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lundi 16 septembre 2024

Discernement


Certaines expériences se ressemblent - et vont pourtant dans des directions opposées.

Ken Wilber attire notre attention sur la distinction entre "pré rationnel" et "trans rationnel" : quand je rejette la raison, suis-je en train de régresser dans un état infantile, ou bien suis-je en train de dépasser la raison, dans un état de sagesse ? Les deux se ressemblent.

Ju Mipham attire notre attention sur la distinction entre le mental et la présence : quand je suis dans un état "sans pensées", suis-je dans un état où je ne vois rien parce mes facultés sont endormies (un état mental), ou bien suis-je dans un état où je ne vois rien parce tout baigne dans une seule lumière (la présence) ? Les deux se ressemblent.

Abhinavagupta attire notre attention sur deux sortes d'extases ou "éveils de la Kundalinî" : vers le bas, qui provoque confusion et addiction ; vers le haut, qui libère et clarifie l'esprit. Les deux se ressemblent et sont pourtant opposées.

Dans toutes ces expériences, il y a un point commun : la dissolution du mental, l'arrêt des perceptions ordinaires, la disparition des repères habituels. Cela est vrai, tant pour les expériences spirituelles, que pour les troubles mentaux ou bien divers états qui ne sont pas toujours bons.

Jamblique distingue ainsi deux sortes d'extases :

"D'emblée, il faut distinguer deux sortes d'extase :

- l'une est tournée vers l'inférieur, l'autre, vers le supérieur.

- l'une remplit de folie et de délires ; tandis que l'autre donne des biens plus précieux que la sagesse humaine.

- L'une dégénère en un mouvement désordonné, confus et inerte ; l'autre s'abandonne à la cause suprême qui préside à l'ordre cosmique.

- L'une, privée de connaissance, est séparée de la sagesse ; l'autre est séparée de la sagesse humaine car elle s'attache à des êtres qui dépassent notre compréhension.

- L'une est instable ; l'autre est immuable.

- La première va contre la nature ; la seconde transcende la nature.

- L'une fait descendre l'âme ; l'autre l'élève.

- Et, tandis que la première prive l'âme de son héritage divin, l'autre connecte l'âme au divin." (Les Mystères d'Egypte)

De même, Damascios distingue deux sortes de silence :

"Sauter dans le vide se prend en deux sens : l'un quitte le langage pour aller dans l'ineffable ; l'autre tombe dans le néant" (Traité sur les premiers principes). Les deux sont ineffables, mais le second est inférieur, comme dit Platon dans Le Sophiste.

Enfin, Proclos attire notre attention sur la distinction entre l'Un pur qui transcende le mental par excès d'unité, et le Multiple pur qui transcende lui aussi le mental, mais par défaut d'unité. Les deux sont "au-delà des concepts", et sont pourtant opposés.

On pourrait ainsi distinguer ainsi tous les termes négatifs de la spiritualité (vide, rien, néant..) qui se prennent en deux sens à distinguer soigneusement.

Faute de ce discernement, notre vie intérieur est un désastre.

samedi 27 août 2022

Un autre yoga



On m'interroge souvent sur le yoga sexuel.

Directement ou indirectement.

Certains dirons que ce lieu n'est pas le lieu.

Je pense que le véritable yoga sexuel n'est accessibles

qu'aux âmes de qualité.

Ce lieu convient donc, et cela est vrai pour tous les sujets de l'arcane.

La déliquescence est telle, qu'il suffit désormais d'écrire en français 

pour se cacher aux yeux des vulgaires.

Voici donc un enseignement de la tradition Shrîvidyâ sur ce point :

yo yaṃ bodharasasphāra ca sītkāra rasottaraḥ |

svasvatantraikacicchīla dīpti dīpitadīpanaḥ |

ekāneka kalākālā kalitotīvakaścana |

anāśritatayābhāta camatkāra rasottaraḥ |

"Cette expansion du nectar de l'éveil,

ce soupir, au-delà même de ce nectar/ ce nectar supérieur,

cette beauté de la conscience unique

libre en elle-même,

cette lumière, à la fois excitée et excitante,

une et multiple, énergie intemporelle,

ce mystère incompréhensible,

cet ineffable manifesté absolument,

cet émerveillement, est le nectar suprême."

Le Jeu de l'énergie du désir (Kâmakalâvilâsa)

________________________________

Ces paroles décrivent l'expérience de l'éveil dans le contexte du Sacrifice primordial (âdiyâga), le rituel secret Kaula. Chaque mot a un double sens : description de la conscience et description du désir. 

