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vendredi 8 juillet 2022

La conscience est-elle sans émotion ?

(peinture Giorgio Kienerk)

Selon certains, la "pure" conscience est sans émotion, c'est-à-dire sans mouvement, sans transformation, sans énergie.

Mais est-ce possible ?

Si je regarde mon expérience, l'immobilité est mouvement intense, frémissement. Tremblement de présence, émerveillement, étonnement d'être. Mais ça n'est pas immobile, inerte.

Est-ce indestructible ?

Oui, mais pas comme un bloc de granite, lequel est certes bien solide, mais au prix de son inconscience apparente.

Mais alors, d'où viennent les émotions ?

Tout éclot, fleurit et se fane dans l'espace de la conscience. Cela est certain, chacun peut le vérifier pas soi.

Donc le "mental", "l'ego" et les émotions, bonnes ou mauvaises, viennent de cet espace, de même que les corps physiques n'ont pas d'autre possible que de s'étendre dans l'espace physique. 

Les émotions mauvaises sont une manifestation déformée de la majesté du mystère. Déformées par quoi ? Par l'aveuglement. D'où vient cet aveuglement ? De la conscience, aussi. Laquelle est absolument libre, soumise à aucun autre. C'est elle qui se réalise librement comme autre. Comme soi. Comme union des deux et comme séparation.

Les émotions sont conscience, rien d'autre. Mais déformées par une conscience incomplète. Car oui, la conscience étant libre, elle est libre de ne pas se réaliser telle qu'elle est, partiellement, ou de manière erronée. La colère est cette clarté. Le corps est cette clarté. La passion, l'avidité, la jalousie, sont des manifestations de Soi-même (âtmânam en sanskrit). Tant qu'elles ne sont pas reconnues comme telles, elles sont "mauvaises" : source de mal-être. Mais reconnues comme des manifestations de la conscience, elles deviennent les amies de la vie intérieure, des manifestations du mystère, source d'un inépuisable étonnement. 

Concrètement, je me détends. Plutôt que de mettre toute mon attention sur le sens de l'émotion, je la ressens comme une vague. Je reste le plus possible dans l'ouverture des tensions, comme des vagues offertes à l'océan. C'est comme si je regardais un panneau, mais sans trop faire attention à ce qu'il indique. Plutôt, je le contemple, comme un jeune enfant le ferait.

Bien entendu, cette pratique est constamment à reprendre. Seul un esprit d'adoration, d'amour pur, en est capable. Si j'en fais un système dont j'attends un résultat, comme si j'entrais dans un supermarché, je me retrouverai dans une impasse. Car dans cette ouverture, l'émotion s'ouvre ; mais surtout, je m'ouvre à ce qui est plus vaste que moi. Je découvre un éveil qui ne vient pas de moi, mais qui passe à travers moi. Je découvre un remède qui ne dépend pas de mon art. Je reçois un enseignement sans mots, qui n'a jamais été transmis par aucune lignée ; car enfin, comment l'espace pourrait-il être transmis ? Ce qui se donne à moi est avant tout cela. Et du coup, je sens en moi cet élan de me donner à mon tour, sans espoir, parce que c'est l'absolu absolument bon. Et j'entre dans une relation. C'est la vie intérieure. Et cela enveloppe tout. Mondain, spirituel, tout. C'est l'absolu. Pas de négociation ici. Une relation absolue. Des questions silencieuses, des réponses indifférenciées. Une entrée dans la nuée, sans savoir, mais porté par le pressentiment d'entrer en toutes les puissances. 

Or, tout cela est émotion. Émotion indicible. Je ne connais pas de conscience inerte, impassible, indifférente. Et donc, le grand mystère est que la conscience absolue souffre. Dieu souffre. Le divin souffre. Le cosmos souffre. Et là est le nœud insondable entre l'universel et le singulier. Mais tout cela, aucune langue ne saurait en venir à bout.

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mardi 9 février 2021

Comment peut-on se délecter dans la peur ?



Les émotions esthétiques nous marquent par leur force, mais aussi par le fait qu'elles touchent à toutes les émotions, non seulement la beauté de la joie, du plaisir, de l'amour ; mais aussi le dégoût, l'horreur, la peur, le sacrifice, la pitié... Comment expliquer notre attirance pour des émotions a priori associées à de la souffrance ? Par exemple, comment peut-on prendre du plaisir à se faire peur ?

Abhinava Goupta, le plus important des maîtres tantriques, a consacré de longues réflexions pour déterminer la véritable natures de l'émotion esthétique (rasa). Il explique que l'âme est d'ordinaire recouverte par les émotions comme un fil de soie blanche étincelante que l'on aperçoit entre les pierres qu'il porte. Ces pierres sont les formes prises par ce fil lui-même. Car, dit Abhinava, la conscience qui est ce fil de lumière, brille même à travers ces pierres, car "la conscience brille une fois pour toutes" (sakrid vibhâto'yam âtmâ). La conscience est la clarté même des ténèbres, ce que fait que... l'on prend conscience de ces ténèbres : "Ah, il n'y a rien !" Il est la présence de l'absence, ou la présence qui éclaire jusqu'à l'absence des choses, et qui nous permet de faire l'expérience de la présence et de l'absence des choses, du changement... de tout. La conscience est libre de toute transformation ; mais elle aussi libre de se transformer en tout. Sans changer. Cette liberté dans l'action, ce pouvoir de se changer sans changer, est la plus haute extase, l'essence de toute joie, de tout plaisir. 

