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mercredi 27 octobre 2021

Inévitable liberté


Selon le Tantra, l'absolu n'est pas statique. Il n'est pas une conscience "pure", immobile, face au monde changeant. On ne peut le réduire à tel ou tel état "non-duel" ou autre. L'absolu est liberté, capable de se diviser, de s'unifier, d'embrasser tout et d'aller infiniment au-delà. Il est la vie. Qui peut dire les limites de la vie ?

L'absolu, l'essence de nous et de tout, est mouvement, liberté : vibration. Quand ce mouvement ralenti, les choses et l'inertie, l'inconscience apparente, prennent le dessus. Quand la vibration s'intensifie, le "je suis" éclot et le corps apparaît en toute sa gloire comme la Roue des énergies.

Un maître l'a dit :

bho bhagavati suśroṇi! 
viśrāntaparamānandamayadhāmaśaktitrayagatānavaratasaṅkocavikāsarūpatrikonaparispandanarūpametad hṛdayaṃ bhairavātmano bhairavasya 
ātmabhūtāyāstadavibhāgavatyāḥ śrīparādevyāḥ tattvaṃ bhavati |

"Ô bienheureuse, femme aux belles hanches ! 
ce Cœur est vibration, 
triangle qui se contracte et se dilate sans cesse, 
royaume des trois énergies, 
débordant de l'ultime béatitude apaisée. 
Il est l'âme de Dieu, 
de la Déesse suprême, 
de la bienheureuse qui est son âme 
et inséparable de lui. 
Ce Cœur est donc l'Être réel." 
(Paratrîshikâlaghuvritti, 9)

Le Cœur est l'âme de tout, de même que le cœur est l'âme du corps. Il est un point et un triangle, une unité et une triade, vibrante, en contraction et dilatation ininterrompue. 
Le Cœur vibre, pulse, bat, comme n'importe quel cœur. Ainsi, l'absolu n'est pas absolument simple : il est vibration, mouvement à double pôle, relation. Il est réconciliation de l'unité et de la dualité et de tous les opposés. Cette réconciliation est paix (vishrânti) et joie (ânanda), repos dans l'action, aventure en pleine sécurité et émerveillement sans épuisement.

La pratique de la Déesse Suprême (parâdevî) est l'expression de cette certitude.

Ainsi, il n'est pas possible de s'arrêter à un seul état, si sublime soit-il. Même Ramana Maharshi a découvert l'état naturel (sahaja), état d'absorption compatible avec l'activité des sens. Saha, "avec": il y avait donc bien dualité ; "ja" : il y avait donc bien naissance et nature et mouvement. Il avait beau proclamer que le monde est absent dans son expérience, il a du finir par admettre qu'il était bien présent, mais autrement.

mercredi 23 juin 2021

Le corps est Mantra



 La pratique principale du Tantra est l'initiation (dîkshâ). Elle n'est pas seulement un commencement ou une autorisation de pratiquer ; elle détruit les liens et unit l'âme au divin, yoga.

Contrairement à d'autre tradition, le Shaiva Dharma (le Tantra) ne prône pas la disparition de l'individu. L'âme délivrée des liens et de la souffrance n'est pas une âme disparue ou fondue dans l'absolu, mais une âme pleinement accomplie, douée de toutes ses puissances : connaissance et action. L'action n'est pas une illusion destinée à disparaître, mais un pouvoir divin. 

Autrement dit, la délivrance spirituelle (moksha) est à la fois négative et positive. Il n'est comme question, comme dans le Vaisheshika, de tout perdre, jusqu'à la conscience, afin de perdre toute souffrance. Il ne s'agit pas non plus de perdre tout pouvoir d'agir, comme dans le Sâmkhya et le Vedânta. La délivrance est omniscience et omnipotence, au moins dans le sens d'une participation à l'activité divine. Mais l'action, l'activité, l'acte, sont au cœur de la vie intérieure selon le Tantra.

Et l'instrument de cette vie nouvelle est le Mantra.

Shiva explique :

"Tous les niveaux de conscience et les éléments du réel

reposent dans la lettre 'a', ô toi qui es pleine de gloire !

Elle unit et brûle : elle est le Seigneur suprême.

Toutes les lettres sont dans la lettre 'a',

et la lettre 'a' est présente en chacune.

C'est ainsi que toutes les lettres

sont tenues pour être capables de brûler les liens." 

Nishvâsatattvasamhitâ, Nayasûtra, I, 3-4

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Les Mantras sont faits de lettres, ou de phonèmes (a-kshara, "ce qui ne meurt pas"). Or, aucun phonème ne peut exister sans 'a', la première lettre dans l'alphabet sanskrit, comme dans notre alphabet latin. Tous les son dérivent de 'a', le son primordial, le moins différencié, le plus proche du cœur, de la poitrine d'où s'élève le souffle, support des phonèmes. De même que la Conscience est d'abord indifférenciée, puis semble se différencier peu à peu selon les objets qu'elle manifeste, de même le souffle-parole est d'abord indifférencié, puis il se différencie en venant "frapper" les différents points d'articulation dans la poitrine, la gorge, la bouche...

Shiva explique ensuite que l'âme (jîva), l'individu, n'est pas détruit quand ses liens sont détruits par le Mantra. Le poisson, par exemple, est capturé dans le filet, mais l'eau reste libre. L'orfèvre détruit les impureté de l'or, mais pas l'or. Le choses se décomposent, mais pas l'espace (Id. I, 7-10).

La lettre 'a' est l'Impérissable, toutes les lettres de l'alphabet sont en elle. Elle est donc le Mantra primordial, l'être (tattva) de tous les Mantras et de toutes choses. L'adepte est appelé à contempler que tous les mots existent en 'a', de même que tous les corps physiques sont dans l'espace et que tout est dans la Conscience. 

Et aussi, tous les états de conscience sont dans le corps, de même que les différents phonèmes sont différentes manières pour le corps de faire vibrer le son primordial 'a'. L'adepte prend ainsi la 'posture de la lettre a', posture 'incarnation du sans-forme', simplement debout, le corps droit, les bras le long des jambes, comme dans la célèbre posture samasthiti ou wuji. 

Ensuite, le yogi réalise une série de postures qui incarnent les lettres de l'alphabet, le Corps de tous les Mantras. Le corps est présent dans tous les Mantras, tout Mantra est une vibration du corps, et le Mantra est présent dans tous les corps, il est la chair elle-même. L'aspect visuel des Mantra est important, leur forme incarnée est cruciale. Le corps est tous les sons. La tête incarne la résonance nasale, anusvara, que l'on retrouve par exemple à la fin de 'om'. Le visarga, écrit avec deux points et symbole très important, s'incarne dans le deux testicules... Et ainsi de suite. Le corps est vibration et Mantra, car le Mantra est vibration au corps de conscience. Le Mantra, dans ce cas, ne désigne pas une formule ou même un poème (comme dans le cas de la Gâyatrî), mais un "phonème-germe" (bîja), une syllabe unique avec laquelle on va jouer à l'infini, un peu comme avec un bol tibétain :

"Qui trouve la forme des lettres

dans son corps, comme la lettre A,

est délivré du cycle des renaissance,

(tout en restant) en ce monde." (Id. I, 75-76)

mercredi 26 mai 2021

Les deux moments 01


 Au commencement, avant les choses, avant l’être, il n’y avait que l’Un.    

