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mardi 3 mai 2022

Encore mieux que le détachement : être désintéressé


 Il me vient aujourd'hui un point essentiel, mais dont il est très rarement question. On dit que l'on doit se détacher de tout. C'est vrai, et c'est possible quand on sent une plénitude, un attrait intérieur. Car s'il l'on essaie de se détacher sans cette contrepartie positive, on finira par se sentir de plus en plus frustré, jusqu'à revenir encore plus fort dans nos vieilles habitudes.

Mais il y a autre chose : la vie spirituelle exige beaucoup. Et le plus qu'elle exige, c'est que nous aimions la Présence pour elle-même. 

Qu'est-ce que cela veut dire ? Quand je regarde ma vie spirituelle, je constate que j'aime les bienfaits de la Présence, ses dons en quelque sorte. Le calme, la joie, la sensation de légèreté, d'harmonie, de facilité. Et même, le plaisir, le plaisir physique de sentir, de ressentir cette "vibration" d'être, si profonde. Et ensuite, ces dons ruissèlent en cascade sur les autres dimensions de ma vie. La plénitude intérieure apporte sécurité et une sorte de confiance, une insouciance, des consolations, des compensations, un élan et une énergie. 

Or, il est clair que tout ceci peut être détourné par l'ego. Je le sais parce que j'en ai fait mille fois l'expérience. L'ego récupère cette paix, cette énergie, pour satisfaire son amour-propre, son besoin d'appropriation et de contrôle. Combien de gens ont fait carrière sur ces dons de la Présence ? Et je ne parle pas seulement des "gourous" ! Mais bien de nous tous ou de la plupart d'entre nous. Nous vivons des grâces de la Présence. Et nous aimons ces grâces, quand nous ne sommes pas totalement ingrats. 

Mais pour autant, aimons-nous la Présence pour elle-même ? Supposons qu'il n'y ait plus aucun don, plus aucune consolation, ni sensible, ni mentale ? Serions-nous encore dans l'amour de la Présence ? Non, sans doute. Notre "amour", notre attrait pour la Présence est donc une sorte de commerce. Disons les choses clairement : nous donnons de l'attention, du temps, contre l'argent des bénéfices que nous ressentons. C'est donnant-donnant. Dès que je ne reçois plus, ou moins, j'investis moins. Soyons honnêtes : pour la plupart d'entre nous, la vie spirituelle est un bizness. La Présence est une manne, un filon, nous l'exploitons pour nourrir notre égoïsme. C'est dur à entendre, mais n'est-ce pas vrai ?

Qui aime la Présence d'un amour désintéressé ? Qui l'aime gratuitement, comme elle nous aime gracieusement ? Qui l'aimerait si elle ne donnait rien ? Quel cœur est capable de l'aimer, elle-même pour elle-même, et non "je l'aime pour elle m'aime" ou "je l'aime pour moi-m'aime" ? 

Or, quel amour est-ce là, qui est intéressé, habile, prudent et comme calculé ?

On répondra peut-être qu'un tel amour désintéressé est au-delà de nos capacités, qu'il est déraisonnable de demander pareille pureté, que c'est au-delà de nos forces et que, peut-être, ça n'est pas naturel...

Mais regardez que que l'amour humain exige, ou même ce que l'amitié mondaine exige ! Ne doit-on pas la fidélité à ses amis et à ses proches, quand bien même on n'en retirerait nul profit pour soi ? Même si cet idéal est destiné à rester un idéal, n'est-ce pas là du moins l'idéal dont nous avons conscience ? Comment donc notre relation à la Présence pourrait exiger moins que cela, alors qu'elle nous donne infiniment davantage ? 

Ne pas chercher la Présence pour ses dons, mais pour elle-même. Cette direction est inévitable, même si ce breuvage nous paraît trop amer encore. Mais cela est du à notre manque de maturité. Enfant, le thé nous paraissait insipide ; aujourd'hui, nous payons pour ses subtilités. Je parie qu'il en ira de même pour notre vie spirituelle. Nous portons déjà ce pressentiment. Nous rechignons devant le vertige du sacrifice total - parce que c'est bien cela dont il s'agit - mais nous savons déjà que c'est inévitable. 

De plus, demander, calculer et vérifier, tout cela trouble notre repos, notre joie, notre délectation. Et si nous plongions les yeux fermés ? Sans attendre, sans ces demandes implicites, sans cette mendicité qui alourdit notre jouissance simple ?

Aimer le silence pour cette Présence mystérieuse, cet insaisissable "loin-proche" qui comble en s'échappant. Tel est le destin spirituel. Mieux que le détachement : le désintéressement. Nu, pur, simple, candide, confiant, intègre, ne demandant rien, accordant tout, offert comme l'enfant sur le sein de sa mère. Sans retour, sans intérêt, sans réflexion ni examen. Simple. L'amour pur. Franc et qui affranchit.

mardi 26 avril 2022

Les signes de l'éveil


On me demande souvent s'il y a des signes pour être sûr que notre conscience s'est bien "éveillée". Notez que je ne parle pas ici des effets, mais des signes intimes.

D'abord, mettons-nous d'accord sur ce que l'on entend par "éveil". Ce mot est une métaphore : comme quand on se réveille, on a l'impression qu'un voile de torpeur se soulève. On a, littéralement cette fois, une perception plus claire, plus vive, même au niveau sensoriel, notamment à cause du silence intérieur plus net qui se fait. On peut comparer cela à un bruit qui cesse soudain. En même temps que le soulagement, il y a une sensation de pureté, de netteté, de légèreté, à la fois physique et mentale, comme si l'on s'était dépêtré d'un lien, d'un poids, d'un filet. Cette sensation ne peut être confondue avec aucune autre. Cependant, cette expérience peut passer si elle n'est pas comprise ni mise en contexte. 

Les signes, c'est-à-dire les effets immédiats, peuvent être repérés sur trois plans : corporel, mental et spirituel.

Les signes corporels ou énergétiques sont les moins fiables. La tradition tantrique en distingue parfois cinq sortes : plaisir, vertige, tremblement, sensation de "saut" et ivresse. Leur description varie. Ils sont mis en correspondance avec les chakras, entre autres. Mais Abhinavagupta, l'une des plus précieuses références en la matière, précise bien que ces signes sont aléatoires. Il ne s'agit pas de les repousser, mais s'y attacher revient à se mettre dans une impasse, car ces signes sont par nature passagers. Ils peuvent certes revenir, mais ils ne peuvent s'installer de façon permanente. S'ils le faisaient, la vie quotidienne deviendrait impossible. Le piège consiste à s'y attacher et à essayer de les produire volontairement. La voie spirituelle est, à l'inverse, une voie d'abandon.

Le signes mentaux sont le silence et la certitude. Cette dernière, appelée aussi "compréhension intellectuelle", comporte de nombreuses... incompréhensions. Cette certitude, en effet, n'est pas parfaite et ne peut l'être, car l'intelligence est nécessairement limitée, ainsi que le langage. Il y a des indices, des preuves partielles, et donc une certitude qui n'est pas négligeable. Mais il n'y a pas de certitude absolue. Le degré de clarté atteint en mathématiques ne peut pas être atteint dans le domaine intérieur et en ce qui concerne l'absolu. Par exemple, il y a des indices que "tout est conscience". Mais cela reste une hypothèse et un panneau indicateur d'une expérience qui dépasse cette représentation. Autrement dit, l'intellect aide à stabiliser, mais il n'est pas la stabilité. De plus, l'éveil peut se traduire par des questions, des certitudes questionnantes, un sens de l'émerveillement, plutôt que par des certitudes en forme de système complet et définitif. L'éveil est une certitude qui fait douter, ou disons qui remet les choses à leur place. L'éveil ne peut être formulé dans un ensemble d'opinions, du genre "tout est conscience", "il n'y a personne", "le libre-arbitre n'existe pas", même si ces opinions ne se valent pas entre elles. Ces dogmes sont des essais plus ou moins maladroits pour exprimer une expérience, ou plutôt une intuition.

