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dimanche 6 octobre 2024

L'Un-rien ou l'Un-tout ?

Plotin


Comment la pleine existence ?

 La philosophie de Plotin (vers 250) est célèbre pour avoir placé au-dessus de tout l'Un, le principe grâce auquel tout est, mais qui n'est rien du tout. On ne peut donc dire que ce qu'il n'est pas : c'est la théologie dite "négative".

Or, on sait moins qu'un autre maître dans la même lignée à défendu une autre vision de l'Un. Ce philosophe est Damascios (vers 520), l'un des derniers de l'immense tradition hellénique, avant que l'Ecole d'Athènes ne soit fermée au nom du Dieu d'Isaac, d'Abraham et de Jacob.

Damascios affirme l'Un-affirmation, l'Un-tout qui contient tout, même les négations. Selon lui, l'Un-tout, au-delà du tout, enveloppe absolument tout, et non pas seulement la totalité de "ce qui est". Il contient aussi "ce qui n'est pas". Il est, si j'ose dire, le Multivers ultime, source de tous les possibles.

Cet Un-tout est absolument indéterminé, il est le Tout-potentiel. Le penser comme négation, ce serait déjà le déterminer, car c'est le poser en l'opposant. Dire l'Un par négation, c'est l'affirmer en niant ce qu'il n'est pas. C'est donc le poser en l'opposant : non-plusieurs, non-tout, non-être, non-vie...

Je vois là une parenté profonde avec la pensée de la Reconnaissance : la conscience (prakâsha) n'est pas l'opposé de l'inconscience. Cet "être total" (mahâ-sattâ) n'est pas l'opposé du non-être, car il infuse même le non-être. En effet, ce qui n'existe pas - par exemple, une "fleur dans le ciel" (kha-pushpa) - existe en tant qu'objet visé par et créé par la conscience qu'il l'imagine. Même le pur néant, la simple absence, est illumination de l'acte de conscience "Oh, il n'y a rien !". Telle est la conscience, caitanya, l'absolue liberté, la Grande Existence qui englobe tous les contraires et qui n'est le contraire de rien. 

Tel est l'absolu dont on ne peut rien dire et tout dire, car il est tout et au-delà du tout. On ne peut rien en dire, non parce qu'il est au-delà de tout, mais parce qu'il enveloppe même le non-tout. C'est exactement ce que dit Abhinavagupta. Enveloppement de l'immanence et de la transcendance. Le Tout de tous les touts, l'Hyper-tout, le Plus-Que-Tout. Une double affirmation : le tout et le non-tout. Être et non-être ou ni être, ni non-être, comme dit le Tantra.

Cette vision magnanime permet à la fois de ne pas réduire le Principe à quelque chose (car l'Un est au-delà de tout), et de ne rien exclure (car l'Un est tout). Concrètement s'ouvre ainsi les chemins d'une vie à la fois transcendante (pas d'idolâtrie, pas de dogme, pas de propriété) et immanente (incarnation, célébration, création, participation).

Ainsi se confirme mon ancienne intuition que le Platonisme ou, disons, l'hellénisme et le Tantra sont d'une même veine.

Ce chemin de l'Un-affirmation qui embrasse l'être et le non-être, l'unité et la multiplicité, est un chemin simple. Comme dit Marie-Claire Galpérine (trad. du Traité des premiers principes, intro.), "Notre pensée pensée doit s'exercer ainsi à concevoir ce qu'il y a d'un en chaque chose et de même qu'en faisant coïncider une multitude infinie de point on obtient un seul point, de même en rassemblant à la fois la multitude infinie des uns, on obtient l'un qui embrasse tout dans la plus grande universalité". Ce chemin, décrit ici par Damascios cité par la traductrice, n'est-il pas celui du "grand universel", mahâ-sâmânya décrit par le Tantra et par la Non-dualité du verbe (shabdâdvaita de Bhartrihari) ?