Par la suite, rien n’a pu exister sans lui. Rien n'est sans l'Un, sans unité, sans cohérence. « Être, c’est être un ».

Sans doute. Mais l'unité, seule, est stérile. N'être qu'un, c'est être isolé, abstrait, et donc infécond. C'est presque ne pas être... Me revient le récit étrange de l'Oupanishad, "A l’origine, l'Un était seul, et il désira un Autre..." Oui, l'Un, le Seul, l'Isolé, l’Absolu, Tout seul : à quoi bon ? Pour qui ? Quand je dis cela, résonnent dans mon cœur d'autres paroles, celles d'un sage du Cachemire, Abhinava Goupta. Lui nous enseigne le Deux, la célébration dans la relation, car je ne suis pas sans l'autre, "Je suis" n'est pas sans le visage d’autrui, privé du miroir de ses yeux. Car alors, « je » n'existe pas sans élan, sans ouverture, sans offrande. N’est-il pas vrai que "tout ce qui n'est pas donné est perdu" ?

Au fond, pourquoi faudrait-il choisir entre le Soi et l'Autre, entre l'Immuable et la Danse de vie ?

Je choisi, avec Abhinava, le Nouveau (abhi-nava en sanskrit), l'Un et l'Autre, peut-être parce que je pressens la force féconde de cette abyme, que certains appelleront "dualité", mais qui n'est sans doute qu'un autre nom de l'amour. Qui sait ?

mercredi 21 avril 2021

Quand le vide se met à vibrer



 Rilke chante, inspiré par on ne sait quel mystère :

"Est-ce en vain qu'on raconte que jadis, dans la plainte chantée pour Linos,

une musique audacieuse, la première, traversa la rêche fixité,

et qu'alors seulement, dans l'espace effrayé, d'où soudain s'échappait

pour toujours un jeune homme quasi divin,

le vide se mit à vibrer,

de cette vibration qui maintenant nous emporte, nous console, nous aide."

Rilke, Première élégie de Duino, trad. Lefebvre

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Linos, fils de la Muse Calliope fut, dit-on, le plus grand joueur de lyre de tous les temps, tué par Apollon ou Héraclès.

L'espace, sans la Vibration (spanda), sans conscience, sans émerveillement, demeure "rêche", morne, stérile (sushka en sanskrit), aveugle et, à vrai dire, n'accède même pas à l'absence, car l'absence présuppose encore le cri muet, l'étonnement (camatkâra) "Ah, il n'y a rien !" 

Or, l'espace qui ne vibre pas, solide pour ainsi dire, se sent rien. Il peut donc bien tout accueillir, il n'en sait rien, il n'en sent rien. Il n'est pas encore - ou plus - capacité, puissance et pouvoir. Il n'est pas néant. Il est l'indicible par défaut, ce Multiple pur qu'évoque Proclus, le terme ultime des débordements de l'Un, ce dernier étant l'ineffable par excès. Certes, il échappe, mais par manque d'unité, ou plutôt par manque de sensibilité dirai-je, avec Abhinavagupta. Cet espace n'a pas de cœur, ce cœur battant qui, seul, "nous emporte, nous console, nous aide".

Espace et miroir illustrent la Conscience universelle. Mais partiellement, tant il est vrai que comparaison n'est pas identification. Le grand miroir universel, cœur de tout, possède lui-même un cœur, âme de l'âme, âme des âmes, vie de toute vie.

L'espace, n'en déplaise, est "fixe", déterminé ; non par son ouverture accueillante, mais par son défaut de conscience, de ce pouvoir de frémir qui anime les libertés, qui fait l'imprévisible et l'évolution - qui fait l'Histoire. Il n'en sait rien. Mais justement, dans le "savoir" gît le cœur, la braise précieuse entre toutes. L'espace est "fixe" : il n'est que ce qu'il est. Dès lors, l'espace reste déterminé, délimité. Sa simplicité est close, et Pascal à eu raison de célébrer la supériorité de la "pensée" sur l'espace, car l'espace dépasse certes, mais il n'en sait rien. L'espace conscient, en revanche, n'est pas seulement ce qu'il est. Il n'est pas seulement ceci ou cela, mais pouvoir inépuisable de s'épancher en un ceci, en un cela, en leur séparation, en leur réunion, puis en leur annulation simultanée. L'espace conscient, "clairière" de l'être, n'est pas clôture, le Soi n'est pas pure identité, mais bien pouvoir de se réaliser sans jamais être confiné. Il est ce qui échappe en manifestant, tout l'opposé de l'espace qui, malgré son absence de limites, demeure foncièrement limité par son inertie. 

"Quand l'espace se met à vibrer". Cette main-là, posée ici, n'est rien. Puis un je-ne-sais-quoi l'anime, avant tout mouvement visible. Là s'entrouvre la chambre nuptiale. La lyre se met à chanter, n'en déplaise à A-pollon, à cette caricature de l'Un que l'Un reste trop souvent dans nos spiritualités.

dimanche 4 avril 2021

Au-delà de l'être



La conscience est au cœur de tout et au cœur de toute vie spirituelle.
Mais qu'est-ce que la conscience ?

Selon la plupart des traditions, la conscience est une lumière immuable qui illumine tout sans être affecté par rien, comme le soleil éclaire et fait croître les êtres vivants sur terre, sans en être affecté en retour.

Selon le Tantra, cette idée de la conscience est très incomplète.
En effet, la conscience n'est pas passive, ni statique. Elle est mouvement, vibration, frémissement, élan, élévation, expansion, extase, activité. Et cette activité est "conscience de soi". Être conscient, en effet, c'est pouvoir sentir ce que cela fait d'être soi. Et cette conscience est émerveillement, camatkâra, délectation d'être, étonnement d'être, ressenti de soi, appréciation et dégustation d'être soi. C'est cela, l'essence de la conscience qui est l'essence de tout.

Dès lors, le monde n'est pas rejeté hors de la vie spirituelle.

Utpaladeva définit ainsi l'essence de la conscience dans son Poème pour reconnaître le divin en soi (Îshvara-pratyabhijnâ), verset commenté par Abhinavagupta : 

citiḥ pratyavamarśātmā, parā vāksvarasoditā |
svātantryametanmukhyaṃ, tadaiśvaryaṃ paramātmanaḥ || I, 5, 13 ||

Comm. : cetayati ityatra yā citiḥ citikriyā, tasyāḥ pratyavamarśaḥ svātmacamatkāralakṣaṇa ātmā svabhāvaḥ. tathā hi : ghaṭena svātmani na camatkriyate.

La Conscience est prise de conscience de soi,
Parole transcendante qui parle spontanément.
Elle est d'abord liberté, car elle est
la souveraineté du Soi suprême. I, 5, 13

Commentaire par Abhinavagupta : La Conscience est activité, comme le montre le verbe "prendre conscience" (cetayati). Sa "prise de conscience de soi" est son Soi, sa nature, définie comme émerveillement et appréciation de soi-même. En effet, un vase ne s'émerveille pas de soi. 

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La différence entre ce qui est doué de conscience propre et ce qui est inerte, comme le vase, c'est le pouvoir de se ressentir. Le vase "est", certes. Tout "est". Mais le privilège de ce qui est conscient, c'est de pouvoir se ressentir, se ressaisir, s'apprécier. "Être ce vase" ne fait rien pour le vase, n'a pas de sens pour le vase, parce que justement, il n'est pas un être conscient. 

