lundi 23 mars 2020

Différence entre raison et intelligence

Différence entre intelligence et raison

La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. 

"Intellectuel" n'est donc pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Selon la tradition, platonicienne, les anges (c'est-à-dire les dieux) vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des Franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.
Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, mystique aveugle de Marseille, docteur de la Sorbonne et fondateur de l'Académie de Marseille en 1715, explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se propose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

Le Graduel d'Aliénor :

Lecture du Pratyabhijnâ Hridayam du mardi 24 mars 2020

Aucune description de photo disponible.

Leçon sur le Pratyabhijnâ Hridayam demain, mardi 24 mars 2020, à 21h,
en vidéo directe ici, sur mon mur FB.

Nous finirons la lecture de ce texte, sans doute le plus connu de toute la tradition du tantrisme non-duel, puis je reviendrai sur ses passages forts.

Le texte en sanskrit :

http://gretil.sub.uni-goettingen.de/gretil/1_sanskr/6_sastra/3_phil/saiva/pratyabu.htm

samedi 21 mars 2020

Comment sentir que tout est en soi ?

Je peux facilement voir que tout est dans la conscience :
voir que tout apparaît et disparaît dans le champs conscient.

Mais comment le sentir ?
Car je ne suis pas seulement un être 
cognitif, mais aussi affectif.
J'ai la capacité de connaître, mais aussi celle de désirer, d'aimer, de vouloir, de me mouvoir et de mouvoir.
De même qu'il y a le Regard total, la Vision sans limites,
il y a l'Acte total, le Mouvement sans limites, le Désir pur, la Volonté parfaite, etc.

C'est très simple et très facile, aussi :
Tout mouvement ou acte comment, vit et s'achève dans le Mouvement ou Acte total.

Prenez n'importe quel mouvement.
L'hypothèse est que ce mouvement commence dans le Mouvement total.
Mais d'ordinaire, cela passe inaperçu car
1) Je m'en fiche, et
2) Cet instant de pur jaillissement est comme recouvert par les mouvements particuliers, comme le tronc d'un arbre peut être recouvert par ses branches.

Donc, je prend n'importe quel mouvement.
Par exemple, m'envoler, léviter.
Pourquoi ?
Parce que ce mouvement est impossible.
Pourquoi choisir un mouvement impossible ?
Parce que, comme il ne peut s'accomplir entièrement, il reste pur, nu, et donc total.

Drawing Reference Poses Floating 21 Ideas #drawing

Et donc, je veux m'envoler. Et je ne m'envole pas.
Et je plonge mon attention dans cette sorte de fourmillement de l'Acte pur
qui bouillonne en lui-même.
Un peu comme Superman dans Man of Steel quand il veut s'envoler, au début, sur la glace.
Vous voyez ?

Man of Steel: Dark Superman AU


Et je plonge dans ce bouillonnement.
Dans ce ressenti, si spécial.
Et là, je sens tout. Tous les mouvements. Tous les actes. 
Je suis la mer qui sent toutes les vagues.


Bon, en fait, l'expérience ne me dit pas que je sens "tout", pas plus que "tout" apparaît dans le champs de la Lumière consciente quand je vois. Ce que je sens plutôt, c'est comme la racine de tous les mouvements, de tous les actes, de toutes les vies, de tous les devenirs. Le tronc commun à tout mouvement. Je sens le mouvement total, c'est-à-dire le mouvement qui englobe tous les mouvements.

Je peux certes spéculer, interpréter ce ressenti.
Mais, si je me tiens au plus près, c'est ça.
Ni plus, ni moins.
Et c'est déjà beaucoup. Infini.
Je pressens que c'est l'aube de tout, le Big Bang à portée.
Et je ressent là, c'est-à-dire ici, dans l'absolu mouvement indifférencié, une unité.
Je sens que je suis cet acte, et que cet acte fait un avec les objets et fins du mouvements, de l'acte, 
tout comme l'arbre fait corps, depuis son tronc unique jusqu'à ses feuilles multiples.

En outre et en sus, j'y sens un délice, comme dans la vision muette. 
Je me prends au jeu. C'est cette joie qui est l'aliment de cette exploration.

C'est ainsi que je joue à ressentir que tout est en moi.

Un rien de temps suffit



Un rien de temps suffit
La vie intérieure se nourrit de touches brèves, mais répétées.
Ce sont des actes purement intérieurs de silence,
où simultanément l'âme se jette dans la mer divine
comme une onde qui aspire à la parcourir
à l'infini, sans jamais n'être rien autre que cette mer.

