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samedi 14 décembre 2019

Comment aller à tout ?

dessin de Jean de la Croix


Billet de l'ancienne Vache Cosmique, 19 avril 2007. J'ai depuis partagé plusieurs versions de ce poème-dessin de Jean :


Il y a bien un courant qui traverse toutes les traditions, quelques soient par ailleurs leur dogmes. En témoigne ce beau poème de Jean de la Croix :



"Moyen de parvenir au tout.

Pour parvenir à ce que tu ne sais pas


Tu dois passer par où tu ne sais pas.


Pour parvenir à ce qui ne te plaît pas


Tu dois passer par ce qui ne te plaît pas.


Pour parvenir à ce que tu ne possèdes pas


Tu dois passer par où tu ne possèdes pas.


Pour parvenir à ce que tu n'es pas


Tu dois passer par où tu n'es pas.




Moyen de posséder le tout


Pour parvenir à savoir tout


Ne désire rien savoir de rien.


Pour parvenir à tout ce qui te plaît


Ne désire rien posséder de rien.


Pour parvenir à être tout


Ne désire être quelque chose en rien.




Moyen de ne pas empêcher le tout.


Quand tu t'arrêtes à quelque chose,


Tu cesses de te jeter dans le tout.


Pour parvenir totalement au tout,


Tu dois renoncer totalement à tout.


Et quand tu parviendras à tout posséder,


Tu dois le posséder sans rien désirer.


Car si tu dois posséder quelque chose en tout


Tu ne possèdes pas ton trésor, pur, en Dieu.




Indice que l'on possède tout.


Dans ce dénuement l'esprit trouve


Quiétude et repos,


Car, ne convoitant rien, rien


Ne le pousse vers le haut, et rien


Ne l'oppresse vers le bas, car il


Se trouve au centre de son humilité.


Car lorsqu'il désire quelque chose


En cela même il se lasse.




Néant, néant, néant, néant, néant.  Et sur le mont, néant. Et là il n'y a pas de chemin, car pour le juste, il n'y a pas de loi."



Cité par Ramon Panikkar (théologien qui fréquenta longuement les ghats de Bénares) dans Le silence du Bouddha, Acte Sud, coll. Spiritualité, p. 78.

Autre version, de l'Abbé Maillard, 1695 :

"Pour goûter tout, n’ayez du goût pour aucune chose.
Pour savoir tout, désirez de ne rien savoir.
Pour posséder tout, souhaitez de ne rien posséder.
Pour être tout, ayez la volonté de n’être rien en toutes choses.

Pour parvenir à ce que vous ne goûtez pas,

vous devez passer par ce qui ne frappe point votre goût.
Pour arriver à ce que vous ne savez pas,
il faut passer par ce que vous ignorez.
Pour avoir ce que vous ne possédez pas,
il est nécessaire que vous passiez par ce que vous n’avez pas.
Pour devenir ce que vous n’êtes pas,
vous devez passer par ce que vous n’êtes pas.

Lorsque vous vous arrêtez à quelque chose,

vous cessez de vous jeter dans le tout.
Car pour venir au tout du tout,
vous devez vous renoncer au tout du tout.

Et quand vous serez arrivé à la possession du tout,

vous devez le retenir en ne voulant rien.
Car si vous voulez avoir quelque chose dans le tout,
vous n’avez pas votre trésor tout pur en Dieu."

Les transformations du poème et, surtout, du dessin, sont fascinantes. Tout a été fait pour édulcorer la puissance du message de la nudité radicale.


Je suis également frappé par la ressemblance du dessin avec le corps subtil. Nous avons les deux chemins imparfaits de la Terre et du Ciel, qui correspondent au canaux de gauche et de droite, et le chemin parfait du "rien", du "ni ceci, ni cela" qui correspond au canal central.

dimanche 13 octobre 2019

Présence substantielle de Dieu et transformation en Dieu : voie directe ou progressive ?

une seule lumière, une infinité de rayons uniques


L'autre jour, un ami me demandait : 
Si tout est déjà conscience, pourquoi "plonger en soi" ? Pourquoi aspirer à une expérience (spéciale ?) si toute expérience est également l'absolu ? Pourquoi ne pas se contenter de cette intuition ?