Et ce pouvoir d'être conscient de soi est "émerveillement", miracle d'être. La conscience n'est donc pas simplement "ce qui est". Son essence est "conscience d'être ce qui est", l'acte de savourer le fait d'être. 

Et cette conscience n'est pas une chose statique, mais un acte, désigné donc par un verbe. L'absolu n'est pas une masse inerte, un bloc immuable (ghana), mais mouvement infini, élan inépuisable, vibration plus rapide que tout.

Là se trouve l'essence du Tantra, texture de la vie.

samedi 3 avril 2021

La respiration de l'Esprit



La tradition Kaula est la tradition au cœur du Tantra. Kaula vient de kula "totalité, groupe, assemblée, famille", et donc univers et corps, car l'univers et le corps sont "faits de tous les dieux" selon le Tantra de la Triade essentielle (Trika-sâra). 

La pratique Kaula est le Yoga de la Vibration. Elle part de la respiration. Shiva la décrit dans le Tantra de l'Œil. Elle est "la méditation suprême" qui permet de transmuter le corps en un "corps divin" :

yatsvarūpaṃ svasaṃvedyaṃ svasthaṃ svavyāptisaṃbhavam |

svoditā tu parā śaktistatsthā tadgarbhagā śivā || 7-6 ||

tāṃ vahenmadhyamaprāṇe prāṇāpānāntare dhruve |

ahaṃ bhūtvā tato mantraṃ tatsthaṃ tadgarbhagaṃ dhruvam || 7-7 || 

svoditena varārohe spandanaṃ spandanena tu |

kṛtvā tamabhimānaṃ tu janmasthāne nidhāpayet || 7-8 ||

L'Energie suprême est la Bienfaitrice

qui s'éveille d'elle-même, par elle-même, en elle-même.

Elle est notre essence, notre expérience,

dont on ne peut faire l'expérience que par soi,

elle se tient debout en soi, elle est santé, 

notre état naturel.

Elle est expansion de soi.

Elle est présente en tout cela 

et elle est la matrice de tout cela.

On doit la rendre fluide

dans le souffle, au centre de l'expir et de l'inspir,

intervalle infaillible.

Une fois devenu "je",

s'ensuit le Mantra infaillible,

présent en cela, 

matrice de cela.

Par cette énergie qui s'élève d'elle-même

et qui est vibration,

surgit la Vibration, ô ma belle !

On s'identifie à elle

dans le chakra de la naissance.

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En plongeant dans l'intervalle entre l'expir et l'inspir,

on "devient Je", ahaṃ bhūtvā. Autrement dit, cet intervalle devient vivant,

devient puissant, il devient Mantra efficace, énergie de transmutation spirituelle,

et non plus énergie dans laquelle on s'endort et on s'égare.

Par cette "vibration" (spanda) de la respiration éveillées par l'attention, 

on atteint la Vibration, la Conscience universelle.

Ainsi, la Kundalinî, c'est-à-dire la vie, l'énergie vitale, endormie dans 

le mouvement mécanique du souffle, se réveille peu à peu et s'élève d'elle-même,

car l'attention est aussi la Kundalinî, la Conscience.

mercredi 24 mars 2021

En ce corps, demeure du divin



svātmaprabhāṃ vidhāya vāgdevīṃ viṣayakusumakḷptārcaḥ |

prathamonmeṣaṃ gurum atha vanditvā hṛdayam āviśya || 7

"Je laisse la Déesse Parole se déployer,

splendeur de moi-même / de notre Soi,

en offrant le bouquet des objets des sens.

Puis je loue le maître

qui est l'éclosion première,

et je me laisse envahir par le cœur."

staumi vimṛśan maheśvaram ātmānaṃ svaṃ cidekaghanam |

srāvitapāśakadambakam etasmin dehadevagṛhe || 8

"Alors, en ce corps demeure du divin,

je célèbre, je réalise le Maître des maîtres,

mon Soi, conscience homogène et une,

en laquelle tous les liens ont fondus."

Kshemarâja, Bhairava-anukarana-stotra

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"L'éclosion première" (prathama-unmesha) est le jaillissement de pure présence au tout début de n'importe quel mouvement, perception ou pensée. C'est la Vibration universelle (sâmânya-spanda).

jeudi 4 mars 2021

Mâlinîvârttika 20-21 : La Grande Triade



Abhinava Goupta continue de décrire le Cœur, cet état de potentiel absolu et, en même temps, d'actualité parfaite, dans lequel identité et différence sont "en harmonie" (samâpatti) :

etat paraṃ trikaṃ pūrvaṃ sarvaśaktyavibhāgavat // 20
atra bhāvasamullāsaśaṅkāsaṃkocavicyuteḥ /
svānandalīnatāmātramātricchākarmadṛktrayam // 21

"Telle est la Triade suprême et originelle,
en laquelle les Puissances (shaktis) 
ne sont pas séparées.
En elle, la contraction, 
née de la peur des phénomènes, disparaît.
La Triade (des puissances) du sujet 
- désir, de la perception et de l'action -
y est donc dissoute dans la simplicité
de la félicité intime."

Mâlinîshlokavârttika 20-21

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Ce Cœur, la Conscience universelle, n'est pas statique. Elle est douée de puissance, c'est un état potentiel, dans lequel les possibles gisent à l'état indifférencié, comme les dessins des plumes du paon préexistent dans l'œuf du paon. 

Nous pouvons faire l'expérience de cet état dans le premier instant de n'importe quel mouvement : désir, émotion, expir, geste...

En immergeant mon corps, mon souffle, ma pensée et jusqu'à mon inconscient dans cette béatitude primordiale, la "contraction née de la peur des phénomènes" disparaît, car elle est interrompue, car le plaisir s'oppose à la contraction. Cette immersion se fait via une attention amoureuse, ardente. Le nectar de l'expansion absolue s'écoule alors depuis le centre de l'être, jusque dans les organes et dans le monde entiers, comme une huile se répand dans les fibres d'un tissus. Notons que c'est la peur qu'il s'agit de guérir, peur des phénomènes, peur des différences, peur de la séparation, peur de la dualité. Il ne s'agit pas ici de nier les différences, mais de les reconnaître et d'en venir à les ressentir comme les prolongements de la félicité intérieure, intime. 

Il faut donc d'abord identifier cette félicité intime dans le premier instant du désir, afin d'en imprégner le corps, le souffle, la pensée, et jusqu'au monde entier. 

Ce Cœur est la Triade, qui donne son nom à la tradition du Tantra à laquelle Abhinava se rattache ici.

samedi 6 février 2021

Clichés 4 : Le pouvoir d'un Mantra est sa fréquence vibratoire

couverture de livre qui illustre le cliché du jour

Il y a cette croyance très répandue : 

Les Mantras, comme "Om" ou "Om mani padmé Hung", sont des vibrations spéciales qui ont des pouvoirs spéciaux liés à ces vibrations physiques particulières. Comme preuve, on avance souvent les expériences faites sur des tables vibrantes sur lesquelles on met des poudres, graviers, etc. En les faisant vibrer avec un archet, ces poudres forment des figures géométriques qui changent avec la fréquence des vibrations. Il est vrai que ces expériences, en plus d'être belles, sont fascinantes. Les effets sont directement visibles, cela parle à tous le monde. En outre, le pouvoir des sons est un sujet mystérieux et nous savons tous que la voix a un pouvoir, de même que les mots. Certains sons nous excitent, nous mettent à fleur de peau (les cris de bébé, les klaxons...), d'autre nous apaisent.