Les signes spirituels sont les plus importants. Il s'agit d'une sensation au niveau du cœur, ressentie comme vivant au centre de soi, comme si l'on avait découvert un autre être à l'intérieur de notre être, un être de joie et de sens. Ce sens dépasse les capacité du langage ordinaire, mais il est ressenti avec un degré d'intimité sans égal. C'est cette présence qui fait qu'il n'y a pas de "retour en arrière", bien que les états du corps et de l'esprit peuvent et doivent évoluer. C'est une certitude, mais ressentie et de l'ordre de l'affect. C'est une connaissance intuitive qui dépasse toute formulation et qui, en plus, nourrit le corps et l'esprit. Une sorte de foi, mais sans que l'on puisse dire parfaitement en quoi on met cette foi. Plus on s'exprime, plus on entre dans les interprétations, avec des hypothèses de moins en moins certaines, des expériences, de plus en plus éphémères, ce qui nous ramène aux signes physiques et mentaux. Ce signe spirituel, on peut aussi l'appeler "je suis". Il n'est pas dans le corps, mais il peut être ressenti dans le corps, comme un écho profond et puissant. Tel est le signe principal.

Toutefois, ces signes ne sont pas la fin de la vie intérieure. Ils sont au contraire le début d'une nouvelle vie. "Je suis" est un appel. Je suis libre d'y répondre ou non, même si je ne pourrai jamais vraiment revenir en arrière. L'éveil est comme le réveil d'un rêve : c'est le début d'une vie nouvelle, qui est aussi une relation et une nouvelle manière d'entrer en relation, une nouvelle manière d'être.

C'est à ce moment que se situent les effets de l'éveil, ses conséquences : nouvelle manière de vivre le corps, les pensées, l'imagination, la mémoire, les évènements de la vie, et surtout les autres. Ce qui inclut les humains, mais aussi tous les êtres conscients.

Voilà, en bref, quels sont les signes de l'éveil. Je dis ça, je ne dis rien.

vendredi 7 janvier 2022

Un monde réparé

Fortuny, Vieil homme nu au soleil


Le but de la vie intérieure n'est pas de trouver le bonheur en libérant les émotions bloquées (ce qui est plutôt le principe des néo-doctrines), mais d'unir son cœur, sa volonté, au divin, comme le dit Mânasa Râma, un maître du Tantra traditionnel, dans sa Lampe de la liberté :

 samāveśātpatisamaḥ ||
"Grâce à l'absorption, on devient divin"

Selon certains, l'être individuel sera toujours distinct de l'être divin. Mais là n'est pas l'important. L'important, c'est que ma volonté, mes choix, soient en totale unité avec la volonté divine. Cela se passe avant les mots articulés, dans une conversation à peine esquissée, comme des murmures entre deux rives d'un lac.

prakāśamāno mahāprakāśaḥ ||
"La Lumière infinie brille en cet instant même"
Le divin peut bien être transcendant, échapper à toute prise. Nous baignons pourtant dedans, comme des éponges en la mer, selon l'image spirituelle de la tradition française. Rien n'est en dehors de cette Lumière qui éclaire tout. Pourtant, ce tout ne la reconnaît guère. La vie intérieure, c'est s'abandonner à cette Lumière, remettre son tout à ce tout véritable.

vimarśavatvāt ||
"Car elle est conscience"
Et pourquoi s'abandonner à cette Lumière ? Car elle est vivante. Elle n'est pas une clarté inerte, fantomatique, abstraite, mais la sensation d'être, ressentie par chacun au plus profond. D'ordinaire, chacun vit comme en divorce de cette sensation intime et vitale, de cet élan primordial. Guidés par nos lumières propres, nous restons aveugles à la Lumière évidente, tels des branches folles. Fermer les yeux en toute confiance et sentir, émerveillé, le regard intérieur s'ouvrir. Le cœur retourne dans le Coeur, et en un instant, tout est bien.

anantollāsarūpā ||
"Elle est manifestation sans fin"
Le divin n'est pas un fond inerte, comme la terre. La Conscience, la Lumière, est manifestation, comme un miroir dont la nature même est de refléter. La Lumière brille. Elle est généreuse. Les formes, les choses, les cris et les larmes ne sont donc pas étrangères. Il ne s'agit pas de fuir, ni d'aimer le mal et la laideur, mais d'épouser la source créatrice afin de la laisser transmuter notre regard. Quelque chose cloche. Nous appelons un remède. Plonger vers l'intérieur est ce remède. Mais le monde revient, car il est la fécondité du divin. Seulement, le monde revient autrement, peu à peu revêtu d'un autre visage, un monde réparé.

jeudi 28 octobre 2021

Fuir l'extérieur pour aller à l'intérieur ?


 Il y a une vie intérieure : la découverte d'une manière d'être plus profonde, plus vraie, plus joyeuse, moins absurde. Aussi, grande est la tentation de se retirer vers cet intérieur béni quand les choses vont moins bien, quand la vieillesse, la maladie, la mort, l'injustice ou la malchance se présentent. Et quand tout va mieux, nous pouvons nous sentir frustrés de cet intérieur, tout de même, car là est le sens, la valeur, le salut, la substance. Désormais nous le savons ; nous pouvons ajourner, reporter, mais nous ne pouvons plus échapper à cette nouvelle conscience. La source a été trouvée. Comment pourrait-on l'oublier ? La source de vie est ce silence intérieur en lequel chacun de nos membres renaît, en qui chaque pensée, chaque émotion semble à sa place, comme une eau fluide et fraîche coule d'une manne assurée.

L'extérieur aussi nous appelle. Comme une autre saveur, plus âcre, après les douceurs du cœur profond. L'action, les responsabilités, l'aide aux autres... Que faire alors ? Que choisir ? L'intérieur ou l'extérieur ? Les deux semblent incompatibles et le dilemme ressemble à un nœud inextricable.

Maître Eckhart évoque cette alternative, mais nous suggère qu'il n'y a pas à choisir, car l'intérieur appelle l'extérieur et cet extérieur doit jaillir dans l'intérieur, sans le détruire :

"Cela ne veut pas dire qu'il faille fuir son intériorité, s'en détacher à la renier [ce serait excessif], mais bien au contraire : il faut apprendre à agir en elle, avec elle et par elle. En sorte que l'intériorité fasse irruption dans la réalité extérieure et que cette réalité extérieure soit réintroduite dans l'intériorité, et que l'on s'habitue alors à devenir libre dans l'activité. Il faut diriger son regard vers cette activité intérieure et agir à partir d'elle, que ce soit lire, prier ou, s'il convient, accomplir des œuvres extérieures. Si l'activité extérieure trouble l'opération intérieure, que l'on suive la voie intérieure. Mais si les deux pouvaient être unies, ce serait la meilleure manière d'agir ensemble avec Dieu". Conseils spirituels, chapitre 24, trad. Wackernagel

Eckhart évoque dans ce passage très précieux la relation délicate entre vie intérieure et vie extérieure. Il ne s'agit en aucun cas de sacrifier la relation avec la source intérieure sur l'autel d'une efficacité extérieure, sociale, au nom de la morale par exemple. Eckhart souligne sans cesse que les œuvres en elles-mêmes sont sans valeur, du moins tant qu'elles ne découlent pas d'une intention bonne, c'est-à-dire jaillissant du silence intérieur, vivant et vibrant. 

Tant que l'intérieur semble faible, prenons en soin. C'est peut-être cela, "prendre soin de soi". Point trop n'en faut. Agir lentement, en revenant sans cesse à l'intérieur, au "je suis" concret. Donner le temps au temps, ou plutôt donner à ce qui est au-delà du temps, le temps de jaillir dans le temps et d'y opérer à sa guise. 

Alors l'extérieur, oui. Mais enveloppé dans l'intérieur, comme caché au plus profond, dans une paix obscure d'où sourd le nectar subtil de ce je-ne-sais-quoi sans lequel rien de beau ni de bon ne saurait être vécu, quand bien même cela semblerait beau et bon vu de l'extérieur. 