Or, c'est cela que l'on ressent dans l'émotion esthétique : se sentir être la source de tout, qui devient tout, sans jamais se limiter à rien. C'est ce paradoxe qui engendre ce vertige spécial. Et cela est vrai pour toutes les couleurs de l'arc-en-ciel, y-compris les nuances les plus sombres. Comme dit Outpala Déva, la lumière brille encore plus fort dans l'obscurité. 

Voilà pourquoi il est possible de se délecter même dans la peur, d'éprouver la joie qui est l'essence de tout, même dans la contraction de la peur.

lundi 8 février 2021

La paix, notre état naturel



Les péripéties de la vie sont des émotions, des mouvements, qui naissent de l'extase divine qui vibre à la racine de tout, et elles s'y résorbent, comme les vagues dans l'océan. Grosses ou petites, belles ou étranges, elles naissent de la masse aquatique et y meurent. En vérité, jamais elles ne sont séparées de l'eau.

Il en va comme d'une mélodie : Une note semble s'écarter de la note fondamentale, la tonique, suscitant ainsi une tension, un manque et donc un désir de retrouver l'harmonie perdue. Tel est le scénario de base de tout devenir, de toute histoire, cyclique ou inédite. 

Ainsi tout vient de la paix, de cette santé qui est notre état naturel, et toutes les maladies y retournent. "Santé", en sanskrit, se dit svāsthya, "le fait de se tenir en soi", d'être dans son état d'équilibre naturel, dans sa nature propre et de pouvoir accomplir sa fonction sans entrave. Par exemple, un œil qui voit est dans son état naturel, car l'œil est fait pour voir.

Toutes les émotions viennent de la paix et y retournent, comme le marque ce verset traditionnel cité par Abhinava Goupta dans son Commentaire au Traité des arts dramatiques (Nāṭyaśāstra) :

na yatra duḥkhaṃ na sukhaṃ na dveṣo nāpi matsaraḥ /
samaḥ sarveṣu bhūteṣu sa śāntaḥ prathito rasaḥ
"L'émotion esthétique (rasa) de la paix
se révèle là où il n'y a ni douleur, ni plaisir,
ni haine, ni excitation,
là où on se sent le même envers tout et tous."

bhāvā vikārā ratyādyāḥ śāntastu prakṛtirmataḥ /
vikāraḥ prakṛterjātaḥ punastatraiva līyate //
"La paix est l'état naturel.
Les émotions comme l'excitation érotique, etc. 
(en) sont des dérivés.
Ces altérations naissent de (notre) état naturel
et se dissolvent en lui."

dimanche 10 janvier 2021

De l'émotion ordinaire à l'émotion absolue


Les émotions sont-elles un mal ou un bien ?

Le shivaïsme du Cachemire affirme que les émotions ordinaires peuvent mener à l'absolu, compris comme émotion absolue et universelle. 

Mais comment-est-ce possible ? A première vue, l'émotion alimente l'émotion. Comment pourrai-je éteindre un feu en y versant de l'huile ?

Abhinavagupta explique que l'émotion est un lien quand elle manque d'intensité et quand elle est vécue dans l'ignorance de sa véritable nature. Si je relie l'émotion, par exemple la colère, à mon seul Moi social avec ses ambitions mesquines, alors cette émotion alimente la mécanique de l'aliénation, le karma. Mais si je suis informé que l'émotion est la vibration de la conscience universelle et que, plein de dévotion, j'y plonge de tout mon être et de toute mon attention, alors l'émotion entre en expansion et révèle son fond de vibration d'extase silencieuse, par-delà bien et mal. Le cœur de toute expérience est émotion, mouvement. Et le cœur de toute émotion est félicité, vibration, délectation, joie, tsunami, frémissement, pulsation, élan, extase, création, liberté, émerveillement.

 L'émerveillement (camatkâra) est l'essence de toute expérience, mais il est d'ordinaire caché par un voile d'indifférence. Abhinavagupta décrit ce miracle d'être, ce vertige qui tourbillonne au fond de toute vie, comme "une absorption ininterrompue dans la jouissance, à travers une négation de tout manque. L'émerveillement est l'état mental de celui qui jouit et qui est envahi et possédé par la vibration de cette jouissance extraordinaire" (Abhinavabhâratî, I, p. 279).

Autrement dit, plaisir, jouissance, délectation, appréciation, dégustation, émotion esthétique (rasa) sont synonymes de conscience universelle en perpétuelle expansion, affranchie de tout obstacle, délivrée de toute contraction, crainte ou manque. C'est l'absolue plénitude, fin dernière de tous les désirs, de tous les mouvements. 