Galpérine repère la difficulté de cette voie simple : Unifier l'idée de totalité et l'idée de simplicité. Car, dans notre esprit obnubilé par les habitudes du monde, le tout et l'un sont incompatibles comme l'eau et l'huile. Le Tout enveloppe tout - il est riche - mais il s'en trouve fragmenté, multiplié, différencié, rempli de contradiction, de tensions. L'Un est simple, mais comme isolé, pauvre de tout, séparé du Tout dans sa transcendante simplicité. Ces deux notions sont comme limitées par leur détermination propre. 

Notre fin doit être de purifier ces deux idées : Purifier le Tout par la simplicité de l'Un ; et purifier l'Un par la richesse du Tout.

Or, c'est exactement cela que propose le Tantra avec sa dialectique de la Transcendance (Kula-uttîrna, vishva-âtîta) et de l'Immanence (sarva-âtmaka, vishva-maya), dialectique personnifiée par le dialogue entre Shiva et Shakti.

En sorte que Shiva et Shakti se purifient mutuellement : la réalisation ne peut advenir que d'une interpénétration mutuelle, en un symbole qui unifie les deux pôles, transmutant chacun d'eux en ce qu'il ne peut être seul. Ainsi, de l'homme et de la femme, en une hiérogamie vertueuse autant que féconde. Au fond, Shiva ne peut s'accomplir que par l'infusion en lui de Shakti, et vice-versa.

Les implications pratiques sont aussi vastes que la vie. Dans le Tantra, on parlera d'unir le corps et l'espace, ou la conscience et l'espace, linga et yoni. Le corps donne sa sensibilité à l'espace qui, seul, demeure inerte ; l'espace confère sa transparence au corps qui, seul, reste contracté.

Telle est la voie.

Méditation:

www.david-dubois.com

lundi 16 septembre 2024

Discernement


Certaines expériences se ressemblent - et vont pourtant dans des directions opposées.

Ken Wilber attire notre attention sur la distinction entre "pré rationnel" et "trans rationnel" : quand je rejette la raison, suis-je en train de régresser dans un état infantile, ou bien suis-je en train de dépasser la raison, dans un état de sagesse ? Les deux se ressemblent.

Ju Mipham attire notre attention sur la distinction entre le mental et la présence : quand je suis dans un état "sans pensées", suis-je dans un état où je ne vois rien parce mes facultés sont endormies (un état mental), ou bien suis-je dans un état où je ne vois rien parce tout baigne dans une seule lumière (la présence) ? Les deux se ressemblent.

Abhinavagupta attire notre attention sur deux sortes d'extases ou "éveils de la Kundalinî" : vers le bas, qui provoque confusion et addiction ; vers le haut, qui libère et clarifie l'esprit. Les deux se ressemblent et sont pourtant opposées.

Dans toutes ces expériences, il y a un point commun : la dissolution du mental, l'arrêt des perceptions ordinaires, la disparition des repères habituels. Cela est vrai, tant pour les expériences spirituelles, que pour les troubles mentaux ou bien divers états qui ne sont pas toujours bons.

Jamblique distingue ainsi deux sortes d'extases :

"D'emblée, il faut distinguer deux sortes d'extase :

- l'une est tournée vers l'inférieur, l'autre, vers le supérieur.

- l'une remplit de folie et de délires ; tandis que l'autre donne des biens plus précieux que la sagesse humaine.

- L'une dégénère en un mouvement désordonné, confus et inerte ; l'autre s'abandonne à la cause suprême qui préside à l'ordre cosmique.

- L'une, privée de connaissance, est séparée de la sagesse ; l'autre est séparée de la sagesse humaine car elle s'attache à des êtres qui dépassent notre compréhension.

- L'une est instable ; l'autre est immuable.

- La première va contre la nature ; la seconde transcende la nature.

- L'une fait descendre l'âme ; l'autre l'élève.

- Et, tandis que la première prive l'âme de son héritage divin, l'autre connecte l'âme au divin." (Les Mystères d'Egypte)

De même, Damascios distingue deux sortes de silence :

"Sauter dans le vide se prend en deux sens : l'un quitte le langage pour aller dans l'ineffable ; l'autre tombe dans le néant" (Traité sur les premiers principes). Les deux sont ineffables, mais le second est inférieur, comme dit Platon dans Le Sophiste.