L'extérieur depuis l'intérieur. Tenter une autre vie, se laisser tenter par l'abandon fou à cette autre manière de vivre. Intime, secrète. L'extérieur ramené dans l'intérieur, l'intérieur infusant dans l'extérieur, de sorte qu'ils se pénètrent mutuellement. Le Tantra décrit précisément ce cycle du dehors et du dedans : c'est la krama-mudrâ, instruction secrète de la tradition des yoginîs. 

Tout, en somme, est question de dosage, de mesure et de temps opportun. Dans notre société en accélération, il est sans doute juste de lever le pied et de cultiver en tout lenteur, douceur et silence.

lundi 12 avril 2021

Deux sortes d'éveil



 Dans son livre S'éveiller, Steve Taylor distingue deux sortes d'éveil, l'éveil étant une sorte de réveil de la conscience :

- un éveil qui est un état d'équilibre des énergies vitales, un état d'équanimité, d'égalité, d'homéostasie. Selon moi, cet état correspond à la dimension de silence intérieur de la vie spirituelle, un état de nudité, de simplicité. C'est la dimension cognitive, de connaissance.

- un éveil qui est un état d'expansion des énergie vitales. Selon moi, cet état correspond à la dimension de vibration ou de premier instant du désir, de la vie spirituelle, le "je suis", un état de félicité et d'amour. C'est la dimension affective, d'amour.

Je note cette convergence entre son interprétation et la mienne avec intérêt et je la vois comme une confirmation qu'il existe bien deux dimensions irréductibles dans l'expérience spirituelle.

Toutefois, je ne suis pas totalement à mon aise avec l'emploi de l'expression "éveil", comme, du reste, avec les mots "ego" et "mental". Je les trouve simplistes et flous, comme "énergie" et "ressenti". Ce lexique forme l'ossature d'une rhétorique populaire, mais vague et dépourvue de rigueur, qui finit par évoquer tout et n'importe quoi. En outre, le mot "éveil" est associé à l'idée d'un "basculement" décisif, d'un évènement irrévocable sans plus de retour en arrière possible, ce qui favorise une angoisse contraire à la détente et un culte des êtres considérés comme "éveillés". Enfin, il y a dans la notion d'éveil l'idée d'une perfection des actes, des paroles et des pensées, d'un progrès achevé, opinions qui me paraissent ruineuses d'un point de vue moral, politique et humain.

Taylor note d'ailleurs les problèmes qui en découlent, mais sans aller jusqu'à en tirer les conséquences qui s'imposent. Ainsi, il observe que l'éveil est à la fois radicalement différent de l'état de conscience ordinaire, et en même temps, il note que l'éveil est "naturel" et qu'il était sans doute l'état "naturel" des peuples préhistoriques. Il développe cette thèse dans son livre La Chute. Selon lui, l'ego est apparu à un moment précis de l'histoire, c'est un évènement historique. De même, l'éveil se produit à un moment précis de l'histoire de la vie de l'individu, c'est aussi un évènement. Il parle de l'accès à un état transcendant, mais qui peut être temporaire. Il parle aussi de cet éveil comme d'un "état de conscience supérieur", au pluriel. Du coup, il ne s'agit plus vraiment de l'éveil, mais plutôt d'expériences, ou de dimensions de la vie intérieure. Tout cet embarras vient peut-être du fait que l'éveil est, à l'origine, dans la langue sanskrite, une métaphore : bodha est une métaphore d'une compréhension, intellectuelle ou intuitive. Or, nous employons aujourd'hui ce terme dans une acception très élargie. D'où une certaine confusion. 

Quoi qu'il en soit, Steve Taylor fait d'intéressantes remarques sur ces deux types d'éveil : les états d'expansion sont plus complets, porteurs de sens, mais moins stables. Les états d'équilibre sont plus... équilibrés, mais ils sont moins complets, plus arides, il peuvent à terme déboucher sur des dissolutions de l'ego qui peuvent être source de troubles. Ces états d'équilibres ("je n'existe pas, il n'y a pas de moi") ne sont donc pas si équilibrés que cela. Leur stabilité apparente est porteuse d'une profonde instabilité. 

Taylor évoque une relation dialectique, tendant à une synthèse, entre ces deux sortes d'éveil. Mais il n'entre guère dans les détails. Par exemple, il ne voit pas clairement que le silence peut mener à une expansion, et que l'expansion permet, à son tour, d'approfondir le silence. 

Sur le fond, il croit dans les techniques et l'effort personnel seuls (un "effort prolongé") : une force plus vaste que nous intervient, mais l'essentiel n'est pas de s'y abandonner, de se laisser faire. Il faut plutôt "gérer" et "construire" le bon dosage, en vue de "passer en permanence" à un état d'éveil, définit donc comme un état de "forte concentration d'énergie" (amour et félicité) et pourtant "vide et calme".

Je suis d'accord avec lui, mais il me semble que l'abandon à l'énergie vitale "je suis" joue un rôle essentiel. D'ailleurs, Taylor évoque sans cesse l'éveil comme un "état naturel" connu des peuples préhistoriques, mais il croit que ces état "naturels" étaient surtout accessibles par des techniques, du type ayahuasca, plutôt que de manière instinctive et naturelle. Selon moi, nous avons tous un instinct d'éveil, une intelligence spirituelle innée.

Enfin, Taylor est d'avis que les états de plénitude, d'expansion, sont les seuls à être vraiment "spirituels", car ils sont les seuls à être porteur de sens, même si ce sens est intuitif, ineffable. Les états de vide, de dissolution, vécus à l'état pur, sont dangereux. Autrement dit, sans le "je suis", point de salut. En revanche, le vide ou le silence intérieur me semble être le complément indispensable du "je suis", de l'absorption dans l'énergie vitale. 

Ces deux dimensions sont nécessaires. 

Mon amis José Leroy est en train de traduire un autre livre de Taylor :


La notion d'éveil étant si floue, je l'emploie pour désigner une expérience décisive, c'est-à-dire capable de changer le cours de notre vie, et qui consiste dans une reconnaissance précise de notre essence.

Ainsi, j'emploie parfois le mot "éveil" pour désigner les "expériences" du Vijnâna Bhairava Tantra et textes apparentés. Mais ce texte lui-même n'emploie pas ce terme, mais plutôt les mots "expérience spéciale" ou "perception qui distingue" (vijnâna), ou encore "recueillement" (dhâranâ). Le mot "éveil" (bodha), dans la tradition, est plutôt réservé à ce qui comporte une compréhension, discursive ou purement intuitive.

jeudi 25 février 2021

Un je ne sais quoi...


Présentation de la voie en quelques lignes, par l'un des maîtres de Madame Guyon :

"Il n'y a qu'à vous laisser doucement conduire et occuper par ce je ne sais quoi, qui dans la suite ferra bien voir que c'est quelque chose, puisque ce je ne sais quoi sans forme et idée, qui occupe en paix l'âme et la nourrit sans aliment, devient une beauté et un bonheur inconcevable, renfermant tout bonheur et toute beauté.

 ... vous trouverez le tout caché au fond du rien.

Ayez courage en votre misère et en votre pauvreté, gémissez doucement et désirant humblement de voir et de trouver au travers de toutes ces misères ce Dieu caché, qui vous chercher, quoiqu'il vous paraisse que vous vous enfuyez. Soutenez fortement ce combat et vous trouverez qu'en perdant et succombant par vos faiblesses, vous vaincrez le très-fort : car ce Dieu d'amour Se laisse gagner et même garrotter dans la suite pas un cœur humblement amoureux et accablé..."

Jacques Bertot, Le Directeur mistique, III, 15, 1726

jeudi 3 décembre 2020

L'hiver est-il la fin ?



L'hiver est nécessaire. Mais il n'est pas la fin.

 La plupart des spiritualité non-dualistes sont dans le rejet de la vie.

