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jeudi 9 juillet 2020

Vide de tout

Peintre célèbre - Jean Francois Millet
Millet


Plus on est vide, plus on est plein de Dieu. Alors, tout est Dieu, dans un dialogue universel, car Dieu est l'être de toute chose :


"Quand l'âme est vide de tout, excepté de la pierre vive qui est Dieu, il est impossible de rien faire ni de rien dire sans que tous les objets ne réveillent en nous cette présence. Tous les objets disent : "Dieu" ; et l'âme répond intérieurement "Dieu"."


Malaval, La belle ténèbre, 1670

mardi 7 juillet 2020

Richesse de l'expérience mystique

peinture : Vierge au jardinet (anonyme, début XVIe siècle)


L'expérience de Dieu est d'abord une expérience de vide, c'est-à-dire d'ouverture, de disponibilité, d'écoute et de nudité. Mais au sein de cette vacuité, se révèle la saveur de l'être, saveur qui enveloppe toutes les autres. Comme le Soi des Upanishads qui enveloppe tout ce qui est beau et bon, l'expérience de Dieu dont parlent les mystiques chrétiens est l'expérience d'une richesse, d'une simplicité où tout est donné dans le temps d'un instant. D'où la liberté du mystique vis à vis du monde et, surtout, vis-à-vis de sa propre personne et de ses tendances. Rempli par Dieu qui embrasse en soi tout ce que l'homme désire, l'homme devient indépendant par rapport aux choses de ce monde. Si un certain détachement prépare peut être à l'expérience mystique, il est certain que l'expérience mystique débouche sur un véritable détachement intérieur. "L'unique nécessaire" nous délivre peu à peu de tout le superflu, et d'abord de l'image d'un soi-même, de cet amour-propre dans lequel nous nous noyons sans cesse, à l'image d'un Narcisse amoureux de son reflet.
La liberté mystique vient de la richesse de la contemplation de Dieu en soi et en tout, richesse merveilleuse enveloppée dans un regard simple et nu, qui voit tous les biens simultanément, dans une unité qui dépasse la raison. Ce sont une intuition et un acte d'intelligence, une "intellection" dans le langage de la scolastique. C'est cette vision simple, sans multiplicité mais infiniment riche, que décrit ici l'aveugle de Marseille. Dans ce regard nu, on voit la vérité incréée, par-delà toute raison, mais l'on voit aussi que cette vérité embrasse en elle toutes les vérités et tout ce que l'on désire :

 "Comme les diverses considérations de Dieu se ramassent, s'unissent et se rencontrent en une seule idée qui les comprends toutes [, l'idée de l'être], de même les affections distinctes que nous avons formé de Dieu produisent une affection universelle en laquelle on goûte avec suavité toutes les autres affections.... C'est ainsi que l'on voit d'un seul regard toutes les beautés d'une prairie, que l'on odore d'un seul trait toutes les fleurs d'un bouquet, et que l'on entend tout à la fois les différentes parties d'un concert, sans que ce mélange troue ni altère les sens qui en son frappés. AU contraire, ils se recréent merveilleusement par la variété de tant de choses unies et par l'union de tant de choses diverses."

François Malaval, La belle ténèbre, p. 156

Cette expérience est l'expérience de la diversité au sein de l'Un, et de la présence de l'Un au sein de la diversité des choses et des êtres. Le premier aspect est le yoga de Shakti (l'expérience du "premier instant" du désir ou de n'importe quel choc émotionnel) ; le second est le yoga de Shiva (l'expérience de la transparence des choses, en un silence nu et intense). L'expérience mystique est universelle. Et elle est ouverte, en droit, à tous.

Voici un exemple de concert spirituel, par l'un des plus grands compositeurs baroques, Biber. C'est un cycle de quinze œuvres, les Sonates du rosaire, qui préparent à la contemplation mystique. Voir ici pour une introduction au symbolisme très riche de cette oeuvre au symbolisme très riche. La sonate n° 10, La crucifixion, par l'ensemble Musica Alchemica :



samedi 4 juillet 2020

Contre un Dieu sans mystique

La Diseuse de bonne aventure (La Tour) - Wikiwand


Il y a les mystiques sans Dieu. Mais il y a aussi ceux qui veulent avoir Dieu sans mystique, sans mystère, sans être ravis et réduis à l'état de mutisme par cette muette musique. Ils s'attachent à une religion toute extérieure, toute en images et sans contemplation silencieuse. Selon eux, Dieu est inconnaissable, et cette inconnaissance doit nous laisser sans contact direct avec Dieu. Il faudrait alors se contenter des œuvres, comme d'une morale sans conscience, comme d'un corps sans âme. L'aveugle de Marseille leur répond :

