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mercredi 18 mars 2020

Moi et les autres

Résultat de recherche d'images pour "bronze chola"

S'il y a un Moi, il y aura un Autre.
Et s'il y a un Moi et un Autre,
il y a potentiellement différence, séparation, altérité, donc altercation et conflit ou unité : amour et haine, aversion (dvesha) et attraction (râga) dit le bouddhiste Dharmakîrti. Selon lui et le bouddhisme, la croyance en un "Moi" est donc la racine de tous les maux ou presque.

Le shivaïsme du Cachemire avec sa philosophie de la Reconnaissance (pratyabhijnâ) a une vision quelque peu différente du "Moi".
Certes, la personne est une construction en constante évolution.
Ma personnalité est le fruit d'une activité de synthèse mentale qui relie sans relâche des images et des mots pour en faire "une" personne, alors qu'il n'y a objectivement rien qui soit réellement doué d'unité.

Mais justement, cette activité de synthèse elle-même est "Moi". Le Moi réel, naturel, authentique, "non fabriqué" (a-kritrima). Autrement dit, le (=les) Moi(s) sont fabriqués. Mais ils sont fabriqués par une entité qui ne l'est pas. Cette entité est la conscience, qui n'est pas une chose, mais la puissance infinie de produire des choses à l'infini. Le Moi ne relève pas du même "plan" (tattva), du même niveau que les choses : on pourrait dire qu'il n'est pas du domaine de l'être, mais de l'un, de "l'un au-delà de l'être". Ce par quoi il y a des choses, n'est pas une chose. Rien ? Non plus. Un mystère évident. 

Selon les Bouddhistes, le Moi se fabrique lui-même. C'est vrai, en un sens, il n'y a pas de noyau objectif, de base objective sur laquelle le Moi se fabriquerait. C'est plutôt "une machine qui se fabrique elle-même". En agissant, je me construit.

Mais cette hypothèse a une limite : comment les mots et les images pourraient-ils, de leur propre initiative, se relier les uns aux autres ? Une synthèse, oui, mais comment ces choses pourraient-elles se synthétiser d'elles-mêmes ? Comment un souvenir, par exemple, pourrait-il se souvenir de l'expérience passé et reconnaître qu'elle est passée, ou en partie identique à l'expérience présente ? Comment une pensée pourrait-elle penser une autre pensée ? Comment une sensation de goût pourrait-elle sentir une sensation visuelle ?
Car toute cognition ne perçoit que son propre contenu. Je peux certes bien me dire que "je pense à telle autre pensée", mais en réalité il s'agit d'un simple jeu de mots : il n'y a jamais y avoir pensée d'une pensée, perception d'une perception, etc. Parce que c'est impossible du fait de la nature même de la conscience. Une cognition ne peut connaître une autre cognition, car alors cette autre cognition ne serait plus cognition, mais objet de cognition. Il n'y a donc pas "des" conscience qui se conscientisent mutuellement : la conscience ne peut devenir objet. C'est là un principe que nous enseigne l'expérience. 

Donc c'est la conscience qui se manifeste comme différentes cognitions (images, souvenirs, perceptions...) et qui sépare ou unifie ces cognitions. C'est donc la conscience qui fabrique des Moi(s) fabriqués, des Moi(s) de synthèse, si j'ose dire. C'est donc elle, le vrai Moi, le Moi incréée qui crée les personnes et autres personnages. C'est Moi, conscience unique, qui joue à me manifester. Et je me manifeste comme Moi et comme Autre. Cela crée de la souffrance, mais c'est un spectacle. Comme dans une pièce de théâtre; il y a des émotions variées.

C'est ainsi qu'Outpala Déva répond à Dharmakîti dans sa "Réalisation du sujet vivant" (Ajada-pramâtri-siddhi) :

evam ātmany asatkalpāḥ, prakāśasyaiva santy amī 
jaḍāḥ ; prakāśa evāsti, svātmanaḥ svaparātmabhiḥ //13 //

"Ces (choses, dont les personnes), privées de conscience propre (jadâh),
sont dans le Soi (=la conscience) quasi inexistantes.
Elles n'existent que pour la conscience.
Il n'y a donc (evam) que la conscience/ la manifestation
de soi-même (sous la forme) des Mois et des Autres."

Et voici l'Auto-paraphrase (Vritti) de l'Auteur :

itthaṃ jaḍabhāvānāṃ saṃvidviśrāntiṃ, vināsatkalpatvāt svātmany asatsvabhāvānāṃ, jñātuḥ prakāśasvabhāvasya saṃbandhitayaiva sattvaṃ, tasmāt saṃvitprakāśa eva svātmocchalattayā svamāyāśaktyullāsite viśvavaicitrye jaḍājaḍabhāvarāśidvayena vedyavedakātmakena svarūpānatiriktenātirikteneva prashpuret, iti svātantryavādasya pronmīlanaṃ sūcitavān ācāryaḥ ||

"Les choses privées de conscience propre reposent dans la conscience. Elles sont comme anéanties dans leur Soi, elles sont en elles-mêmes inexistantes, puisque (leur) existence est entièrement relative au sujet qui, lui, est manifeste par lui-même (et non par la "lumière" d'un autre). C'est donc seulement la lumière/manifestation qu'est la conscience, qui se manifeste clairement en débordant en elle-même, en se divertissant par son énergie de magie, en se manifestant ainsi clairement en la fresque bariolée et merveilleuse de l'univers, sous la double (forme) des choses inertes et de celles qui sont douées de conscience, c'est-à-dire en tant que sujet et objet, c'est-à-dire, respectivement, comme n'étant rien de plus que son essence et comme étant quelque chose de plus. Voilà ce que le maître (Somânanda) a suggéré en dévoilant la vision de la liberté (de la conscience dans sa Vision de Shiva, Shiva-drishti)".

