mardi 9 février 2021

Comment peut-on se délecter dans la peur ?



Les émotions esthétiques nous marquent par leur force, mais aussi par le fait qu'elles touchent à toutes les émotions, non seulement la beauté de la joie, du plaisir, de l'amour ; mais aussi le dégoût, l'horreur, la peur, le sacrifice, la pitié... Comment expliquer notre attirance pour des émotions a priori associées à de la souffrance ? Par exemple, comment peut-on prendre du plaisir à se faire peur ?

Abhinava Goupta, le plus important des maîtres tantriques, a consacré de longues réflexions pour déterminer la véritable natures de l'émotion esthétique (rasa). Il explique que l'âme est d'ordinaire recouverte par les émotions comme un fil de soie blanche étincelante que l'on aperçoit entre les pierres qu'il porte. Ces pierres sont les formes prises par ce fil lui-même. Car, dit Abhinava, la conscience qui est ce fil de lumière, brille même à travers ces pierres, car "la conscience brille une fois pour toutes" (sakrid vibhâto'yam âtmâ). La conscience est la clarté même des ténèbres, ce que fait que... l'on prend conscience de ces ténèbres : "Ah, il n'y a rien !" Il est la présence de l'absence, ou la présence qui éclaire jusqu'à l'absence des choses, et qui nous permet de faire l'expérience de la présence et de l'absence des choses, du changement... de tout. La conscience est libre de toute transformation ; mais elle aussi libre de se transformer en tout. Sans changer. Cette liberté dans l'action, ce pouvoir de se changer sans changer, est la plus haute extase, l'essence de toute joie, de tout plaisir. 

Or, c'est cela que l'on ressent dans l'émotion esthétique : se sentir être la source de tout, qui devient tout, sans jamais se limiter à rien. C'est ce paradoxe qui engendre ce vertige spécial. Et cela est vrai pour toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, y-compris les nuances les plus sombres. Comme dit Outpala Déva, la lumière brille encore plus fort dans l'obscurité. 

Voilà pourquoi il est possible de se délecter même dans la peur, d'éprouver la joie qui est l'essence de tout, même dans la contraction de la peur.

lundi 8 février 2021

La paix, notre état naturel



Les péripéties de la vie sont des émotions, des mouvements, qui naissent de l'extase divine qui vibre à la racine de tout, et elles s'y résorbent, comme les vagues dans l'océan. Grosses ou petites, belles ou étranges, elles naissent de la masse aquatique et y meurent. En vérité, jamais elles ne sont séparées de l'eau.

Il en va comme d'une mélodie : Une note semble s'écarter de la note fondamentale, la tonique, suscitant ainsi une tension, un manque et donc un désir de retrouver l'harmonie perdue. Tel est le scénario de base de tout devenir, de toute histoire, cyclique ou inédite. 

Ainsi tout vient de la paix, de cette santé qui est notre état naturel, et toutes les maladies y retournent. "Santé", en sanskrit, se dit svāsthya, "le fait de se tenir en soi", d'être dans son état d'équilibre naturel, dans sa nature propre et de pouvoir accomplir sa fonction sans entrave. Par exemple, un œil qui voit est dans son état naturel, car l'œil est fait pour voir.

Toutes les émotions viennent de la paix et y retournent, comme le marque ce verset traditionnel cité par Abhinava Goupta dans son Commentaire au Traité des arts dramatiques (Nāṭyaśāstra) :

na yatra duḥkhaṃ na sukhaṃ na dveṣo nāpi matsaraḥ /
samaḥ sarveṣu bhūteṣu sa śāntaḥ prathito rasaḥ
"L'émotion esthétique (rasa) de la paix
se révèle là où il n'y a ni douleur, ni plaisir,
ni haine, ni excitation,
là où on se sent le même envers tout et tous."

bhāvā vikārā ratyādyāḥ śāntastu prakṛtirmataḥ /
vikāraḥ prakṛterjātaḥ punastatraiva līyate //
"La paix est l'état naturel.
Les émotions comme l'excitation érotique, etc. 
(en) sont des dérivés.
Ces altérations naissent de (notre) état naturel
et se dissolvent en lui."

dimanche 7 février 2021

Assouplir l'âme


L'état poétique assoupli l'âme en suscitant en elle des émotions. Ces mouvement, en effet, attendrissent l'esprit, si dur d'ordinaire. Les soucis, les enjeux, réels ou imaginaires, les luttes et autres tensions endurcissent la substance du corps et en font un paquet de nœuds, comme une armure.