"Chose étrange, on veut me faire croire que je ne vois pas le soleil parce qu'il y en a qui ne le voient point. On me dit que ma contemplation est une chimère parce qu'on ne peut la concevoir sans images. Et, ce qui est plus admirable, c'est que jouissant d'une grande paix et d'une profonde tranquillité, comme je les assure, on entreprend de me persuader qu'il n'est point vrai que je sois dans ce repos, et que, si je veux l'acquérir, il me faut toujours méditer, toujours penser et toujours agir."

François Malaval, La Belle ténèbre, p. 176

Ici, "méditer" veut dire se représenter des images, par exemple des scènes de la vie de Jésus ou bien évoquer des attributs de Dieu comme sa bonté ou sa simplicité. La contemplation, elle, consiste à se mettre en présence de Dieu, sans images ni discours, sauf éventuellement quelques paroles pour se lancer.

lundi 29 juin 2020

Qu'est-ce que l'oraison de silence ?

Huge 19th Century Italian School Mother & Sleeping Baby Antique ...

Sur l'oraison de silence :

"C'est donc une oraison, mais une oraison de silence.
La langue ne sait que dire de lui, il est ineffable.
L'esprit ne sait que penser, il est incompréhensible. La volonté ne sait que vouloir ni que désirer, il est infiniment aimable.
La mémoire n'ose se ressouvenir de rien, en se ressouvenant de celui qui est tout.
Pourquoi aussi feindre en l'imagination des images de piété ?
L'âme goûte et possède sensiblement la vérité.
Ce silence qui se fait avec grâce et avec attrait est suivi d'un grand repos.
Car contempler ce n'est pas simplement cesser d'agir, c'est se reposer en Dieu et concentrer dans ce repos toutes ses actions."



François Malaval, La belle ténèbre, 1670

mardi 16 juin 2020

La prière infuse

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La prière n'est pas une vulgaire vibration sonore qui irait invoquer tel ou tel ange, n'en déplaise. 
La prière est un acte de conscience de soi, une reconnaissance de Dieu en soi. 
La prière n'est pas une suite de syllabes ou de sons, mais une plongée en soi. 
La prière ne peut être énoncé avec la bouche, elle s'énonce de lui-même à l'orée de chacun de nos gestes, de nos paroles, de nos respirations. 
Nul ne peut la faire taire, mais chacun peut la reconnaître, se mettre à son écoute, se couler dans son flot.
Elle est "je suis", "je suis celui qui est", "je suis l'être", mais sans ces mots.
Elle est le Nom que nul ne peut dire sans mourir et renaître.
Quel est son fruit ? Tout.

Comme dit l'aveugle de Marseille :

"Quand l'âme contemplative, élevée par un mouvement de la grâce, se représente Dieu en lui-même, sans aucune notion expresse ou distincte, elle dit ce souverain nom ["je suis"] sans le dire, d'autant qu'elle entend regarder Dieu parfait, infini et séparé de toute image créée, ce qui ne peut se faire que par cette notion universelle de l'Être des êtres."

Mais n'est-ce pas un peu sec, froid ? Non car :

"En peu de temps ce n'est plus une notion [=une connaissance] mais un goût [=un ressenti], ni une pensée mais une expérience, ni un terme significatif mais un sentiment assouvissant, une lumière vivifiante et une connaissance toute effective et affective - et non pas sèche et scholastique, comme beaucoup de gens se la figurent."

Françoais Malaval, La belle ténèbre, 1670, p. 178

lundi 23 mars 2020

Différence entre raison et intelligence

Différence entre intelligence et raison

La vie mystique est l'expérience directe de Dieu. Or, ceci n'est pas possible dans la raison. Il y a donc une autre partie de l'entendement, l'intelligence ou intuition intellectuelle, encore désignée par de nombreux synonymes hérités de la tradition platonicienne : fond de l'âme, un de l'âme, fine pointe, fleur de l'intellect, cime de l'esprit. "Intelligence" traduit le grec noésis, que l'on rend également par "intellect". Ainsi, dans le texte mystique ci-dessous, l'intellect n'est pas une faculté discursive, mais le pouvoir de connaître Dieu directement et indiciblement. 