Les obstacles à l'éveil, à l'expansion de conscience (ou d'émotion, c'est pareil) sont d'abord le manque de cohérence et l'excès d'identification personnelle : ces deux premiers obstacles sont deux extrêmes. Si je ne peux pas du tout m'identifier, sympathiser, je ne peux rien éprouver. Si je m'identifie trop, l'émotion reste ordinaire, elle devient égotique. Le troisième obstacle est d'être prisonnier de notre propre ressenti, incapable de nous ouvrir à l'autre, à la nouveauté. Là encore, c'est un manque d'empathie, mais par absorption dans nos propres sensations. Le quatrième est d'avoir des organes en mauvais état, par excès de drogues, alcools, manque de sommeil, etc. Le cinquième est l'excès d'abstraction. Le sixième est la confusion, quand aucune émotion ne ressort de l'ensemble. Les quatre émotions principales sont : le désir, la colère, l'élan et la fatigue. Il ne faut pas tout mélanger au même moment. Le septième est l'hésitation qui est aussi une forme de confusion qui empêche l'attention de reposer pleinement dans la jouissance. Par exemple, quand on se sait pas si ces larmes sont de joie ou de peine. 

Quand l'émotion est pleinement ressentie sans ces obstacles, elle transcende sa nature ordinaire et se transmute en l'émerveillement divin. Il n'est pas nécessaire que l'émotion soit intense corporellement. C'est l'attention qui doit être intense. C'est la dévotion qui plonge dans l'émotion qui doit être intense. Car l'émotion peut bien être de repos, de fatigue, de dégoût, comme après une longue journée ou un banquet. Cette extase est subtile en son fond, d'autant plus fine qu'elle est infinie. Il ne s'agit certes pas de se censurer, de se frustrer, mais il ne s'agit pas non plus de vouer un culte aveugle à l'intensité grossière. Il s'agit de s'abandonner à l'émotion la plus profonde, dans le discernement et la mesure. Seul l'amour divin est sans mesure et digne qu'on s'y abandonne sans réserve. Quand je ressens une émotion, même négative, je me plonge en sa source, en silence intérieur absolu, et c'est tout. Je me garde de tout amour propre qui me pousserait à faire étalage de "mon extase", de mes émotions, etc. Cette voie est de tact et de pudeur, non d'exhibitionnisme.

Cet émerveillement dépasse l'ordinaire, car il est éveillé, intense, sensible, ardent, différent des émotions ordinaires, paresseuses et mécaniques. Cette délectation, dit Abhinavagupta, transcende clairement les émotions ordinaires. Elle diffère des pensées et des souvenirs qui nous assaillent au quotidien dans un état de semi-coma. 

Toutes les émotions nous sont accessibles, car nous errons dans le samsâra depuis des temps sans commencement et nous avons donc vécu toutes les expériences possibles. Il n'existe aucun être vivant, depuis les dieux jusqu'aux vers de terre, qui soit dépourvu des instincts latents des neufs émotions fondamentales. L'objet ne fait qu'éveiller telle ou telle expérience passée, comme une corde accordée à une autre la fait entrer en résonance. En nous absorbant ainsi dans l'émotion, nous nous affranchissons paradoxalement du Moi limité, nous nous universalisons. C'est ce qui se passe quand nous nous identifions aux personnages d'un roman, d'un film, etc. Ceux qui sont incapables de se laisser aller, de s'identifier, ne sont pas aptes à la vie intérieure. Leur corps, leur esprit, leurs sens, ne peuvent s'immerger, ne peuvent s'identifier, et ne peuvent donc pas entrer en expansion (Tantrâloka III, 240). Sympathiser, s'identifier, c'est reposer dans le Soi absolu. C'est l'état de plénitude suprême. Il n'y a rien à attendre au-delà (atra na phalântaram ib. III, 237).

samedi 28 novembre 2020

L'art, une expérience spirituelle ?




 Dans toutes les cultures, il a été pressenti que l'art est une pratique spirituelle. En dépit des apparences, celui qui pleure face à la scène, celle qui ressent de l'excitation en entendant un poème, celle encore qui éprouve de la tristesse en écoutant telle mélodie, tous ceux-là ne vivent pas des émotions ordinaires : il ne pleure pas comme il pleure dans la vie courant, elle ne ressent pas une excitation vulgaire. 

Mais alors, comment expliquer cette différence ?

Dans un précédent billet, j'ai laissé entendre que l'expérience esthétique transmute l'émotion en une autre sorte d'émotion à cause du détachement engendré par la mise en scène, par le caractère abstrait de la musique, etc. 

Or, ceci est inexact. La tradition indienne, qui a approfondi ces mystères, ne parle pas de détachement, mais plutôt de communion (sâdhâranya). 

La mise en scène théâtrale, poétique, musicale ou picturale, produit certes un état de conscience modifié qui a des traits communs, justement, avec le détachement : une certaine détente du corps et de l'âme. Mais dans le cas de l'art, cette détente n'est pas l'effet d'un dégoût (vairâgya) engendré par une lucidité spéciale de la part du spectateur. Ce dernier, au contraire est dans un état d'effervescence, de sensibilité accrue. Il ne cherche absolument pas à méditer sur les défaut de la personne qui suscite en elle l'Erotique, par exemple. Contrairement à l'ascète, il ne veut pas voir les chairs pourissantes sous le charme d'un teint attirant. Bien au contraire, si l'esthète se mettait à cogiter sur les défauts de la scène qu'il voit, il ne serait plus esthète, mais ascète. Il ferait un bien piètre spectateur, une mauvaise lectrice, le contraire d'un mélomane. On fait d'ailleurs l'expérience de cela quand on regarde un film avec une personne qui passe son temps à en dénoncer les "effets spéciaux". Nous sentons bien, alors, que cette attitude analytique détruit la jouissance esthétique. Pour "entrer dans l'histoire", nous devons nous prédisposer en larguant les amarres de l'esprit inquiet, soucieux de ne point être trompé, de ne pas être manipulé. Nous devons prendre le risque, nous laisser aller, comme pour entrer en hypnose.