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Mais qu'en est-il dans le Tantra traditionnel ?

Le pouvoir des Mantras y est essentiel. La voie du Tantra s'appelle d'ailleurs "le chemin des Mantras" (mantra-mārga). Rituel ou yoga, rien ne se fait sans Mantra. Pouvoir surnaturel ou délivrance spirituelle, tout s'obtient au moyen de ces sons, qui ont parfois un sens conventionnel (comme "Om namah Shivâya", "Om hommage à Shiva"), et qui n'ont souvent pas d'autre signification que symbolique.

Souvent les Mantras sont des noms du divin, des attributs, c'est-à-dire des Shaktis de la conscience, des pouvoirs. Par exemple, "Om namo sarvajnâya" "Om, hommage à celui quis ait tout !". Ces Mantras sont des sortes d'hymnes.

Plus rarement, un Mantra est un verset ou un poème, comme la Gâyatrî (un verset du Véda, à l'origine) ou "Tryambakam yajâmahe...". Il y a alors un ou des sens littéraux, en plus des significations symboliques. Par exemple, la Gâyatrî est une prière adressée au Soleil.

Le type de Mantra le plus souvent utilisé, cependant, est le Mantra fait d'une seule syllabe (bîja, pinda, akshara, tattva). Voici les plus courants : Om, hung, hrîm, haum, sauh, hsauh, hskhphrem, hskshmlvryûm. Chacun d'eux est Dieu ou la Déesse, avec ses différentes parties, ses plans et "membres", comme un Mandala, lequel est la contrepartie visuelle du Mantra. Le Mantra est alors la base du rituel et de la pratique quotidienne.

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D'où vient le pouvoir des Mantras ?

1) Ce pouvoir est, selon la tradition la plus courante, "un pouvoir inconcevable" (acintya-śakti). Il n'y a donc pas d'explication. Pour que le Mantra soit efficace, il faut seulement avoir la foi.

2) Selon une tradition plus sophistiquée, le Mantra est le divin même, car le divin est Verbe (śabda-brahman), parole qui se transforme en les noms, les mots des langues. Le Mantra serait donc l'essence indifférenciée de la Parole, la Langue originelle avant qu'elle ne se multiplie en des langages plus ou moins dégénérés. Le Mantra le plus important est alors l'alphabet sanskrit (la Matrice, mātṛkā), l'alphabet de la langue parfaite, la langue des dieux. Tout Mantra dérive aussi de cette Matrice.

3) Selon la tradition d'interprétation née au Cachemire vers l'An Mille, l'efficacité du Mantra est la conscience universelle, absolument libre. Le Mantra est donc efficace parce que la conscience divine est libre de se ressaisir par-delà les mots conventionnels. Elle ne dépend de rien. Cette conscience est parfois décrite comme "vibration" ou "onde", mais cela n'a rien à voir avec le concept physique de vibration et ses notions de longueur d'onde, de taux, de fréquence, etc. Ces notions sont inconnues dans le Tantra.

4) Selon le bouddhisme tantrique, le pouvoir d'un Mantra vient de la pureté et de l'omniscience de celui qui l'a transmis, un Bouddha. Rien à voir avec une vibration physique.

La pratique des Mantras est d'ailleurs rituelle. Or, dans un rituel, la dimension vibratoire, sonore, du Mantra, est rarement mise en valeurs. Il est presque toujours énoncé à la vitesse maximale, parce qu'il y a une très grande quantités de Mantras à énoncer et que cela prend du temps et qu'il faut aller vite. Surtout, je ne connais aucun Tantra qui fasse dépendre l'efficience d'un Mantra d'un effet sonore. Ce qui compte est la foi dans le pouvoir mystérieux du Mantra, le fait de l'avoir reçu d'une source valide, etc. Jamais un effet sonore, vibratoire, n'est évoqué. Le Mantra "marche" parce qu'il a du pouvoir, parce que cela vient de la Puissance (shakti), voilà tout. La croyance selon laquelle un Mantra est un "son" doué d'un pouvoir lié à sa "fréquence" particulière n'existe pas dans le Tantra.

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Il y a cependant une exception très importante : la pratique yogique de "l'élévation du Mantra" (mantra-uccāra). C'est la pratique principale du yoga enseigné dans le Tantra, sauf dans le bouddhisme tantrique, lequel donne moins d'importance aux Mantras et au son en général. 

Dans cette pratique, le Mantra est énoncé une seule fois, le plus lentement possible, en diminuant l'intensité jusqu'à la vibration consciente au-delà du son audible. Cette pratique est le grand geste de libération : l'attention suit la vibration qui s'élève à travers le corps, jusqu'au Corps de la conscience universelle. 

Mais, même ici, un pouvoir particulier propre à chaque son n'est jamais évoqué. C'est plutôt le pouvoir de suivre, avec l'attention, l'affinage de la vibration, depuis l'audible grossier, jusque dans la vibration de la pensée, puis au-delà, qui est jugée efficiente. C'est pourquoi le Mantra employé est secondaire. Om ou Hung ou hrîm, ce qui compte est la capacité à "surfer" sur la vibration jusqu'à la vibration de la conscience universelle. Chaque Mantra de ce type a ce pouvoir. Mais nulle part il est suggéré qu'il y aurait un pouvoir physique spécifique à la vibration de "a", distinct de "o", "u" ou aou", etc. Il y a des pouvoirs symboliques attachés à ces sons (en tant que syllabes de l'alphabet), rien de plus. En revanche, ce qui est sans cesse invoqué, c'est la puissance de l'émotion "je suis", la réalisation "je suis je", l'émerveillement d'être, ainsi que le glissement jusqu'au silence.

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En conclusion, et contrairement à une croyance très répandue aujourd'hui, les Mantras ne sont pas "des sons dotés de vibrations spéciales", mais des actes de conscience qui partent de l'effet et qui ramènent à leur cause celles et ceux qui ont foi en eux. C'est aussi le pouvoir du son en général qui, si j'y pose mon attention, a le pouvoir de me ramener vers la source de tout. Mais cela marche avec n'importe quel son, Mantra, corde de guitare, roulement de tonnerre... n'importe quelle son allongé et qui s'amenuise peu à peu dans le silence a ce pouvoir de ramener à la source. La conscience est "vibration" veut dire simplement que la conscience n'est pas inerte, comme une pierre, mais qu'elle est mouvement, puissance, élan, dynamisme. Et que ce mouvement est immobile, sans perte ni altération.

Nulle part il n'est question de "pouvoir du son et de la fréquence vibratoire". Ce concept de fréquence est apparu seulement dans la science physique au XIXe siècle.

Le pouvoir du Mantra n'est pas un pouvoir du son, mais un pouvoir de la parole.

Ceci ne doit certes pas nous empêcher d'explorer les pouvoirs du son, de la voix, de la musique, des mélodies et des rythmes. Mais c'est une autre histoire.

vendredi 19 juin 2020

Les deux sortes d'oraison - I

Jacob Wrestling with the Angel. 1865. Alexander Louis Leloir – A ...