"Intellectuel" n'est donc pas synonyme d'une vie médiatique et mentale intense, mais d'une contemplation du divin en soi et dans l'univers. Selon la tradition, platonicienne, les anges (c'est-à-dire les dieux) vivent de cette contemplation, contemplation dont l'intensité comprend une infinité de degrés, car la vision de Dieu, même directe, peut s'approfondir à l'infini, attendu que Dieu est infini. La raison joue alors un rôle ambigu : dans le platonisme et chez les mystiques chrétiens qui s'en inspirent le plus, la raison prépare à la contemplation mystique, à l'intellection ou intuition de Dieu. Mais dans d'autres traditions (celle des Franciscains principalement), la raison est davantage définie comme un obstacle à l'union mystique, et c'est la volonté, faculté de l'amour, qui est alors privilégié.
Mais la plupart des mystiques s'accordent à reconnaître qu'il n'y a pas d'intelligence sans amour, et que l'amour est une sorte de connaissance.
Il y a donc deux façons de connaître : par le raisonnement et par l'intelligence. Le raisonnement est discursif et progressif. L'intelligence est intuitive et atemporelle. Elle connaît d'un coup - ce que l'on désigne par le terme de "concept", qui ne désigne pas ici une construction mentale, mais une compréhension globale et simultanée de tous les aspects d'un objet.

Dans ce passage, mystique aveugle de Marseille, docteur de la Sorbonne et fondateur de l'Académie de Marseille en 1715, explique la distinction traditionnelle entre raison et intelligence :

"L'entendement de l'âme est un, mais il a une double vertu, comme une même fleur a diverses propriétés. 
Sa première vertu est une force de raisonner en tirant une conclusion à partir de ses principes, et cela s'appelle ratiocination ou discours. 
L'autre est une force d'entendre sans raisonner, ce qui se fait par l'unique et simple regard de l'objet qui se présente et on l'appelle intelligence.
...
"L'intelligence ainsi entendue est nommée par les mystiques : sommet ou partie supérieure de l'entendement, ou en d'autres termes qui signifient la même chose, c'est-à-dire une manière plus simple et plus universelle de concevoir. Celui qui raisonne prend les parties de son objet les unes après les autres, les examine, les définit, les divise, les démontre. Mais celui qui regarde les choses d'une simple vue, se propose tout son objet à la fois sans rechercher ni principe ni conséquence, et ainsi il jouit sans peine d'un concept universel de toutes les vérités particulières qui se trouvent dans son étendue."

François Malaval, La belle ténèbre, II, 3, p. 154

Le Graduel d'Aliénor :

jeudi 3 janvier 2019

"Mon centre est le néant"



Pour rencontrer des amis ou des maîtres dans la sagesse, 
nul n'est besoin d'aller loin.
En France, le Grand Siècle (XVIIe) a produit des yogis profonds qui ont enseigné une voie complète, celle du ressenti viscéral. Ce que j'appelle, dans le Smara Yoga, le Yoga du Coeur ou Yoga du Désir.
Voici un poème de François Malaval :

Mon centre est le néant, c'est un vrai lieu de paix. 
L'imposture et l'erreur ne s'y trouvent jamais. 
Lorsque je ne veux rien, l'ennemi se retire, 
Il ne sait où me prendre, il ne sait que me dire. 
Quand il veut raisonner, je ne l'écoute pas, 
Quand il flatte mes sens, je sais me tenir bas. 
Que ce néant est beau ! qu'il est doux et tranquille. 
Ce néant me fait voir que je suis inutile, 
Que je n'ai rien de bon, et que je ne puis rien ; 
Que je n'ai de mon fonds ni force ni soutien ; 
Que tout mon être humain n'est qu'un flux d'inconstance. 
Ainsi Dieu parait mieux mon unique assistance. 
C'est beaucoup de faveur qu'il me lance un regard. 
S'il ne me donne rien, le néant est ma part ; 
Souvent de l'oraison toute l'heure est passée, 
Que je ne sens en moi ni désir ni pensée ; 
S'il m'en vient, c'est un trait de sa bénignité, 
Ainsi je vois sa grâce, et mon indignité. 
Lorsque je suis, stérile, une retraite entière, 
Mon néant me tient lieu d'attrait et de lumière, 
Et je me réjouis par un élan de foi 
Qu'en Dieu tout bien se trouve, et le néant en moi.
Laissez-moi mon néant, jouissez de votre être, 
Seigneur, tout mon repos est de me bien connaître. 
Vous n'êtes que grandeur, que gloire et que bonté, 
Et moi rien par nature, et rien de volonté. 
À vous seul tout hommage, à vous seul toute gloire, 
Et moi de mon néant je chéris la mémoire. 
Dieu, vivez dans vous-même, et moi dans mon néant 
Que je sois toujours bas, et mon Dieu toujours grand. [...]