Nisargadatta, Ramana, Krishna Menon, Shankara, Sâmkhya, Patanjali : tous aspirent à effacer la vie. Tous sont nihilistes. Ils dévalorisent la vie au nom d'une réalité supérieure. Entre l'état de veille et le sommeil profond, il choisissent le sommeil profond, sans forme, indifférencié, immobile, et ils excluent l'état de veille, sa versatilité, ses différences, ses mouvements.

Certes, le moment dualiste est incontournable. On ne peut faire sans. En effet, il faut passer par ce moment où l'on réalise que l'on est pas QUE le corps, pas QUE le mental, etc. Ce moment de transcendance est vital, justement. Il est éveil, réveil, expansion, arrachement à la Matrice divine. L'être s'y délivre de son autohypnose. Silence au-delà des mots, silence au-delà de tout ! Je ne suis ni ceci, ni cela. Ce rien qui me délivre de tout est sans prix.

Mais, si je prend cela pour exclure la vie, alors ce rien si précieux devient le pire des poisons. Et ne nous y trompons pas : l'indifférence ne fera pas non plus l'affaire. Dire : "Oh, il n'y a personne, il n'y a rien, juste Cela" et ajouter "Les désirs du corps-mental ne font que suivre leur corps" en adoptant une posture prétendument indifférente, cela mènera à une impasse. Il y aura des réactions. Il y a toujours des réactions dans la vie. Cela n'est pas un problème. Le problème, c'est que ce genre de posture d'exclusion indifférente ("je suis au-delà de tout, je suis indifférent à tout") ne permettra pas de surmonter ces réactions, qui deviendront des obstacles infranchissables.

Et quand bien même, par un tempérament singulier, on échapperait à ces réactions, on passerait à côté du véritable trésor. Pour s'y perdre, il est indispensable de reconnaître que "je suis tout", que tout est la manifestation de l'absolu, et non pas une simple tromperie, une illusion sans valeur qui viendrait planer au-dessus de la réalité d'une conscience passive, inerte, d'un sommeil profond érigé en seule réalité. Le sommeil profond, le silence entre deux pensées est une facette du diamant, non le diamant même. 

Accepter, intégrer. Mieux : aimer. Non pas endurer ou rejeter ou condescendre ou laisser dans l'indifférence. Aimer.

Concrètement, cela passe bien sûr par le silence intérieur, par des vacuités immenses et longues, et aussi par des nuits, des déserts, des sécheresses. Mais voilà : le vide n'a pas de valeur en soi. Il ne fau pas l'idolâtrer. Et je le répète : la posture d'indifférence théorique envers la vie, qui consiste à dire que "la vie je la laisse couler, je suis le Témoin de cette illusion qui ne m'affecte pas, qui ne peut rien me faire, car je suis au-delà d'elle, elle n'est qu'un reflet en moi, non séparé de moi", ne fera pas l'affaire. Et je tiens vraiment à préciser, quitte à passer pour lourdingue : le vide est infiniment précieux. Pas de vie intérieure durable sans ces précieux vides. Pas de veille sans sommeil, pas de renaissance sans mort, pas de printemps sans hivers, pas d'unification sans, d'abord, cette phase dualiste. Oui, mille fois oui. 

Mais si le sommeil profond (=le silence entre deux pensées) est un aspect du tout, il n'est pas le tout, il n'est pas l'absolu. L'unité pure n'est pas l'absolu. Le Soi n'est pas simplement l'absence de différences ! Le Soi n'est pas simplement négation, transcendance indicible. "Ni ceci, ni cela" n'est pas le Soi. Le sommeil profond n'est pas le Soi. L'être pur n'est pas le Soi. Ce sont des manifestations du Soi, de l'absolu, du divin, du mystère. 

Quand on dit que "le Soi est conscience", il ne faut pas croire que cette conscience soit un Témoin inerte, comme une bûche, comme une pierre. Si on le dit, c'est un artifice pédagogique pour pointer un aspect de cet Indicible. C'est pour se délivrer de l'hypnose des noms et des formes. Mais cela ne définit pas l'absolu même. Car l'absolu même est ineffable : il est la synthèse des opposés, synthèse de l'état de veille et de l'état de sommeil profond, synthèse du "je ne suis rien" et du "je suis tout". 

Ainsi voyez que "conscience" ne désigne pas un état particulier, mais le pouvoir de se réaliser comme affirmation (=état de veille), comme négation (=état de sommeil profond), et d'évoluer vers une synthèse de plus en plus riche de ces opposés, vers une réconciliation qui est la seule véritable "non-dualité" qui vaille. Mais la "conscience" ne se réduit, ni à l'état de veille (comme le croient la plupart des humains), ni à l'état de sommeil profond (comme le croient Nisargadatta, etc.).

Or, si l'on n'est pas certain de cela, même sur un plan strictement "intellectuel", on ne pourra jamais le vivre. Si, en effet, j'écoute pendant des années le même message sur "je ne suis pas le corps, pas le mental, ce sont des illusions, puissè-je être indifférent", etc. (avec des variantes verbales, mais cela n'y change rien), comment pourrai-je jamais réconcilier les opposés ? 

Certes, je n'ai "rien à faire", seulement me laisser faire. Vide. Silencieux. Me laisser simplifier. Mais je sais, quelque part au fond de moi, que ce qui se fait en moi, sans moi, est bon et beau, et que cela n'est pas une simple négation (l'état de sommeil profond pris comme un absolu), mais une négation pour une affirmation, un vide pour un plein, une mort pour une renaissance, un hiver pour un printemps.

L'hiver n'est pas la fin.




samedi 21 novembre 2020

Ne pas confondre intégration et équilibre




Harîti, déesse indo-grecque, 2dn siècle, Pakistan



 Dans un article précédent, j'évoquais l'idée de dialectique comme loi de la vie - thèse antithèse synthèse, "dépasser en intégrant". Mais cette sorte de tension entre des opposés doit être distinguée de la complémentarité.

En effet, l'opposition dialectique se joue entre des termes qui ne sont pas égaux. Ainsi, le mental n'est pas l'égal de la pure présence. Il semble s'opposer à elle, mais ils ne sont pas sur le même plan. Le mental tend à être objectif (des pensées que l'on peut pointer du doigt de l'attention), tandis que la présence est subjective. Elle se sent elle-même, mais on ne peut la désigner comme on désigne une chose. Et c'est justement cette inégalité qui est une hiérarchie, laquelle s'enracine dans du sacré. Et c'est justement cette disproportion entre les deux plans qui permet la progression dialectique. La tension engendrée par l'inégalité est à la fois l'obstacle et le moyen de le surmonter, comme le vent qui freine le voilier peut le faire avancer.

Alors que les complémentaires sont égaux. L'homme et la femme sont égaux. 

En outre, la dialectique ne vise pas un équilibre ni la production d'un effet que l'un des termes seuls ne saurait produire, à l'image du cul-de-jatte et de l'aveugle. La dialectique vise une réconciliation d'un effet avec sa cause, comme les vagues avec l'océan. Il y a 1 les vagues 2 l'océan 3 les vagues dans l'océan, comme manifestation de l'océan. Mais les vagues et l'océan sont sont ni égaux, ni complémentaires.

La progression par intégration de la personne, du mental, de la dualité, dans l'unité, tout cela doit être distingué du problème de l'équilibre entre les forces opposées qui s'affrontent dans l'âme. Equilibrer mon masculin et mon féminin, mon cœur et ma tête, et ainsi de suite, ça n'est pas le même mouvement que les cycles d'intégration du mental dans la présence, car la présence n'a pas besoin du mental, de même que l'océan n'a pas besoin des vagues. Certes, les vagues sont une manifestation du mouvement total de l'océan, mais les vagues ne viennent pas compléter ou équilibrer l'océan. 

Dans la vie intérieure, je découvre un absolu qui, d'abord, semble nier tout le reste. C'est l'antithèse et c'est l'impasse dans laquelle on se sent bien souvent bloqué. Mais ensuite, on revient vers "tout le reste", qu'on le veuille ou non, par lucidité, par sagesse ou, le plus souvent, poussé par les forces de la vie elle-même. Et puis on revient vers l'absolu, ou l'absolu revient vers nous. C'est un mouvement en spirale, car on ne revient jamais exactement au même point : il y a progression.