La brièveté de cet acte est décrite chez plusieurs mystiques.

Ainsi le Nuage d'inconnaissance :

"Un rien de temps, aussi petit soit-il, et le ciel peut être gagné et perdu....
Aussi donne toute ton attention à cette oeuvre, et à sa merveilleuse manière,
intérieurement, dans ton âme.
Car pourvu qu'elle soit bien conçue,
ce n'est qu'un brusque mouvement,
et comme inattendu,
qui s'élance vivement vers Dieu,
de même qu'une étincelle du charbon.
Et merveilleux est-il de compter les mouvements qui peuvent,
en une heure,
se faire dans une âme qui a été disposée à ce travail.
Et pourtant il suffit d'un seul mouvement entre tous ceux-là,
pour qu'elle ait,
soudain et complètement,
oublié toutes choses créées?"

(Nuage, chapitre IV)

Et Catherine de Gênes :

"L'amour qui est Dieu même,
instantanément et sans intermédiaire 
découvre sa fin et son repos suprême."

(Vie de C. de Gênes, chap. III)

L'ermite Jeanne de Cambry décrit la jouissance de Dieu
jusque dans les œuvres extérieures :

"Or ceci se fait par une nudité et un délaissement
de toutes ses propres opérations et recherches trop actives...
[L'âme] vient à s'écouler 
jusqu'au plus profond abîme de son néant. 
Et lors au moment que l'âme et ses puissances sont anéanties,
par cette profonde humilité,
cet esprit, partie suprême de l'âme,
vient à s'envoler plus vite
qu'un éclair,
ou plus que le rayon du soleil,
jetant sa brillante lumière en quelque lieu
lorsque les obstacles en sont ôtés.
Ainsi donc cet esprit vient à s'envoler à l'union de son Dieu,
retournant à lui comme à son centre.
Car Dieu est vraiment le centre de notre âme..."

(Traité de la ruine de l'âme, livre III, chap. XVIII, éd. de 1645)

Enfin, Bernardino de Laredo :

"Surmontant le créé et sortant de lui,
l'âme va à Dieu par une élévation d'esprit subite et instantanée ;
elle ne demeure en chemin pas plus longtemps
que la paupière de l’œil ne prend à cligner,
à la façon d'un rayon du soleil,
lequel à l'instant qu'il naît à l'orient
arrive e, occident.
Ainsi doit faire l'âme qui en un instant
élève l'esprit par la voie de l’aspiration,
laquelle est plus légère et momentanée 
que le rayon même du soleil."

(Ascension du mont Sion, traduit par D. Tronc, dans Expériences mystiques, vol. II, p. 252)

Ainsi l'âme plonge en ce geste,
à la fois actif et passif.
Puis elle se laisse emporter par son écho,
comme le regard, qui suit la ride sur une eau calme,
va se perdre là où
cette onde se perd.

vendredi 20 mars 2020

L'équinoxe du souffle, printemps de la présence

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Dans toutes les traditions, il y a un calendrier.
Le devenir est fait de cycles.
Dans ces cycles, il y a des moments spéciaux : les intervalles.

Ce sont des temps de fête, d'intensité, de joie.
En particulier, les deux équinoxes sont des instants hors du temps,
des points d'équilibre. 
Le jour est alors égal à la nuit.

Le devenir est fait de cycles animés
par des forces opposées.
Tout est guerre et tension.

Mais il y a ces instants hors du temps,
où le temps suspend son vol.
Des points d'équilibre, d'apesanteur.
Comme sur une balançoire.

Ils sont comme des portes de sortie,
des possibilités pour un pas en arrière,
en quelque sorte.
Plus de luttes, d'engagements ni de dégagement,
de oui ni de non.
Des moments favorables au réveil.

Le cycle de l'année, comme tous les cycles,
existe dans les cycles de la respiration.

Les équinoxes sont les intervalles entre inspir et expir.

L'équinoxe de printemps est l'intervalle
entre la fin d'un expir (l'hiver)
et le début de l'inspir (le printemps).
C'est le moment de l'éveil,
car quand on se donne à ces intervalles,
le feu de la présence se réveille
et se dresse, s'élance à la verticale
et consume les nœuds,
à l'infini.

C'est aussi le silence entre deux pensées,
sachant que chaque pensée, chaque perception, est comme une saison invisible.
S'adonner à la saveur du souffle
est une fête que je peux goûter chaque jour de l'année,
à chaque instant.

Cela ne présuppose aucune croyance 
(la correspondance entre année et souffle est une métaphore),
c'est gratuit, simple et fort.

Bon équinoxe de printemps !
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