En effet, le grand point de la tradition Kaula est que l'absolu est conscience et désir. Conscience unique, désir unique. Conscience indifférenciée, désir indifférencié, conscience universelle, désir universel, conscience sans objet, désir sans objet, conscience une, désir...

Le "soupir" (sîtkâra, litt. "faire sssss..." ou "sh..." en inspirant) est la manifestation du désir, de l'absolu. Selon la tradition secrète, il est le Mantra suprême, le plus puissant de tous. S'absorber en lui, c'est s'absorber dans le désir primordial, en l'absolu divin, ultime, la Source universelle. Cette onomatopée désigne, dans la culture indienne (et pas seulement dans le Tantra) l'expression du plaisir, du désir, de l'excitation, de l'essence du désir (kâma-tattva) qui est l'absolu, la puissance infinie, la Conscience universelle.

dimanche 6 décembre 2020

Le fond de tout expérience est extase infinie



 La conscience (cit, citi, caitnaya, samvid) désigne l'expérience en général (anubhâva-mâtra), c'est-à-dire la manifestation (prakâsha), quelque soit son contenu, le mystère (guhya) de l'être absolu (sattâ-mâtra) en tant qu'il est Lumière, apparence, manifestation, à la fois l'acte de manifestation et son résultat, par exemple le bleu, le jaune, le plaisir, etc.

Cette conscience n'a pas de "dehors". Tout différence et toute extériorité, n'apparaissent que dans cette Apparence que l'on désigne ici par le mot de "conscience". Le langage nous fait croire que la conscience est une chose comme une autre, une chose parmi d'autres, une sorte de "champ" qui aurait un dedans et un dehors, que l'on perd et que l'on retrouve. Mais il n'en est rien, pour une raison très simple et immédiatement vérifiable : toute entité prétendument extérieure à la conscience ne peut être connue que par un acte de conscience, que celui-ci soit une perception, une pensée, une imagination, une supposition, une sensation ou un souvenir. Car, en vérité, ces différents actes sont le même acte - l'acte de conscience - auquel on donne différent noms parce qu'il met en lumière différents objets. Ainsi par exemple, le souvenir est une conscience d'un objet passé sur fond d'un objet passé. Si, en revanche, cette réalité extérieure à la conscience n'est pas connue, alors il est impossible de prouver son existence. 

Mais en quoi cela pourrait-il m'aider à vivre ?

La philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) essaie de le suggérer, car cela est vraiment ineffable : la conscience/expérience - toute expérience ! - est extase infinie, une délectation qui dépasse infiniment le pouvoir du langage et que seule la poésie suggère. Abhinava Gupta l'affirme clairement quand il explique l'autre versant de la conscience, la "réalisation de soi" (vimarsha), car la conscience, c'est-à-dire l'être, n'est pas seulement une lumière qui se manifeste - elle est aussi l'être qui se ressent, qui se pense, se désire, etc. La conscience se manifeste, mais elle ne peut rester indifférente :

pūrṇa iti nīlādyasaṃkocito yo'haṃbhāvākhyo vimarśastatsvabhāve yaścamatkāra ānandātmā paramo bhogaḥ

"Cette réalisation de soi (vimarsha) nommée 'sensation du Moi' (quand) elle est contractée par le bleu et autres (objets), est (en réalité) plénitude, (car) en sa nature authentique elle est délectation émerveillée, elle est félicité, ultime jouissance."

Autrement dit TOUTE expérience est extase infinie. Les philosophes de la Reconnaissance sont ici dans la suggestion (le dhvani, essence de la poésie selon Ânanda Vardhana), dans la résonance qui fait que, quand les mots ne résonnent plus, "quelque chose" (kimcit) continue de faire écho, tel un prodigieux effet domino. Ainsi ces paroles sont elles-mêmes un exemple de cette "ultime jouissance" (paramo bhogah) qui forme le véritable propos du shivaïsme du Cachemire. En les entendant, elles résonnent au-delà de tout sens conventionnel. Ce vertige que l'on éprouve alors, c'est cela, la "nature authentique" de l'expérience, de la conscience, l'absolu par-delà toute opposition et qui ne se réduit nullement à une plate identité de soi à soi. 