Extrait de ses Poésies Spirituelles.



Ce poème est récité dans cette vidéo :



Malaval (1627-1719) était aveugle. Mais ses parents avaient les moyens de lui faire faire de belles études à la Sorbonne. Surtout, il était engagé dans son quartier. Il vivait dans le silence intérieur. Mais ce silence est animé par le ressenti viscéral et la libre intelligence, comme un soleil dans un ciel limpide. Il mourut un an avant la la Grande Peste qui frappa Marseille (par des imprudences dues à la cupidité) dans une ambiance de fin du monde. On estime que 100 000 personnes moururent durant cette épidémie.

Ce poème évoque pour moi la Vision Sans Tête, le Yoga de l'Espace, voir l'immensité transparente ici, au-dessus de mes épaules.
Sur Malaval, une belle étude biographique du XIXe siècle :



Bien sûr, il fut mis à l'Index des Auteurs interdits par l'Eglise.

La Belle ténèbre ou Pratique facile pour élever l'âme à la contemplation est son chef-d'oeuvre. 

mardi 16 août 2016

Peut-on méditer dans le quotidien ?

Dourgâ, l'Innaccessible


"Est-il possible de vivre normalement tout en restant centré dans la conscience ?"

Telle est la question que se pose immanquablement tout chercheur.
Réponse du Marseillais :

"N'est-il pas vrai que la quantité des objets qui s'offrent à nos yeux à tout moment, ne nous empêche jamais de voir la lumière ? Et cela pour deux raisons : l'une, parce que, sans le secours de la lumière nous ne saurions voir ces mêmes objets ; l'autre, parce que la lumière n'a pas des parties distinctes ou figurées qui puissent arrêter nos yeux et les détourner des autres choses. Il en est de même de la vue de Dieu : elle nous aide, comme une souveraine lumière, à regarder toutes choses avec pureté et innocence, et selon le bon plaisir de sa divine Majesté. Et comme d'ailleurs elle ne consiste ni en figures, ni en images distinctes, elle ne nous empêche pas de considérer, selon notre nécessité, les divers objets qui se présentent dans le commerce de la vie."

François Malaval, La Belle ténèbre, I, 3, XVIIè siècle

Autrement dit : les choses ne peuvent cacher l'immensité de la conscience, puisqu'elles en sont la manifestation. Les choses ne peuvent donc "cacher" la Lumière consciente, pas plus que les reflets ne peuvent, en vérité, cacher le miroir. 
En revanche, ce qui nous distrait, ce sont nos actes d'attention. Il faut encore et encore replonger dans l'Acte unique de la vibration du cœur, jusqu'à ne plus jamais en sortir ! Alors seulement il n'y aura plus distraction. C'est toute la voie.

vendredi 11 décembre 2015

Qu'est-ce que l'oraison ?

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Sur l'oraison de silence :


"C'est donc une oraison, mais une oraison de silence.
La langue ne sait que dire de lui, il est ineffable.
L'esprit ne sait que penser, il est incompréhensible. La volonté ne sait que vouloir ni que désirer, il est infiniment aimable.
La mémoire n'ose se ressouvenir de rien, en se ressouvenant de celui qui est tout.
Pourquoi aussi feindre en l'imagination des images de piété ?
L'âme goûte et possède sensiblement la vérité.
Ce silence qui se fait avec grâce et avec attrait est suivi d'un grand repos.
Car contempler ce n'est pas simplement cesser d'agir, c'est se reposer en Dieu et concentrer dans ce repos toutes ses actions."



François Malaval, La belle ténèbre, 1670

vendredi 4 décembre 2015

Contre un Dieu sans mystique

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Il y a les mystiques sans Dieu. Mais il y a aussi ceux qui veulent avoir Dieu sans mystique, sans mystère, sans être ravis et réduis à l'état de mutisme par cette muette musique. Ils s'attachent à une religion toute extérieure, toute en images et sans contemplation silencieuse. Selon eux, Dieu est inconnaissable, et cette inconnaissance doit nous laisser sans contact direct avec Dieu. Il faudrait alors se contenter des œuvres, comme d'une morale sans conscience, comme d'un corps sans âme. L'aveugle de Marseille leur répond :

"Chose étrange, on veut me faire croire que je ne vois pas le soleil parce qu'il y en a qui ne le voient point. On me dit que ma contemplation est une chimère parce qu'on ne peut la concevoir sans images. Et, ce qui est plus admirable, c'est que jouissant d'une grande paix et d'une profonde tranquillité, comme je les assure, on entreprend de me persuader qu'il n'est point vrai que je sois dans ce repos, et que, si je veux l'acquérir, il me faut toujours méditer, toujours penser et toujours agir."