Tout le monde, ou presque, s'accorde à reconnaître que la méditation est un regard simple sur ce qui est - sur Dieu : sans images ni pensées articulées.
Mais ce que peu reconnaissent, c'est qu'il existe deux sortes de méditation ainsi entendue : - d'une part, la méditation qui prend l'absence de pensée, ou le silence intérieur, comme moyen ; - et, d'autre part, la méditation qui prend l'amour comme moyen. 
Dans le passage suivant, Madame Guyon, une mystique du XVIIè, précise cette distinction vitale :

"Il y a deux sortes de simples regards [=de méditation], l'un bon et l'autre dangereux.

Le dangereux est de s'abstraire de toutes sortes d'objets sans en avoir aucun [=de faire le vide], et cela activement [=grâce à une technique], en sorte que, quoique l'âme ne soit pas intérieure ou très peu, étant encore dans l'activité [=vivant encore sous la croyance qu'elle peut vivre et agir séparément de Dieu], elle s'abstrait à la manière des philosophes de tous les objets, fantômes, imaginations qui empêchent une certaine recherche naturelle [=dans les limites du mental] de la vérité."

En effet, l'imagination et les sensations font obstacle à la vision de la vérité. Par exemple, pour faire des mathématiques, il faut être capable de se concentrer et de mettre de côté les images. De même, pour faire de la science, il faut savoir mettre de côté ses croyances naïves (nos "intuitions") pour commencer à penser. Et aussi en métaphysique. Or, c'est exactement ce que font, par exemple, les adeptes de la non-dualité de nos jours : ils font abstraction de leurs croyances, de leurs sensations, etc., pour déboucher sur un état de vide, un état sans jugement, pris pour l'état "ultime". Mais en réalité, ce n'est qu'un état mental, mondain, "naturel", une sorte d'état créé artificiellement en repoussant tous les états. Et surtout, même si l'on y goûte une certaine paix, elle reste basée sur l'idée que l'on peut agir séparément de Dieu, même si l'on affirme alors que "je n'existe pas" ou que "la personne est une illusion". Tout cela reste dans le champ de la nature, de cette manière d'être où l'homme s'est détourné de Dieu. Voilà pourquoi ce genre de démarche est stérile. Et même la paix y est récupérée par l'ego, comme le dira Madame Guyon dans la suite de ce passage.
Mais poursuivons sa lecture :

"Ceux qui se sont abstrait de la sorte on eu à la vérité quelque connaissance d'une Être Souverain [ou quelque soit le nom qu'on lui donne : vacuité, Soi, conscience...] supérieur à tout autre, et cela par une tension surprenante [=un effort de concentration ] de leur esprit et une abstraction de tout le reste. Ce n'est point là un état d'oraison [=de méditation]."

Il existe une autre sorte de méditation, où l'on reste sans pensées, dans un état de pure présence de pure conscience :

"Il y a un autre simple regard, qui envisage Dieu tel qu'il est, s'abstrayant avec effort de tout le reste pour tendre plus purement à ce pur et sublime objet. Cet état est bon, mais ce n'est ni le meilleur, ni le plus court pour arriver à Dieu."

C'est l'état atteint par les adeptes de la non-dualité dans ses divers variantes. Cela est beau et bon. Mais ce n'est pas le meilleur.

Mais alors, qu'est-ce que la meilleure méditation, le meilleur état ?

"Le meilleur de tous les états est de recueillir au-dedans l'esprit par le moyen de la volonté amoureuse de son Dieu, qui rassemble autour d'elle les puissances [=les énergies du corps et de l'esprit] et semble se les réunir.

C'est une contemplation amoureuse qui n'envisage rien de distinct en Dieu, mais qui l'aime d'autant plus que l'esprit s'abîme dans une foi implicite [=un amour non exprimé en mots ou pensées articulées], non par l'effort, ni par contention d'esprit [=concentration], mais par amour. On ne fait nul effort d'esprit pour s'abstraire, mais l'âme s'enfonçant de plus en plus dans l'amour, accoutume l'esprit à laisser tomber toutes les pensées, non par l'effort ou raisonnement, mais cessant de les retenir, elles tombent d'elles-mêmes."

La clé est l'amour.
Sans amour, rien d'authentique ne se passe, même si l'on atteint un état sans pensées, même si l'on acquière une certitude simple d'être l'ultime, le vide ou la conscience, même si l'on croit réaliser l'absolu. Tout cela reste stérile, et tourne mal dès que les circonstances s'y prêtent. Ou bien même,  cette "non-dualité" elle-même devient vide, absurde. On a l'impression d'être épuisé, que rien n'a de goût. Mais le symptôme le plus décisif reste que l'ego y demeure tel quel. Dans cette voie, tout revient finalement à l'ego : la paix, la clarté, le confort du corps, les capacités mentales, et même l'amour, tout est récupéré tôt ou tard. D'où des désillusions et des dérives comme on en voit tant. On peut bien dire que l'on existe plus, se complaire dans un vide factice, raconter qu'on est dans l'indicible, l'amour inconditionnel, la liberté, ou même se livrer à des exercices de privation, d'auto-humiliation, rien n'y fait. Comme dans une sorte de cauchemar, tout revient à l'ego. Tout progrès semble illusoire.

Mais si l'on s'ouvre à l'amour :

"Alors l'âme prend la véritable voie qui est le recueillement intime, où elle trouve la présence de Dieu et un concours merveilleux de sa bonté qui lui fait tomber insensiblement toute multiplicité, tout acte, toute parole, et met l'âme dans un silence goûté."

(Madame Guyon, Discours..., tome I, 46)

La différence entre les deux méditation se ramène à ceci : dans la voie de l'ego, on pratique pour atteindre Dieu - même si l'on prétend être dans le non-agir etc. Dans la voie de l'amour, on se laisse faire. Comme c'est Dieu qui fait, c'est bien fait. Voilà tout.

La différence est d'expérience : dans la première méditation, on a une certain repos. Mais insipide en comparaison de ce que l'amour fait goûter. En fait, c'est seulement l'expérience de l'amour qui nous fait prendre conscience de la vanité des autres voies. Cette approche est la vie. On réalise aussi sa simplicité, accessible à tous. Bref. Il y aurait tant à développer. Mais que chacun goûte, maintenant, par soi-même. Juste se laisser prendre. Infini. 
Dans le prochain billet, nous verrons pourquoi cette voie est "savoureuse".

dimanche 7 juin 2020

Dans le Rien divin, une nouvelle naissance



Le vide, l'immensité, le silence, sont le trône de la fontaine de vie, de l'amour plus fort que la mort.

Le vide n'est pas un but en soi. En son vaste sein, quelque chose, un je-ne-sais-quoi, se met à couler, un nectar dont jamais nulle âme ne fût rassasiée, une vibration au centre de la poitrine :

"Et ainsi, [dans le vide], l'âme ne voit plus rien, ni en Dieu ni dans les créatures, vers quoi elle puisse ou doive tendre, ni aucune manière d'agir qui lui puisse être utile".

C'est le fameux "il n'y a rien à faire" des "éveillés" d'aujourd'hui, le non-agir du Tao, l'in-action chrétienne, qui veut tout simplement dire qu'on se laisser agir.
Soit. Mais à quoi bon, s'il ne reste rien ?
A ceci de bon, car ceci reste :

"Ce qui lui reste, c'est qu'au milieu de son obscurité elle sent au plus profond de soi-même, une vertu secrète qui l'attire sans pouvoir, savoir ni comprendre ce que c'est, et comment cela se fait : car il ne lui paraît rien du tout qui puisse tomber dans son entendement, ni que sa volonté puisse embrasser ou poursuivre, et encore qu'elle ressente bien l'opération de cette vertu qui la pénètre, elle ne peut pourtant y contribuer autrement qu'en la laissant faire et en se laissant (pour ainsi parler) dévorer à elle... C'est ce feu qui doit consommer toute la propre vie de l'âme, et lui en redonner une toute nouvelle.. qu'il la transforme enfin et la fasse semblable à Dieu, autant que la créature lui peut ressembler."