Pourtant, il y a bel et bien une sorte de recul dans cette expérience esthétique, recul que nous n'avons pas, ou si peu, dans la vie courante. En effet, dans l'expérience esthétique, on vit la peine autrement, car on s'identifie au personnage et on ne s'identifie plus au "moi" et au "mien". Cette attitude ressemble certes à celle du yogi, du moine ou de l'ascète qui contemplent la nef des fous avec la lucidité d'un long entraînement. 

Mais, dans le cas de l'esthète, d'où viennent ces effets ? Comme je disais, ils viennent d'une communion ou, comme on traduit parfois, d'une "universalisation" des situations et, donc, des émotions. Autrement dit, l'expérience esthétique se caractérise par une expansion de la conscience ou un retour en elle-même. La conscience revient pour ainsi dire en elle-même comme une vague en l'océan. 

Bhatta Nâyaka, un poéticien cachemirien qui a précédé de peu Abhinava Gupta, parle d'une "dissolution" (laya) de l'esprit inquiet dans sa source conscience, comme un fleuve dans la mer. Ce retour est une détente, une cessation du regard utilitaire, obsédé par l'efficacité, par l'action, et la réalisation (bhâvanâ) d'une manière d'être plus détendue. Alors, l'attention s'ouvre et s'absorbe spontanément, elle repose (vishrânti) en son objet sans plus se laisser perturber par les obstacles des enjeux égotiques, par les différences

En fait, ces dernières subsistent : mon corps reste bien "mon" corps, etc. Mais il y a indubitablement un élargissement de l'identité : je communie avec le héros, avec le personnage, avec telle femme, avec sa peur, avec la violence, avec sa souffrance. Il y faut un certain réalisme, sans quoi on ne se laissera pas prendre. Mais, comme nous ne sommes pas ce personnage et que certains signaux nous indiquent qu'il ne s'agit pas précisément de "notre" vie, une ouverture se produit. Nous sommes dans un état d'effervescence, mais aussi en expansion, dans un état d'activation de toutes nos énergies, lesquelles ne subissent plus la "contraction" de l'ego ordinaire. Nous ressentons pleinement, dans la communion. Mais en dilatation. L'expérience, l'émotion est même sans doute plus intense que dans notre vie quotidienne, et pourtant elle nous procure une joie singulière. D'où l'attrait pour l'art, la fascination pour cet état mystérieux où nous découvrons que la tristesse peut être source de délectation. Et, dans cette détente, nous nous soulageons aussi d'un fardeau. Il y a bien une sorte de purge, la fameuse catharsis, mais je tiens qu'elle est un effet secondaire, non le principe de l'art.

La jouissance esthétique est donc le résultat d'une situation paradoxale : du réalisme, mais avec de la distance ; une empathie extrême, mais embrassée dans une conscience plus large que la conscience normale. Quand je savoure la peur du personnage, par exemple, je suis pleinement identifié à cette peur, mais non pas contracté ; ou plutôt, il y a bien de la contraction (car c'est cela, la peur), mais cette tension est elle-même englobée dans une image plus vaste, dans une ambiance de confiance sous-jacente. Et c'est ce décalage qui semble avoir le pouvoir exceptionnel de transmuter les émotions. 

Or, cette double attention, ou ce double mouvement, disons, se retrouve dans la principale "méthode" de méditation prônée par le shivaïsme du Cachemire : l'attitude dite "de Shiva" (shiva-mudrâ, shâmbhavî, bhairavî) qui est justement une "posture" de tout l'être, hautement contemplative et esthétique. Dans cette méditation, je détend mon corps, comme un cadavre, je relâche ma mâchoire, je reste bouche bée, le regard grand ouvert, comme sur mainte représentations anciennes du sacré : je suis pleinement ouvert à l'extérieur ; en même temps, je reste vide, muet, transparent à l'intérieur. Il y a ce double mouvement ou ce balancement de l'attention et de toutes les énergies du corps et de l'âme. Je ne suis pas simplement tourné vers l'intérieur en excluant l'extérieur, à la manière du cliché dominant encore l'image de la méditation "les yeux fermés", "centré sur l'intérieur", etc. Je ne suis pas coupé du monde. Mais je ne suis pas non plus au monde, dans le monde, comme je le suis dans la vie courante. Mon attention se projette vers les couleurs, les sons, les formes, comme une abeille butine. Mais cette abeille ne devient pas captive de ces fleurs, de ces nectars. Elle demeure libre, elle vole de-ci, de-là, elle reste aérienne, fluide, ouverte dans sa trajectoire. Il y a des "concepts" ou sens où il demeure bien des mouvements de l'attention, qui se concentrent sur telle chose en excluant telle autre. Mais ce mouvement est lui-même englobé dans un mouvement plus vaste, tout comme le mouvement de tel courant dans la mer est embrassé dans le mouvement total de cette masse aqueuse.