Oui, c'est une vraie question : Si tout est Ce Qui Est, pourquoi aller chercher plus loin ?

Cette approche existe. Pour moi, elle me laisse avec le sentiment que quelque chose manque. Il y a l'intuition. Mais il y a aussi l'expérience, avec ce qu'elle implique d'évolution, de progrès, de hauts et de bas, d'effort aussi. Mais pourquoi, si tout est Ce Qui Est ?

Jean de la Croix offre cette piste, il distingue entre l'Être pur, qui est toujours déjà Ce Qui Est ("la présence substantielle de Dieu") et l'union intime et transformante en Ce Qui Est ("l'union et la transformation de l'âme en Dieu"). Cette distinction me semble pertinente et utile.

Il décrit ainsi le premier aspect, dans sa Montée du Carmel (II, 5, 3) :

"Pour entendre que est cette union [=cette transformation de l'âme en Dieu] dont nous traitons,
il faut savoir que Dieu est présent en toutes les âmes, fut-ce celle du plus grand pécheur du monde, et qu'il y est présent en substance. 
[Qu'est-ce à dire ? Comment en être certain ? En quel sens Dieu est-il présent, si je ne le sens pas ?]
Et cette manière d'union est toujours [déjà] faite [=accomplie] entre Dieu et toutes les créatures, grâce à laquelle il les conserve en leur être ; de sorte que, si elle venait à manquer, elles s'anéantiraient aussitôt et ne seraient plus.
[Autrement dit, Dieu est d'abord et toujours déjà l'être de tout ce qui est ; "je suis" : en ce sens, je suis toujours déjà uni à Dieu ; Dieu est l'être ; sans lui, sans cette union substantielle, sans cette "union" qui consiste à être Ce Qui Est, rien ne serait ; ça tombe sous le sens ; Mais si tout est toujours déjà Dieu en substance, alors à quoi bon la vie intérieure ? Il répond :]
Quand nous parlons de l'union de l'âme avec Dieu, ce ne sera pas à propos de cette présence substantielle de Dieu qui est toujours [déjà] faite en toutes les créatures [car certes, il serait vain de chercher à faire ce qui est déjà fait],
mais de l'union et de la transformation de l'âme en Dieu qui n'est pas toujours faite,
[Il y aurait donc une autre union, d'un autre ordre que Ce Qui Est. Qu'est-ce ?]
mais qui se fait seulement lorsqu'il y a une ressemblance d'amour.
Et celle-ci se nommera union de ressemblance, comme l'autre s'appelle union essentielle ou substantielle."

"Une ressemblance d'amour" ? 
De quoi parle-t-il ?