Enfin, Proclos attire notre attention sur la distinction entre l'Un pur qui transcende le mental par excès d'unité, et le Multiple pur qui transcende lui aussi le mental, mais par défaut d'unité. Les deux sont "au-delà des concepts", et sont pourtant opposés.

On pourrait ainsi distinguer ainsi tous les termes négatifs de la spiritualité (vide, rien, néant..) qui se prennent en deux sens à distinguer soigneusement.

Faute de ce discernement, notre vie intérieur est un désastre.

dimanche 20 septembre 2020

Laisse tomber !


 


Shiva demande à la Déesse de lui enseigner la méditation. 

La Koundalinî répond :

"Laisse tomber la forme

et pratique le Sans-forme, au-delà des formes !

Tout ceci [, dit-elle, en montrant le monde du doigt,] est un trésor.

Tout ceci est l'éclat de notre essence.

Qui désire l'abondance laissera tomber

toute (pratique) comme de la paille. 

Toute (pratique) est inutile.

Ô Dieu, il n'y a rien dans le nombril, ni dans le cœur,

ni dans la face, ni dans le nez,

ni entre les sourcils, ni dans le front, ni dans le palais.

Il n'y a rien dans la luette, ni dans la tête, ni dans les yeux.

Ô Grand Seigneur ! Il n'y a rien dans les soixante-quatre chakras,

ni dans les cinquante (lettres de l'alphabet),

et je ne suis pas non plus en eux, Ô Seigneur des dieux.

Il n'y a pas de Shiva, ni de Vishnou, ni de Rudra, ni de Soleil.

Il n'y a ni Shiva, ni Shakti.

Ô Seigneur du Tout, cela est et cela n'est pas.

A quoi bon un chapelet ?

A quoi bon fermer les yeux ?

La conscience ne peut être atteinte

ni par la concentration, ni par la méditation.

Ô Dieu ! La Lumière immaculée n'est pas 

dans le canal lunaire,

ni dans le canal solaire.

Ô Seigneur des dieux ! Elle n'est pas non plus dans le canal central.

Et pourtant, on parle de toute cela 

comme étant des 'moyens de réalisation'...

(La réalité) est sans point de repère.

Même les dieux ne peuvent la saisir.

Elle est donc au-delà des formes,

par-delà l'au-delà.

On ne peut la méditer.

Elle n'est ni concentration, ni méditation, ni yoga de la (réalité).

Il n'y a ni inspir, ni expir, ni rétention (de la réalité).

Elle est libre du va-et-vient du souffle,

vierge de signes distinctifs et de définition."

Manthâna Bhairava Tantra, Yogakhanda, XIX, 83b-87

lundi 27 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 136 Transcender le corps

68 fantastiche immagini su Giainismo | Luoghi, Incredibile india e Arte  indiana

L'expérience du lâcher-prise vis-à-vis du corps :

indriyadvārakaṃ sarvaṃ sukhaduḥkhādisaṃgamam |
itīndriyāṇi saṃtyajya svasthaḥ svātmani vartate || 136 ||

"Toute expérience du plaisir, de la douleur, etc.,
advient à travers les sens (du corps et de l'esprit).
Les transcender, c'est se tenir en soi,
vivre en soi-même / dans notre Soi."

Vijnâna Bhairava Tantra 135 Transcender l'intellect

Jina Rishabhanatha South India, Karnataka Ganga period, c. 900 Copper alloy  Height: 5 ¾ in. (14.6 cm) Prove… | Indian sculpture, Buddhist art, Indian  art

L'expérience du lâcher-prise vis-à-vis de l'intellect :

na me bandho na mokṣo me bhītasyaitā vibhīṣikāḥ |
pratibimbam idam buddher jaleṣv iva vivasvataḥ || 135 ||

"Il n'y a pour moi ni lien, ni délivrance :
ce ne sont là que des épouvantails pour les peureux.
Ce sont des reflets dans l'intellect,
comme le soleil dans (différentes) surfaces d'eau."

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