Du reste, notons au passage que l'expérience esthétique, modèle de l'expérience courante vécue en sa "plénitude", n'est pas une nuit où tous les chats son gris, mais un bouquet d'ocelles par où s'épanchent les jus d'une ineffable ivresse. L'esthète ne se caractérise pas par son indifférence, mais au contraire par sa sensibilité ("le fait d'avoir du cœur", sa-hridayatva), c'est-à-dire par sa capacité à s'identifier. Quelle jouissance sans identification, sans empathie ? Ce nectar, cette immortelle ambroisie, est aussi passion (râga), attachement, le fait de prendre la couleur émotionnelle de telle ou telle scène. 

Mais alors à quoi bon, si l'adepte de cette "voie" est comme tout un chacun ?

La différence est énorme ! Certes, c'est toujours la même expérience, en son fond. Mais l'être ordinaire est esclave d'habitudes délétères. Et toutes reposent sur cette faute : le manque d'attention (anavadhâna), nous dit Abhinava Gupta. Et ce défaut n'est pas une simple "déficience cognitive" que l'on pourrait rééduquer par une pratique de méditation formelle. C'est bien plutôt un manque de zèle (anâdara), un manque de participation, un manque... d'identification. Ce fond d'extase est toujours présent, nous rappelle Kshema Râja, comme la braise sous la cendre. Mais nous sommes comme endormis, "contractés" par les choses, englués en elles. Alors oui, une sorte de discipline nous appelle. Mais une discipline de jouissance, car seule la vraie jouissance (bhoga) est vraie liberté (moksha). Et dans cette attention amoureuse, participante, dans cette plongée identifiante, ce fond d'extase nous le goûtons et nous recouvrons alors, peu à peu, notre puissance d'être, de vivre, de sentir et de penser. L'expérience s'universalise : l'ego ne disparaît pas, mais il s'ouvre, il éclot à l'infini comme la note se prolonge, comme le sens fait écho. C'est une délectation émerveillée, un miracle muet, un réveil. 

Mais... à quoi bon en dire plus ? Que le mystère, victime de son propre vin, soit souverain de soi. A nouveau. 

mercredi 18 novembre 2020

Peut-on vivre libre ?



 Pour la plupart des spiritualités de l'Inde ancienne, il est impossible de vivre libre. Et, même quand on meurt, on revit. Et quand on vit, on est pas libre, on est esclave du karma, c'est-à-dire des conséquences inévitables des actes que l'on pose. 

Ainsi, pour le bouddhisme ancien, pour le Sâmkhya, le yoga de Patanjali, pour le Vedânta, il est impossible de vivre libre. Le but de la pratique spirituelle est alors de mettre un terme définitif à la vie. On atteint finalement la délivrance (moksha), l'extinction (nirvâna). 

Mais selon le Tantra révélé par Shiva, il est possible de jouir des sens (bhoga) tout en étant libre (moksha) : c'est l'idéal de la "liberté en cette vie même" (jîvan-mukti).

En voici le principe, en un verset de la Lune de la connaissance :

yena prabuddhabhāvena bhuñjāno viṣayān svayam 
na yāti pāśavaṃ bhāvaṃ jñānacandraḥ sa kīrtitaḥ

"Qui jouit intuitivement des objets des sens
en étant bien éveillé
ne devient pas esclave :
il est une Lune de la Connaissance."

Celle ou celui qui se délecte, qui mange les choses (bhunj) intuitivement, directement, spontanément, c'est-à-dire sans détachement, sans distance, sans être dans la "posture du Témoin" (sâkshi-bhâva) vantée par d'autres traditions, ne devient pas pour autant esclave des choses. Il "mange" les choses comme les profanes (pashu), mais il ne tombe pas pour autant dans l'aliénation (pâshava-bhâva). 

Comment est-ce possible ?
- Parce qu'il savoure les objets des sens tout en étant dans un "état d'éveil" (prabuddha-bhâvena). C'est tout simplement un état où l'on comprend clairement et sans aucun doute que nous ne sommes pas "dans" le monde, mais que le monde est en nous, dans la conscience, dans cette présence, insaisissable et pourtant évidente, en laquelle tout se fait jour. Le corps peut être l'esclave des objets des sens. L'espace de la conscience ne peut jamais devenir dépendant.

Mais cela ne revient-il pas au détachement prôné par les traditions classiques ?
- Non, car ici, je reconnais intellectuellement et je ressens, que les objets des sens sont "ma" manifestation. Je sens que mon centre est le centre qui crée ces objets, comme ce miel, comme ce beau corps, etc. 