Maur, Théologie chrétienne et mystique, p. 86 

La vie intérieure, comme toute vie, est faite de morts et de renaissances.

mercredi 3 juin 2020

Deux approches de notre essence


Le shivaïsme du Cachemire, comme toute vie intérieure, propose deux approches :

iha dvividha 
ātmatattvasya upalabdhyupadeśaḥ upakrānto nirvāhyaśca : ekaḥ sarvavyatiriktacinmātrasvasvarūpaviṣayaḥ, 
aparo viśvātmakatacchakticakraviṣayaḥ 


"Dans cet enseignement, l'instruction portant sur l'expérience de l'être du Soi est approchée et transmise de deux manières. 
La première porte sur l'essence même, la pure conscience qui transcende tout. 
La seconde porte sur la roue de ses énergies qui constitue l'univers."

(Râma, Explication du Poème du frémissement, II, 1)

Il y a donc une approche qui met l'accent sur le silence, l'espace, le vide, la simple présence immobile. Et une autre qui met l'accent sur l'élan, l'ébranlement subtil, le premier instant du désir, le jaillissement du mouvement, le ressenti viscéral, la plénitude. 
Ces deux approches sont complémentaires et inséparables. Choisir l'une et exclure l'autre serait artificiel et conduirait à une impasse. C'est la clé d'une vie intérieure épanouie sur la longue durée.

Pourquoi ?
Parce que ce sont là les deux facettes de notre essence consciente :
l'aspect cognitif, de connaissance, d'entendement, masculin ;
et l'aspect conatif ou appétitif ou affectif, d'amour, de volonté, féminin.

Râma ajoute que l'aspect de pure conscience, Shiva, correspond à l'état de sommeil profond ;
l'aspect d'énergie, Shakti, correspond à l'état de rêve - ou de veille, ce dernier n'étant qu'une variante de l'état de rêve.

Ainsi, le rien (sommeil profond) et le tout (le rêve) sont deux phases d'un même cycle, d'une même respiration, d'une même pulsation. Il y a comme un dialogue entre ces états opposés, dialogue, débat et lutte dialectique qui tend vers une synthèse comme vers un horizon.

vendredi 10 avril 2020

Être l'océan, c'est...

@ocean océan voyage nature



Le monde n'est pas étranger à sa propre essence.


Abhinavagupta dit :


parāmarśasvabhāvatvādetasyā yaḥ svayaṃ dhvaniḥ // 181
sadoditaḥ sa evoktaḥ paramaṃ hṛdayaṃ mahat /
hṛdaye svavimarśo'sau drāvitāśeṣaviśvakaḥ // 182
bhāvagrahādiparyantabhāvī sāmānyasaṃjñakaḥ /
spandaḥ sa kathyate śāstre svātmanyucchalanātmakaḥ // 183
kiṃciccalanametāvadananyasphuraṇaṃ hi yat /
ūrmireṣā vibodhābdherna saṃvidanayā vinā // 184
nistaraṅgataraṅgādivṛttireva hi sindhutā /

"La résonance perpétuelle et spontanée (de la conscience) 
est le Coeur infini, le coeur de tout,
car la conscience est par nature conscience de soi
et ressenti (parâmarsha).
Cette conscience, cette réalisation de soi
engendre dans le Coeur tous les univers,
qui s'écoulent en lui.
Or, cette conscience de soi est présente
au début et à la fin des perceptions,
c'est pourquoi dans l'enseignement (de la Vibration),
on la désigne comme 'vibration universelle' :
elle est un débordement en soi même.
Ce mouvement paradoxal (kimcit) est manifestation de soi
et non d'aucune autre chose :
la voici, cette vague dans l'océan de la conscience !
Il ne peut y avoir de conscience sans cette (vibration).
De fait, être un océan, c'est être à la fois 
en mouvement et immobile..."

La lumière des tantras, Tantrâloka, IV, 181b-185a

La conscience, l'espace ici, est frémissement : l'être est immuable, mais il n'est pas inerte comme une pierre. Vide, il résonne. Muet, il parle. Immobile, il s'agite. Toujours frais, il brûle.
Tel est le mystère vécu : un paradoxe.

samedi 4 avril 2020

C'est quoi la vibration selon le shivaïsme du Cachemire ?

Le shivaïsme du Cachemire parle de "vibration". Mais en quel sens ? Est-ce la vibration de quelque chose ? Cette "vibration" s'apparente-t-elle à ce que la physique moderne, classique ou quantique, entend par "vibration" ? 
- Bien sûr que non. Le shivaïsme du Cachemire n'avait aucune connaissance des lois de la nature. Sa seule "physique" était la "physique" empirique, intuitive, basée sur le bon sens, souvent trompeur en ce domaine.

Mais alors, qu'est-ce que cette "vibration" ? 
- Abhinavagupta explique :

iha ghaṭaḥ kasmāt asti , svapuṣpaṃ kasmāt nāsti ityukta itivaktāro bhavanti ghaṭo hi sphurati mama na tu itarat iti / tadetat ghaṭatvameva yadi sphurattvaṃ sphuraṇasaṃbandhaḥ , tat sarvadā sarvasya sphuret na kasyacidvā , tasmāt mama sphurati iti ko'rthaḥ , madīyaṃ sphuraṇaṃ spandanam ādiṣṭam iti / spandanañca kiñciccalanam , eṣaiva ca kiñcidrūpatā yat acalamapi calamābhāsate iti , prakāśasvarūpaṃ hi manāgapi nātiricyate , atiricyate iva iti tat acalameva ābhāsabhedayuktamiva ca bhāti /

En ce monde, d'où vient que ce vase existe et qu'une fleur imaginaire n'existe pas ? 
- A cela, le questionneur lui-même répond : "Ce vase existe simplement parce qu'il se manifeste à moi/ il m'apparaît". 
- (Mais) si le fait d'être apparent était le vase lui-même, si la relation entre l'apparence (entre ce vase et son) apparence (était une relation d'identité), alors il s'ensuivrait que ce vase devrait être manifeste pour tous et toujours, ou bien pour personne ! 
Mais alors, que signifie "Ce vase se manifeste à moi" ?
- Cela indique ma manifestation, ma vibration (spandana). Or la vibration est une sorte de mouvement. Et ce mouvement est seulement "une sorte" de mouvement, car bien que (la manifestation) soit immuable, elle semble être en mouvement. En effet, l'essence de la manifestation (=de la conscience comme manifestation) est que rien n'existe en plus de cette manifestation, pas même d'un cheveux. Mais la manifestation (=ce qui est manifesté, l'objet, les choses) semble être quelque chose de plus, (qui existe indépendamment de la conscience comme champ de lumière manifestante/illuminante). La conscience/vibration se manifeste donc comme l'apparence d'une dualité (entre la conscience manifestante et l'objet manifesté, alors que l'objet n'est rien d'autre que la conscience manifestante en train de se manifester)." (Vimarshinî, I, 5, 16)

La conscience semble faire l'expérience d'un monde hors d'elle-même. Elle semble "sortir", "se transcender", se dépasser vers un en-dehors d'elle-même (=mouvement), alors qu'en réalité tout se manifeste en elle, par elle ; c'est elle seule qui se manifeste comme monde (=immobilité). 