Il veut dire qu'en plus d'être, nous désirons. En plus d'avoir un entendement, c'est-à-dire une faculté de voir l'invisible, de contempler Ce Qui Est, nous avons un coeur (une "volonté", aussi appelée libre-arbitre) qui est aussi fait "à l'image et ressemblance" de Dieu. Mais, à la différence de notre être, qui ne peut être que Ce Qui Est, notre coeur peut s'écarter de Ce Qui Est, de Dieu, de l'être. Je peux imaginer, désirer, vouloir autre chose que l'être. Je peux vouloir contre Ce Qui Est. Et par conséquent, même si, comme tout ce qui est, je suis déjà Ce Qui Est, je puis encore m'en écarter. Et c'est ce que nous faisons tous à chaque instant, en nous détournant de la vibration la plus profonde de notre être. Quand je veux ce que je veux, je suis dans l'égoïsme, je me dresse contre Ce Qui Est, et je m'en éloigne, je "passe à côté", quand bien même "je suis", étant tout entier, toujours déjà, de cet être qui est nécessairement, par essence, Ce Qui Est. Et donc, tout en étant déjà Ce Qui Est, je m'en éloigne par mon coeur, par mes choix, instant après instant. 
Par conséquent, "je suis", mais je consacre mon être que je reçois de l'Être, à être autre chose, à être contre Ce Qui Est. Et donc j'aspire à me réconcilier, à m'unir avec Ce Qui Est.
Car je vois que je ne suis pas seulement Ce Qui Est : je suis aussi désir, liberté, choix ; et donc, je porte en moi la possibilité d'errer, de me tromper, de m'égarer. Je peux "m'identifier à" : cette liberté ouvre la porte de tous les possibles, y-compris les pires. Même si "je suis". Car enfin, je vois que je ne suis pas simple, comme cette pierre. Elle, elle est. Rien de plus. Elle est simple. Elle est seulement ce qu'elle est. Toute son union à Dieu est dans son être, dans sa simple présence, car elle n'a nullement le pouvoir de s'écarter de son être. Mais moi, c'est différent. En plus d'être, je suis conscient. Imaginant. Pensant. Choisissant. Et cette "conscience de" introduit la possibilité d'un décalage entre "je suis" et ce que je choisi de faire de ce "je suis". Je peux choisir un "je suis David", "je suis grand, vieux, riche, ceci, cela"... Je suis "libre" signifie que j'ai le choix. Ce Qui Est me fait ce don, car Ce Qui Est, n'est pas seulement Ce Qui Est, mais aussi désir, choix, imagination, pensée, jugement, bref liberté. Liberté. Et donc, ça n'est pas tout d'être ; il faut encore aimer Ce Qui Est. 
"Être" est toujours déjà. Mais aimer... Vouloir Ce Qui Est, ou faire de ma liberté un seul mouvement avec la liberté de Ce Qui Est... Cela est une autre union, qui n'est pas toujours déjà faite. Elle reste à faire. Toujours encore. Peut-être à jamais. 
Bien sûr, on peut dire que "aimer Ce Qui Est" n'est rien d'autre que "réaliser que Ce Qui Est est toujours déjà ce que je suis et tout ce qui est. Sans doute la "transformation de l'âme en Dieu", à faire car elle n'est pas toujours déjà faite, consiste à réaliser que tout est, toujours déjà, uni à Dieu, du seul fait d'être. Oui. Mais cette réalisation est du coeur, du désir, de la volonté, de l'affect en moi. Et donc, elle peut toujours évoluer, s'approfondir ou régresser, car je reste, toujours et à jamais, libre. Il n'y a sans doute pas de réel retour en arrière possible. Mais l'évolution, avec ses semblants de hauts et de bas, est de l'ordre du fait. Car je ne suis pas "être" pur et simple ; non, je suis "acte d'être", je suis liberté de me faire être, ainsi et autrement. C'est ce pouvoir, vertigineux et inouï, qui justifie la vie intérieure, le chemin spirituel. 
Ça n'est pas tout d'avoir l'intuition, aussi immédiate soit-elle, que "je suis". Encore faut-il l'aime, m'y accorder, l'épouser, m'y laisser transformer, y mourir et y renaître, instant après instant, jour après jour.
Voilà pourquoi le débat sur la voie "directe" ou "progressive" m'a toujours laissé perplexe. Car enfin, la voie est directe, puisque, comme le rappelle Jean de la Croix, tout est Ce Qui Est. Mais elle est aussi "progressive", car encore me reste-t-il à aimer, à vouloir, à désirer, à penser, à mémoriser, à sentir, bref à incarner. A mettre tout mon être en harmonie avec Ce Qui Est, avec ce que je suis toujours déjà. Me laisser recréer, transformer en Dieu : voilà la progression, progression dont le moteur est l'intuition directe que tout est toujours déjà Ce Qui Est.

jeudi 3 octobre 2019

Non savoir ?



Quand je plonge en moi, 
quand je plonge dans ce qui est 
donc plus vaste que moi,
je suis comme ébloui.
Tout ce que je sais me semble rien.
Et alors, je suis tenté de dire que 
"je ne sais pas".
Je fais l'expérience d'un "non savoir".

De même,
je ne suis plus rien,
plongé dans l'être.
Emporté par l'acte insondable,
je n'agis plus.