Mais alors, si mon centre est la source des objets des sens, pourquoi donc pourrai-je les désirer ou en cultiver le besoin ? 
- C'est un jeu : jouer au jeu de l'incarnation. En mes entrailles, je sens que je suis extase créatrice, plénitude sans besoins ; mais étant absolument librement, je joue mystérieusement le jeu esthétique de l'incarnation. Comme un acteur, un danseur, un enfant qui "joue à". Non par manque, mais par plénitude. Ou plutôt, je joue au manque par plénitude. Une extase secrète me pousse à me "contracter", à entrer dans les vêtements de l'incarnation, afin d'éprouver les hauts et les bas de la vie charnelle. Car, ne nous y trompons pas : "manger" les objets des sens, c'est aussi douleur, bien évidemment. Mais c'est douleur dont le cœur est extase. 

A chacun de le vérifier en plongeant dans le cœur du ressenti de chaque instant, même dans la douleur, l'inconfort, la tension. Ce cœur d'extase mystérieuse est toujours présent, même dans la douleur physique. A moi, être absolument libre en mon fond, de porter attention à ce cœur, de faire preuve d'audace, d'amour, de dévotion. Ou alors, je peux rester dans l'extraversion pure. Mais, dans ce cas, je m'éprouve seulement comme esclaves des objets des sens.

Dans la douleur, cette délectation émerveillée. 
Dans le plaisir, cette extase muette.
Dans les moments neutres, ce miracle d'être.

Dévotion, se donner, s'offrir, offrir toutes les sensations, les pensées, les impressions, tout, instant après instant, comme un cortège d'oblations versé au feu de cette mystérieuse sensation tout au fond de nous, en notre centre. Avoir l'audace nue de se tourner vers cette vibration, cultiver cette folie intime de l'extase qui passe outre toutes les règles, toutes les convictions, tous les mérites. Se tourner vers ce qui, au cœur de nous, de toute expérience, est déjà plein, toujours débordant, dont plaisirs et douleurs sont comme les fruits. Remonter à la source. Vers la racine, s'enivrer de la souche toujours vivace. Se reconcilier avec cette puissance, ce pouvoir de joie brut, plus fort même que la joie, s'abandonner à cette force de pur plaisir. 
Totalement concret. On goûte alors à une vie libre.

samedi 14 décembre 2019

L'acte d'être, ce rien par qui...

"Je dors aux songes creux des hommes, mais mon cœur bouillonne en toute ces poussières."


Le disciple de l'enseignement de Ramana Maharshi, Michael James répond ainsi à un lecteur qui demande si le Moi n'est pas, tout simplement, "l'acte de percevoir", c'est-à-dire la perception :

"What we need to investigate is not the act of witnessing but the witness itself. That is, we need to investigate what is perceiving all this, not what is the act of perceiving all this."

Source

Dans l'esprit de James, la perception reste un acte. Or, conformément à l'enseignement de Shankara, tout acte est un changement. Donc l'acte ne peut appartenir au Soi immuable. Donc...

Outre que l'on voit ici à l'oeuvre un exemple de l'influence du Vedânta, on peut remettre en question ce présupposé. 

Pourquoi, en effet, séparer ainsi l'acteur et l'acte ? C'est faire comme si le feu, par exemple, était autre chose que ses pouvoirs de chauffer, éclairer, sécher, etc. Mais comment peut-on connaître une chose autrement que par ses pouvoirs, ses propriétés ? La substance n'est pas séparée de ses propriétés. Être une chose, c'est être une cause dit, je crois, Spinoza. 

De plus, pourquoi craindre ainsi l'action ? Certes, une chose peut difficilement changer sans cesser d'être elle-même, sans perdre son essence, son "Soi". Mais en va-t-il de même de la conscience ? Ne fais-je pas sans cesse l'expérience de changer, tout en restant le même ? Quoi de plus facile ? Ce paradoxe, sans doute inaccessible à l'entendement, n'en est pas moins un fait d'expérience, de toute expérience. En réalité, c'est l'expérience elle-même, car ce mot ne désigne rien d'autre que le Soi et la conscience, c'est-à-dire cette incroyable pouvoir de changer tout en demeurant le même. Sans effort. 
La conscience n'est pas séparé des actes. Ou plutôt, les actes ne sont pas séparés d'elle, pas plus que les branches ne sont séparés du tronc, pas plus que les vagues ne sont séparées de l'océan. Et la conscience elle-même, le Soi, mon essence et l'essence de tout, est l'acte pur d'exister qui, dans son sillage de lumière pour ainsi dire, fait exister toutes choses. Comment le sais-je ? Par expérience, en cet instant même. "Je suis" n'est pas un bloc statique d'être clos sur lui-même, mais extase infinie qui à la fois se ressaisit sans cesse et s'échappe sans fin, dans un mouvement de balance qui est "nonchalance pleine d'ardeur". "Je" est l'acte d'être, qui s'engendre à chaque instant et s'engendre du même coup comme toutes choses, à l'infini. Voilà pourquoi "je suis" est être, mais aussi bien conscience et donc plaisir, joie, béatitude, félicité, extase, ravissement bien enraciné, plongée au centre où "je suis" toujours déjà. Voici cette folie divine, cet sauvage errance donc chaque détail est une signature. 