L'état poétique, au contraire, est un état libre. L'imagination et autres pouvoirs naturels n'y ont pas disparus, mais ils ne sont plus soumis au souci de la réussite, à la peur de l'échec, aux espoirs et aux regrets. Toutes amarres larguées, la nef se laisse aller au gré des courants. L'attention butine selon un hasard apparent qui est une réelle intelligence. Elle n'est plus ce pouvoir qui fragmente et arrache, mais un rayon souple, à l'affut de sa source, un courant marin dans la mer qui le guide et l'enveloppe, l'enroule et le déroule en une mystérieuse danse. 

L'âme fond. Les chaudes ondes de la compassion, de l'amour, du dégoût, de l'horreur, de la surprise, la dissolvent et l'emportent au grand large, là où tout répond à tout, là où tout est en tout. Les êtres et les choses se font écho, se reflètent et se pénètrent mutuellement. Les sentiments, ordinairement petits, éclosent et révèlent leur destin : dire ce qui ne peut l'être, et concourir à le dire malgré tout.

La tradition indienne raconte que le premier poème fut l'œuvre d'un sage abandonné qui vivait sur une île, Vâlmîki. Il vit un chasseur tuer un oiseau mâle qui embrassait tendrement sa bien-aimée. En entendant la peine de la femelle, il fut saisi de pitié et dit le verset primordial, âdi kâvya, adressé au chasseur. Je ne sais si ces vers peuvent être traduits sans être trahis. Mais assurément, ils ne répondent pas aux conventions.

Or, tous ces pouvoirs sont ceux de l'amour divin (bhakti) et de la pratique tantrique non-dualiste. "Non dualiste", ici, signifie "qui n'obéit pas aux conventions", à la loi de la réussite et de l'échec, etc. L'amour est émotion, grossière ou infiniment subtile, qui rend l'âme disponible au courant de la grâce. Celui qui sait ce que sont l'eau et la glace, est libre, dit la tradition. La dévotion, l'abandon, le don de soi, amollissent l'âme comme une cire prête à recevoir le sceau royal, les onctions, les touches qui la travailleront au plus profond. Ce feu l'échauffe et la rend malléable, apte à épouser les formes des courants qui consument et consomment ce qui doit l'être. 

Telle est la véritable alchimie, celle de la vie intérieure. Voilà pourquoi la poésie est au cœur du Tantra, comme de toutes les traditions mystiques. Et voilà pourquoi l'effondrement de la parole dans le monde de la spiritualité mondialisée est une chose terrible. Jamais il n'y a eu, jamais il n'y aura vie intérieure sans parole.

samedi 6 février 2021

Clichés 4 : Le pouvoir d'un Mantra est sa fréquence vibratoire

couverture de livre qui illustre le cliché du jour

Il y a cette croyance très répandue : 

Les Mantras, comme "Om" ou "Om mani padmé Hung", sont des vibrations spéciales qui ont des pouvoirs spéciaux liés à ces vibrations physiques particulières. Comme preuve, on avance souvent les expériences faites sur des tables vibrantes sur lesquelles on met des poudres, graviers, etc. En les faisant vibrer avec un archet, ces poudres forment des figures géométriques qui changent avec la fréquence des vibrations. Il est vrai que ces expériences, en plus d'être belles, sont fascinantes. Les effets sont directement visibles, cela parle à tous le monde. En outre, le pouvoir des sons est un sujet mystérieux et nous savons tous que la voix a un pouvoir, de même que les mots. Certains sons nous excitent, nous mettent à fleur de peau (les cris de bébé, les klaxons...), d'autre nous apaisent.