Mais cet émerveillement n'est pas 
un renoncement au savoir.
Ce serait sans là une fausse humilité 
et une vraie paresse.
Car dans cet étonnement
qui est une expansion dans un mystère infini,
le désir de savoir ne faillit pas.
Il ne finit pas dans l'infini.
Mais au contraire, sa soif grand sans cesse.

Ce non-savoir est un savoir sans limite.
Ce non-ego est un ego sans limites.
Ce non-être est un être sans limites.
Ce non-agir est un agir sans limites.

Mon savoir grandit sans cesse
dans ce non-savoir.
Mon ego se dilate sans cesse
dans ce non-ego.
Mon être s'épanouit sans fin
dans ce non-être.
Mon agir grandit sans cesse
dans ce non agir
qui est un acte parfait.

Comme dit Jean de la Croix,
"ceux qui connaissent davantage Dieu,
sont ceux qui comprennent le plus distinctement
l'infini qu'il leur reste à comprendre !"

Hadewijch le dit encore mieux,
s'il était possible :

"Que nouvelle lumière vous donne nouveau zèle,
nouvelles oeuvres, plénitude de nouvelles délices,
nouveaux assauts d'amour et nouvelle faim si vaste,
qu'éternellement nouvel amour dévore ses dons nouveaux."

Tout est dit, qui ne peut certes l'être.
Une dilection, une dilatation sans fin, car toujours nouvelle.
Dans ce souvenir sans mémoire,
dans la découvert de ce repère sans marques,
dans ce "centre qui est partout 
et dont la circonférence est nulle part",
toujours toujours nouveau et,
en même temps, caché, abhinava gupta.
Une évidence obscure,
un "loin près"
qui ne cesse de nous renouveler.
Et c'est sapience aussi, 
savoureuse science,
que cette ignorance.

Mon ego meurt, 
bousculé, explosé, décentré, 
mais il renaît.
Il désire toujours plus,
car la Présence est toujours comblée,
jamais rassasiée. 

Bref, si perte il y a,
c'est gain d'un inépuisable trésor.

vendredi 2 juin 2017

Le désir est éveil de la conscience

La Vie est un oiseau à deux ailes : 
silence et désir ; 
ou connaissance et amour.


Le désir est un élan vers l'absolu.
Et cet élan est l'absolu lui-même.
C'est évident dans le désir le plus intense,
le désir pris en sa source.
Paradoxalement, c'est le moins fatiguant
qui est le plus puissant.
D'ordinaire, l'âme se fatigue
car il porte sur des choses limitées :

"lorsqu'elle désire quelque chose, en cela même elle se fatigue " (Montée XIII, 13).

Le désir ordinaire est cause de souffrance parce
qu'il est limité.
Et il est limité parce qu'il porte sur des objets,
des choses limitées.
Mais si le désir s'ouvre
ou bien s'il se retourne vers sa source
- ce qui revient au même -
alors le désir est cause de joie,
de joie infinie.
Même si, en un sens,
les souffrances continuent, encore et toujours,
parce que c'est notre condition.

Quand je désire
en plongeant dans ce désir,
en me retournant en lui
comme un saumon qui retourne
vers la source,
je goûte une joie unique.
Même si, dans ma vie,
rien ne va, même si je me sens écrasé, ballotté,
perdu dans le brouillard, fragmenté.
Car, au coeur de cette vie incertaine,
il y a la Vie.
Quand je plonge en me laissant guider et bercer ainsi,
je sens qu'une énergie travaille à me guérir,
délier mes entrailles, défaire les noeuds.
Et en même temps, instantanément,
j'éprouve un réconfort du plus profond,
comme si quelqu'un me souriait,
me prenait dans ses bras,
sans conditions.

Tout ça parce que je me jette en silence
dans le désir à l'état pur,
qu'on appelle aussi "le Coeur",
je "Je suis", le "Je"...
"je suis...je", comme une pulsation, une respiration,
des battements d'ailes,
peut-être ceux de l'oiseau de la Vie.
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