On me dira peut-être que c'est là s'attacher à la connaissance. 
Mais l'attachement n'est pas un mal en soi. Le mal est - si tant est que l'on retienne cette idée de "mal" au sens d'un "mauvaise" qui serait manque de puissance - dans le fait de s'attacher à ce qui est petit. Et encore, même cette mesquinerie est transmutée en magnanimité, pour que que je reconnaisse en l'infime le débordement d'amour de l'Unique nécessaire, tu Tout qui est tout jusque dans les petits rien.

Quand je m'éveille à ce bouillonnement, le bavardage est comme assourdit par l'éloquence muette de l'infime, de l'infinie présence du rien resplendissant dans les détails.

Et "je suis" est cet acte, Cœur de la Yoginî.

mercredi 10 avril 2019

La conscience est activité


La conscience est cette lumière à la fois évidente et mystérieuse qui se révèle en révélant les choses.
Elle ressemble à un témoin silencieux : toujours présente à travers la présentation des choses, elle s'absente pourtant sans cesse. Tournée vers les choses, elle s'oublie. Quand elle se réalise et se reconnaît, elle se savoure et retrouve sa liberté.

Mais n'est-elle qu'un témoin passif ?
Si la conscience est source de tout mais qu'elle est passive et sans activité, alors d'où viennent les activités ?

Si moi, conscience, je me retourne vers moi (faute d'une meilleure expression), je me sens comme créativité, activité intense, désir, émotion, mouvement, extase, et non comme simple lumière inactive. L'expression "témoin" ne désigne qu'une facette du mystère, une reconnaissance incomplète de la richesse de l'expérience, de cet "absolu" qui se connait plus ou moins complètement.
Je suis activité intense, infinie, en fait.
J'en fais l'expérience directe quand je plonge en moi.

C'est aussi ce que décrit Le Jeu de la conscience (bodha-vilâsa), un court poème attribué à Kshéma Râdja. L'absolu n'est pas une pure présence passive qui activerait une mystérieuse illusion on ne sait comment, mais il est le jaillissement créateur dont je fais l'expérience directe quand je plonge en moi :

Le Jeu de la conscience
attribué à
Kshéma Râdja

En toutes circonstances,
je salue Shiva,
lui qui déploie à chaque instant
les cinq actes (: création, maintient, résorption, voilement et dévoilement),
lui qui (fait tout cela) pour finalement 
en révéler le sens ultime, 
à savoir, notre propre Soi (qui est Shiva),
et qui est, de bout en bout,
plaisir, (c'est-à-dire) conscience. 1

Cette reconnaissance est une expérience "de chaque instant", sans périodes réservées à la pratique, en tous les cas sans dépendre de telle périodes.
Cette Lumière joue à travers un double jeu : d'une part, le jeu de la vie et de la mort, création et destruction, mystère de l'impermanence ; d'autre part, le jeu de l'occultation et de la révélation. 
Le sens ultime de ce jeu est l'extase que chacun ressent au fond quand il plonge en soi.
Cette extase créatrice est la conscience.
La conscience est magie.
Ou, en langage brahmanique :
le brahman est mâyâ.
Inséparables comme le soleil et sa lumière.
Cela ne se découvre pas comme une simple connaissance,
une vision ou un éveil,
mais comme une saveur, un émerveillement, une délectation.
Je veux dire que ça n'est pas seulement cognitif,
mais aussi affectif.
C'est une émotion, une joie, un désir, un amour, etc.
C'est une expérience intuitive complète.
"Plaisir".
Simple, mais complète.
Et une vie nouvelle se déploie à partir de cette expérience.
Plonger en soi, savourer, doucement, sans se forcer, sans se presser, mais sans résister non plus.
Tranquille. Heureux.
Plonger en soi et sentir cet être d'extase, toujours présent, en fait, comme un être intérieur. Pas un simple témoin passif, non, un être plongé dans l'extase. Au centre de soi, comme le cœur d'un arbre. Enfin, c'est difficile à décrire, mais facile à vivre. Même si, pour des raisons obscures, il y a résistance, oubli et errance en surface.
Adoration du "jeu" à chaque instant.