François Malaval, La Belle ténèbre, p. 176

Ici, "méditer" veut dire se représenter des images, par exemple des scènes de la vie de Jésus ou bien évoquer des attributs de Dieu comme sa bonté ou sa simplicité. La contemplation, elle, consiste à se mettre en présence de Dieu, sans images ni discours, sauf éventuellement quelques paroles pour se lancer.

samedi 7 novembre 2015

La foi d'être



Nous doutons souvent. Nous doutons de notre identité, de notre corps, de nos sensations, de nos jugements, de nos souvenirs, des choses, des êtres, de l'avenir. Nous doutons d'être à la hauteur, d'être à notre place, etc. 
Mais nous ne doutons jamais d'être. 
D'où vient cette foi mystérieuse ?

Quand on raisonne, c'est bien connu, on abouti à des connaissances relatives : une proposition est vraie parce que, en droit, son contraire peut l'être. Même si la raison fourni un degré de certitude plus grand que l'opinion, que la conjecture ou la simple croyance, elle est toujours en sursis d'être réfutée. Même si elle reste vraie, elle est vraie par rapport à un opposé, en relation à une erreur. Cette connaissance n'est pas totale, absolue, complète. Voilà pourquoi il existe une multitude de philosophies, de points de vue sur le monde, qui se complètent comme les facettes d'un diamant.

Mais l'intelligence ou intuition n'est pas de la même nature. Dans la contemplation (l'acte de l'intelligence), on ne connaît pas un objet, une chose, mais la lumière grâce à laquelle on connait les choses. La lumière s'éclaire elle-même par elle-même. La conscience se savoure elle-même. C'est la connaissance pure, sans objet, mais pleine de connaissance, de lumière et de présence. On est est, sans rien être en particulier. Il n'y a pas de séparation entre le sujet et l'objet. Juste une sorte de silence, intense et nonchalant à la fois.
Or, cette lumière n'a pas d'opposé, car rien ne peut être connu en dehors d'un acte de connaissance. Et cette lumière est cette connaissance. La lumière n'éclaire pas d'obscurité. Ainsi, l'obscurité n'est pas l'opposé de la lumière, mais sa privation. Et, dans le cas de la conscience ou intelligence, cette obscurité n'existe qu'au sein de la lumière elle-même, grâce au pouvoir qu'a la conscience de se nier pour laisser place à sa manifestation de soi comme autre. Quand je me dit que "je n'avais pas conscience", c'est toujours sur fond de conscience. Si l'on perçoit une zone d'obscurité, c'est grâce à la lumière de la conscience qui éclaire cet objet, cette obscurité.

Voilà pourquoi la connaissance immédiate de soi, intuitive, n'est comparable à aucune autre connaissance. Les autres connaissances sont des connaissances portant sur des objets, multiples, séparés. Au contraire, l'intelligence est connaissance de la connaissance, vision de la vision, par un retournement mystérieux mais simple.

C'est ce que dit l'aveugle de Marseille dans cet extrait :

"Tout raisonnement est sujet à un raisonnement contraire, et toute vérité à une erreur qui lui est directement opposée. Mais il est vrai qu'ici [dans la contemplation] l'âme ne raisonne point, qu'elle ne connaît rien d'opposé à son objet, non plus que celui qui voit la lumière ne se peut imaginer une qualité contraire à la lumière, si ce n'est les ténèbres qui ne sont pas une qualité contraire, mais une privation pure".

François Malaval, La belle ténèbre, 1670, p. 158

Si dans la contemplation est souvent décrite comme un vide ou une ténèbre, cela "vient aussi de l'éblouissement où l'âme se trouve souvent par un excès de clarté". Et aussi d'un sentiment d'humilité face à cette merveille de simplicité et de richesse, ce paradoxe vivant d'une évidence insaisissable, qui se révèle en se cachant.

La raison connait dans le temps.
L'intelligence embrasse hors du temps.
Il y a la même différence et la même ressemblance entre les deux qu'entre la lumière et les couleurs.