Le mouvement apparent correspond à l'extériorité, à la dualité. L'absence de mouvement réel (vers un "dehors") correspond à l'intériorité, à l'identité de toute chose avec la conscience. Tout est conscience, mais tout semble autre chose que la conscience. Ce vase me semble exister indépendamment de la perception que j'en ai, alors que c'est ma perception qui le crée.

Ce paradoxe est ce qui est désigné, dans le shivaïsme du Cachemire, par le mot "vibration", qui est donc une "sorte de" mouvement, c'est-à-dire une apparence de mouvement.

Ce pouvoir de la conscience de se manifester soi comme étant autre que soi, tout en restant soi, est aussi appelé "pouvoir" (shakti), "liberté" (svâtantrya), "coeur" (hridaya), "désir" (icchâ), "vague" (ûrmi) ou "gonflement" (ucchalattâ), entre autres.

"Vibration" désigne donc le paradoxe de toute expérience : le monde semble se donner comme existant en dehors de mon expérience, mais il se donne aussi bien dans l'expérience et seulement par elle. 

"Vibration" est donc ici une image qui illustre le paradoxe inhérent à toute conscience, à la fois duelle et une, et non une quelconque force occulte.

Râga Pancham Kosha à la vînâ de Shiva, enregistré dans une église parisienne :



samedi 12 octobre 2019

Pas de conscience sans conscience de soi, sans émerveillement, sans étonnement d'être

Quand les cheveux de dressent, la Koundalinî décompresse.
Ou presque. 


Outpaladéva dit :

prakāśasya mukhya ātmā pratyavamarśaḥ, taṃ vinā arthabheditākārasyāpy asya svacchatāmātraṃ, na tv ajāḍyaṃ, camatkṛter abhāvāt // (IPKVritti, I, 5, 11)

"Le Soi principal de la Lumière [consciente] c'est la conscience de soi/ le ressenti de soi. Si la [lumière/manifestation consciente] était dépourvue de cette [conscience de soi], elle serait certes transparente [comme un miroir, par exemple], mais elle ne serait pas "consciente", même si elle était différenciée par les formes des choses [qu'elle accueille et manifeste], car dans cas, il n'y aurait pas d'émerveillement".

"Tout est conscience" : mais qu'est-ce que la conscience ?

Selon certains, inspirés par le bouddhisme et le Vedânta, la conscience est une pure absence, un espace vide, limpide, à l'image d'un miroir. Cette vacuité permet à la conscience d'accueillir les formes sans devenir ces formes, et donc sans être limitée par les limites de ces formes. Le miroir accueille le rouge sans devenir rouge ; il accueille le bleu sans devenir bleu, et ainsi de suite. La conscience, comme l'espace, n'est rien, et peut donc tout refléter, tout accueillir, comme un miroir ou comme n'importe quelle surface réfléchissante.

Mais il y a un problème : le miroir et autre surface "vides" ou transparentes ne sont pas conscientes. Le miroir reflète, mais il ne ressent rien. Il ne réagit pas. Il ne juge pas. Il ne peut s'égarer, imaginer, inventer. Le miroir est sans doute une belle image d'une conscience immuable et complètement statique. Mais la conscience, ça n'est pas cela. Ou pas que. La conscience, c'est aussi ce pouvoir mystérieux que j'ai de me perdre dans un labyrinthe de réactions et d'impressions, de me "prendre pour" autre chose que cette simple transparence.  

Par conséquent, quand je dis que la conscience est une absence transparente, il manque quelque chose. J'ai sans doute reconnu un aspect de la conscience, mais pas son essence. Car la transparence et la capacité d'accueil sont des traits partagés par des choses inertes, à l'évidence privées de conscience. 

Mais alors, quelle est l'essence de la conscience, si ça n'est pas le vide et cette transparence ouverte ?

Il y a des moments où j'accueille les choses, mais sans les vivre, sans les ressentir, sans réagir, insensible ou presque. Quand je suis fatigué, par exemple, ou quand j'ai "la tête ailleurs". Je ne suis pas là. Je ne vis pas vraiment ce qui se présente. Mais quelle est la différence ? La différence, c'est "l'émerveillement" (camatkriti). Cette simple expression sanskrite traduit l'apport du génie tantrique à la spiritualité. Être conscient, ça n'est pas seulement refléter "ce qui est" tel que c'est. C'est aussi ressentir et, par là, introduire la possibilité d'une déformation, d'un décalage, d'un égarement, d'un errement. C'est la Mâyâ, l'illusion. Mais c'est aussi toute la beauté de la vie. C'est camat-kâra, littéralement "faire camat !" "Camat", c'est une onomatopée, le son d'une langue qui claque, qui claque de plaisir. "Camat", c'est se délecter, c'est justement s'étonner, s'émerveiller, c'est jouir, de plaisir ou de douleur ou de confusion. C'est le "Ah !" de vivre. C'est la stupeur de vivre. C'est le "euréka" de chaque instant de vie. Et Outpaladéva nous rappelle ce miracle (en hindî, camatkâra veut dire "miracle"), le miracle d'être, de vivre, de sentir, de penser, d'imaginer, de délirer.

Mais la vie est aussi souffrance ?
- Mais oui. 

Mais où est l'émerveillement dans la douleur ?
- Cela, ça n'est pas à moi de vous le dire.
La philosophie de la Reconnaissance attire simplement notre attention sur le miracle de la conscience. A vous, à chacun de nous, à moi de plonger, d'examiner. C'est cela le véritable âtma-vicâra, parfois traduit par un affreux "investigation du Soi". Non ! Vicâra, c'est plonger, embrasser, goûter pour en avoir le coeur net, pour s'en rassasier le coeur, y plonger de tout son être, comme pour ne jamais en revenir.
Camatkriti, camatkâra : tout le "Tantra" néo- ou paléo- ou bio- ou ce-que-vous-voudrez, est là, dans cette petite expression.

Voilà pourquoi le Mantra le plus puissant, le Mantra salvateur, est le cri du coeur, tout silencieux soit-il, le soupir, l'appel. Par exemple dans "Mais putain, elles sont où ces clés ?!?!?" Ce "Gnaaaarhhhh...!!!!" est le Mantra sacré, que nul autre Gourou ne peut transmettre, hors la Gouroutte innée. C'est la véritable initiation traditionnelle.
C'est ça, le tantra du Cachemire. Ça. Vous comprenez ?

Bien sûr, il y a aussi le vide, le rien de la sieste, du sommeil profond, du samâdhi. Mais l'essence, c'est-à-dire le Maître, le vrai, le Gourou, le Mukhya Âtma "le Soi Capital", est là, dans ce ressenti foncier, en ce fond vibratoire. Là est le fondamental, fondement du mental qui nous fonde tous et nous refonde, pour peu qu'on s'y fonde.
Enfin bref, je raconte un peu n'importe quoi, mais c'est ça, au fond.
N'est-ce pas ?

Sans ça, la grâce du gourou n'est que poison.
Avec ça, le poison du métro-boulot-dodo est nectar.

iti shivam

jeudi 27 juin 2019

L'expérience de l'unité



Quand je plonge en moi-même, 
je sens que nous ne sommes tous qu'un seul être,
une seule sensation d'être, 
un ressenti viscéral de plaisir et d'amour.