Voilà pourquoi quand les philosophes de l'esthétique au Cachemire parlent de cette expérience esthétique, ils emploient tout le vocabulaire yogique, mystique. Non pas que l'expérience esthétique soit une expérience mystique partielle, ou un simple avant-goût, inférieur à celle du yogi qui médite en rejetant les pensées et les objets des sens. Bien au contraire, le yoga "nouveau" (nava, comme dit Utpaladeva) qu'ils proposent est une contemplation esthétique approfondie. Car l'expérience esthétique ne demande pas une ascèse aussi terrible que celle du yoga "de la suppression" (nirodha) prôné par Patanjali. Il ne s'agit pas de s'anesthésier, mais au contraire d'esthétiser, de réveiller l'expérience par une révélation qui est une soudaine reconnaissance. 

Certes, le goût s'éduque. Le gastronome n'est pas le glouton. Mais du moins, l'expérience esthétique est-elle spontanée en ce sens qu'elle n'exclut pas les émotions, le corps, les femmes, la vie, les enfants, bref le monde. Là où le yogi contracte encore plus la conscience ordinaire, dans l'espoir d'échapper à tout en excluant tout, l'esthète entre en expansion, porté par l'intuition que la conscience universelle est davantage expansion que contraction, plus générosité que retrait. Ce qui, du reste, n'exclut pas des retraits, des renoncements, des contractions provisoires. Par exemple, se mettre au calme pour écouter de la musique. Car si l'exclusion était exclue, on retomberait dans l'attitude de l'ascète, attitude réactive et non créative. 

L'art, au sens, large, n'est donc pas une simple parenthèse dans le quotidien : il est une manière de vivre, il est la découverte de la vie véritable, de la vie intérieure, universelle, délivrée des limites conventionnelles.

Le shivaïsme du Cachemire est la reconnaissance du spirituel dans l'art, de la vraie vie dans la vie esthétique. La poésie, comme la logique, sont des arts de la réalisation de soi. Plus encore, non seulement l'art est une expérience spirituelle, mais l'expérience spirituelle elle-même est jouissance esthétique. 

mercredi 25 novembre 2020

Alchimie des émotions

le Déesse joue à se priver pour mieux jouir



L'émotion est motion, mouvement, vibration, cœur de l'absolu. 

Si, contrairement aux autres traditions spirituelles de l'Inde, le shivaïsme du Cachemire ne rejette pas les émotions, c'est qu'il propose une alchimie des émotions. Et cette voie se trouve, en Inde, dans la tradition du théâtre, de la musique, de la danse et de la poésie. C'est le Nâtya-shâstra, le cinquième Savoir révélé par Brahmâ pour le salut des humains.

Abhinava Gupta, le plus grand philosophe du Cachemire et, sans doute, de l'Inde, est célèbre non seulement pour ses œuvres philosophiques et tantriques, mais aussi pour son commentaire au Nâtya-shâstra et pour son explication du Dhvany-âloka, La Révélation de la résonance, œuvre d'Ânanda Vardhana. D'ailleurs, les plus grands poéticiens de l'Inde sont Cachemiriens et ils sont, pour la plupart, précédés et préparés la réflexion d'Abhinava Gupta. En Inde, l'art est tantrique. Il est une voie de transmutation de l'humain en divin, et non une démarche de suppression (nirodha).

L'esthétique qu'il développent constitue un précieux modèle pour pressentir ce que peut être une existence libérée de la contraction, vécue pleinement, à la fois sensuelle et spirituelle.

Selon les sages de l'Inde, à commencer par Bharata qui a donné son nom au sous-continent, il existe neuf émotions principales dans le cœur humain, neuf émotions innées et donc universelles, neuf pétales du lotus du cœur, plus une neuvième émotion au centre :

Le désir sexuel

Le rire

La tristesse

La colère

L'enthousiasme

La peur

Le dégoût

L'émerveillement

Au centre de cette danse, la paix


A travers la magie des arts de la scène, de la musique, de la dance et de la poésie, ces neuf émotions naturelles sont transmutées :


Le désir sexuel devient l'Erotique

Le rire devient le Comique

La tristesse devient la Compassion

La colère devient la Furie

La dégoût devient l'Aversion

La peur devient la Terreur

L'enthousiasme devient l'Héroïque 

L'émerveillement devient le Miraculeux

Et la paix devient le Serein


Ce sont les Huit Puissances (shakti), les huit déesses, les huit Matrices (mâtrikâ) qui dansent autour du couple divin du Dieu être et de la Déesse conscience.

Chercher à supprimer les émotions, comme le prône le bouddhisme ancien ou le yoga de Patanjali, reviendrait à vouloir supprimer son cœur et la divinité elle-même !

La posture de l'esthète est analogue à celle du yoga de la reconnaissance : à la fois pleinement plongé dans l'expérience (bhoga), il est souverainement libre (moksha), car il reconnaît que le centre de son être est le centre créateur de tout. A l'image de la conscience universelle, actrice habile à jouer les personnages de l'univers, l'art nous introduit à cette état, car l'art nous faire vivre les choses de la vie courante, tout en introduisant une certaine attitude de détente, de relaxation profonde, rendue possible par les artifices de l'art. Voilà pourquoi art et spiritualité sont complémentaires, comme le sont la philosophique et la mystique, comme le sont encore la logique et la poésie.