Somânanda était le maître d'Outpala Déva et son inspirateur, bien que ce dernier soit en vérité le véritable formulateur de la philosophie de la Reconnaissance.

C'est clair. Les personnes et les choses sont des manifestations de la conscience, dans la conscience, pour la conscience, par la conscience.

A examiner.

samedi 4 mai 2019

La conscience est nécessairement consciente d'elle-même


La conscience de soi implique-t-elle nécessairement une dualité dans la conscience ?

La conscience peut, certes, être conscience de "moi" en tant qu'objet. Par exemple, conscience de la couleur de mes yeux quand je me regarde dans un miroir. Cette conscience implique une dualité entre le sujet (la conscience) et son objet (la couleur des yeux), car c'est ici d'un objet dont je prends conscience, et non de moi en tant que conscience. Ca n'est pas une conscience immédiate. Elle passe par les yeux, et la conscience des yeux implique une exclusion de tout ce qui n'est pas les yeux. En ce sens, la perception des yeux est un concept.

Mais si je prends conscience de moi en tant que conscience, il n'y a pas la moindre dualité. La conscience de soi est immédiate, sans intermédiaire. Elle peut s'exprimer dans des gestes ou des mots ou autres actions, mais en elle-même, la conscience de soi est une action intérieure, subtile. 

Même la conscience de l'objet n'implique pas réelle séparation entre le sujet et l'objet, car c'est encore la conscience qui se manifeste comme objet. 

Autrement dit, la non-dualité n'est pas l'exclusion, l'annulation ou la correction de la dualité, mais plutôt la reconnaissance que la dualité, c'est moi qui me manifeste ainsi. La non-dualité n'est pas l'absence de dualité, mais la conscience qui se manifeste à la fois comme unité et comme dualité et qui le réalise pleinement, alors que la conscience ordinaire n'a conscience que de la dualité, bien que, même dans ce cas, rien ne se manifeste hors de la conscience.

Donc la conscience de soi est l'essence même de la conscience, de l'absolu. Ce pouvoir de sortir de soi tout en restant en soi, de se réaliser soi-même comme étant autre que soi, est l'essence de l'absolu. C'est l'absolu même, le cœur du cœur, l'essence de l'essence, la quintessence.

Comme disait Hara Bhatta SHâstrî en expliquant la Démonstration du sujet comme conscience :

nirvimarśasya prakāśasyāpi sphaṭikādivad viśvāvabhāsane 'py asvatantratvāt svātmany asatā jaḍena ca bhāvena sādṛśyam eva syāt parasparavṛttaparijñāne 'nelamūkaprāyatvāt, etena śāntabrahmavādanirāsaḥ kaṭākṣitaḥ || 
Ad Ajadapramâtrsiddhi, 9

nirvimarśā saṃvit svato ' labdhasattākā paraṃ vyavasthāpayituṃ nālaṃ gaganakusumam iva saurabhādijanane ||Ad Ajadapramâtrsiddhi, 10

"Privée [du pouvoir] de prendre conscience [de soi], la Lumière consciente [ne serait pas consciente], comme un cristal par exemple. Même si en elle se manifestaient toutes les choses de l'univers, elle serait comme si elle n'était pas, elle serait tout à fait comme un objet privé de conscience, car elle serait alors privée de liberté, et aussi parce qu'elle serait comme sourde et muette, c'est-à-dire inconsciente quand aux opérations des choses variées [même si elle les manifestait]. En disant cela, on réfute aussi la théorie de l'absolu statique [des partisans du Vedânta].
...
Une conscience sans conscience de soi serait incapable de savoir qu'elle existe : elle serait incapable d'établir l'existence de quoi que ce soit d'autre, à l'image, par exemple, d'une fleur imaginaire, incapable de produire un [réel] parfum."

Ce qui n'a pas conscience de soi ne peut avoir conscience de rien. Une conscience sans conscience de soi est une conscience... inconsciente. Ça n'est pas une conscience du tout. 
De même "conscience" est synonyme de liberté, de désir, d'action et de création. Il est impossible de réaliser l'un sans les autres. Si je réalise que "la conscience transcende les chose" sans réaliser le reste, c'est alors une réalisation partielle de la conscience par elle-même, une conscience inconsciente. De plus, la dualité entre la "conscience pure" et les choses, considérées comme réelles (comme dans le Sâmkhya) ou non (comme dans le Vedânta) est... une dualité. Cette réalisation de la conscience comme transcendance qui exclut la dualité est donc dualiste. Le Vedânta, comme le Sâmkhya (et donc Patanjali) sont donc des philosophies dualistes.

Pas de non-dualité sans reconnaissance que la dualité est une libre manifestation de la conscience. 
 
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