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Mais qu'en est-il dans le Tantra traditionnel ?

Le pouvoir des Mantras y est essentiel. La voie du Tantra s'appelle d'ailleurs "le chemin des Mantras" (mantra-mārga). Rituel ou yoga, rien ne se fait sans Mantra. Pouvoir surnaturel ou délivrance spirituelle, tout s'obtient au moyen de ces sons, qui ont parfois un sens conventionnel (comme "Om namah Shivâya", "Om hommage à Shiva"), et qui n'ont souvent pas d'autre signification que symbolique.

Souvent les Mantras sont des noms du divin, des attributs, c'est-à-dire des Shaktis de la conscience, des pouvoirs. Par exemple, "Om namo sarvajnâya" "Om, hommage à celui quis ait tout !". Ces Mantras sont des sortes d'hymnes.

Plus rarement, un Mantra est un verset ou un poème, comme la Gâyatrî (un verset du Véda, à l'origine) ou "Tryambakam yajâmahe...". Il y a alors un ou des sens littéraux, en plus des significations symboliques. Par exemple, la Gâyatrî est une prière adressée au Soleil.

Le type de Mantra le plus souvent utilisé, cependant, est le Mantra fait d'une seule syllabe (bîja, pinda, akshara, tattva). Voici les plus courants : Om, hung, hrîm, haum, sauh, hsauh, hskhphrem, hskshmlvryûm. Chacun d'eux est Dieu ou la Déesse, avec ses différentes parties, ses plans et "membres", comme un Mandala, lequel est la contrepartie visuelle du Mantra. Le Mantra est alors la base du rituel et de la pratique quotidienne.

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D'où vient le pouvoir des Mantras ?

1) Ce pouvoir est, selon la tradition la plus courante, "un pouvoir inconcevable" (acintya-śakti). Il n'y a donc pas d'explication. Pour que le Mantra soit efficace, il faut seulement avoir la foi.

2) Selon une tradition plus sophistiquée, le Mantra est le divin même, car le divin est Verbe (śabda-brahman), parole qui se transforme en les noms, les mots des langues. Le Mantra serait donc l'essence indifférenciée de la Parole, la Langue originelle avant qu'elle ne se multiplie en des langages plus ou moins dégénérés. Le Mantra le plus important est alors l'alphabet sanskrit (la Matrice, mātṛkā), l'alphabet de la langue parfaite, la langue des dieux. Tout Mantra dérive aussi de cette Matrice.

3) Selon la tradition d'interprétation née au Cachemire vers l'An Mille, l'efficacité du Mantra est la conscience universelle, absolument libre. Le Mantra est donc efficace parce que la conscience divine est libre de se ressaisir par-delà les mots conventionnels. Elle ne dépend de rien. Cette conscience est parfois décrite comme "vibration" ou "onde", mais cela n'a rien à voir avec le concept physique de vibration et ses notions de longueur d'onde, de taux, de fréquence, etc. Ces notions sont inconnues dans le Tantra.

4) Selon le bouddhisme tantrique, le pouvoir d'un Mantra vient de la pureté et de l'omniscience de celui qui l'a transmis, un Bouddha. Rien à voir avec une vibration physique.

La pratique des Mantras est d'ailleurs rituelle. Or, dans un rituel, la dimension vibratoire, sonore, du Mantra, est rarement mise en valeurs. Il est presque toujours énoncé à la vitesse maximale, parce qu'il y a une très grande quantités de Mantras à énoncer et que cela prend du temps et qu'il faut aller vite. Surtout, je ne connais aucun Tantra qui fasse dépendre l'efficience d'un Mantra d'un effet sonore. Ce qui compte est la foi dans le pouvoir mystérieux du Mantra, le fait de l'avoir reçu d'une source valide, etc. Jamais un effet sonore, vibratoire, n'est évoqué. Le Mantra "marche" parce qu'il a du pouvoir, parce que cela vient de la Puissance (shakti), voilà tout. La croyance selon laquelle un Mantra est un "son" doué d'un pouvoir lié à sa "fréquence" particulière n'existe pas dans le Tantra.