Mais à côté de cette progression, il y a aussi la tension entre les forces opposées et complémentaires en notre âme. On réalise peu à peu cette complémentarité. Il y a alors comme le mouvement d'un balancier, un mouvement qui tend vers un équilibre. Par exemple, entre la veille et le sommeil, entre l'activité et le repos, entre la connaissance et l'amour, entre la raison et l'intuition, entre les recettes et les dépenses, etc. 

Je crois qu'il faut distinguer clairement ces deux types de tension, même si les tensions entre complémentaires se reflètent souvent dans l'opposition entre l'absolu et le relatif, entre le divin et l'humain, entre l'impersonnel et le personnel. Intégration et équilibre restent cependant deux mouvement distincts, quoique liés. La tension entre des forces psychiques ou vitales opposées interfère en effet avec la quête de l'intégration du corps-mental dans la présence. D'où les confusions. D'où le besoin de clarté.

jeudi 19 novembre 2020

Que faire si l'on "perd l'éveil ?"




 Souvent, nous avons le sentiment que la spiritualité est une négation de la vie.

Pourquoi ?

Parce que ces spiritualités s'inscrivent dans un schéma binaire, thèse/antithèse. Ce que l'on appelle parfois des antinomies, des "lois" qui s'opposent. 

Ainsi :

1 - Je suis mon corps VS 2 - Je ne suis pas mon corps

1 - Je suis une personne VS 2 - Je ne suis personne

1 - Je suis le mental VS 2 - Je ne suis pas le mental


D'où une sensation de conflit, de déchirement, et des hauts et des bas en conséquence. Ces variations ne sont pas un mal en elle-même, mais dans ce contexte elles sont mal vécues, car elles sont interprétées comme des retour en arrière, des chutes. On a donc le sentiment de perdre son temps, et on se décourage, ou on culpabilise, ou on cherche d'autres méthodes, etc. On essaie la méditation, l'ascèse, la diététique, on a le sentiment d'en faire trop ou pas assez, d'être balloté entre des vents contraires, d'être instable, pas fait pour la spiritualité, etc. Ainsi, ce schéma binaire est une impasse. C'est pourtant celui de la plupart des  spiritualités : pas éveillé/ éveillé, profane/sacré, bas/haut, impur/pur, échec/réussite... Encore une fois, ce schéma conduit à des impasses, car sa logique du "tout ou rien" et du "ou bien... ou bien" engendre des tensions insupportables. On a le sentiment de retomber au point de départ, de stagner, de "perdre l'éveil", de redevenir décentré, d'être repris par l'agitation, le mental, et ainsi de suite.

En réalité, il n'y a pas de retour au point de départ. Pourquoi ?

Parce qu'en réalité, le schéma de la vie dans tous les domaines, et pas seulement dans la spiritualité, n'est pas binaire, mais ternaire.




Ainsi :

1 - Je suis mon corps 2 - Je ne suis pas mon corps 3 - Je suis plus que le corps et j'intègre je corps

1 - Je suis une personne 2 - Je ne suis pas une personne 3 - Je suis plus qu'une personne et j'englobe cette peronne

1 - Je suis le mental 2 - Je ne suis pas le mental 3 - Je suis plus que le mental et j'embrasse le mental

Je suis "à la fois x et non-x" : thèse, antithèse, synthèse.

Le troisième temps, qui est le plus important, est celui de la synthèse. C'est lui que je peux, à tord, prendre pour un retour en arrière. Le mouvement de la vie n'est pas une oscillation de haut en pas, sur place. C'est un mouvement en spirale. Je reviens au-dessus de mon point de départ (le corps, la personne, le mental), mais pas au même point. En effet, je suis désormais plus haut, c'est-à-dire que, oui, j'ai un corps et je suis ce corps, mais je suis plus que lui. Mais ce dépassement inclut le corps, il ne l'exclu pas. La formule de la vie - spirituelle ou non - est donc "dépasser et inclure". Mieux : "dépasser en incluant". 

Il n'y a donc pas de chute. "Perdre l'éveil", c'est en réalité revenir vers le corps, vers la personne, vers le mental, pour les intégrer, afin de réaliser qu'ils sont inclus dans la conscience infinie que je suis, dans le silence que je suis. Et cela est vari pour tout, pour tous les couples de contraires. C'est d'ailleurs la tension entre eux qui anime le mouvement vital, comme dans la respiration. Le vide appelle le plein, le plein a besoin de vide pour s'étendre. Quand j'e "perds l'éveil", il ne faut surtout pas nier ces opposés en prétendant les dépasser sans aucune synthèse : il faut comprendre que l'un des termes est inclus dans l'autre. 

Par exemple, 1 - je suis perdu dans mon bavardage 2 - Je découvre le silence 

Ensuite, j'ai l'impression d'être repris par le bavardage, un état d'hypnose.

Pour sortir de cette impasse, je dois réaliser que les pensées nourrissent mon expérience du silence, un peu comme des mantras ou comme des bols tibétains. Et que les pensées sont des manifestations de la conscience silencieuse, comme les vagues mettent en valeur l'océan en dehors de laquelle elles n'existent pourtant pas.

Ainsi, il n'y a pas de retour en arrière, seulement des cycles d'intégration. Je vais du mental à l'au-delà du mental, dans un mouvement d'intégration, de synthèse, de réconciliation toujours plus complet. Et donc je ne me décourage pas. J'acquière cette sagesse de comprendre que la vie est dialogue, va-et-vient, oscillation, vibration, cycles. Aller d'un extrême à l'autre est naturel : c'est la naissance et la mort, le jour et la nuit, l'expir et l'inspir. Et je ne cherche pas non plus un "juste milieu" en étouffant les extrêmes. Non, j'essaie d'intégrer un extrême dans l'autre, et vice-versa. C'est tout le secret de la vie intérieure. Pas de régression, seulement des mouvements d'intégration. Nous le savons tous, au fond. Alors prenons-en acte.

mardi 7 avril 2020

Trois essentiels de la vie intérieure


"Pour que l'homme jouisse fruitivement de Dieu,
trois choses sont nécessaires : 
être en paix véritable,
se taire intérieurement,
adhérer [à Dieu] avec amour.

Celui qui doit trouver la paix véritable entre lui-même et Dieu
doit avoir une telle affection pour Dieu, qu'il puisse, le coeur libre et pour l'honneur de Dieu,
renoncer à tout ce qu'il exerce ou qu'il aime de désordonné,
et qu'il possède ou pourrait posséder contre l'honneur de Dieu.
C'est là le premier point, qui est obligatoire pour tout homme.

Le second point, c'est de se taire intérieurement,
c'est-à-dire être libre et sans images de toutes les choses 
que l'on a jamais vues ou entendues.

Le troisième point, c'est d'adhérer amoureusement à Dieu ;
et cette adhésion même est fruition,
car celui qui adhère à Dieu par amour pur et non pour sa propre utilité,
jouit fruitivement de Dieu dans la vérité,
et il sent qu'il aime et qu'il est aimé de Dieu."

Jan van Ruusbroeck, La Pierre brillante, traduction Max Huot de Longchamps

"Être en paix véritable" : un certain renoncement extérieur, un certain silence extérieur. Un cadre minimal : naturel, culturel et moral, doc.
"se taire intérieurement" : le silence intérieur, rester muet, méditation de l'espace lumineux, de la transparence abyssale.
"adhérer [à Dieu] avec amouré : la vibration cordiale, le ressenti viscéral, le premier instant du mouvement, du désir, l'élan pur.

jeudi 30 janvier 2020

Laisser le Tout-présent me simplifier

Brindilles...

La vie intérieure, une simplification :

"Dieu est infiniment simple, en ce qu'il est dépouillé de toute composition et multiplicité. Sa puissance est lui-même, sa sagesse est lui-même, son amour est lui-même, la jouissance est infinie qu'il a de soi-même, est lui-même, et les trois Divines Personnes ne sont que la même très simple et infinie essence.