L'art nous montre la voie de l'alchimie des émotions.

lundi 5 octobre 2020

Une conscience sans émotion ?



 Selon certains, la "pure" conscience est sans émotion, c'est-à-dire sans mouvement, sans transformation, sans énergie.

Mais est-ce possible ?

Si je regarde mon expérience, l'immobilité est mouvement intense, frémissement. Tremblement de présence, émerveillement, étonnement d'être. Mais ça n'est pas immobile, inerte.

Est-ce indestructible ?

Oui, mais pas comme un bloc de granite, lequel est certes bien solide, mais au prix de son inconscience apparente.

Mais alors, d'où viennent les émotions ?

Tout éclot, fleurit et se fane dans l'espace de la conscience. Cela est certain, chacun peut le vérifier pas soi.

Donc le "mental", "l'ego" et les émotions, bonnes ou mauvaises, viennent de cet espace, de même que les corps physiques n'ont pas d'autre possible que de s'étendre dans l'espace physique. 

Les émotions mauvaises sont une manifestation déformée de la majesté du mystère. Déformées par quoi ? Par l'aveuglement. D'où vient cet aveuglement ? De la conscience, aussi. Laquelle est absolument libre, soumise à aucun autre. C'est elle qui se réalise librement comme autre. Comme soi. Comme union des deux et comme séparation.

Les émotions sont conscience, rien d'autre. Mais déformées par une conscience incomplète. Car oui, la conscience étant libre, elle est libre de ne pas se réaliser telle qu'elle est, partiellement, ou de manière erronée. La colère est cette clarté. Le corps est cette clarté. La passion, l'avidité, la jalousie, sont des manifestations de Soi-même (âtmânam en sanskrit). Tant qu'elles ne sont pas reconnues comme telles, elles sont "mauvaises" : source de mal-être. Mais reconnues comme des manifestations de la conscience, elles deviennent les amies de la vie intérieure, des manifestations du mystère, source d'un inépuisable étonnement. 

Concrètement, je me détends. Plutôt que de mettre toute mon attention sur le sens de l'émotion, je la ressens comme une vague. Je reste le plus possible dans l'ouverture des tensions, comme des vagues offertes à l'océan. C'est comme si je regardais un panneau, mais sans trop faire attention à ce qu'il indique. Plutôt, je le contemple, comme un jeune enfant le ferait.

Bien entendu, cette pratique est constamment à reprendre. Seul un esprit d'adoration, d'amour pur, en est capable. Si j'en fais un système dont j'attends un résultat, comme si j'entrais dans un supermarché, je me retrouverai dans une impasse. Car dans cette ouverture, l'émotion s'ouvre ; mais surtout, je m'ouvre à ce qui est plus vaste que moi. Je découvre un éveil qui ne vient pas de moi, mais qui passe à travers moi. Je découvre un remède qui ne dépend pas de mon art. Je reçois un enseignement sans mots, qui n'a jamais été transmis par aucune lignée ; car enfin, comment l'espace pourrait-il être transmis ? Ce qui se donne à moi est avant tout cela. Et du coup, je sens en moi cet élan de me donner à mon tour, sans espoir, parce que c'est l'absolu absolument bon. Et j'entre dans une relation. C'est la vie intérieure. Et cela enveloppe tout. Mondain, spirituel, tout. C'est l'absolu. Pas de négociation ici. Une relation absolue. Des questions silencieuses, des réponses indifférenciées. Une entrée dans la nuée, sans savoir, mais porté par le pressentiment d'entrer en toutes les puissances. 

Or, tout cela est émotion. Émotion indicible. Je ne connais pas de conscience inerte, impassible, indifférente. Et donc, le grand mystère est que la conscience absolue souffre. Dieu souffre. Le divin souffre. Le cosmos souffre. Et là est le nœud insondable entre l'universel et le singulier. Mais tout cela, aucune langue ne saurait en venir à bout.

mercredi 8 juillet 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 118 - les émotions

Pin on World Ancient Art

Karaikkal Ammaiyar, yoginî shivaïte, statue tamoule XIIIIè siècle


L'expérience des chocs émotionnels et autres situations de stress intense :

kṣutādyante bhaye śoke gahvare vā raṇād drute |
kutūhalekṣudhādyante brahmasattāmayī daśā || 118 ||

"Au début et à la fin de l'éternuement, dans la peur
dans la peine ou la confusion, quand on fuit pour sa vie,
dans la surprise, au début et à la fin de la faim,
l'existence qui est expansion (se manifeste)."

dimanche 21 juin 2020

Vijnâna Bhairava Tantra 101

A late chola bronze figure of aiyanar | Olympia Auctions

L'expérience de l'émotion intense :

kāmakrodhalobhamohamadamātsaryagocare |
buddhiṃ nistimitāṃ kṛtvā tat tattvam avaśiṣyate || 101 ||

"Que l'on immobilise l'esprit
quand on est dans le désir, la colère, l'impatience, 
la torpeur, l'ivresse ou la jalousie :
alors demeurera l'être."