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Il y a cependant une exception très importante : la pratique yogique de "l'élévation du Mantra" (mantra-uccāra). C'est la pratique principale du yoga enseigné dans le Tantra, sauf dans le bouddhisme tantrique, lequel donne moins d'importance aux Mantras et au son en général. 

Dans cette pratique, le Mantra est énoncé une seule fois, le plus lentement possible, en diminuant l'intensité jusqu'à la vibration consciente au-delà du son audible. Cette pratique est le grand geste de libération : l'attention suit la vibration qui s'élève à travers le corps, jusqu'au Corps de la conscience universelle. 

Mais, même ici, un pouvoir particulier propre à chaque son n'est jamais évoqué. C'est plutôt le pouvoir de suivre, avec l'attention, l'affinage de la vibration, depuis l'audible grossier, jusque dans la vibration de la pensée, puis au-delà, qui est jugée efficiente. C'est pourquoi le Mantra employé est secondaire. Om ou Hung ou hrîm, ce qui compte est la capacité à "surfer" sur la vibration jusqu'à la vibration de la conscience universelle. Chaque Mantra de ce type a ce pouvoir. Mais nulle part il est suggéré qu'il y aurait un pouvoir physique spécifique à la vibration de "a", distinct de "o", "u" ou aou", etc. Il y a des pouvoirs symboliques attachés à ces sons (en tant que syllabes de l'alphabet), rien de plus. En revanche, ce qui est sans cesse invoqué, c'est la puissance de l'émotion "je suis", la réalisation "je suis je", l'émerveillement d'être, ainsi que le glissement jusqu'au silence.

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En conclusion, et contrairement à une croyance très répandue aujourd'hui, les Mantras ne sont pas "des sons dotés de vibrations spéciales", mais des actes de conscience qui partent de l'effet et qui ramènent à leur cause celles et ceux qui ont foi en eux. C'est aussi le pouvoir du son en général qui, si j'y pose mon attention, a le pouvoir de me ramener vers la source de tout. Mais cela marche avec n'importe quel son, Mantra, corde de guitare, roulement de tonnerre... n'importe quelle son allongé et qui s'amenuise peu à peu dans le silence a ce pouvoir de ramener à la source. La conscience est "vibration" veut dire simplement que la conscience n'est pas inerte, comme une pierre, mais qu'elle est mouvement, puissance, élan, dynamisme. Et que ce mouvement est immobile, sans perte ni altération.

Nulle part il n'est question de "pouvoir du son et de la fréquence vibratoire". Ce concept de fréquence est apparu seulement dans la science physique au XIXe siècle.

Le pouvoir du Mantra n'est pas un pouvoir du son, mais un pouvoir de la parole.

Ceci ne doit certes pas nous empêcher d'explorer les pouvoirs du son, de la voix, de la musique, des mélodies et des rythmes. Mais c'est une autre histoire.

vendredi 5 février 2021

En amont de la magie


Au-dessus de la poésie, en amont de cette création, demeure la source créatrice. La magie des mots ne jaillit pas des mots seuls :

"La jouissance (dans la beauté) ne provient pas des mots seuls, mais plutôt de l'ouverture de cet engorgement engendré (en notre âme) par les ténèbres aveugles, filles de la confusion. En cette jouissance qui dépasse (celle du) monde et autrement nommée 'délectation', et qui comporte attendrissement, expansion et dilatation, seule la résonance est reine. Quand elle est reconnue, alors le pouvoir jouissif (de la poésie) s'ensuit fatalement. Car cette jouissance n'est rien d'autre que l'ineffable émerveillement qui surgit de la dégustation."

Abhinava Goupta, Un Regard sur la lumière de la résonance (poétique), Dhvanyâlokâlocana

La poésie est la grâce qui érupte en l'ordre de la langue depuis son intérieur, puisque la Parole intuitive, intelligence universelle, est la source des mots pensés et dits. Elle est, en somme, l'effet le plus fidèle à sa cause. Et si nous lui sommes fidèles, elle nous entraîne dans son sillage. 

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