Au premier degré, nous nous occupons en plusieurs et directes méditations, prises sur des sujets tous différents, et par ainsi nous agissons beaucoup et sommes dans une grande multiplicité.

Au second, nous restreignons et recueillons notre esprit à une sainte méditation qui est celle de Dieu, et encore pour le regard de sa seule immensité, de son existence et de sa sainte présence. Et par ainsi nous commençons à nous simplifier.

Au troisième, nous ne recherchons plus comme Dieu est présent et nous ne nous évertuons plus grossièrement de produire des affections en la sainte présence. Mais par l'abondance de la grâce et opération de Dieu en nous, et par une sainte habitude nous possédons le sentiment de sa sainte présence, et nous conservons une vue intérieure de lui tout présent dans laquelle nous formons nos affections, non plus activement et grossièrement, mais passivement et intimement, de sorte que nous devenons encore plus simples et détachés de nous et de nos actes.

Au quatrième, non seulement nous retranchons les méditations, mais encore les diverses affections sur Dieu présent : et communément nous nous contentons d'une élévation simple, amoureuse et respectueuse de notre esprit sur Dieu tout présent. Et par ce moyen nous sommes rendus encore plus simples.

Au cinquième, comme plus passif et surnaturel, Dieu nous fait perdre notre propre activité et tout notre effort grossier du quatrième degré, avec lequel nous tâchions d'élever notre esprit à lui. De sorte qu'il nous fait faire cette élévation d'une manière plus passive et surnaturel. Et par même moyen il nous rend plus simples et plus intimes.

Au sixième, Dieu nous prive du regard de notre entendement sur lui tout présent et il ne nous laisse que le seul amour, amour sans aucune connaissance actuelle, et par conséquent obscur et ténébreux, dont nous restons tous désolés, craignant de retourner en arrière et de devenir oisifs et moins spirituels, quoi que pourtant nous devenions plus simples, plus intimes et plus élevés, en ce que nous sommes très noblement occupés au meilleur, qui est l'amour.

Au septième, Dieu nous laisse bien son amour, voire même il nous l'augmente, mais il nous prive de tout sentiment de lui, voire même il nous en donne un sentiment tout contraire, par les diverses rebellions de la partie inférieure et par le peu d'action et de résistance sensible de la partie supérieure, dont nous restons encore plus troublés et angoissés, mais en vérité plus simples, plus éloignés de nous et de nos actes, plus purgés de nous-mêmes et de nos imperfections et plus déiformes.

Et au huitième, non seulement nous pratiquons toutes les vertus les plus excellentes, mais encore nous n'opérons plus imparfaitement, bassement, activement et humainement, mais très parfaitement, hautement, passivement et divinement, en ce qu'en toutes nos œuvres nous sommes comme continuellement mus et agis de Dieu. Et par même moyen nous vivons dans une très bonne simplicité, nudité et aliénation de nous-mêmes.

Et par cette simplification de nous-mêmes, nous acquérons une union et si j'ose dire, une unité très admirable avec Dieu."

Les Huit Degrés de l'oraison, par Simon de Bourg-en-Bresse, moine capucin du Grand Siècle, à paraître bientôt chez Arfuyen

Notez que tout ce qu'il y a à faire est de se laisser faire. In-action divine, action intérieure qui détermine une vie intérieure, par l'intérieure, qui flue de l'intérieur vers l'extérieur. Notez aussi que l'individu est simplifié, qu'il ne cesse pas, et que son libre-arbitre est toujours respecté. Enfin, l'accès à Dieu est directe, car Dieu est le seul moteur efficient. De plus, comme il n'y a pas de parties en Dieu tout simple, il n'y a pas de parties de la connaissance de Dieu. Dieu est connu d'un seul coup, tout entier en une présence immédiate. En revanche, mon être a des parties, des parties de mon corps, de mon âme et de mon esprit. L'inaction de Dieu sur elles a donc des parties. Les effets de la connaissance immédiate de Dieu sont donc progressifs. Voilà une voie simple : s'ouvrir instinctivement à Dieu, c'est l'éveil instantané. Puis se laisser faire peu à peu, dans toutes les parties de son être.

dimanche 13 octobre 2019

Présence substantielle de Dieu et transformation en Dieu : voie directe ou progressive ?

une seule lumière, une infinité de rayons uniques


L'autre jour, un ami me demandait : 
Si tout est déjà conscience, pourquoi "plonger en soi" ? Pourquoi aspirer à une expérience (spéciale ?) si toute expérience est également l'absolu ? Pourquoi ne pas se contenter de cette intuition ?

Oui, c'est une vraie question : Si tout est Ce Qui Est, pourquoi aller chercher plus loin ?

Cette approche existe. Pour moi, elle me laisse avec le sentiment que quelque chose manque. Il y a l'intuition. Mais il y a aussi l'expérience, avec ce qu'elle implique d'évolution, de progrès, de hauts et de bas, d'effort aussi. Mais pourquoi, si tout est Ce Qui Est ?

Jean de la Croix offre cette piste, il distingue entre l'Être pur, qui est toujours déjà Ce Qui Est ("la présence substantielle de Dieu") et l'union intime et transformante en Ce Qui Est ("l'union et la transformation de l'âme en Dieu"). Cette distinction me semble pertinente et utile.

Il décrit ainsi le premier aspect, dans sa Montée du Carmel (II, 5, 3) :

"Pour entendre que est cette union [=cette transformation de l'âme en Dieu] dont nous traitons,
il faut savoir que Dieu est présent en toutes les âmes, fut-ce celle du plus grand pécheur du monde, et qu'il y est présent en substance. 
[Qu'est-ce à dire ? Comment en être certain ? En quel sens Dieu est-il présent, si je ne le sens pas ?]
Et cette manière d'union est toujours [déjà] faite [=accomplie] entre Dieu et toutes les créatures, grâce à laquelle il les conserve en leur être ; de sorte que, si elle venait à manquer, elles s'anéantiraient aussitôt et ne seraient plus.
[Autrement dit, Dieu est d'abord et toujours déjà l'être de tout ce qui est ; "je suis" : en ce sens, je suis toujours déjà uni à Dieu ; Dieu est l'être ; sans lui, sans cette union substantielle, sans cette "union" qui consiste à être Ce Qui Est, rien ne serait ; ça tombe sous le sens ; Mais si tout est toujours déjà Dieu en substance, alors à quoi bon la vie intérieure ? Il répond :]
Quand nous parlons de l'union de l'âme avec Dieu, ce ne sera pas à propos de cette présence substantielle de Dieu qui est toujours [déjà] faite en toutes les créatures [car certes, il serait vain de chercher à faire ce qui est déjà fait],
mais de l'union et de la transformation de l'âme en Dieu qui n'est pas toujours faite,
[Il y aurait donc une autre union, d'un autre ordre que Ce Qui Est. Qu'est-ce ?]
mais qui se fait seulement lorsqu'il y a une ressemblance d'amour.
Et celle-ci se nommera union de ressemblance, comme l'autre s'appelle union essentielle ou substantielle."

"Une ressemblance d'amour" ? 
De quoi parle-t-il ?