jeudi 26 mars 2020

La conscience n'est jamais confinée

A short, shaky history of curing with vibrations

Voici un extrait du philosophe Utpaladeva :

ātmadravyasya bhāvātmakam apy, etaj jaḍād bhedakatayā vimarśākhyaṃ mukhyaṃ rūpam uktaṃ, caitanyaṃ citiśaktiś citir iti / sā cetanakriyā citikartṛtaiva //

"Je dis que la conscience,l'énergie de conscience, l'acte de conscience, est l'attribut premier (du Soi), même si cela n'est qu'un attribut du Soi, et non sa substance, et je l'appelle 'prise de conscience/ ressenti'/réalisation'. C'est l'attribut premier, car c'est cet attribut qui le distingue de ce qui est inerte, privé de conscience propre. Cette conscience dynamique est vraiment 'activité consciente', 'agence qu'est l'acte de conscience'".

Ce passage affirme avec force que la conscience n'est pas un Témoin inerte. Certes, la conscience n'est pas conditionnée par les moments, les lieux et les formes qu'elle manifeste. A l'instar d'un miroir qui ne devient pas réellement "bleu" quand il reflète du bleu, la conscience reste toujours ce qu'elle est.

Mais précisément, "être ce qu'elle est", c'est se manifester comme "autre", comme "bleu", par exemple. Le Soi de la conscience, c'est le pouvoir de ne pas rester confiné en soi (âtma-nisthâ). 
Les choses sont confinées. Par exemple moi, en tant que corps, je suis confiné en un autre corps, en cette pièce, sur cette terre, etc. 
Mais en tant que conscience, je ne suis jamais confinée en aucun moment, en aucun lieu, en aucune forme. J'ai toujours le pouvoir de m'identifier à telle forme, mais aussi de m'en arracher, de la transcender, d'en créer une nouvelle. Je ne suis jamais confiné. Et cette liberté n'est pas passivité. Elle est activité. Elle est acte : l'acte de me manifester ainsi, ou autrement. L'acte de nier. De me retrancher. C'est ce que réalise chaque instant de l'expérience, même si je n'en ai pas la pleine conscience, car le flot de l'expérience, c'est justement la réalisation en acte de cette liberté souveraine. Même si je m'identifie à tel ou tel objet, je ne reste jamais confiné en lui. J'ai toujours de l'énergie "pour aller plus loin". 
Et de fait, l'attention ne reste jamais engluée dans un objet. Ignorant ma liberté foncière, je peux le croire et ainsi nourrir des schémas répétitifs, mais jamais moi, conscience, je ne puis rester confiné. Autrement, je ne pourrais imaginer, penser, me souvenir, car justement ces actes sont des actes de synthèse d'objets confinés, et donc suppose que moi, conscience, je ne sois pas confiné à eux.

Donc l'action n'est pas illusion : l'action est l'absolu et révélation de l'absolu.

Ici, dans ce court passage, Utpaladeva est génial, car il renverse des siècles d'habitude. Certes, concède-t-il, la conscience est un "attribut" du Soi. Mais quel attribut ! Utpaladeva choisit bien son mot, comme à son habitude : le mot bhâva désigne à la fois un attribut, donc quelque chose de secondaire par rapport à l'essence, à la substance (dravya). Bhâva est la manifestation, l'apparence, un état, donc un dérivé, un accident de dravya, l'essence sous-jacente. Mais bhâva désigne aussi l'existence, et l'émotion, la passion. Le ressenti, justement. Bhâva se révèle alors être un synonyme de vimarsha, qui se trouve être l'essence de l'essence, selon la Reconnaissance (voir billet précédent).

Mais ici, l'attribut devient l'essence. L'accidentel devient l'essentiel. Du reste, je me suis expliqué ailleurs de ce que l'on pourrait, ou devrait, traduire prakâsha par "apparence" ou "apparaître". Car, selon la Reconnaissance, tout est "apparaître", ou acte d'apparaître, manifestation, Lumière à la fois illuminante et illuminée. Quant au fait que tout est, dès lors, auto-illumination, il est pointé par vimarsha "réalisation", ressenti de soi, jugement de soi, dont ici, bhâva "passion, émotion", est judicieusement suggéré comme synonyme. C'est ce genre de geste philosophique qui montre que la Reconnaissance est une véritable école de philosophie, une pensée majeur ayant sa place dans le patrimoine universel.

Quoiqu'il en soit, tout cela est facile à vérifier. Toute conscience est mouvement. Tout est acte. Acte de soi, en soi, sur soi. Mouvement en soi, frémissement, vibration. La vibration est d'ailleurs l'illustration de cette activité paradoxale, immanente et transcendante à la fois.

Et je me permets de suggérer que, peut-être, cette idée profonde est susceptible de conserver toute sa portée en contexte naturaliste. Car enfin, il est vrai qu'on peut se demander si, vraiment tout est créé par la conscience ? La conscience n'est-elle pas, elle aussi, créée par le Tout ? Mais ici, je me demande si cela ne resterait pas aussi vrai si l'on admettait que ce "tout" crée la conscience. Car, en bref, je vois dans le développement des discours scientifiques contemporains,d e moins en moins de distance entre "matière" et "conscience".

jeudi 27 octobre 2016

Non-dualité et émotion

Dans le non-dualisme majoritaire, et encore plus dans le néoadvaïta, l'émotion est traitée comme un objet qui apparait et disparait dans l'espace de la conscience. Je suis espace conscient. Les émotions, les désirs et tout ce qui est de l'ordre de l'affect, apparait et disparait en moi, Témoin immobile de ces mouvements.