Conscience=absolu=moi=activité=plaisir



mercredi 13 juin 2018

"L'éternelle Lumière ne meurt pas..."


Si vous lisez ces lignes, cher ami lecteur,
c'est sans doute que vous avez déjà vécu ces moments
où la Lumière intérieure semble triompher jusque dans 
l'agitation quotidienne. Vous avez entrevu une autre vie possible : une vie illuminée par cette obscure clarté dans laquelle toutes les clartés et toutes les ténèbres se révèlent,
comme dit Abhinava Goupta.

Mais, ajoute un mystique américain peu connu, Thomas R. Kelly, "la flamme baisse, la volonté [:la faculté d'aimer] se détend, le traintrain quotidien nous ressaisit."

Et que pouvons-nous faire ?
Rien. L'Esprit souffle où il veut.
Ou plutôt, nous pouvons réaliser que notre ressenti superficiel n'est pas la mesure véritable de cette Lumière. En effet, ajoute Kelly, 

"L'éternelle Lumière ne meurt pas lorsque meurt l'extase ; elle n'est pas intermittente comme le vacillement de nos états d'âme."

C'est là un point clé de la vie intérieure. Ne laissons pas le ressenti - une simple apparence - être le critère du réel. La Présence échappe parfois au ressenti. Pourquoi ? Parce qu'elle n'est pas un objet ressenti, mais l'acte même de ressentir. Voilà pourquoi elle est à la fois insaisissable et inéluctable. Évidente, elle se dérobe à toute saisie. En un sens, elle est toujours ressentie. Et sa présence consolatrice est potentiellement toujours disponible : mais pour la savourer, nous devons retourner notre attention vers elle, vers soi, vers l'amont. Et surtout, nous devons nous accoutumer à une nouvelle façon de savourer - une saveur sans saveur, un savoir sans savoir, une obscure clarté, comme une lumière en veilleuse, mais qui ne cesse jamais. Nous devons nous mettre à l'école de l'insipide, du petit et du subtil pour nous rendre apte à apprécier cette Présence ineffable. Et alors, nous serons comme ceux évoqués par le cuisinier mystique, Frère Laurent : nous serons de

"ceux dont la voile est gonflée au souffle du Saint-Esprit, 
qui avancent même en dormant".

Même sans agir autrement qu'en s'ouvrant au plus profond, 
l'in-action se poursuivra, comme une mystérieuse digestion.
l'inaction n'est pas absence d'action, mais action intérieure. Elle ne cesse jamais, pourvu seulement que nous tournions notre voile dans la bonne direction, vers l'intérieur, vers la source. Vers un ressenti, la vibration du coeur, ressentie à l'orée de tout désir, de toute émotion, de tout acte.
Mais une fois orientés, nul besoin de chercher à maintenir artificiellement. Il suffit de rester orienté. Sans s'accrocher à rien, libre comme le voilier est "libre" pour les vents. Nous n'offrons aucune résistance. Et, si résistance il y a, nous la laissons elle aussi aux vents et aux courant profonds et puissants. Une orientation profonde : cela suffit. Un abandon répété, voilà tout.

Kelly, l'auteur ici mentionné, était un mystique intellectuel. Il prépara une thèse de doctorat. Mais son tempérament émotif lui fit perdre tous ses moyens le jour de la soutenance. De cet échec terriblement humiliant, il sut tirer une certitude, celle de la foi en ce qui est plus vaste que nous, que moi, que vous. Cela n'exclut pas l'intellect. Le point est de penser, de respirer, d'être à partir de la source, en reconnaissance de cette situation.
Comme dit le Vijnâna Bhairava, la dualité du sujet et de l'objet est commune à tous les êtres, mais les yogis portent une attention toute particulière à la situation : l'objet apparaît toujours dans le sujet, dans la Présence, dans la Lumière qui jamais ne se couche. Cette attention est une orientation du cœur, du fond de soi, corps et âme, en douceur et en foi, sur le long terme.

Les extraits de Kelly sont tirés de sa Présence Ineffable, éd. Labor et Fides




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