Il veut dire qu'en plus d'être, nous désirons. En plus d'avoir un entendement, c'est-à-dire une faculté de voir l'invisible, de contempler Ce Qui Est, nous avons un coeur (une "volonté", aussi appelée libre-arbitre) qui est aussi fait "à l'image et ressemblance" de Dieu. Mais, à la différence de notre être, qui ne peut être que Ce Qui Est, notre coeur peut s'écarter de Ce Qui Est, de Dieu, de l'être. Je peux imaginer, désirer, vouloir autre chose que l'être. Je peux vouloir contre Ce Qui Est. Et par conséquent, même si, comme tout ce qui est, je suis déjà Ce Qui Est, je puis encore m'en écarter. Et c'est ce que nous faisons tous à chaque instant, en nous détournant de la vibration la plus profonde de notre être. Quand je veux ce que je veux, je suis dans l'égoïsme, je me dresse contre Ce Qui Est, et je m'en éloigne, je "passe à côté", quand bien même "je suis", étant tout entier, toujours déjà, de cet être qui est nécessairement, par essence, Ce Qui Est. Et donc, tout en étant déjà Ce Qui Est, je m'en éloigne par mon coeur, par mes choix, instant après instant. 
Par conséquent, "je suis", mais je consacre mon être que je reçois de l'Être, à être autre chose, à être contre Ce Qui Est. Et donc j'aspire à me réconcilier, à m'unir avec Ce Qui Est.
Car je vois que je ne suis pas seulement Ce Qui Est : je suis aussi désir, liberté, choix ; et donc, je porte en moi la possibilité d'errer, de me tromper, de m'égarer. Je peux "m'identifier à" : cette liberté ouvre la porte de tous les possibles, y-compris les pires. Même si "je suis". Car enfin, je vois que je ne suis pas simple, comme cette pierre. Elle, elle est. Rien de plus. Elle est simple. Elle est seulement ce qu'elle est. Toute son union à Dieu est dans son être, dans sa simple présence, car elle n'a nullement le pouvoir de s'écarter de son être. Mais moi, c'est différent. En plus d'être, je suis conscient. Imaginant. Pensant. Choisissant. Et cette "conscience de" introduit la possibilité d'un décalage entre "je suis" et ce que je choisi de faire de ce "je suis". Je peux choisir un "je suis David", "je suis grand, vieux, riche, ceci, cela"... Je suis "libre" signifie que j'ai le choix. Ce Qui Est me fait ce don, car Ce Qui Est, n'est pas seulement Ce Qui Est, mais aussi désir, choix, imagination, pensée, jugement, bref liberté. Liberté. Et donc, ça n'est pas tout d'être ; il faut encore aimer Ce Qui Est. 
"Être" est toujours déjà. Mais aimer... Vouloir Ce Qui Est, ou faire de ma liberté un seul mouvement avec la liberté de Ce Qui Est... Cela est une autre union, qui n'est pas toujours déjà faite. Elle reste à faire. Toujours encore. Peut-être à jamais. 
Bien sûr, on peut dire que "aimer Ce Qui Est" n'est rien d'autre que "réaliser que Ce Qui Est est toujours déjà ce que je suis et tout ce qui est. Sans doute la "transformation de l'âme en Dieu", à faire car elle n'est pas toujours déjà faite, consiste à réaliser que tout est, toujours déjà, uni à Dieu, du seul fait d'être. Oui. Mais cette réalisation est du coeur, du désir, de la volonté, de l'affect en moi. Et donc, elle peut toujours évoluer, s'approfondir ou régresser, car je reste, toujours et à jamais, libre. Il n'y a sans doute pas de réel retour en arrière possible. Mais l'évolution, avec ses semblants de hauts et de bas, est de l'ordre du fait. Car je ne suis pas "être" pur et simple ; non, je suis "acte d'être", je suis liberté de me faire être, ainsi et autrement. C'est ce pouvoir, vertigineux et inouï, qui justifie la vie intérieure, le chemin spirituel. 
Ça n'est pas tout d'avoir l'intuition, aussi immédiate soit-elle, que "je suis". Encore faut-il l'aime, m'y accorder, l'épouser, m'y laisser transformer, y mourir et y renaître, instant après instant, jour après jour.
Voilà pourquoi le débat sur la voie "directe" ou "progressive" m'a toujours laissé perplexe. Car enfin, la voie est directe, puisque, comme le rappelle Jean de la Croix, tout est Ce Qui Est. Mais elle est aussi "progressive", car encore me reste-t-il à aimer, à vouloir, à désirer, à penser, à mémoriser, à sentir, bref à incarner. A mettre tout mon être en harmonie avec Ce Qui Est, avec ce que je suis toujours déjà. Me laisser recréer, transformer en Dieu : voilà la progression, progression dont le moteur est l'intuition directe que tout est toujours déjà Ce Qui Est.

dimanche 20 janvier 2019

Le mental est-il mon ennemi ?



Quand la souffrance est trop intense,
vient parfois un moment où l'on 
se tourne vers la vie intérieure,
la possibilité pressentie
d'une vie de paix et de joie,
fondée sur la connaissance expérimentale.

L'expérience de la vie intérieure 
comprends deux moments :
l'éveil et l'intégration.

L'éveil est la réalisation de notre Moi profond au-delà du mental, par exemple en savourant la pure présence entre deux pensées.

L'intégration est la réalisation que le mental est lui aussi pure présence silencieuse, comme les vagues ne sont pas séparées de la mer.

L'éveil est facile. Il s'agit de voir que, même sans aucun bavardage intérieur, "je suis". Il y a ici une dimension de réflexion pour voir aussi les implications de cette vision. Autrement, on se dit "bon, et alors ?". Le tout n'est pas de trouver le trésor. Encore faut-il reconnaître qu'il s'agit bien du trésor. Si on le prend pour un tas de cailloux, on passe à côté. Mais se voir soi-même est facile. Se voir sans image ni concept. C'est facile car simple. Il n'y a pas de couches, ni de facettes, aucun voile ne peut recouvrir notre essence, sauf la croyance qu'il existe des voiles.

L'intégration est difficile. L'obstacle principal est la croyance que les pensées interrompent la Présence. Il est très difficile de reconnaître la présence au-delà des pensées en plein cœur de l'agitation des pensées. Il faut donc d'abord reconnaître cette présence en l'absence des pensées, entre deux pensées.

Mais du coup naît la croyance que les pensées et le silence de la pure conscience sont incompatibles. C'est l'obstacle ultime. A cause de cette croyance, on est "en famine", on croit que l'on ne peut "méditer" tant qu'on est plongé dans l'agitation du quotidien. De ce fait, on reporte sans cesse la "méditation" en se disant que, plus tard, quand les enfants seront grands, quand la crise sera passée, quand on aura fini les courses, quand on sera au calme, on pourra alors se consacrer à l'essentiel.

En réalité, cette idée que le mental est un adversaire du silence, de la paix profonde, est ce qui nous empêche profondément de vivre la paix. D'autant plus que c'est, typiquement, une manipulation mentale, une entourloupe dont nous sommes à la fois bourreaux et victimes.

Donc la méditation où je regarde pour de bon si vraiment les pensées empêchent la clarté silencieuse de briller, est vitale. Sans cela, on se retrouve dans l'impasse. La plupart d'entre-nous sommes bloqués là. Et il en va de même pour les sensations, les émotions, les tensions... Nous les jugeons comme des ennemis. Alors qu'il faut accepter aussi ces tensions, ces refus, ces fuites et ces distractions. 
Pourquoi l'espace sans limites craindrait-il les pensées ?

Une pensée est une phrase, faite de mots, lesquels sont faits de syllabes. Les syllabes sont des sons, qui sont des vibrations. La conscience est vibration. La tradition du tantra non-duel rappelle cette expérience : le bavardage qui empoisonne les vies humaines est fait de mots, faits de syllabes. Ces syllabes sont les Yoginis, les Dakinis, les énergies de l'Être, du silence, du vide tout-puissant qui palpite ici-même, en cet instant.

N'est-il pas ridicule que l'océan ait peur des tempêtes ? Dire "oui", c'est dire oui au "non" aussi ! Et dire "oui" au "non", c'est concrètement prendre conscience des tensions, du bavardage... mais sans commentaire. Et si un commentaire surgit, il est aussi accepté, accepté énergétiquement. Il ne s'agit pas d'accepter son SENS, mais juste de l'accueillir comme sensation. Et alors il se détend. 

Il ne s'agit pas, en effet, de croire à la pensée "je suis quelqu'un de nul et malheureux" et de l'accepter en s'y résignant. Ce serait une sinistre torture ! Non, mais ce qui est puissant, c'est de l'accueillir comme vibration dans notre corps subtil qui lui-même "flotte" dans l'espace infini. L'écoute de la tension se dilate dans le silence. Sans rien forcer. Sans crainte, sans avoir peur de la peur.