Selon mon expérience, ça n'est pas une extase exceptionnelle. 
C'est une sensation toujours présente en moi.
Je la découvre à chaque fois que je m'y plonge.
C'est comme si, en moi, il y avait un second Moi,
un "plus moi que moi", un être toujours plongé 
dans ce ressenti d'unité.
En fait, ça n'est pas "comme si".
Mais c'est difficile à décrire.
Il y a, en moi, quelqu'un qui médite, qui prie,
qui est une contemplation et une extase ininterrompue.
Je n'ai pas le sentiment que ce soit le résultat d'une pratique.
Ce cœur est toujours présent.
C'est mon Moi de surface qui, lui, peut être plongé plus ou moins dans cette extase, qui peut la rejoindre ou pas, ici et maintenant, instant après instant. Je découvre cet être en prière constante, en extase, en méditation, en contemplation, oui. Mais ça n'a rien de spécial. Ca n'est pas une grâce spéciale, ça n'est pas religieux, ça n'a pas d'étiquette.
D'un autre côté, je le sens comme l'essence, l'a^me commune de tout.
C'est la vie.
Mais je le répète, c'est un fait. Je ne prends pas de drogues, je ne bois pas, je n'ai pas de religion, ni d'envie de religion. Ou alors, disons que ce ressenti est la base de ma religion naturelle. Mais au fond, c'est la vie. Le courant. La force. Aucun discours ne peut l'épuiser. Mais c'est la source de tous les discours. 
Me mettre à l'unisson de cette prière sans parole me rend bavard, me console, me guide. Parfois, cela me plonge dans un certain sommeil. Parfois, ça m'excite ou fait surgir des idées, des images, des sentiments. Jamais cela ne me coupe de la parole. C'est une parole, un verbe, quoique sans mots. C'est un seul Mot. 
Mais c'est un fait. Pas une interprétation, bien que cette source m'incite et m'invite à interpréter, à spéculer, à chercher, à créer. Tout est là, mais tout est à découvrir. Tout est donné, et pourtant tout doit être donné, transmis.
C'est un trésor inépuisable. Sans cela, je ne serai rien. 

L'expérience de l'unité est accessible à tous, toujours, partout. Concret, clair, précis ; et vague, insondable et mystérieux. Il suffit de plonger en soi, de se tourner vers cet être intérieur, encore, encore et encore. Tout est là.
Voilà, je vous partage ça même si cela semble un peu obscure à certains. Mais je suis persuadé que l'expérience est l'expérience de l'unité, c'est le cœur de tout vie, que cela soit réalisé ou non. Toute vie est spirituelle, toute vie est la vie en train de se réaliser. Quoi de plus important ?

samedi 22 juin 2019

L'expérience de la vibration

Tout est l'absolu en son expansion perpétuelle.
L'absolu n'est pas une mer d'huile, un océan statique, car "c'est la nature de l'océan que d'être parcouru de vagues" (Abhinava Goupta), de même que c'est la nature du miroir de refléter.

Ainsi, si je reconnais l'absolu en moi, en mon expérience, c'est-à-dire si je reconnais mon expérience comme étant celle de l'absolu, ma vie ne va pas se congeler soudain, le monde ne va pas disparaître. Mais son expérience sera modifiée, sans pourtant que rien de plus ne se manifeste. Il en va comme dans les dessins ambigus :


Dans sa description de cette expérience, la philosophie de la Reconnaissance l'analyse comme une vibration ou un frémissement. Mais ici, il ne faut pas comprendre ces termes comme des descriptions d'une sensation, plutôt comme description du fait que l'expérience consiste naturellement en une alternance entres des régimes opposés - essentiellement le sommeil profond, le rêve et la veille. Voici comment Abhinava Goupta décrit ces états de la vie de l'absolu en commentant une stance d'Outpala Déva :

"Le 'Seigneur' est éclosion vers l'extérieur, 
l’'Éternel' est l'acte de se refermer vers l'intérieur." (Pratyabhijnâ-kârikâ III, 1, 3)

Commentaire d'Abhinava : ... Le terme "éclosion" désigne l'état de la conscience nommé "le Seigneur", car l'acte d'éclore c'est l'extériorité, c'est-à-dire la clarté de [la manifestation] de l'univers/ de toutes choses. Et la "fermeture", c'est l'état de conscience nommé "l’Éternel", car c'est un état où les choses ne se manifestent pas clairement/ de façon obscure, à cause de la prédominance de la pleine conscience de soi "Je"...
C'est là un pur frémissement, le fait, pour le Seigneur suprême qui ne bouge pas, de changer d'état sans se laisser submerger [pour autant, aprarûdha], car il se manifeste clairement [comme autre, et cette manifestation distincte] consiste en une sorte de mouvement [immobile]."

La conscience alterne entre deux états :
- l'état d'ouverture ou d'éclosion (unmesha, le fait d'ouvrir les yeux), dans lequel la conscience se manifeste "clairement", c'est-à-dire comme multiplicité de choses séparées les unes des autres. C'est la manifestation de la dualité, qui n'est qu'une différenciation de soi. "Claire manifestation" ou "extériorité" sont donc synonymes de manifestation différenciée, de dualité. 
- l'état de fermeture ou d'intériorisation est synonyme d'unité, d'identité, d'indifférenciation. C'est la même conscience qui se manifeste, mais de manière indifférenciée et donc "obscure" ou "faible" (aprarûdha).

Mais en réalité, la conscience se manifeste toujours. La dualité ("à l'extérieur", "clairement") est simplement une réalisation de soi comme autre que soi. L'unité ("à l'intérieur", "obscure") est la réalisation adéquate de soi, dans l'unité.

Mais tout cela est frémissement/ vibration, spanda, car la conscience se manifeste à la fois comme une et comme multiple, comme soi et comme autre, comme la même et comme différente, comme claire/ différenciée et comme obscure/ indifférenciée. C'est ce pouvoir de se manifester à soi comme autre que soi tout en restant soi qui constitue l'expérience de la vibration, ce balancement immobile, cette "sorte de mouvement". "Vibration" est donc synonyme, ici, de liberté (svâtantrya) et de magie (mâyâ).

Quand la conscience s'éveille,  quand elle se manifeste dans la séparation, elle reste une. Quand elle se ressaisit dans l'unité, elle reste grosse de toutes choses. Unité et multiplicité sont inséparables. C'est cela, l'expérience de la vibration. Et c'est cette oscillation ineffable qui se manifeste dans l'alternance des états de veille (dualité) et de sommeil (unité), ainsi que dans tous les cycles de la vie.

Ce que la Reconnaissance veut nous faire comprendre, c'est que ces états ne s'opposent pas. Il ne s'agit pas de choisir un état et de dénigrer l'autre. Au contraire, nous sommes invités à reconnaître dans ce jeu d'expériences opposées, le libre jeu de la libre conscience que nous sommes déjà. C'est cela, l'expérience de la vibration. 

Et on peut la ressentir "dans le cœur", c'est-à-dire de manière viscérale, lors d'un mouvement brusque, à l'orée d'une perception intense ou au premier instant de n'importe quelle émotion. Cette alternance est alors si rapide qu'elle confine à la simultanéité, à la manière d'une toupie qui paraît d'autant plus immobile que son mouvement est rapide. Dans ce cas, le terme "vibration" décrit bien une sensation.
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