Or, cette vision est belle et libératrice. 
Mais elle est incomplète.
Car je vois bien que les choses, comme un nuage dans le ciel ou une voiture dans le paysage, passent dans le ciel lumineux que j'appelle "conscience".
Mais il est plus difficile de l'admettre pour ce qui est de l'ordre de l'affectif, comme les émotions.
L'émotion est un mouvement qui a sa source en moi.
Le désir aussi.
L'objet du désir, et la face extérieure de l'émotion, sont des objets, c'est vrai. 
Mais le désir et l'émotion pris en leur jaillissement ne sont pas des objets, ils ne font qu'un avec la conscience, avec moi, avec l'espace conscient. Autrement dit
espace=conscience=émotion=désir
Si vous ne comprenez pas comment le désir n'est autre que la conscience pure, c'est parce que vous confondez le désir pur avec les objets du désir. En ce sens, il n'y a qu'un seul désir sans objet, comme il n'y a qu'une seule conscience sans objet. Mais nous les confondons et nous croyons qu'il y a "des" consciences et "des" désirs. Mais il n'y a qu'un seul désir, qui est la seule conscience, le seul être.

Prenons un exemple :
j'apprend qu'une injustice m'a été faite.
Je sens la colère monter.
Les aspects extérieurs de cette colère sont des objets qui apparaissent dans l'espace conscient que je suis, Témoin immuable de ces changements. C'est vrai. Les battements de mon cœur, la modification de mon timbre de voix, de ma posture, de mes gestes, de mon expression, les circonstances, sont des objets, c'est-à-dire des manifestations limitées dans l'espace et le temps, séparées des autres manifestations. A ce niveau, la dualité règne, dans l'espace de la conscience, certes, mais il y a bien dualité, c'est incontestable.
Mais que se passe-t-il si je prends cette émotion en sa source
Tandis que les objets apparaissent, je reviens à l'émotion pure, brute, nue. Cette émotion est-elle un objet ?
Je constate qu'elle n'est pas un objet.
Pourquoi ?
Parce que, à son niveau, il n'y a pas de dualité.
Il n'y a pas "la" colère que "je" ressens, mais une seule vibration, difficile à décrire, dans laquelle le "pourquoi" et le "comment" de la colère ne sont pas clairement différenciés. Autrement dit, la colère pure n'est pas vraiment une colère, mais plutôt une sorte d'ébullition sauvage, sans dualité. Ou une énergie pure, si vous préférez.  "Pure" veut dire "sans dualité". 
Il n'y a donc aucune distinction réelle à faire entre l'espace de la conscience et la vibration de l'émotion à l'état pur.

Si je sais cela, alors je peux l'expérimenter.
Quand la colère monte, au lieu de simplement observer ses aspects objectifs et superficiels, je plonge en sa source, comme un saumon, et je ne me retrouve pas seulement "Témoin", mais Source créatrice  de tout.

Or, si je ne connais que la non-dualité comme posture de Témoin, je ne pourrais pas plonger ainsi.
Mais, me dira-t-on, la posture de Témoin n'est-elle pas suffisante ?
Cette posture - qui n'en est pas vraiment une, car la conscience est vraiment Témoin de tout ce qui arrive - ne suffira pas. Si je n'avais pas d'émotions, elle suffirait. Mais j'ai des émotions. Donc elle ne suffit pas.
Pourquoi ?
Parce que, toute mon attention étant fixée, au moment de la colère, sur ses aspects objectifs et superficiels, l'énergie sous-jacente continuera de jaillir. Et d'alimenter les aspects superficiels, objectifs, qui persisteront, même si je les "observe" avec intensité. Et le sentiment de perte de contrôle et de désagrément persistera...
Alors que si je plonge dans la Vibration créatrice, je plonge au niveau où la colère n'est plus colère, mais pure énergie, pure conscience, pure clarté, pure émotion sans objet, sans dualité. Et même, je dis que cette "vibration" (parce que c'est un mouvement immobile) amour. Et donc je me sentirai réellement mieux. C'est à ce niveau que le ressenti, autrement souvent trompeur, devient précieux et fiable. Dans ce jaillissement originel.

Evidemment, il faut aussi s'exercer avant les moments de colère. Se familiariser.
Mais la différence de ressenti entre 1) une simple posture de "je suis espace" et 2) ce plongeon dans la vibration nue de l'émotion prise en son jaillissement, est indubitable.

Donc, à côté et de et en complément à la "pratique" de l'espace consciente, il est bon, très bon, de pratiquer ce plongeon.

Au lieu de retourner mon attention vers moi,
je retourne mon intention vers moi.
Le retournement du désir complète
le retournement du regard.

Tel est l'apport du tantra non-duel, sa spécialité, si vous préférez.

Sur ce thème, j'animerai une conférence le vendredi 18 novembre 2016.
Cliquer ici
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