Mais cela ne suffit pas. Il faut encore réaliser que la pensée est présence silencieuse. Une pensée est un mot, un mot n'est pas séparé du silence vivant dans lequel il émerge. Il faut le comprendre intellectuellement et le vivre pour en être convaincu. C'est vital. Sans cela, point de paix profonde. Comment pourrait-on vivre tranquille tant que l'on se croit menacé par le mental ?

Même si l'on vit un moment de silence, on reste angoissé par le retour du mental, des tensions, de l'agitation. Est-ce la vraie paix ? est-ce la joie véritable ?

Non. Donc il faut regarder les pensées pour voir si, oui ou non, elles sont la paix même, ou bien si la paix ne revient qu'après la disparition d'une pensée. Tant que la Présence reste conditionnée, ça n'est pas la Présence.

Une autre impasse est celle de la transcendance hautaine : se réfugier dans un "mais je suis la Présence qui n'est pas affectée par les pensées". Il y a alors encore coupure entre les pensées et la Présence et l'idéal d'une Présence ininterrompue reste un doux rêve.

Bien sûr, nous pouvons croire qu'il est possible de vivre à jamais sans aucune pensée. Mais cela n'est justement possible que dans l'acceptation des pensées. Tant que nous croyons que le mental est notre ennemi, nous resterons les esclaves du mental.

Les pensées ne disparaissent jamais complètement. Mais elles changent de qualité. Elles ne sont plus ressenties comme des irruptions qui interrompent le silence intérieur. Le bavardage se fait plus rare. Les pensées surgissent en harmonie avec le silence, comme dans vagues de clarté dans l'immensité intérieur.

jeudi 29 novembre 2018

Soyons fous, soyons dualistes !


La doctrine non-dualiste est-elle un dogme nécessaire à l'éveil et à la vie intérieure ?

Je suis persuadé que bien des gens ont vécu cette vie sans adhérer exactement à l'idée que l'on se fait aujourd'hui de la non-dualité. Une vie intérieure achevée, j'entends.

Prenons les mystiques catholiques.

Ils reconnaissent que le centre de l'âme est Dieu et que le but de la vie intérieure est d'être transformé en Dieu, de "ne plus faire qu'un esprit avec lui". Et pourtant, Dieu reste Dieu et l'individu reste l'individu.

Cette approche n'est pas sans beauté ni avantage. Certes, elle est loin d'être strictement "dualiste". Mais elle n'est pas exactement non-dualiste non plus.

D'où vient cette vision originale ?
Des néoplatiniciens tardifs, surtout Proclus, à qui le christianisme a emprunté à peu près tout, notamment l'idée de Trinité (l'être, la vie, l'intellect : procession, réversion, auto-constitution). Mais aussi l'idée que tout est dans l'âme.

En effet, contrairement à Plotin pour qui l'âme peut sortir d'elle-même pour accéder à l'Intellect et à l'Un, pour Proclus les frontières hiérarchiques sont infranchissables : l'âme ne peut quitter son rang. Mais elle a une trace de l'Un en elle, "l'Un de l'âme" dont reparlerons les Chrétiens platonisants.

Ainsi, chacun reste à sa place et pourtant chacun peut faire un avec l'Un. Avec la vie trinitaire, c'est la base de la vie intérieure chrétienne.

La question que je me pose est : 
Y a-t-il une doctrine minimum sans laquelle une vie intérieure ou l'éveil sont impossibles ?
Ou bien quel est le degré d'indépendance de la doctrine possible par rapport à l'éveil ?

Peut-être être éveillé sans être humain ?
En étant vénal ?
Egocentré ?
Ignorant ?
Superstitieux ?
Manipulateur ?
Inculte ?
En ayant le foot comme seule philosophie ?
En étant fanatique ?
En aimant pas les chats ?

Y a-t-il des limites ? 

dimanche 30 septembre 2018

Un Silence offert à la vie du Dedans


Voici un témoignage d'une collègue de la région d'Angers semble t-il, qui date des années soixante. Une recherche simple, dépouillée, indépendante, une vie intérieure vraie :

"La Vacuité surgit parfois de la manière la plus inattendue - interrompant par exemple une douleur violente (...)
Essayons de caractériser cette Vacuité, lorsqu'elle se constitue avec plus de continuité. L'impression qui domine est rendue par le mot que nous avons choisi pour la désigner : celle d'un Vide, d'un Rien mais qui, bien loin de décevoir, comble, tout au contraire. Une Vacuité. Les images qu'on pourrait utiliser ne rendent pas cette impression spécifique. 
Les moins inadéquates ? 
L'air, subtil, léger, invisible, clair, le vent. Le silence et son étrange musicalité, après qu'on ait longuement entendu le murmure de la mer. La transparence de certaines flaques d'eau dans les rochers, si parfaite, qu'elles sont entièrement invisibles. Ou bien, on pensera à un mouvement : celui...du rein dans le vide ! A une échappée. A une fuite longue et longue et longue, dans l'espace. 
C'est sans doute cette image de l'espace qui est la plus satisfaisante. Il n'est rien. Mais pourtant tout se situe en lui. Il est vide, nu, illimité, parfait, présent ; nous sommes en lui, il est en nous, là, partout. Il est sans pouvoir, mais le lieu où se déroule tout pouvoir. Sans lui, tout serait confusion inextricable ; par lui tout s'ordonne ; est simplement, là. Notre propre centre est en nous, certes, mais en lui tout autant et mieux encore. Il est inconcevable, irreprésentable, insaisissable, lui-même sans rapports, mais le lieu de tout rapport.
(...)
Ainsi un nouveau mode d'être s'est découvert : il ne détruit rien de l'ancien, mais il le met, lui, ses ambitions, espérances et prétentions, à sa juste place. Le problème métaphysique n'est pas résolu : il est dissipé."

Geneviève Lanfranchi, De la vie intérieure à la vie de relation, 1966, pp. 79-81

On trouvera des extraits de son Journal dans Le Vide, Hermès, éditions Les Deux Océans

lundi 10 septembre 2018

Maîtrise du corps par l'esprit ?

De façon générale, je suis plutôt sceptique sur les effets des approches corporelles sur la vie intérieure.

Je pratique différents éléments de yoga et de gymnastique pour la santé et le plaisir. Mais le sport, surtout quand il s'agit de compétition, me semble vain.
Cependant, je suis parfois stupéfait de la maîtrise du corps quand elle semble aller vers une maîtrise de l'esprit. Je voudrais ici proposer trois exemples, trois exemples où l'humain se dépasse et nous fait réfléchir. Je n'évoque pas le cas de l'apnée, ce sera peut-être pour une autre fois.

1 -Le premier exemple n'est pas un modèle spirituel, certes, mais il montre une maîtrise extraordinaire du corps et de la force. Ceux qui ont déjà essayé de s'exercer aux anneaux savent de quoi il retourne. C'est proprement surhumain, quoi que le contexte laisse à désirer sur le plan esthétique :



2 - Le deuxième exemple est mieux connu, il s'agit du "free trail" ou course en nature sur de longues distances (plus de 150km).  Il y a, entre autres courses, celle de Badwater, 217km à courir d'un coup en plein mois de juillet dans la Vallée de la Mort en Californie. Mais voici la Barkley, inventée par un Américain un peu fou :


3 - Enfin, la grimpe. Avec un type incroyable Alex Honnold. Il a fait El Capitan, 1000 mètres sans cordes ni équipements, en près de Quatre heures. Oui, sans cordes ni équipement. Juste avec son corps. Il existe de nombreux exploits. Mais celui-là, ça me dépasse, vraiment. Maîtrise du corps, mais surtout de l'esprit. Tout simplement incroyable. En plus c'est un personnage attachant, je vous laisse découvrir :


En français :


Stupéfiant. 
Si je partage ces choses, c'est bien évidemment parce que, à mon sens, elles ont une portée spirituelle.
A chacun d'y réfléchir.


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