Nous doutons des couleurs.
Mais jamais de la lumière même.
Car nous sommes cette lumière.

C'est pourquoi aussi l'acte de conscience "je" n'est pas une construction mentale portant sur un objet par opposition à un autre, mais l'intuition totale de la lumière consciente. Ce point, expliqué dans le Poème pour la reconnaissance (Îshvara-pratyabhijnâ I, 6, 1-6), est comparable à ce qui est dit ici par Malaval, et qui est tout à fait dans la tradition platonicienne.

jeudi 5 novembre 2015

Richesse de l'expérience mystique

peinture : Vierge au jardinet (anonyme, début XVIe siècle)

L'expérience de Dieu est d'abord une expérience de vide, c'est-à-dire d'ouverture, de disponibilité, d'écoute et de nudité. Mais au sein de cette vacuité, se révèle la saveur de l'être, saveur qui enveloppe toutes les autres. Comme le Soi des Upanishads qui enveloppe tout ce qui est beau et bon, l'expérience de Dieu dont parlent les mystiques chrétiens est l'expérience d'une richesse, d'une simplicité où tout est donné dans le temps d'un instant. D'où la liberté du mystique vis à vis du monde et, surtout, vis-à-vis de sa propre personne et de ses tendances. Rempli par Dieu qui embrasse en soi tout ce que l'homme désire, l'homme devient indépendant par rapport aux choses de ce monde. Si un certain détachement prépare peut être à l'expérience mystique, il est certain que l'expérience mystique débouche sur un véritable détachement intérieur. "L'unique nécessaire" nous délivre peu à peu de tout le superflu, et d'abord de l'image d'un soi-même, de cet amour-propre dans lequel nous nous noyons sans cesse, à l'image d'un Narcisse amoureux de son reflet.
La liberté mystique vient de la richesse de la contemplation de Dieu en soi et en tout, richesse merveilleuse enveloppée dans un regard simple et nu, qui voit tous les biens simultanément, dans une unité qui dépasse la raison. Ce sont une intuition et un acte d'intelligence, une "intellection" dans le langage de la scolastique. C'est cette vision simple, sans multiplicité mais infiniment riche, que décrit ici l'aveugle de Marseille. Dans ce regard nu, on voit la vérité incréée, par-delà toute raison, mais l'on voit aussi que cette vérité embrasse en elle toutes les vérités et tout ce que l'on désire :

 "Comme les diverses considérations de Dieu se ramassent, s'unissent et se rencontrent en une seule idée qui les comprends toutes [, l'idée de l'être], de même les affections distinctes que nous avons formé de Dieu produisent une affection universelle en laquelle on goûte avec suavité toutes les autres affections.... C'est ainsi que l'on voit d'un seul regard toutes les beautés d'une prairie, que l'on odore d'un seul trait toutes les fleurs d'un bouquet, et que l'on entend tout à la fois les différentes parties d'un concert, sans que ce mélange troue ni altère les sens qui en son frappés. Au contraire, ils se recréent merveilleusement par la variété de tant de choses unies et par l'union de tant de choses diverses."

François Malaval, La belle ténèbre, p. 156

Cette expérience est l'expérience de la diversité au sein de l'Un, et de la présence de l'Un au sein de la diversité des choses et des êtres. Le premier aspect est le yoga de Shakti (l'expérience du "premier instant" du désir ou de n'importe quel choc émotionnel) ; le second est le yoga de Shiva (l'expérience de la transparence des choses, en un silence nu et intense). L'expérience mystique est universelle. Et elle est ouverte, en droit, à tous.

Voici un exemple de concert spirituel, par l'un des plus grands compositeurs baroques, Biber. C'est un cycle de quinze œuvres, les Sonates du rosaire, qui préparent à la contemplation mystique. Voir ici pour une introduction au symbolisme très riche de cette oeuvre au symbolisme très riche. La sonate n° 10, La crucifixion, par l'ensemble Musica Alchemica :





mercredi 4 novembre 2015

Quand l'âme est vide de tout

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Plus on est vide, plus on est plein de Dieu. Alors, tout est Dieu, dans un dialogue universel, car Dieu est l'être de toute chose :


"Quand l'âme est vide de tout, excepté de la pierre vive qui est Dieu, il est impossible de rien faire ni de rien dire sans que tous les objets ne réveillent en nous cette présence. Tous les objets disent : "Dieu" ; et l'âme répond intérieurement "Dieu".


Malaval, La belle ténèbre, 1670

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