incomparables.

dimanche 10 janvier 2021

Identique et pourtant séparé


jayanti bhaktipīyūṣarasāsavavaronmadāḥ |

advitīyā api sadā tvaddvitīyā api prabho || śivastotravalī I, 5

"Maître !

Gloire à ceux qui sont fous de l'excellent vin,

l'ambroisie délicieuse de l'amour :

même s'ils ne sont autre que toi,

ils restent autre que toi !"

Kshemarâja explique : Le nectar de la dévotion amoureuse (bhakti) est le seul et unique vin excellent. Ceux dont la joie vient de ce nectar excellent toute chose : gloire à eux. Mais qui "eux" ? Eux qui "ne sont autres que toi", eux dont l'essence intime est singulière restent pourtant "autres que toi", c'est-à-dire comme un second "toi", égal à toi. Parce qu'ils sont entièrement absorbés en toi, ils sont identiques à toi, pourtant ils vivent comme s'ils étaient autres que toi. Et pourtant, ils ne sont séparés de rien. Or, identiques à toi, comment peuvent-ils êtres séparés de toi ? Et séparés de toi, comment peuvent-ils être identiques à toi ? Ce verset suscite l'émerveillement en suggérant une contradiction.

jeudi 11 juillet 2019

Rien qu'un éternel maintenant



Il y a en chacun une pointe où peut refluer
et se laisser transformer.

Témoignage du Carme Jean de Saint-Samson au XVIIe siècle :

"Or celui qui est entré au repos de Dieu repose de ses oeuvres, comme Dieu reposa des siennes après la création de toutes choses. Cet Esprit éternel dans le repos de sa simple jouissance est totalement incompréhensible et inattingible à tout esprit inférieur. 
C'est en ce suprême point de consommation que toute la mysticité est réduite, faisant esprit très simple et très perdu au-delà du fond, en la suressence qui l'engloutit et l'absorbe dedans son tout. 
En cette suprême unité rien n'est vu, appréhendé, ni entendu de distinct, ni de séparé, de distinguable ni de séparable.
Là n'est rien que le maintenant éternel, et là Dieu seul est et vit en soi en la créature, devenue lui-même par un amoureux reflux ; laquelle quoique réfugiée en son éternel principe demeure néanmoins, et demeurera créature, même en la gloire, son être créé lui demeurant totalement pénétré de l'Être incréé, fondu et tout perdu là-dedans."

Le Vrai esprit du Carmel, chapitre 22
Related Posts Plugin for WordPress, Blogger...